‹ Papes et tsarsChapitre 89 sur 135 · Akty islor., I, p. 372 à 395, n · texte numérisé non relu

Akty islor., I, p. 372 à 395, n

320 l'arbitrage po>tifical

en fait foi ; deux points sont surtout inculqués : d'abord la plus exacte observation des statuts de saint Cyrille, fondateur du monastère; le moindre manquement à la règle est déjà une grande faute, le couvent deviendra un palais, le Christ sera crucifié à nouveau, Anne, Caïphe et Pilate reparaîtront, les moines n'auront renoncé au monde que pour devenir plus mondains qu'auparavant. L'ironie renforce les arguments : « Si la règle de Chérémétev, qui fait bonne chère et boit des vins chauds, qui a des greniers et des caves pour ses provisions , est plus parfaite que celle de saint Cyrille, adoptez la règle de Chérémétev, s'écrie le tsar, vous l'invoquerez au grand jour de la rétribution, lorsque les rois de la terre seront jugés parles pauvres pécheurs galiléens. » En second lieu, la vie commune est gravement recommandée ; l'apôtre saint Paul enseigne qu'il n'y a dans le Christ ni Scythe, ni Juif, ni Grec, ni barbare, et le ro^'al théologien en conclut que la bure fait disparaître les inégalités sociales, l'esclave est égal au boïar sitôt qu'il a franchi le seuil du couvent, et ce diable de Chérémétev doit être traité comme les autres et dépouillé de ses privilèges. A travers ces mesquines préoccupations personnelles , on s'aperçoit qu'il y a dans le tsar un fonds d'idées religieuses, elles lui sont familières, elles devaient l'absorber au moment du carême, à la veille de recevoir la sainte Eucharistie. Pendant quelques années il s'en était abstenu à la suite de ses mariages anticanoniques : l'Eglise d'Orient n'admet pas les quatrièmes noces, Ivan en était à ses septièmes, et, sans jamais renoncer à sa vie licencieuse, il tenait à les contracter chaque fois en face des autels. Les autorités ecclésiastiques se tiraient d'embarras d'une manière assez bizarre : elles accordaient la dispense, en vertu d'un droit présumé, au bon et pieux

LA TRÊVE DE lAM ZAPOLSKl 321

souverain et fulminaient des anathèmes contre tous ceux qui imiteraient son exemple. On songea cependant à éviter le scandale : engagé à ne pas s'approcher de la sainte Table, le tsar s'y résigna pendant quelque temps, mais bientôt l'austère décision fut rapportée, les anciennes pratiques furent reprises au Kremlin. A la suite peut-être de ces pieux exercices, dans un élan de ferveur, Ivan imagina un piège pour obtenir les suffrages catholiques en faveur de la foi orthodoxe.

Le 4 mars, Possevino est admis en audience. Foule compacte sur son passage, toutes les fenêtres garnies de spectateurs, et, chose singulière, l'église de la Vierge, celle de Saint-Jean, ont leurs grandes portes ouvertes, comme pour faire entrevoir de loin les évéques et les prêtres qui entourent l'autel. L'étonnement du jésuite parvint à son comble, lorsque le tsar lui parla en ces termes : « Nous avons appris, Antoine, par nos boïars, que tu désires visiter nos églises, et, à cette occasion, nous voulons te donner un gage de notre haute bienveillance. Des mesures ont déjà été prises pour que l'on te conduise dans nos sanctuaires; tu verras avec quelle ardeur nous adorons la Sainte-Trinité, comme nous vénérons et invoquons la sainte Vierge et les saints, comme les pieuses images sont honorées parmi nous; on te montrera aussi celle de la Mère de Dieu peinte par saint Luc ; et cependant ni moi ni le métropolite ne nous faisons porter sur une chaise gestatoire. »

L'imprévu, dans ce discours, marchait de front avec le grotesque. Loin de songer à visiter les églises russes, Possevino tenait, au contraire, à ne pas y mettre le pied; sa présence aux offices pouvait passer pour une approbation tacite de l'orthodoxie moscovite, Ivan n'eût pas manqué de l'interpréter dans ce sens ; évidemment, c'était un piège, et un piège doublé d'outrages à

322 l'arbitrage pontifical

l'adresse du pape, malgré les excuses spontanées de Fautre jour. L'honneur ne permettait pas de reculer; l'interprète dut vaincre sa timidité et donner à haute voix la réponse suivante : « Nous approuvons et nous louons les pratiques pieuses et légitimes en l'honneur de Dieu; quant à visiter les temples, sache que je n'ai demandé à personne d'assister à la messe ou aux prières de tes prêtres, car je sais très bien comment les choses se passent chez vous. D'ailleurs, il nous est même interdit de prendre part à vos cérémonies, tant que nous ne serons pas d'accord sur les vérités de la foi, tant que ton métropolite ne sera pas confirmé par le successeur de celui auquel le Seigneur a dit : « Confirme « tes frères ». Pour ce qui est de la chaise gestatoire du pape, je t'ai déjà expliqué quelle est sa destination, bien qu'il soit également opportun de montrer ainsi que l'autorité même de Jésus-Christ a été déléguée au Siège apostolique. Aussi bien, le peuple rend ici des honneurs autrement grands à tes évéques, si toutefois ils le sont, lorsqu'il se frotte les yeux et la figure avec l'eau qui leur a servi pour se laver les mains, lorsqu'il s'incline devant eux jusqu'à terre et qu'il frappe le sol du front. » Le texte russe raconte le même incident d'une autre manière. Le jésuite aurait accepté volontiers l'offre de visiter les églises et, au lieu de répondre en deux mots sur l'étiquette épiscopale, Ivan aurait parlé ainsi : « Tu t'appelles docteur, et tu viehs nous faire la leçon sans comprendre toi-même ce que tu as dit; as-tu, au moins, lu l'explication de nos offices liturgiques? » Et Antoine se tut, poursuit le texte, et ne donna pas de réponse au tsar. Et le tsar reprit : « Si tu ne le sais pas, je m'en vais te l'apprendre; le métropolite se lave les mains pendant la messe et se frotte ensuite les yeux avec cette eau, et nous nous frottons aussi les yeux avec la même eau, et

LA TRÊVE DE lAM ZAPOLSKI 323

le métropolite fait porter cette eau à tous ceux qui se trouvent à l'église, et c'est l'image de la passion du Seigneur, car Notre-Seigneur Jésus-Christ s'est lavé les mains pendant la passion et s'est frotté les yeux; c'est donc l'image de la passion du Seigneur, et non pas un honneur rendu au métropolite. » Et le nonce pontifical Antoine ne donna pas de réponse.

Après cette discussion, qui semble avoir été assez vive, Possevino présenta le mémoire qu'on lui avait demandé sur les points controversés entre les deux Eglises et, à son insu, le tsar donna l'ordre de le mener à l'église de la Sainte-Vierge. « Antoine, s'écria-t-il, lorsqu'on sortait déjà de la salle, garde-toi bien d'introduire des luthériens dans nos temples. — Prince, répondit le jésuite, nous n'avons rien de commun avec les luthériens tant qu'ils persistent dans leurs erreurs. )>

On se sépare sur ces mots de mauvais augure. Soit malice persévérante d'Ivan, soit malentendu réel des interprètes, le fait est qu'au sortir du palais, les boïars entourent Possevino, comme pour l'escorter, et prennent résolument le chemin de l'église. Le texte russe prétend qu'arrivé à la porte, le jésuite voulut entrer immédiatement sans attendre le tsar, qui le suivait de près, sans écouter les remontrances des courtisans, très choqués de cette impatience. Mais Possevino raconte la chose bien autrement : à peine a-t-il compris ce qui se trame, qu'il se décide à un acte de courage; sans bruit et sans éclat, il se dégage de la foule et se dirige vers sa demeure; les boïars s'y opposent en vain, en vain le menacent-ils de la colère du monarque, rien n'y fait. La mésaventure est rapportée à Ivan, déjà en chemin vers l'église ; il s'arrête, hésitant, se gratte la nuque, — geste traditionnel du Slave embarrassé, — et puis fait dire au récalcitrant qu'il est libre de se rendre à la salle

324 l'arbitrage po>'tifical

des conférences, s'il ne veut pas assister aux offices. Le choix n'était pas difficile à faire : Possevino avec sa suite, composée de quinze personnes, rentre immédiatement au palais. A la grande surprise des Moscovites, ils se mettent tous à genoux, se prosternent devant un crucifix, produit pour la circonstance, et récitent pieusement le Te Deum. Pressés de s'expliquer, ils avouent que ce sont leurs actions de grâces pour avoir échappé aux embûches du tsar et confessé publiquement la foi catholique.

Lorsque les boïars vinrent ensuite, comme de coutume, reprendre les négociations, Possevino leur représenta en termes énergiques qu'il y avait mauvaise grâce à insulter le pape, que les envoyés romains ne s'inclinaient pas devant un métropolite, qui n'était au fond qu'un intrus. Quelques autres questions religieuses furent agitées de nouveau, les boïars en prirent note pour en référer au tsar, et répétèrent encore une fois, sans jamais se lasser, les mômes réponses sur les conditions de la trêve et de l'alliance anti-ottomane.

Ces audiences successives avaient suffisamment fixé l'opinion de Possevino', les matières discutables étaient plus ou moins épuisées, il valait mieux partir avant la fin de l'hiver, pour ne pas se laisser surprendre en route par le dégel. On s'arrangea en conséquence.

Le 11 mars eut lieu l'audience de congé, à l'issue de laquelle on servit au Kremlin un dernier festin. Le tsar se montra plus gracieux que d'ordinaire, les promesses

1. Possevino se persuada dans la suite que ces discussions avaient fait une profonde impression sur les auditeurs, surtout sur le métropolite Denis et l'archevêque de Rostov, David, qui auraient même été en butte aux représailles du tsar. Mais le premier n'a été exilé qu'en 1587, par Boris Godounov ; le second, dont l'histoire est plus obscure, a été disgracié et destitué en 1-583.

Page 1