CHAPITRE IV
I. Balhory à Rigî>. — Commentaire de Skarga sur la Livonie. — Arrivée de Possevino à Riga. — Rapport à Claude Acquaviva. — Dispositions de Bathory : maintien de la trêve, animosité contre l'Autriche, projet de pacte avec la Suède, sentiments envers le pape. — Parallèle avec Ivan : ambassade russe à Londres, mariage manqué, projet d'alliance avec Elisabeth contre Bathory. — Voyage de Possevino avec les envoyés moscovites. — A Augsbourg, Rodolphe accepte l'arbitrage du pape. — Arrivée à Venise. — Audiences au conseil des Dix. — Incident fâcheux. — La colonie hellénique à Venise. — Manifestation avortée. — Explication officielle et officieuse. — Entretien amical avec Milledonne. — Discours de Possevino, du 12 août, au conseil des Dix. — Satisfaction du doge. — Sa correspondance avec Rome et Constantinople. — Possevino refuse les présents. — Audiences de congé. — Précautions pour le séjour de Rome. — Rapports de Leonardo Donato. — Le 13 septembre, l'ambassade russe arrive à Rome. — L'étiquette à l'audience du 16 septembre. — Consistoire du lendemain. — L'ancien programme est maintenu. — Étranges procédés des Russes.
— Leur excursion à Tivoli. — Ils sont mis au ban de la société. — Plaintes de Donato. — Ses conjectures sur la croisade. — Difficultés avec les Russes, — Départ de Rome, le 16 octobre. — Passage par Florence. — Bianca Capello. — Audience du grand-duc.
— Arrivée à Varsovie, le 4 décembre.
II. Champ d'action en Pologne. — Position exceptionnelle de Possevino. — Affaires imposées, initiative, méthode. — Différend réglé entre Bathory et Rodolphe. — Confidences du roi de Pologne. — La famille Bathory. — Le cardinal André. — Le voiévode Sigismond. — Les infamies d'Elisabeth. — Projets de mission en Moldavie et en Valachie. — Opinion de Possevino sur les provinces russes de Pologne. — Leur situation; remède. — Unité dans la foi malgré la diversité des rites, — Restriction importante. — Tergiversations du cardinal de Côme. — Le prince Constantin d'Ostrog.
— Ses richesses, son influence, ses procédés. — Echange d'idées avec Possevino. — L'union des Églises. — Le calendrier grégorien. ■ — Essai de l'introduire en Orient. — Rôle du patriarche Jérémie II.
— Le synode de 1593 condamne le calendrier. — Rapports avec l'extérieur, — L'envoyé du tsar à Cracovie. — L'ambassade de Venise en Pologne déclinée par Bathory. — Ordre à Possevino de ne pas « s'engouffrer » dans les affaires. — Le P. Bosgrave. — Travaux littéraires. — L'historiographe hérétique Bruti. — Commentaire sur la Transylvanie. — Résumé des cinq livres. — Possevino et le nonce Bologuetti. — Plaintes amères de celui-ci. — Elles parviennent au Vatican. — Signes de froideur. — Explication.
Tandis que Possevino se mesurait avec le tsar dans le champ de la politique et de la théologie, Bathory se rendait à Riga pour y cueillir le fruit de ses victoires, et organiser sur les lieux, dans le centre même de la province, les affaires de la Livonie, dont le traité de ïam Zapolski lui assurait désormais la tranquille possession. Un témoin oculaire nous donnera là-dessus quelques détails intéressants. Trois jours après Stéphane, le 15 mars, arrivait dans la même ville le jésuite Skarga, que nous avons déjà rencontré à Vilna, admis parfois dans les conseils royaux et lié d'amitié avec les principaux personnages de la cour. Il a consigné ses impressions dans un commentaire heureusement parvenu jusqu'à nous K
Riga, ville importante surtout au point de vue commercial, avait eu autrefois son archevêque, son chapitre, sa cathédrale, ses abhayes. En 1582, il restait à peine quelques vestiges de l'ancien culte : plus de prêtres, plus de moines, presque plus de catholiques, si ce n'est trois vieilles religieuses, ensevelies au fond d'un couvent oii elles protestaient contre la Réforme par une hdélitc inébranlable à la vraie foi. Les habitants s'étaient ralliés en grande partie à la confession d'Augsbourg;
1. Theiner, Annales, III, p. 337. — Pour reconnaître les droits du Saint-Siège sur la Livonie, Bathory envoya son neveu André à Rome» en 1583, faire acte d'hommage au pape (Maffei, II, p. 361).
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douze ministres, qui ne brillaient pas précisément par la science, pourvoyaient à leurs besoins spirituels.
Bathorv n'ignorait rien de tout cela, et il venait, comme il le dit lui-même au jésuite Skarga, principalement pour rétablir le culte catholique. Son premier soin fut de prêcher par l'exemple. C'était la semaine sainte : deux fois par jour, le roi de Pologne, entouré de son brillant état-major, se rendait à l'église qu'on venait d'arracher à la profanation, assistait pieusement aux offices, prenait part à la procession, adorait la croix, écoutait les sermons. Le Père Skarga se voyait obligé de prêcher en polonais, matin et soir, tandis que son compagnon remplissait le même office en latin ; l'auditoire était toujours si nombreux que les protestants en restaient émerveillés. D'autres sentiments succédèrent bientôt à une vaine et stérile admiration. Le conquérant de la Livonie manifesta le dessein de rendre aux catholiques leur ancienne cathédrale ; là-dessus grand émoi parmi les hétérodoxes et protestations emp/'essées. Après en avoir conféré avec Skarga, le roi changea d'avis et jeta son dévolu sur l'église Saint-Jacques, moins vaste que la cathédrale, moins belle, mais entourée de terrains vagues, dont on pouvait tirer parti pour uu collège de jésuites. Nouvel embarras des hérétiques qui abhorraient le nom de Loyola, ils ne s'en cachèrent pas à Bathory, mais ce fut en pure perte. Quelques Pères de la Compagnie devaient arriver incessamment et ouvrir des écoles, l'érection d'un nouveau diocèse en Livonie était imminente, et sur cette double base s'opérait le rétablissement du culte catholique. Zamojski secondait en tous points les vues du roi; le gouvernement de la province fut confié provisoirement à l'évêque de Vilna, Georges Radziwill.
Le 24 avril, Possevino, venant de Moscou, parut à
Riga. Ses premiers loisirs furent consacrés à la rédaction d'un rapport destiné au général de la Compagnie, Claude Acquaviva. Cette pièce est le meilleur témoin des dispositions d'esprit de l'auteur en ce moment. Une certaine confiance dans son œuvre se trahit d'ellemême, ce n'est pas que la conversion d'Ivan lui paraisse probable ou l'union des Russes avec Rome à la veille de se faire, mais il se flatte d'avoir frayé le chemin et forcé l'entrée. Dix ans de trêve et des facilités mutuelles de rapports, ne sont-ce pas des conditions favorables pour la propagande parmi les Slaves 1 ?
Quelle était, à la même époque, l'idée dominante de Bathory ? Quels sentiments l'animaient vis-à-vis de Moscou ? Dans un an ou deux, l'infatigal^le guerrier caressera des plans gigantesques contre l'Islam ; les Moscovites n'y entreront qu'à titre de victimes ; ce sera une nouvelle politique dictée en partie par des événements imprévus, mais au lendemain de la trêve le roi de Pologne avait-il l'intention de l'observer loyalement et de ne pas manquer à sa parole ?
Les conférences avec Possevino dissipent à cet égard jusqu'à l'ombre d'un doute, tant à cause de la sincérité du roi que par la nature même des nouvelles entreprises qu'il méditait-. En effet, les grandes affaires du jour furent à cette occasion passées en revue; le jésuite ne se lassait pas d'admirer celui qui était à ses yeux le liras du pontife, l'homme providentiel de l'Orient et du Nord; à son tour, Bathory se livrait entièrement à l'envoyé romain, et, provoqué par ses ques-