ZiNKEisEN, 111, p. 859 à 881 : voir surtout p
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des nations européennes. Les causes de ces divergences se laissent facilement saisir, nous nous bornerons à quelques rapides indications.
Et d'abord, on sait que la paix entre ^'enist; et Mohammed II, en 1479, a fait époque dans les rapports des puissances chrétiennes avec l'empire islamique. La croix reste l'adversaire du croissant, mais l'enthousiasme religieux des peuples est désormais contre-balancé par des calculs d'intérêt ; c'est au nom du Christ que sont préchées les croisades et organisées les ligues^ tandis que sous main on pactise parfois avec l'ennemi du Christ. Le prisonnier de Pavie compte sur le sultan pour renverser les Habsbourg qui, de Vienne et de Madrid, menacent la grandeur de la France; favorable au point de vue militaire, l'amitié du Grand Turc est une source de richesses pour le commerce : les capitulations ouvrent aux navires français les échelles du Levant, et' donnent ainsi des déJ^ouchés aux produits nationaux. D'autres idées dominaient à Rome et inspiraient la conduite des papes : le commerce levantin n'entrait pas en ligne de compte, l'on redoutait moins une hégémonie incommode en Europe, c'était le spectre des Turcs qui répandait la plus vive terreur et absorbait tous les moyens de défense. Maîtres de l'Europe, ces ennemis de la croix eussent converti les églises en mosquées et arrêté l'essor de la vieille civilisation occidentale; en face de ce péril, les papes appelaient tous les chrétiens, sans distinction, à se ranger sous le même drapeau, et, pour rendre l'alliance plus durable, ils proposaient aux dissidents de s'unir dans les mêmes croyances. C'est ici que la politique — nous l'avons déjà observé — entre dans le domaine religieux, et que souvent les questions ecclésiastiques revendiquent la première place.
En ellel, non seulement les papes du concile de Trente, les papes de la réaction, mais ceux encore qu'on aime à leur op|)oser, les papes de la Renaissance, se sont toujours placés vis-à-vis de Moscou au point de vue d'une mission divinement imposée. Depuis les discordes semées par les Pliotius et les Cérulaire, l'union de rOrient avec l'Occident a toujours préoccupé les plus grands esprits, les chefs de l'Église y voyaient, en outre, un devoir à remplir. L'empire byzantin n'avait manifesté que des velléités de paix avec Rome; après la chute de Gonstantinople, les papes renouvelèrent à Moscou les propositions faites jadis sur les rives du Bosphore; gagner les Russes à l'union dans la foi eût été une belle et noble entreprise, digne des vicaires du Christ, des successeurs de saint Pierre. Ne pas admettre cette tendance de pacification religieuse, c'est se condamner à ne pas comprendre les procédés de Rome, Qu'un libre penseur rejette et renie tout ce qui est en dehors du monde visible, c'est profondément regrettable, encore est-ce la conséquence légitime d'une fausse prémisse; mais l'historien, refusant de tenir compte d'un facteur qui, pour être idéal, n'en est pas moins important, sera désavoué par la critique ; d'autant plus que, dans le Nord, la politique des papes est plus ecclésiastique qu'ailleurs : ni les intérêts de famille, ni les rivalités italiennes, ni les considérations locales, sauf les affaires de la Pologne, ne Farrêtcnt dans sa marche : c'est l'union des Eglises qui est la pensée dominante.
Nous l'avons constaté en détail dans la seconde moitié du seizième siècle, à une époque féconde en types saisissants aux traits fortement accusés, Ivan le Terrible résume de plein droit les aspirations de la maison souveraine de Moscou : il pétrit dans le sang l'unité
nationale, envoie ses armées à Kazan et à Astrakhan, pose en Sibérie les jalons des futures conquêtes, promène son regard pénétrant sur l'Europe et s'avance hardiment vers les rivages de la Baltique : ce ne sont pas les floraisons d'idées occidentales qui le séduisent, le despote du Kremlin est prisonnier lui-même des traditions surannées et il tient ses peuples rivés à la même chaîne, mais les avantages du commerce lui sourient, il lui faut des ouvriers et des armes, et il veut bien profiter des progrès d'autrui sans toutefois se laisser imprégner d'esprit étranger. Quel contraste avec la Pologne qui voit monter sur son trône électif le plus grand peut-être de ses rois ! Appuyé sur son épée et, de son œil d'aigle, mesurant les espaces, le génie chevaleresque de Bathory s'élève jusqu'aux plus vastes conceptions : il tarde à Stéphane d'arborer, en face du croissant, l'étendard de la croix ; déjà il a refoulé vers l'Asie son rival du Nord, et, mal secondé par les Polonais, il eut voulu, de gré ou de force, ranger les Moscovites sous ses drapeaux et proclamer, du haut des minarets de Stamboul, l'unité triomphante des Slaves. Entre ces deux monarques en guerre l'un contre l'autre, entre Stéphane et Ivan, se dresse à l'improviste l'image de la papauté. C'est le tsar orthodoxe qui provoque l'arbitrage de Grégoire Xlll, et le roi catholique qui l'accepte. Possevino est choisi pour représenter le pape. Un courant nouveau d'idées se manifeste alors dans la politique militante : rétablir la paix entre les deux adversaires, concilier en toute justice leurs intérêts réciproques, en les subordonnant au but supérieur de l'unité religieuse et de la croisade contre les Turcs, tel est l'idéal que caresse l'enfant de Loyola et qui s'impose en partie par les hasards de la guerre. Mais lorsque le tsar, avec la lin des hostilités, change de
langage, Possevino se laisse peu à peu subjuguer par l'ascendant de Bathory ; c'est le roi de Pologne qu'il désire voir marcher sur Constantinople, à la tête des armées slaves, et ceindre son front d'une « couronne plus que royale ». Un deuil imprévu laissa cette page d'histoire inachevée.
Dans la suite, des phénomènes analogues se reproduisent encore. Ainsi, pour ne rien dire des provinces russes de la Poloo-ne réconciliées avec le Saint-Sièffe en 1595, à Moscou même, au moment d'une réaction favorable aux papes, leur programme traditionnel ne fut pas modifié. Reportons-nous aux premières années du dix-septième siècle : un homme extraordinaire surgit en Pologne, il se déclare vrai fils d'Ivan IV, Dmitri d'Ouglitch, que l'on croit à tort assassiné, et s'en va conquérir le trône de ses pères. Il marche de victoire en victoire, les portes du Kremlin s'ouvrent devant lui, la veuve d'Ivan IV le reconnaît pour son enfant, le peuple le porte en triomphe, son couronnement met le comble à l'enthousiasme. Auparavant Dmitri avait abjuré le schisme, s'était mis en rapport avec le nonce de Varsovie, les jésuites et le pape, et montrait une grande ardeur pour la foi catholique. Or, lorsqu'il offrit, à l'apogée de sa fortune, ses services au Saint-Siège, on lui présenta les mômes demandes qui naguère avaient été soumises à Ivan et à Fedor : alliance contre les Turcs et union dans la vraie foi*. Nous citerons, pour éclairer ce fait, un document inédit qui nous semble mettre en parfaite évidence les plus secrètes intentions de la cour ])ontificale. Intervenant dans des affaires aussi graves que l'absolution d'Henri IV et l'interdit de Venise, Pos-
1. Rome et Déinclrius, passim. Ce volume contient cinquante-six nouveaux documents sur les rapports de Dmitri avec le Saint-Siège.
sevino ne se désintéressait pas cependant de Moscou ; en correspondance avec les jésuites, aumôniers de l'armée de Dmitri, il renseignait les princes italiens sur cette singulière entreprise, lançait un livre dans le grand public, se mettait en rapports directs avec « l'empereur », et lui offrait un opuscule avec une dédicace dont nous ignorons le texte. Interpellé, à la même époque, par le pape, il présente un mémoire « sur les moyens de venir en aide à Moscou », et, après avoir constaté que Dmitri est favorable aux catholiques, tandis qu'Ivan leur était hostile, il n'en revient pas moins aux procédés déjà mis en œuvre sous le règne du tsar terrible : envoi déjeunes Russes dans les séminaires de Dorpat et de Yilna, formation d'un clergé national, diffusion de bons livres surtout de catéchismes, aucune allusion à la politique, pas môme à la ligue anti-ottomane, tellement l'auteur est absorbé par l'idée religieuse, sa longue expérience lui avait appris ce que l'on estimait le plus à Rome^ Les programmes furent devancés par les événements, le règne éphémère de Dmitri finit par une catastrophe, le temps des troubles livra la Russie à l'anarchie, aux discordes, à la guerre, à l'invasion. Le pays sortit victorieux de la terrible épreuve, mais conserva de profondes rancunes contre les Polonais, qui avaient été sur le point de s'emparer pour toujours du pouvoir, et même contre les papes, que l'on supposait, à tort et sans preuves, constamment d'accord avec les Polonais. Une lono-ue interruption s'en suivit dans les rapports diplomatiques
1. Archives Borglièse, Ser. II, n° 24, p. 2i. — Aux archives du Vatican se trouve une liasse non classée et intitulée : Acta in négocia et casu Demetrii, Magni Mo.scoviac Ducis. Extat inliis relatio occupali Magiii Ducatus et pleraque a noslris Patribus iiiissa ad P. Possevinuin. De toutes ces pièces, il ne reste plus que quelques chapitres de la Relazionc attribuée à Barez/.o Barezzi et dont Possevino est le véritable compilateur; les feuilles conservées sont écrites de sa main.
entre Rome et Moscou. Ce lut seulement vers la fin du dix-septième siècle qu'une nouvelle ambassade russe parut sur les bords du Tibre. Elle rappelle, par quelques traits communs, celle de Ghévriguine, en 1581 ; Ton n'invoquait plus, cette fois, l'arbitrage pontifical vis-àvis de la Pologne, mais l'intervention de Clément X dans la question d'Orient semblait utile et désirable. Le tsar Alexis reprenait, pour son [propre compte, le rôle des papes et se flattait de soulever contre les Turcs l'Europe tout entière; des messagers furent envovés, dès 1672, auprès des principales cours étrangères; la mission de Rome échut en partage à Paul Menzies, plus connu sous le nom de Ménésius. Ecossais au service de la Russie, ardent catholique, menant de front les affaires de son maître etla canonisation de la reine Marguerite, Menzies n'eut à Rome qu'un succès d'estime sympathique, et n'obtint, en dernière analyse, que de bonnes promesses.
Après cette ambassade, l'ancien ordre d'idées et de choses disparaît peu à peu en Paissie, le tsarat est à la veille de devenir un empire, et les résultats obtenus par les fréquentes relations entre le Kremlin et le Vatican peuvent être constatés : sauf deux trêves éphémères, Rome n'a jamais exercé d'influence sérieuse sur les rapports des Russes avec les Polonais, les antipathies et les haines nationales se sont développées malgré tous les appels pontificaux à la paix et à la concorde; les projets de ligue anti-ottomane ont aussi constamment échoué au Kremlin, Fedor a bien donné des secours pécuniaires à Rodolphe, mais jamais aucun tsar n'a consenti à jeter son épée dans la balance, à réaliser le rêve des lougo- Slaves, qui s'attendaient à voir le « tsar blanc » marcher sur Constanlinople, planter la croix sur le dôme de Sainte-Sophie, et couvrir le nom russe d'une gloire im-
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mortelle. Quant aux questions purement religieuses, elles furent plus souvent proposées que traitées à fond avec l'appareil quelles méritent : les discussions de Possevino avec Ivan IV n'eurent, pour ainsi dire, qu'un intérêt historique; jamais les conditions de l'union n'ont été examinées avec autant de soin qu'aux conciles de Lyon et de Florence, jamais elles n'ont été dûment approfondies par le clergé russe. Et cependant, dans ces idées que Rome jetait de temps en temps à Moscou, sans pouvoir insister sur leur développement, il y avait des germes bienfaisants qui, confiés à un sol plus fécond, eussent peut-être produit de belles floraisons. Sans doute, la question polonaise était trop envenimée et complexe pour être réglée pacifiquement, mais l'entrée dans la ligue contre les Turcs n'aurait-elle pas rapproché Moscou de l'Occident, infiltré dans le peuple des idées nouvelles, ouvert aux tsars de vastes horizons politiques .' N'aurait-elle pas épargné au pays les terribles secousses des réformes hâtives de Pierre P"", qui ont coupé la nation en deux parties inégales, étrangères l'une à l'autre? Et au lieu de rester à la surface, dans un petit nombre d'élus, une civilisation introduite dans des conditions normales, n'aurait-elle pas pénétré plus profondément dans les masses et embrassé un nombre plus considérable d'individus? Par contre elle eût laissé aux Russes, avantage inappréciable, le temps de mieux s'assimiler les nouveaux éléments, sans sacrifier leur génie national, leur type séculaire, leurs traits historiques d'originalité. Au fond de toutes ces questions, il y en avait une plus grave que toutes les autres, plus élevée, de toute manière inévitable : Rome revenait sans cesse à la grande conception de l'Eglise universelle, fondée dans l'unité, destinée à recueillir toutes les nations; à Moscou, Thypothèse des églises multiples n'était pas admise, mais
si une seule Eglise est divine, vraie, légitime, quels sont les caractèresqui la distinguent et nous la font connaître? Tel était le problème qui s'imposait de lui-même, que l'on hésitait à discuter, et dont la solution eût amené une entente durable.
Constamment écartées par les tsars de Moscou, les mêmes idées ne tardèrent pas à reparaître, sous une autre forme, dans la Russie de Pierre P"" et de Catherine II. Au dix-huitième siècle, les rapports avec le Saint-Siège se modifient singulièrement. Les étrangers affluent de tous côtés sur les bords de la Neva, endiguée dans des qiuiis de granit; la jeune capitale, qui surgit du fond des marais, est plutôt cosmopolite que russe; parmi ceux qui se rendent à l'appel du grand réformateur, il y a des Slaves, des Français, des Allemands, des Italiens, des Ecossais catholiques. Plus tard, vers la fin du môme siècle, les trois partages successifs de la Pologne amènent des millions de catholiques sous le sceptre des souverains orthodoxes. Les actes officiels du gouvernement russe garantissent aux nouveaux sujets le libre exercice de leur culte, le Saint-Siège se trouve ainsi dans le cas de s'intéresser à ses coreligionnaires, de plaider leur cause auprès des gouvernants, de réclamer en faveur de la liberté trop souvent méconnue des consciences, de rappeler la vraie notion de l'Eglise et de revenir ainsi aux anciennes controverses. Faut-il dire, en passant, que les relations entre le Vatican et le cabinet de Saint-Pétersbourg ont été souvent interrompues, toujours hérissées de difficultés? La di[)lomatie est impuissante en face des questions de principes. C'est dans une autre sphère, sur un champ plus vaste, que se livreront des luttes plus sérieuses et peut-être décisives. L'idée de la liberté fait son chemin en Russie, les plus hautes intelligences refusent le contrôle de l'Etat en
matière religieuse, l'élan vers la vérité échappe aux lois pénales et ne relève que de la conscience. Tôt ou tard, les aspirations légitimes des meilleurs esprits devront être, cro3()ns-nous, reconnues et respectées.