‹ Papes et tsarsChapitre 88 sur 135 · Karamzi.ne, IX, p · texte numérisé non relu

Karamzi.ne, IX, p

geait à abdiquer le pouvoir pour embrasser la vie monastique. Les boiars se méfiaient avec raison de ces pieuses velléités : en effet, après les premiers épanchements de la douleur, les choses ne tardèrent pas à reprendre au Kremlin leur cours ordinaire.

Le premier soin de Possevino, à son arrivée, fut de conférer avec le père Drenocki. Le séjour prolongé de celui-ci parmi les Russes n'avait pas eu le résultat auquel on s'attendait. Loin de pouvoir se mettre en rapports avec les habitants du pays, propager des idées et faire des observations, il avait été tenu dans le plus complet isolement; à peine les pristavs osaient-ils échanger quelques paroles avec lui. Ivan le gardait simplement à titre d'otage et prenait des mesures en conséquence. Envers Possevino, on avait plus d'égards. La nature des affaires à traiter le mettait souvent en contact avec le tsar et les boïars; cependant on n'en cherchait pas moins à le rendre inaccessible, même aux étrangers qui se trouvaient à Moscou.

Dès le 16 février, il eut une audience du tsar, qui lui fît bon accueil et lui donna sa main à baiser, après quoi il fut invité à dîner au Kremlin. Le lendemain, une longue note lui fut remise sur la guerre avec la Pologne. A son tour, Possevino présenta, le 18 février, un mémoire en seize points, auquel réponse fut faite trois jours après.

Dans cette seconde apparition à la cour d'Ivan, le mandataire du pape avait un triple but à atteindre : s'expliquer sur la trêve conclue récemment; ébaucher l'alliance anti-ottomane; enfin, — et c'était le principal aux yeux de Rome, — évoquer d'une manière quelconque un échange d'idées sur la foi, et préparer de loin l'union de Moscou avec le Saint-Siège. Ces trois questions étaient hérissées de difficultés qu'il eût été oiseux de mécon-

naître, mais que l'on pouvait essayer de vaincre. Quant aux afFaires de Suède, il suffisait de les mentionner pour qu'elles fussent écartées : en vain Possevino s'était-il bercé de l'espoir que son intervention auprès de Jean III serait recherchée et mise à profit.

Si le tsar se montrait en général satisfait de la trêve, l'exécution en détail des différents articles donnait lieu à des controverses inévitables. Une lettre de Zamojski attendait le jésuite à Moscou ; elle était pleine de reproches contre les Russes, à l'occasion de l'échange des forteresses, qui ne se faisait ni à l'époque convenue, ni dans les conditions concertées. Aux plaintes de Zamojski sur les incidents d'Ostrov, Ivan répondit par des griefs du même genre sur des faits analogues arrivés à Smolensk; les Polonais avaient été lésés dans le premier cas, les Russes dans le second. Le médiateur de la trêve resta dans son rôle en donnant aux deux parties des explications et des conseils; il obtint des ordres sévères pour l'observation des clauses du traité; le tsar envoya même un commissaire sur les lieux pour prévenir les malentendus ; Zamojski fut invité à suivre son exemple, ainsi s'évanouit le danger de rupture.

Revenant aux prisonniers, dont le sort n'avait pas été décidé à Kivérova Gora, Possevino essaya d'un appel aux sentiments chevaleresques : il conseilla au tsar de donner spontanément la liberté aux Polonais, sans condition aucune ; le fier Bathory ne se laisserait pas vaincre en générosité, et les Moscovites y trouveraient leur compte. Cet ordre d'idées dépassait de trop loin l'horizon habituel d'Ivan, ses calculs s'étayaient sur des données plus positives, et l'affaire dut de nouveau être remise à une autre époque. Cependant il consentit à délivrer une trentaine de marchands lithuaniens que la guerre avait surpris en pays ennemi, le courrier Proworski, porteur

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de la lettre outrageante de Bathory, et quatorze prisonniers italiens et espagnols, qui s'étaient échappés des mains des Turcs pour retomber à Moscou dans un esclavage aussi dur que le précédent.

Si ce résultat laissait beaucoup à désirer, on pouvait à juste titre se flatter de mieux réussir à l'endroit de la ligue contre l'Islam. Mais c'est ici que parut dans tout son jour la politique à double face d'Ivan. Avec la conclusion de la trêve, son zèle s'était éteint, ses projets de croisade se dissipaient en fumée, il oubliait complètement le chemin de Jérusalem.

A la première ouverture sur l'alliance contre l'ennemi commun, les boïars s'empressèrent de répondre qu'une trêve avec le khan de Crimée venait à peine d'être négociée ; Bathory les avait réduits à cette extrémité en décimant leurs troupes, il fallait s'en prendre à lui. Du reste, le tsar voulait bien que la Pologne attaquât les Tatars, mais il se refusait absolument à marcher luimême contre eux, il fallait examiner d'abord la situation créée par les récents pourparlers, on aviserait ensuite. Quant aux Turcs, le tsar se flattait d'avoir fait les premiers pas et ébranlé toute l'Europe; c'était le tour du pape de se concerter avec le Saint-Empire, la France, l'Espagne et Venise, voire avec l'Angleterre, le Danemark et la Suède, de combiner les mesures, de poser les conditions de la ligue. Les amljassadeurs de ces différents Etats viendraient ensuite à ^Moscou, où un parti définitif serait pris d'un commun accord. Ivan croyait faire ainsi de la grande politique et sauvegarder ses intérêts, tout en dissimulant ses fins secrètes. En effet, si les souverains occidentaux ne parvenaient pas à s'entendre, il reprenait sa complète liberté d'action ; dans l'hypothèse de l'accord, une pléiade d'ambassadeurs étrangers viendrait l'entourer, son prestige y

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gagnerait, et Fun des plus beaux rêves de sa vie serait réalisé.

Cependant ici encore le tsar ne se départit pas de sa prudence habituelle : le refus faiblement motivé de prendre les armes contre les infidèles fut tempéré de manière à conserver de bons rapports avec l'Occident. Ivan consentit volontiers, sur le désir de Possevino, à envoyer un nouvel ambassadeur à Piome qui, cette fois, ne serait plus un simple courrier, mais un fonctionnaire d'un rang plus élevé; des réponses furent libellées aux lettres diplomatiques présentées par le jésuite; la promesse de délivrer des sauf-conduits aux envoyés du pape, aux marchands vénitiens et à leurs prêtres, fut renouvelée et accompagnée des meilleures assurances, pourvu que l'on renonçât à la propagande religieuse et à la construction ne fût-ce que d'une seule église. Possevino eut beaucoup moins de succès sur un autre point qui lui tenait excessivement à cœur : il proposa au tsar d'envoyer quelques jeunes Russes à Rome pour y être élevés dans les principes, comme il disait, de l'ancienne foi grecque ; après quoi, ils remplaceraient avec succès les interprètes actuels qui tantôt ne savaient pas, tantôt n'osaient pas s'acquitter de leurs fonctions. Le tsar répondit avec une parfaite bonhomie qu'il ferait chercher des enfants capables d'être appliqués à ce genre d'études, et que, sitôt trouvés, il les enverrait à Rome : une offre déplaisante ne pouvait être déclinée d'une manière plus courtoise.

Mais il tardait à Possevino d'aborder la discussion dogmatique. Le tsar en la lui promettant à Staritsa l'avait renvoyée après la conclusion de la trêve ; c'était le moment ou jamais d'essayer la controverse, devoir si entre Grecs et Latins il n'y a pas des points de contact, une chance de conciliation. Quel adversaire le jésuite aura-

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t-il à combattre ? Dans quelles conditions la lutte serat-ellc engagée?

On aurait tort de croire que les Latins, au seizième siècle, fussent complètement inconnus à Moscou. Les plus anciennes chroniques contiennent déjà des sorties virulentes contre tout ce qui touche de près ou de loin au latinisme. Grâce aux Byzantins, premiers propagateurs du christianisme en Russie, les ouvrages polémiques y trouvaient un puissant écho. A partir du onzième siècle, les accusations des Grecs contre Rome se répandirent de plus en plus, et impressionnèrent profondément Félite des esprits. Après le concile de Florence, les Russes eux-mêmes taillèrent leur plume : un évéque, témoin oculaire, raconta à sa façon cette histoire mémorable. Lorsqu'un médecin allemand fit circuler, sous Vasili III, des écrits catholiques parmi les orthodoxes, ^Maxime le Grec, enfant du Mont-Athos, ne fut pas le seul à les réfuter ; un moine de Pskov, Philothée, vint à la rescousse, de même qu'un auteur anonyme, russe aussi probablement ^

A une époque où la science se confondait avec la foi, les produits de ce genre n'échappaient pas aux érudits. Parmi eux, Ivan avait sa place marquée, et, pieux à sa manière, il se laissait même dominer par des lubies théologiques. La lecture et de fréquents rapports avec les moines l'avaient enrichi de notions, assez vagues néanmoins et incohérentes, sur des points particuliers de religion et d'histoire ; il excellait dans l'art de citer, avec plus de hardiesse que d'à-propos, les textes de l'Ecriture. Déjà, en 1570, une discussion publique, ou plutôt une série de violentes invectives lancées contre le ministre des Frères bohèmes, Rokita, lui avaient valu,

1. Popov, Pavlov, passini ; Maxime le Grec, I, p. 151 à 347; etc.

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sinon la réalité, du moins les apparences d'une brillante victoire. Ivan l'avait déclaré avant-coureur de l'antechrist, et lui avait défendu de prêcher en Russie sous peine de mort. De nouveaux lauriers d'une moisson facile devaient séduire le tsar qui aimait à faire étalage de son savoir; Chévriguine lui avait fait de piquantes confidences sur Rome et sur le pape; à en croire une tradition assez vraisemblable, tout un concile d'évèques assistait le champion de l'orthodoxie ; cependant il essaye de se soustraire à la lutte, la crainte de blesser son adversaire et peut-être le pape lui-même l'arrête ; cet aveu lui sert maintes fois d'excuse. L'insistance énergique de Possevino put seule triompher de ses répugnances; ce n'est pas que le jésuite s'attendît au succès, mais il avait confiance dans le secours surnaturel, et son zèle d'apôtre se complaisait dans cette tentative. Docile instrument entre les mains de Dieu, il s'appliquait à deviner les Aues, à prévenir les desseins de la Providence, toujours prêt à reculer à la première indication d'en haut.

En dehors des dispositions peu favorables du souverain, il y avait une circonstance extérieure de mauvais augure. Les marchands anglais ne voyaient pas de bon œil la propagande catholique; aussi s'empressèrentils d'offrir secrètement au tsar un mémoire où Rome s'identifiait avec Babylone, et le pape avec l'antcchrist. A peine en fut-il instruit, que Possevino présenta, au cours même des discussions, un contre-mémoire très érudit avec l'histoire de Henri VIII et l'apothéose de ^la primauté romaine. Toutefois le langage d'Ivan prouva dans la suite que la hardiesse des hérétiques avait fait sur lui une fâcheuse impression, habilement exploitée par un médecin anabaptiste de son entourage.

Au jour fixé pour la discussion, 21 février, la salle

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d'audience se remplit plus que jamais de monde. De nombreux boiars, sur le désir exprès d'Ivan, devaient être témoins de ce singulier spectacle. Les deux adversaires entraient en lice, armé chacun d'un plan prémédité. Ivan prit le premier la parole pour dire qu'il n'entendait pas, à cinquante ans passés, trahir la foi de ses ancêtres, la vraie foi de sa jeunesse ; qu'il s'en remettait, en face de la tombe, au jugement de Dieu sur les controverses avec les Latins. La crainte de se laisser entraîner à quelques paroles trop dures fut de nouveau manifestée; cependant le désir du nonce pontifical semblait trop légitime pour qu'il n'eût pas le droit de s'expliquer.

Possevino se voyait, par cette invitation, au comble de ses vœux : en présence du tsar et des boïars, dans la capitale du schisme, la vérité allait, pour un moment, reprendre tous ses droits. Afin de rendre plus acceptable et plus saisissante l'idée de l'union avec Rome, un raisonnement aussi juste que frappant fut présenté par le jésuite : « L'Eglise grecque, disait-il, des Athanase, des Chrysostome, des Basile, est liée à l'Eglise romaine par des liens indissolubles d'unité ; partant , ce n'est pas avec l'antique et vénérable Byzance qu'il s'agirait de rompre; au contraire, le pape lui-même désire que l'on reste fidèle aux traditions primitives d'Orient, aux conciles des premiers siècles ; il faudrait seulement renoncer aux innovations, aux abus postérieurs introduits par les Photius et les Michel Cérulaire : ainsi se consommerait l'unité dans la vérité. » Abordant ensuite le côté politique de la question, l'orateur faisait voir dans la concorde religieuse la meilleure garantie de l'alliance contre les Turcs, le premier pas vers la création d'un empire chrétien d'Orient, dont le tsar pourrait être le chef. Le développement de ces idées offrait l'occasion

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de revenir sur le concile de Florence, invoqué naguère spontanément par le tsar, sur les projets de croisade publiés avec éclat dans tout l'Occident, enfin, sur le mirage fascinateur des titres royaux. Possevino y prodigua tout son zèle et toute son habileté. La réponse dut le surprendre.

Le tsar se garda bien de suivre son adversaire sur le vrai terrain de la lutte ; passant sous silence tout ce qui pouvait l'embarrasser, Fastucieux polémiste déclara hardiment que sa religion n'était pas celle des Grecs, mais celle du Christ, et qu'il se souciait fort peu de Byzance. La repartie ne manquait ni d'à-propos ni d'originalité; pour son malheur, Ivan voulut encore faire de l'érudition, remonter jusqu'aux premières origines du nom désavoué. « La religion grecque s'appelle ainsi, ditil avec l'assurance qui le caractérisait, parce que le prophète David a prédit, bien avant la naissance de Jésus- Christ, que l'Ethiopie aurait les prémices des divines miséricordes ^ ; or, l'Ethiopie est identique avec Byzance, et Byzance a été le premier royaume chrétien : c'est pour cela que la religion chrétienne s'appelle religion grecque; quant à nous, nous professons la vraie religion chrétienne, qui, en beaucoup de points, ne s'accorde pas avec la religion romaine. » Cette étrange logique, ce démenti du passé, prouvent assez que le tsar avait compris la portée de l'argument et qu'il Aoulait lui échapper, fût-ce même au prix d'une inconséquence, doublée d'une distraction géographique. Même sincérité à l'égard des conquêtes que l'on avait eu soin de faire miroiter devant ses yeux; le vainqueur de Kazan et d'Astrakhan, qui franchira l'Oural pour se dédommager de la Livonie, avoue modestement qu'il ne songe

1. « Yenient legati ex ^T^gypto, .Ethiopia praeveniet manus ejus Deo. » (Ps. Lxvii, 32.)

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pas à arrondir ses fronlières, dont l'étendue plus ou moins grande ne relève que de Dieu. Une page de l'histoire moscovite est alors esquissée rapidement : l'apostolat légendaire de l'apôtre saint André à Kiev et le baptême du grand-kniaz Vladimir sont les deux faits qui résument les grandeurs de l'Église russe et qui suffisent amplement pour légitimer tout le reste. A travers quelques textes cités de part et d'autre, on en vint bientôt, comme par un secret instinct, à la question de la primauté du pape, point culminant des controverses entre l'Orient et l'Occident. Ivan reconnut volontiers — et il est absolument impossible de le révoquer en doute — que les papes des premiers siècles sont vénérés comme saints dans l'Église moscovite. Il cita même avec une certaine complaisance les noms de Clément, Sylvestre, Agathon, Vigile, Léon, Grégoire. Quant à leurs successeurs, il les considérait comme déchus de leur dignité première, à cause de la conduite scandaleuse de plusieurs d'entre eux. Il n'était pas difficile de réduire à néant cette objection d'origine évidemment protestante. Une comparaison venait ici à propos : « Il en est des papes comme des tsars, dit Possevino , les droits et les prérogatives de la dignité tsarienne restent toujours les mêmes, imprescriptibles et immuables, quelque indignes que puissent être les tsars qui en sont les possesseurs. »

Le parallèle avait été provoqué par les besoins de la cause; toute allusion outrageante lui était étrangère, mais il se prêtait à un coup de théâtre, et Ivan épiait l'occasion de frapper les esprits par un mot brusque et incisif. On voit donc son visage s'assombrir tout à coup; se soulevant à moitié de son siège, fixant sur Possevino son regard sinistre, il lui jette comme un défi ces paroles au visage : « Sache que le pontife romain n'est

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pas un pasteur, mais un loup K — Pourquoi, répondit le jésuite, t'es-tu donc adressé à un loup? Pourquoi as-tu demandé l'intervention de celui que toi-même, que tes ancêtres ont toujours honoré du nom de pasteur? » A ces mots, Ivan se lève ; le dépit se peint dans ses traits, il agite en fureur sa canne si souvent meurtrière; déjà l'on s'attend à voir une nouvelle victime tomber à ses pieds, lorsqu'au milieu d'un silence solennel il s'écrie : « C'est sans doute sur la place publique que des paysans t'ont appris à me parler, comme si j'étais moimême un paysan? » Possevino ne perdit pas contenance ; maître de lui-même, il apaisa le monarque par des paroles respectueuses, en lui rappelant que l'on discutait au nom du Christ, en pleine liberté. Ivan, de son côté, se retrancha de nouveau dans sa distinction entre les papes fidèles à leur mission et ceux qui la trahissent, et affirma n'avoir blâmé que ces derniers. Le but était atteint : plusieurs boiars furent tellement frappés par ces observations, qu'ils n'y voyaient plus qu'une seule bonne réponse à faire, c'était de jeter Possevino à Peau. Mieux inspiré, le royal polémiste voulait lui donner le coup de grâce par la force du raisonnement; quatre objections, l'une plus naïve que l'autre, devaient servir à cet effet. La discussion reprit son cours.

Les confidences de Chévriguine furent exploitées. L'envoyé moscovite avait vu le pape dans l'éclat des pompes romaines, tantôt entouré d'une cour brillante, tantôt porté sur une chaise, en procession, au milieu des cardinaux et des évêques. La chaise gestatoire parut stupéfiante au Kremlin ; Ivan n'en revenait pas d'étonnement. « Au lieu d'aller à pied, disait-il, comme un

1. Ce terme outrageant a été le plus souvent omis dans la Moscovia; il se retrouve dans les autograplies de Possevino. Tourguénev, Suppl., p. lOi.

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simple mortel , Grégoire XIII se fait porter sur une chaise; et il prétend partager le trône de saint Pierre! et par saint Pierre le trône du Christ!... Mais le pape n'est pas le Christ; et sa chaise n'est pas un nuage, et ses porteurs ne sont pas des esprits angéliques ; non, non, saint Pierre lui-même ne peut être identifié avec le Christ; et, du reste, le chef des Apôtres marchait sur la terre et se promenait nu-pieds, de même que tous ses collègues. » Ces niaiseries moscovites devaient être prises au sérieux. Possevino se contenta de répondre que le pape ne dédaignait pas l'exercice pédestre; qu'il faisait même à pied de pieux pèlerinages ; si, de temps en temps on le porte sur une chaise, c'est pour qu'il puisse plus facilement bénir le peuple.

Autre grief émanant de la même source : Chévriguine a raconté que le pape se fait baiser les pieds; qu'il porte une croix sur sa botte^ et qu'il y a un Christ crucifié sur cette croix. « Voilà déjà une grande différence, dit le tsar, entre la religion chrétienne, qui est la nôtre, et la religion romaine. Chez nous, la croix du Sauveur est un signe de triomphe sur les ennemis ; nous la vénérons d'après les antiques traditions, et jamais on ne la porte au-dessous de la taille ; il en est de même des autres images sacrées ; les autels se font aussi à la hauteur de la poitrine. Quant à l'usage romain de fouler la croix aux pieds, de la porter sur sa bolte^ il n'a d'autre source que l'orgueil et il est contraire à la doctrine de l'Eglise et aux décrets des sept premiers conciles. » On pense bien que Possevino se mettait l'esprit à la torture pour trouver des réponses convenables. Il rappela au tsar l'ancienne coutume, du temps des apôtres, de leur baiser les pieds ; le même honneur fut témoigné à leurs successeurs, et, pour bien constater que l'hommage rendu à l'homme s'adresse à

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Dieu, la mule pontificale fut ornée d'une croix. L'orgueil y entre pour si peu, que le pape s'abaisse jusqu'à laver, le jeudi-saint, les pieds des pauvres, et, comme Ivan aimait à citer les textes, Possevino, à son tour, en appela aux magnifiques paroles où le prophète Isaïe prédit les grandeurs de l'Eglise, qui voit tous les peuples à ses pieds et les monarques prosternés devant elle '.

Le pape prétait encore d'un autre côté à la critique. Dans l'ancienne Moscovie , la barbe jouait un grand rôle. Objet d'un culte superstitieux, elle passait pour le reflet plus éclatant de la divine majesté sur le visage de l'homme, pour le signe naturel de sa supériorité sur la femme : aussi un bon ^Moscovite aurait-il sacrifié sa tête plutôt que sa barbe. Déclarer au Kremlin, en pleine audience, que le pape se rasait, c'était non seulement lui enlever tout prestige, mais encore le rendre odieux et méprisable. L'échec du tsar, auteur d'une si grave imputation, fut complet : Possevino affirma solennellement que Grégoire XIII portait une belle et longue barbe. Remarquons cependant que le récit du jésuite s'écarte ici singulièrement de la version russe. D'après celle-ci, Ivan aurait déconcerté son adversaire par cette apostrophe : « Comment se fait-il que toi, prêtre de foi romaine, tu te rases la barbe et tu te la coupes, tandis que c'est sévèrement défendu non seulement au clergé, mais encore aux laïques ? Qui t'a permis d'en agir ainsi, et d'où vient cette nouvelle doctrine? » Possevino, à en croire la même source, n'aurait pas trouvé de réponse plus ingénieuse que la négation du fait matériel : « Je ne me rase pas la barbe et je ne me la coupe pas. » En adoptant ces textes, il faudrait admettre, de la part de

1. « Et erunt reges nutiitii lui, et reginae nutrices tuœ : vultu in lerram demisso adorabunt te, et pulverem pedum tuorum lingent. v (Isaïe, xlix, 23.)

l'accusé ou de l'accusateur, un flagrant délit de mensonge, ce qui n'est guère probable ; l'étrange dialogue ne peut s'expliquer que par une rédaction infidèle.

Dernière objection : le pape se fait rendre des honneurs presque divins, au lieu d'être un modèle d'humilité ; une avalanche de textes exaltait cette vertu pratiquée par les disciples du Christ et méconnue de Rome. On s'aperçoit qu'à l'égard du pape, la même pensée revient toujours sous une autre forme, soit à propos de la chaise gestatoire, soit à propos de la mule; c'est que le tsar n'avait guère l'intention de se laisser convaincre; en vain Possevino en appelait-il aux vérités élémentaires de la délégation surnaturelle, au titre du pontife qui se glorifie d'être serviteur des serviteurs de Dieu, bien qu'il envoie ses légats en Orient et en Occident, et qu'il soit vénéré partout comme pasteur universel; le tsar se voyait parvenu à ses fins : sa vanité d'érudit était satisfaite, le pape avait été publiquement outragé, les boïars ne se douteraient plus que ^Moscou lui était redevable d'une trêve avec la Pologne. De son côté, Possevino, convaincu de sa supériorité, et ne voulant pas laisser son adversaire sous le coup d'une fâcheuse impression, sollicita, vers la fin de l'audience, la faveur de baiser la main tsarienne. Ivan s'y prêta de bonne grâce, il eut même un éclair de tendresse : à deux reprises, il embrassa Possevino, le serrant dans ses bras, lui rappelant qu'il l'avait prévenu de ses craintes et excusant ainsi à la sourdine ses excès de langage. Dans le courant de la soirée, des messagers apportèrent au jésuite des boissons et des mets de la table du tsar, celui-ci demanda par écrit le texte du prophète Isaie qui avait été cité dans la discussion. Possevino profita de l'occasion pour faire pénétrer au Kremlin, avec le texte en question, un commentaire des Saints Pères et cinq

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chapitres du patriarche Gennade sur la primauté du pape , qu'il avait fait traduire en russe pendant le voyage.

Deux jours après cette première conférence, le 23 février, Possevino est de nouveau mandé au palais. Les avis se partagèrent sur le caractère de cette invitation : les plus timides redoutaient une catastrophe et se préparaient au martyre; tous s'approchèrent, de grand matin, des sacrements et se munirent de reliques. Vaines appréhensions ! à peine le délégué pontifical est-il devant le tsar, que celui-ci le fait asseoir, comme de coutume, sur un siège recouvert d'un tapis et, en présence des boïars, s'excuse d'avoir parlé du pape d'une manière peut-être déplaisante : « Pour ne pas compromettre les bons rapports de Moscou avec Rome, il vaut mieux, dit-il, garder le silence sur cet incident. » Possevino se montra de facile composition, s'il en eut toutefois l'occasion, car, d'après le texte russe, la réparation se serait bornée à des formules banales. Ordre fut ensuite donné de poursuivre les négociations ordinaires avec les boïars. Aux questions politiques on ajouta, cette fois, une question religieuse. Possevino fut sollicité, selon le désir du tsar, de présenter un mémoire sur les divergences dogmatiques entre les deux Eglises, attendu qu'il n'y avait personne à Moscou , comme l'attestaient naïvement les boïars, qui put comprendre le texte grec du concile de Florence, envoyé par le pape à Ivan. Une proposition de ce genre n'était pas à dédaigner : pour le moment, Possevino se contenta de faire parvenir au tsar un exemplaire latin de Gennade, afin d'en provoquer la traduction complète en russe, avec promesse de livrer le mémoire dans quelques jours, ce qui fut fait.

Sur ces entrefaites, le grand carême étant survenu, le tsar passa, selon l'usage, toute une semaine dans la

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prière, le jeune et un recueillement relatif. Sonder les replis de cette àme égarée, mais clairvoyante, eût été un curieux problème de psychologie. Malgré ses excès en tout genre , Ivan s'élevait parfois jusqu'aux grands horizons du christianisme, la beauté de la vertu l'éblouissait, l'idéal monastique captivait son imagination ardente, mais ce feu de paille ne durait guère. Une courte digression nous donnera quelques traits de cette étrange physionomie; le tsar se peint lui-même dans l'épître adressée, vers 1574, aux moines de Saint-Cyrille de Bélozersk K La disgrâce menaçait ces derniers : le boïar Chérémétev s'abritait chez eux, vivait en prince parmi les cénobites, les invitait souvent à sa table, et inspirait des craintes au monarque, qui soupçonnait partout des conspirations. En faveur du suspect, les moines présentèrent une requête , qu'ils terminaient par l'humble prière de leur donner de pieux et salutaires avis. Rien n'allait mieux aux désirs du tsar; il sentait bien que ce n'était pas à lui, « chien puant », comme il s'appelle luimême, de guider les autres dans les voies spirituelles, mais l'aveu cynique de son indignité ne lui servait que d'entrée en matière : « car, écrit-il, je suis toujours moi-même dans l'ivrognerie, dans la fornication, dans l'adultère, dans la turpitude, dans le meurtre, dans la rapine, dans la rapacité, dans la haine, dans toutes sortes de scélératesses ; cependant, puisque vous me faites violence à cause de mes péchés, je m'en vais vous adresser quelques mots, tout insensé que je suis. » Aussitôt après, le tsar change complètement de langage; un Père de l'Eglise, un ascète du désert, n'eût mieux saisi les nuances de la plus austère perfection. C'est le zèle des àmcs qui l'anime et non pas la rancune, son serment

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