SoLoviEv, VI, p
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qui depuis nombre d'années n'étaient plus prélevées. L'argent tentait le tsar, mais les bords si recherchés de la Baltique donnaient à son souvenir encore plus de vigueur. Sans doute, les visions hardies de Pierre le Grand ne hantaient pas son esprit dans toute leur étendue, une capitale sur pilotis et une Neva endiguée dans des blocs de granit lui eussent semblé des chimères, mais se voyant refoulé vers l'Asie, il cherchait instinctivement un débouché sur la mer, un trait d'union avec l'Occident, et peut-être révait-il en partie ce que son successeur exécuta. Rappelée brusquement à l'observation des traités, la ville de Dorpat refusa de s'astreindre à la capitation ; aussitôt Ivan jeta ses armées, renforcées de Tatars, dans la Livonie ; à différentes reprises elles pénétrèrent dans le pays, le mettant à feu et à sang, violant les femmes, massacrant les enfants, renouvelant partout des scènes d'épouvantable carnage. Abandonné du Saint-Empire, dont il était vassal, livré à son triste sort, le dernier grand-maitre de l'ordre, Gothard Kettler, ne prit plus conseil que de ses propres intérêts, et la Livonie présenta bientôt le triste spectacle d'une province qui se livre d'elle-même au pillage. En 1561, un traité fut conclu avec le roi Sigismond- Auguste : Kettler se réservait la Courlande et la Samogitie en fief héréditaire ; toute la Livonie, de la Dvina à la Narova, passait nominalement à la Pologne, mais l'Ile d'Œsel était déjà vendue aux Danois, l'Esthonie excitait les convoitises de la Suède, et l'aigle moscovite couvait du regard la proie qu'elle tenait à moitié dans ses serres. De tous les prétendants aux dépouilles de la Livonie, Ivan était assurément le plus redoutable : à des forces militaires imposantes, il joignait les finasseries d'une politique peu scrupuleuse dans le choix des moyens : essayant tantôt d'un roitelet quelconque
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avec espoir de substitution, tantôt exigeant de la Suède la princesse Catherine Jagellon, non pas pour en faire sa femme ou sa maîtresse, — il l'avouera cyniquement plus tard, — mais pour marchander la Livonie à titre de rançon. L'élection de Bathory au trône de Pologne vint, en 1575, déjouer tous les calculs et inaugurer une phase nouvelle.
La question livonienne, depuis trop d'années en souffrance, n'admettait plus d'atermoiements, une solution immédiate s'imposait impérieusement. Dussionsnous affronter des redites, il importe de revenir sur les négociations qui s'engagèrent à cette époque entre la Pologne et Moscou, pour aboutir enfin à la guerre. Bathory n'en parlait à Possevino que sommairement. Ivan noyait au contraire ses sophismes dans de prolixes détails ; l'un et l'autre se mettaient à un point de vue exclusif et, de parti pris, recouraient soit aux réticences soit aux exagérations. Il eût été impossible de combler toutes les lacunes, de redresser sur-le-champ les erreurs, sans fatiguer le lecteur par d'incessantes répétitions. Nous avons préféré indiquer, au cours du récit, les arguments produits de part et d'autre, nous réservant de les réunir ici en un seul faisceau pour en faire justice, au besoin, et, dans tous les cas, développer l'état réel des choses.
Et d'abord, les deux souverains partaient d'un principe diamétralement opposé, source première des dissensions, et sur lequel ils étaient également inflexibles. En vertu du traité de 1561, Bathory se croyait de plein droit maître de la Livonie, aussi avait-il juré d'en revendiquer, en faveur des Polonais, la possession matérielle. A Moscou, les transactions entre les Porteglaives et la Pologne passaient pour nulles et non avenues, et comme les Russes avaient jadis essayé de colo-
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niser le littoral de la Baltique et, à différentes époques, rançonné les habitants, tout le pays n'était plus, aux yeux d'Ivan, qu'une partie intégrante de ses Etats et l'héritage sacré de ses ancêtres. En outre, des deux côtés, on négociait la paix plutôt pour gagner du temps que dans l'espoir d'une entente durable ou dans la prévision d'un dénouement diplomatique. Les confidences de Bathory au nonce Laureo, en 1578, nous révèlent les belliqueux projets du roi, ajournés jusqu'après la soumission de Dantzig et le vote des crédits par la diète. Ivan profitait de ces délais pour achever la conquête de la Livonie, prévoyant qu'il faudrait ensuite en défendre la possession par les armes.
Inaugurées sous ces auspices, rien d'étonnant si les négociations marchaient péniblement ^ La première ambassade polonaise qui vint, en 1576, annoncer l'élection de Bathory n'eut pas à se louer du Kremlin. Après avoir fait de prodigieux efforts pour écarter du trône le candidat du sultan, le fier descendant de Vladimir affectait maintenant une profonde ignorance à l'endroit du petit voïévode de Transylvanie ; les boïars, sur l'ordre de leur maître, s'informaient gravement des ancêtres du roi de Pologne, de ses antécédents, de ses relations, de ses droits à la couronne ; autant de questions ironiques, qui frappaient droit au cœur le royal parvenu et devaient le faire bondir de rage. Satisfait de ces sarcasmes, comme s'il eût remporté une victoire, Ivan consentait à entrer en pourparlers non pas avec son
1. Pour les négociations antérieures à celles de lam Zapolski, voir PoLKowsKi, p. 38 à 47, n°^ XXYII-XXIX; p. 162, u» CXIV; p. 187, no CXXVII; Dnevnik, p. 25i, n" 52; p. 287, n» 58; Pam. dipl. snoc/i., X, col. 39 à 2i6; Kniga posolsk., II, n"^ 3i à 74. Pour les questions financières, voir Pawijîski, Skarbowosc, p. 335 à 380; Ahta metr. kor.. passim.
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frère, — Bathory ne méritait pas ce nom, — • mais avec son voisin de Pologne.
L'heure de la revanche n'avait pas encore sonné. En dépit des outrages moscovites, les sauf-conduits furent acceptés, des ambassadeurs polonais parurent de nouveau au Kremlin, en 1577. L'incident qui termina leur mission prouve jusqu'à quel point l'idée de la justice s'était obscurcie dans l'esprit d'Ivan. En effet, des discussions fatigantes et minutieuses aboutirent enfin à une trêve de trois ans. Le traité fut, comme d'ordinaire, rédigé en double, il n'y avait plus que les dernières formalités à remplir. Moscovites et Polonais allaient se réconcilier lorsqu'un coup monté secrètement d'avance vint tout bouleverser. Oubliant la nature bilatérale des engagements à prendre, sans prévenir la partie adverse, Ivan dota son exemplaire d'un article subreptice, en vertu duquel la Livonie passait à Moscou, — procédé ingénieux pour spolier la Pologne sans faire de guerre. Loin de le désavouer, le tsar se félicitait de ce stratagème et, casuiste à sa manière, il s'en expliquait à peu près ainsi avec Possevino : « Impossible d'imposer aux Polonais ma manière de voir, ils ont libellé leur document à leur gré, j'ai usé pour ma part de la même latitude K» Et comme Bathory repoussait le traité conclu dans ces étranges conditions, Ivan criait au parjure, même au double parjure, pour avoir auparavant greffé la négociation diplomatique sur un serment de conquête.
Stéphane ne s'en cachait pas : les droits de la Pologne lui semblaient pouvoir se concilier avec des rapports paciliques de voisinage, la responsabilité du sang versé
1. Le stratagème du tsar est mentionné par Bathory (Polkowski, p. 164), par les sources russes (Karamzine, IX, p. 282). Voir Pani. dipl. snoch., X, col. 210.
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retombait sur l'injuste agresseur. Aussi bien, dès qu'il eut connaissance de l'article additionnel, Pierre Haraburda fut dépêché à Moscou avec des fins catégoriques de non-recevoir. C'était en avril 1578. Les atermoiements servaient à merveille la cause d'Ivan. Tandis qu'il activait les opérations militaires en Livonie, ses ambassadeurs en Pologne avaient ordre de ne pas se presser, chaque jour pouvant changer radicalement la situation ; et, pour gagner du temps, Haraburda fut retenu à Moscou jusqu'en janvier 1579.
A cette époque, la fortune naguère favorable au tsar se déclara brusquement contre lui : l'armée russe subit un échec à Venden. Aussitôt, cédant à la première impression de frayeur, Ivan s'adressa à Bathory pour s'informer de la marche des négociations, en proposer de nouvelles, nommément au sujet de la Livonie, mesure tardive et inutile : Stéphane n'avait pas non plus perdu son temps, Dantzig avait capitulé, la diète se rangeait à la guerre et votait les impôts. Les ambassadeurs russes ressentirent, les premiers, le contre-coup de ces vicissitudes : à l'audience solennelle, lorsqu'ils exigèrent que Bathory se levât et se découvrît en nommant le tsar, une réponse égaleriient hautaine leur fut donnée. Bientôt on leur insinua qu'ils feraient bien de partir, il n'y avait plus de ménagements à garder : Lopacinski portait à Moscou une déclaration formelle de guerre.
Nous avons déjà esquissé les phases principales des campagnes de Bathory. Jamais encore les Polonais n'avaient combattu les Russes avec tant de succès et un bonheur si constant. Le bruit des armes n'étouflait j)as complètement la voix des négociateurs : au contraire, à mesure que le tsar se voyait serré de plus près et plus menacé d'un grand désastre, il se repliait sur les finesses diplomatiques, multipliait ses manda-
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taires, ses messages, ses provocations à la paix. En 1581, une ambassade russe, avec Pouchkine en tête, se rendait auprès de Bathory et offrait au vainqueur des conditions favorables : toute la Livonie, sauf quatre forteresses, toutes les récentes conquêtes de l'Ouest, sauf encore quatre villes à rétrocéder aux Russes K Etait-ce une concession suprême arrachée par la peur? Etait-ce un nouveau piège? Le fait est que vers la même époque le tsar envoyait ses courriers à Vienne, à Madrid et à Rome, pour soulever toute l'Europe contre Bathory et, au besoin, trouver auprès de lui des médiateurs. Dilemme bizarre, couronné de succès, grâce aux nouveaux incidents qui survinrent. Bathory avait écarté les propositions de Pouchkine et envoyé à Moscou un fier ultimatum : cession complète de la Livonie, destruction ou cession des forteresses de l'Ouest, contribution de guerre.
C'est juste à ce moment que Possevino paraît au camp polonais. Les idées de conciliation et les projets d'arbitrage y sont accueillis d'abord avec une certaine réserve, les réponses moscovites et les difficultés croissantes de la situation leur donnent bientôt une valeur inattendue. Sous prétexte que Bathory est insatiable et que ses exigences s'accroissent avec les concessions, Ivan fait un mouvement de recul et, au lieu de quatre, demande trente-cinq forteresses livoniennes, escomptant d'avance le succès de ses missions diplomatiques, et se fiant peut-être aussi à la résistance héroïque de Pskov. Ainsi s'annonce une phase nouvelle, moins favorable aux Polonais.
On se rappelle quels furent les premiers résultats des
1. Ivan se réservait, en Livonie, Narva, Syrensk, Adège, Xovogrodek, et, à l'Ouest, Louki, Nével, Zavolotchié, Kholm. Pain. dipl. srioch., X, col. 151.
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démarches de Possevino et de son voyage à Staritsa. Fidèle à son rôle de médiateur et d'arbitre, il s'efforçait, en vue de la paix, d'équilibrer les prétentions des deux parties : Ivan demande que le siège de Pskov soit immédiatement levé, Possevino persuade Bathory de ne plus livrer d'assaut; Bathory et Ivan ne veulent plus envoyer d'ambassadeurs, l'un à Moscou et l'autre en Pologne, Possevino leur propose une ville frontière, et les représentants des deux souverains se réunissent à lam Zapolski. Dans ce coin perdu du Nord, une question politique d'une importance hors ligne allait être débattue, la solution intéressait l'avenir du monde slave. Désormais l'arène est ouverte, quels sont les acteurs du drame et leurs chances de succès?
A ne considérer que l'ampleur des instructions, les ambassadeurs russes sont de beaucoup les mieux partagés. Ivan avait choisi pour le représenter des hommes obscurs dont l'histoire n'a retenu que les noms : le prince Dmitri Eletski auquel, selon Zamojski, il ne manquait , pour être prince, qu'une principauté , Roman Olfériev, Véréchtchaguine, Sviiazev. En revanche, la manière d'agir, les arguments à exploiter, les concessions à faire ou à refuser, leur avaient été indiqués dans les plus grands détails. Lorsque le tsar dictait ses volontés, le souvenir du passé devait lui inspirer d'amères réflexions : quelques années auparavant, durant l'interrègne, la couronne des Jagellons lui avait été offerte ; maître de Moscou, de Vilna, de Cracovie, il eût été le premier monarque slave et l'un des plus puissants princes de l'Europe , et voilà qu'après vingt ans de guerre et au delà, il se voit obligé de renoncer à ses rêves ou d'entamer le patrimoine de ses ancêtres; car les concessions lui paraissent inévitables, autrement le vainqueur ne déposerait pas les armes; il ne s'agit plus
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que de trouver les moins funestes combinaisons. Le sens politique et la sûreté de coup d'œil servirent ici admirablement le tsar, ses calculs ne manquaient ni de finesse ni de prévoyance : dans cette nature barbare il y avait du Mazarin.
Toutes les considérations secondaires sont écartées : que l'escorte ennemie soit plus nombreuse, qu'on se réunisse ailleurs qu'à lam Zapolski, que les Polonais s'arrogent la préséance , qu'ils amènent avec eux des déserteurs, que Possevino soit absent, que l'on propose une trêve de cinq, sept, dix, douze ans ou bien, selon l'idiotisme moscovite, une paix éternelle, n'importe; si les réclamations échouent, il n'en faut pas moins se prêter aux négociations. Si Possevino arrive lui-même sur les lieux, on tâchera de l'aborder avant qu'il n'ait vu les Polonais; les dispositions conciliantes des Russes, leurs confidences, l'engageront peut-être à faire quelques révélations.
L'obstacle suprême à la paix, est-ce besoin de le rappeler? sont les concessions territoriales. Ivan connaissait bien son échiquier; initié aux mystères du jeu, il fait l'une après l'autre six hypothèses et, chaque fois, si la partie n'est pas gagnée , au moins une planche de salut est-elle réservée pour l'avenir. En effet, retenir, au prix d'une compensation, une partie de la Livonie, c'eût été l'apogée de la chance ; prévoyant un échec de ce côté, l'héritier de laroslav se décide, la douleur dans l'àme, à sacrifier la province qui lui a coûté tant d'argent et de sang, mais à la double condition que toute la vallée de la Vélikaïa avec une pointe jusqu'à Louki resterait aux Russes, et que la Suède ne serait pas comprise dans le traité de paix. Une ligne bien fortifiée eût ainsi sauvegardé la frontière de l'Ouest, et permis au vaincu de la veille de refaire sa fortune dans le Nord aux
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dépens des Suédois, de se frayer de nouveau une route jusqu'à la mer; tel était le plan stratégique du tsar. insinué à son conseil et enveloppé dans le mystère. Aussi la paix avec la Pologne était-elle si ardemment désirée que les ambassadeurs ne devaient, dans aucun cas, rompre les pourparlers, sans avoir demandé et obtenu l'autorisation formelle. Certaines combinaisons admettaient même la contribution de guerre, la destruction de quelques forteresses de l'Ouest; c'était plus qu'il n'en fallait pour ôter complètement à la « dernière mesure » de Staritsa son caractère d'ultimatum.
Aux questions d'importance majeure succédaient celles moins graves, mais peut-être plus épineuses, qui visaient les titres du tsar, l'échange des prisonniers et différentes formalités secondaires. Les instructions du Kremlin reparaîtront dans l'ordre des faits sitôt que les ambassadeurs se seront mis à l'œuvre. Négociateurs doujjlés d'espions, leur questionnaire prouve assez que les rivalités entre Polonais et Lithuaniens n'échappaient pas aux ^loscovites, habitués de longue date à exploiter chez leurs voisins ces sortes de faiblesses. Un trésor d'apostrophes fastidieuses, d'aphorismes sur la paix et la guerre, sur l'équité et la modération, complétait le bagage diplomatique du prince Eletski, et ce qu'il y a de plus curieux, c'est qu'il emportait en portefeuille trois minutes de traités, selon trois combinaisons différentes, et en double exemplaire, au nom d'Ivan et do Stéphane, pièces curieuses qui nous donneront la mesure de l'habileté moscovite i.
Sil y avait au Kremlin une seule volonté supérieure bien secondée par des subalternes, en Pologne, môme du temps de Bathory, même dans les rapports de nation