LA TRÊVE DE I\M ZAPOLSKI
les églises. — Explication naïve d'un rite. — Possevino refuse d'entrer à l'église. — Conférence avec les boiars. — Audience de congé. — Départ pour Riga.
Lorsque Possevino partait pour lam Zapoiski, le triomphe le plus cher à ses yeux était déjà remporté. Son idéal, en effet, se concentrait dans le rétablissement parmi les Slaves du prestige pontifical. Or il pouvait, à cet égard, se flatter d'avoir réussi : paraissant à l'improviste, sur un simple désir d'Ivan, presque en dépit de Bathoiy, le délégué du pape se voyait maintenant reconnu comme arbitre par les belligérants; catholiques et orthodoxes remettaient leur cause entre ses mains, faisant appel à son impartialité. L'intervention romaine se présentait sous un nouvel et imposant aspect.
Avant d'esquisser les phases des discussions qui vont s'ouvrir, il nous faut préciser exactement leur objet, remonter jusqu'aux origines des contestations, étudier la tactique des négociateurs, comparer les prétentions mises en avant avec le domaine réservé aux concessions; examiner la nature et les conditions de l'arbitrage. Grâce à des renseignements nombreux, de sources diverses et opposées, les plus secrets rouages nous livreront leur jeu : désormais la part des responsabilités peut être faite.
Quelques années avant les victoires de Bathory, on eiit demandé dans des circonstances analogues : qui sera le maître de la Livonie, les Moscovites ou les Polonais ? Après les trois dernières campagnes, la question se posait en d'autre^ termes : Bathory aurat-il la Livonie tout entière ou bien laissera-t-il à Ivan cette « fenêtre sur l'Europe » si ardemment convoitée par les tsars ? Tel était le nœud fatal que les armes n'avaient pas tranché, et qui défiait en ce moment l'ha-
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bileté des diplomates, reléguant le reste au second plan.
Qu'est-ce donc que la Livonie? Et comment est-elle devenue l'enjeu d'une guerre longue et sanglante entre deux peuples slaves* ? L'histoire de ce petit pays commence à l'introduction du christianisme dans la seconde moitié du douzième siècle, son asservissement séculaire avec l'apparition de l'évoque Albert Buxhœvden, fondateur de la ville de Riga et, en 1202, de l'ordre militaire des Porte-glaives. L'Allemagne fournissait les chevaliers, auxquels le pape Innocent 111 imposa la règle des Templiers. Ces origines et cette sanction impliquaient la double dépendance de l'Eglise romaine et du Saint-Empire, dont la Livonie relevait, en outre, à titre de fief. Jaloux de consolider leur puissance, les Porte-glaives ne tardèrent pas à se fondre avec les chevaliers teutoniques. Dès lors, plus de doute sur l'issue de la lutte engagée avec les indigènes : bardés de fer, armés jusqu'aux dents, les envahisseurs étrangers triomphèrent facilement de toutes les résistances, étendirent au loin leurs conquêtes, hérissant le pays de forteresses. Mais la victoire est coutumière des trahisons : entourés d'ennemis, les chevaliers défendaient, le lendemain, contre des agresseurs ce qu'ils avaient eux-mêmes péniblement conquis la veille, et s'exposaient ainsi aux alternatives des succès et des revers. Alexandre Nevski leur fit sentir la valeur de son bras dans une bataille légendaire livrée sur les flots engourdis du lac de Tchoud ; à Tannenberg, les Slaves du Nord et de l'Ouest, réunis sous le même drapeau, remportèrent sur les milices aguerries des Allemands une
1. WiNKELMANN ; PossEviNo, Livuiiix coiiiin.; Ann. sec. decas, ^ 9 à 15. On donne le nom de Livonie tantôt à la province de ce nom, tantôt à deux ou même à toutes les trois provinces de la Baltique.
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de ces victoires immortelles, qui révèlent la grandeur d'une race et marquent d'avance sa place dans l'histoire.
Autrement dangereux que les ennemis du dehors étaient les maux incurables qui, s'aggravant de siècle en siècle, rongeaient le pays à l'intérieur : dissensions, rivalités, guerre ouverte entre les évéques et les chevaliers, oppression des indigènes, prépotence des vainqueurs, abaissement de leur niveau moral. Au seizième siècle, la décadence s'accusait par le libertinage et le scepticisme. Comme toutes les institutions destinées à périr, les Porte-glaives ne parvenaient pas à se renouveler, à faire revivre l'esprit primitif et, se détachant de l'ordre teutonique, ils tombèrent bientôt en proie à la Réforme. Un chevalier d'indomptable courage, Philippe Behl, prisonnier des Russes et admis à leur table, résumait ainsi l'histoire de son pays : « Tant que, fidèles à la foi catholique, nous avons vécu dans la tempérance et la chasteté. Dieu nous protégeait contre nos ennemis. Depuis que nous avons trahi l'Eglise, profané la règle de l'ordre, adopté une nouvelle religion, nous sommes évidemment châtiés à cause de nos péchés et livrés à nos adversaires. » Un torrent de larmes, s'échappant des yeux de Behl, lui coupa la parole; ces réflexions salutaires, mais tardives, devaient être étouffées dans le sangi.
Vers l'année 1558, pendant les jours relativement fortunés de son règne, lorsqu'il avait encore des popes Sylvestre dans ses conseils et des princes Kourbski dans ses armées, Ivan se rappela fort à propos la fondation de Dorpat par le grand-kniaz Jaroslav, les incursions des Russes en Livonie et certaines redevances