TouRGUÉsEv, Suppl., p. 388, n° CLXII
2. Lerpigny, p. 250 à 265, n»" XYII-XX; le Saint-Siège, la Pologne ci Moscou, p. 105, n° I; Archives du Vatican, Germania, XCIII, XCIV, passim.
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lions, il déclara que rien ne lui semble pouvoir compromettre la trêve du 15 janvier; lui-même en remplira fidèlement les conditions, et ce n'est pas le tsar vaincu, affaibli, bumilié, qui songera à les rompre. Il n'y eut dans ces épanchements qu'une seule occasion de troubles : de vagues allusions furent faites à une guerre entre princes chrétiens, dont l'auteur assumerait une lourde responsabilité. On comprend les alarmes de Possevino : déjà il voit s'écrouler, comme un château de cartes, l'édifice si péniblement élevé de la paix, il presse le roi de s'expliquer et celui-ci avoue enfin que le danger vient du côté des Habsbourg : en 1567, l'empereur Maximilien II avait enlevé Szathmar et Nemeth au voïévode de Transylvanie ; or ces deux districts faisaient partie du patrimoine des Bathory, tous les membres de la famille tenaient à rentrer dans les biens de leurs ancêtres ; le roi de Pologne, stimulé par les siens, en faisait une question personnelle d'honneur et, au besoin, un casas helli. Cette menace n'était pas un défi de parade : Rodolphe ne manifestait aucune envie de se dessaisir des conquêtes autrichiennes, et la fière ténacité de son rival ne pouvait être mise en question. Il est vrai que, sur les instances de Possevino, l'intervention du pape est acceptée, mais la réserve est expresse : s'il n'obtient pas gain de cause, Bathory est décidé à se rendre lui-même justice par les armes. Cet ensemble de faits suggère un raisonnement très simple : une nouvelle guerre avec Moscou ne pouvait être menée de front avec une guerre contre l'Autriche ; prêt à tirer l'épée contre l'empereur, Bathory ne songeait donc pas, en ce moment, à provoquer le tsar.
Est-ce dire qu'il n'y eût plus de rivalité entre les deux Etats slaves et que les intentions hostiles ne pussent reparaître de sitôt? Cette conclusion prématurée irait
à rencontre d'un fait positif* : à peine arrivé à Riga, Bathory envoya en Suède le grand-maître de ses cuisines, Alamanni, pour se concerter avec le roi sur les affaires pendantes et surtout au sujet de la Livonie. Le choix malheureux du négociateur compliquait encore davantage les affaires déjà assez épineuses par ellesmêmes. Jean III ne lâchait pas l'Esthonie, exigeait la dot de sa femme en argent comptant et, vexé de voir à sa cour un si modeste représentant, se donnait le cruel plaisir de lui parler en style culinaire, ne goûtant pas les plats que lui servait Alamanni et lui reprochant de garder les douceurs pour son maître. Christophe Warzsewicki prit à son tour le chemin de Stockholm, où il devait exposer les péripéties de la trêve, dont il avait été témoin oculaire ; mieux accueilli qup son prédécesseur, il n'en subit pas moins un échec à peu près complet. Les détails de ces deux ambassades ne rentrent pas dans notre travail, la seule circonstance à relever, c'est que Bathory offrait à la Suède soit son intervention pour faire la paix avec Moscou, soit, en cas de guerre, un contingent de mille cavaliers. On ne donna jamais de suite à ces projets, ils n'ont .d'autre valeur que celle d'une démonstration historique : Moscou restait donc l'ennemie traditionnelle de la Pologne, bien que pour lors il ne fût pas question de prendre les armes.
Tout autres étaient les sentiments de Stéphane à l'égard de Rome. L'arbitrage pontifical avait été provoqué par Ivan, le conquérant de Polotsk l'avait accepté au moment de ses plus belles victoires; malgré toutes les péripéties des négociations et les difïicultés de détails, il n'en reste pas moins reconnaissant au Saint-
1. PoLKOwsKi, p. 362 à 384, n° CXLIII ; Wierzbowski, Kizysztof Warszc»'ichi, p. 101 à 105.
Siège, se met entièrement à son service, sans arrièrepensée perfide, avec un dévouement chevaleresque.
Un parallèle avec Ivan s'impose ici spontanément, il prouvera jusqu'à quel point la trêve du 15 janvier était, par les deux contractants, comprise dans un esprit opposé. Les éléments de la comparaison nous transportent en Angleterre, où l'envoyé d'Ivan le Terrible révèle les plus secrets desseins de son maître à la reine Elisabeth*. Un motif étrange explique la présence d'un diplomate russe à Londres en 1582. Les désastres militaires n'arrêtaient pas les orgies du Kremlin, le tsar continuait à vivre au gré de ses instincts brutaux, simulant des mariafifes au milieu de ses débauches. Sa dernière femme, Marie Xagaïa, était déjà enceinte de l'infortuné. Dmitri, lorsque la fantaisie lui passa de contracter un nouvel et plus brillant hyménée. Robert Jacobi, médecin anglais, longuement interrogé par le tsar sur les veuves et les filles de la Grande-Bretagne, avait dirigé son choix vers Mary Hastings, fille du comte de Hartington, et apparentée avec la reine. Aussitôt la tête d'Ivan se met en travail, Pisemski est dépêché à Londres avec des commissions matrimoniales. Il devait voir la fiancée improvisée, se renseigner sur elle, prendre la mesure de sa taille, faire sa description, envoyer son portrait, ébaucher les conditions du mariage. Détail topique : si l'on parlait de l'épouse actuelle du tsar, il fallait répondre qu'elle n'est ni fille de roi, ni fille de prince, qu'elle n'est pas en faveur et qu'elle sera certainement sacrifiée à sa rivale. Aux oreilles d'une reine qui ne rappelait que trop les faiblesses de Henri YIII, ces paroles eussent sonné comme une amère ironie. A force d'instances, Pisemski obtint l'entrevue
1. Shornik inip. roussh. ist. ob., XXXVIII, p. 1 à liô, surtout p. 39: Kakam/ine, IX, p. 418 à 432.
désirée, et résumait ainsi son impression sur Mary Hastings : « D'une taille élancée, mince, blanche de visage, les yeux gris, les cheveux blonds, le nez droit, les doigts des mains [sic) longs et effdés. » Tel n'était pas l'idéal moscovite de la beauté : on estimait surtout l'embonpoint, les tailles épaisses, les épaules opulentes. Du reste, le vieux libertin n'eut pas à se montrer difficile, il en fut pour ses frais d'imagination, on éluda le fantasque mariage. C'est à un autre point de \ue que la même ambassade nous intéresse plus directement.
Au lendemain de la trêve avec la Pologne, du rapprochement avec Rome, Ivan négociait à Londres une alliance contre Bathory, et Pisemski parlait de Grégoire XIII avec un suprême dédain. Une espèce d'anglomanie dominait le tsar : se croyant toujours entouré de traîtres, il méditait, en cas de danger, la fuite en Angleterre, où il eût mis en sûreté ses trésors et sa vie. Elisabeth profitait de ces dispositions pour recommander les marchands de Londres, qui savaient déjà le chemin de la mer Blanche et visaient au monopole dans les ports du Nord. Une concession si onéreuse ne souriait pas à Ivan, il eût préféré une action commune contre Bathory, ennemi de Moscou, « allié du pape, de l'empereur, de plusieurs autres souverains ». Contre tous ces adversaires réunis, les Russes sollicitaient naïvement l'alliance britannique, ou du moins un secours en hommes, en argent, en matériel de guerre. Malheureusement, sur les bords de la Tamise, on avait eu vent de la trêve du 15 janvier et des circonstances dans lesquelles elle s'était faite. Les conseillers de la reine dirent un jour à Pisemski : « Le bruit s'est répandu ici que le pape romain se vante d'avoir réconcilié votre souverain avec le roi de Pologne. » Le Moscovite riposta avec humeur : « Le pape peut dire tout ce qu'il veut
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derrière le dos, mais s'il eût réconcilié notre souverain avec le roi, notre souverain n'aurait pas appelé ennemi le roi de Lilhuanie {sic)^ et il n'aurait pas écrit à sa sœur et à votre souveraine, la reine Elisabeth, qu'il est son ennemi, m La futilité de ce raisonnement prouve assez que l'intervention du pape avait profondément humilié le tsar, et que celui-ci songeait à la revanche contre la Pologne. Les mêmes idées belliqueuses reviennent dans les conversations avec Bowes, envoyé par Elisabeth à Moscou avec des insinuations pacifiques et des projets d'intervention amicale. Le tsar s'en tient à son dilemme favori : « Que Bathory me rende, disait-il, la Livonie et Polotsk, ou qu'Elisabeth fasse avec moi la guerre à la Pologne. »
Malgré sa pénétration habituelle, Possevino ne se doutait pas d'un dessous de cartes si peu en harmonie avec ses vastes et audacieuses espérances. S'il eût consulté les génies familiers des rois de Pologne et des tsars de Moscou, de cruels soupçons se fussent produits spontanément, mais le souvenir des récents succès écartait les suggestions contraires, sans laisser toutefois prévaloir un optimisme absolu. Le jésuite nous exposera lui-même ses sentiments; au conseil des Dix, nous l'entendrons développer des vues politiques avec une entière sincérité, car il doit toucher Venise en allant à Rome avec les envoyés d'Ivan.
Le voyage en commun avait été concerté au Kremlin. L'ambassade russe se composait de lakov Molvianinov, de Vasili Tichine, de l'interprète Zabarowski et de quelques subalternes. Accréditée auprès de l'empereur, du doge et du pape, avec des assurances platoniques sur l'ardeur anti-ottomane d'Ivan, n'ayant à donner que des zibelines et de bonnes paroles, elle allait offrir à l'Europe l'étrange spectacle d'une mission diploma-
tique orthodoxe se rendant à Rome, guidée par un jésuite. L'ennui égalait l'honneur : cette compagnie, diflicile à gouverner, infatuée de prétentions, fut pour sou mentor une source intarissable de désagréments '.
Augsbourg servit de première étape aux voyageurs, en juillet 1582. L'empereur y présidait la diète. Manquant d'énergie et dénué de ressources, Rodolphe était vivement préoccupé de la question turque. Du courage, personne ne peut en prêter, mais le pape pouvait soulager le trésor impérial, et Possevino fut choisi pour intermédiaire. Cette commission onéreuse lui fournit un spécieux prétexte pour se renseigner à fond sur l'Autriche, se faire délivrer des mémoires par des hommes compétents, et obtenir de l'empereur qu'il acceptât l'arbitrage du pape dans le différend avec Bathory. Possevino attachait à ce consentement le plus haut prix; après une guerre terminée sous les auspices pontificales, c'était peut-être encore une guerre évitée ou ajournée dans les mêmes conditions : autant d'antécédents pour un droit nouveau d'intervention.
Très satisfait de ce succès, et après avoir conféré avec l'électeur protestant de Saxe, qui manifestait des dispositions conciliantes, l'habile négociateur se dirigea avec ses compagnons vers Venise. Diplomate dans l'àme, passionné pour les affaires, se croyant en voie de réussir, il lui tardait de revoir cette haute école de politique, où la vie des citoyens se passait soit à apprendre, soit à pratiquer et à enseigner l'art de gouverner les hommes et de dominer les situations, où les projets de ligue contre l'Islam pouvaient recevoir une sanction définitive et sérieuse. Le cardinal de Côme lui
1. Pam. dipl. siioch., I, col. 841 à 906; Lerpignv, p. 260 à 267, n°* XIX, XX; Archives du Vatican, Germania, XCIII, p. 494 à 496; Archives d'État de Venise, Germania, Dispacci, IX, p. 91, 107.
L ARBITRAGE PO>TIFICAL
avait donné, en termes flatteurs, des pouvoirs étendus pour traiter avec la seigneurie; Possevino se voyait au comble de ses vœux'. Le l®"" août, on arrivait à Venise. Molvianinov s'arrêta, selon l'usage, à Saint-Georges d'Alega; le lendemain, entrée solennelle dans la ville et installation au couvent des SS. Giovanni et Paolo. Dès le troisième jour, Possevino, qui s'était modestement retiré dans la maison des jésuites, fut admis au conseil des Dix et invité à prendre la parole. A défaut de l'alliance, naguère recommandée par le doge, entre la Pologne et Moscou, l'orateur annonçait la conclusion de la trêve, l'intervention du pape entre Piodolphe et Bathory, enfin il offrait à Venise un nouveau débouché de commerce. Provoquer l'échange des idées est le but il principal de ce premier discours; les points essentiels, sur lesquels on reviendra plus tard, sont clairement indiqués : union militaire contre les Turcs, union intime avec le Saint-Siège, envoi de marchands et de prêtres à Moscou, afin « d'assiéger avec le Christ l'ennemi du Christ». Tout se réduit, on le Aoit, en dernière analyse, au triomphe de la croix sur l'Islam et sur le schisme. Jamais ce programme ne sera modifié. Le 4 août, vint le tour de Molvianinov; la séance n'offrit pas d'intérêt politique, les inévitables zibelines en firent tous les frais. Le doge octogénaire eut le mot pour rire lorsqu'il se déclara satisfait de sa santé, sauf le mal incurable de l'âge. A l'insu probablement du donateur, les fourrures moscovites furent vendues à l'encan, on n'en réserva que deux pour la nièce du doge, les autres passèrent sur les épaules des plus élégantes et des plus riches Vénitiennes.
1. Bathory et Posses-ino, p, 130 à 211, n»" XXXIX à LV; p. 214, n" LYII ; Aichives du Vatican, Geimania, XIII, p. 27; Archives d'Etat de Venise, Cercm., I, p. 93.
Un incident fâcheux, que son caractère épisodiqiie ne doit pas écarter du récit, ne tarda pas à se produire. A mesure que l'on avançait vers Rome, les relations de Possevino avec ses compagnons se tendaient de plus en plus. Ceux-ci ne gagnaient pas à être connus de près : hautains, insolents, méfiants à l'extrême, vindicatifs, jouant facilement du couteau, se livrant à toute espèce d'excès, ils avaient besoin d'être retenus dans les bornes par un bras de fer. En Pologne et en Allemagne, on les avait surveillés rigoureusement et enfermés la nuit sous clef. Possevino trouvait le système excellent, seul efficace, et, fatigué de la lutte, il se demandait parfois, avec Herberstein, si c'était la férocité du prince qui rendait le peuple féroce, ou la férocité du peuple qui exigeait un prince féroce ' ? Renchérissant encore sur le baron autrichien, le jésuite trouvait ses compagnons plus ressemblants à des brutes qu'à des hommes. N'oublions pas que nous sommes au lendemain de l'opritchnina, et gardons-nous de généraliser un jugement porté évidemment ah irato. Une première scène regrettable se passa à Padoue. Après avoir bu et mangé prodigieusement, nos diplomates s'en allèrent gaiement à la recherche des bains, refuge préféré des Moscovites; les étudiants polonais les escortaient de leurs risées et de leurs sarcasmes, la promenade menaçait de tourner au tragique, lorsque douze hallebardiers, envoyés par les recteurs de la ville, vinrent dégager les joyeux promeneurs et les ramener au logis. Une question d'hygiène surgit à Venise : gastronomes à leur manière, en très peu de jours ils eurent consommé jusqu'à cinq cents melons et con-
1. « Incertum est, an tanta immanilas geutis tyrannum principera exigat, an tyrannidc principis gens ipsa tam imiiianis tanique dura crudelisque reddatur. » Herberstein, p. 12.
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combres, qu'ils arrosaient consciencieusement avec des vins de Chypre et de Malvoisie; sous le ciel brûlant d'Italie, en plein mois d'août, pareille intempérance ne pouvait avoir que des suites désastreuses. Mais les intéressés attribuèrent leur malaise à une autre cause : l'eau de Venise leur était fatale. Il fut question de les renvover immédiatement à Padoue pour les remettre entre les mains de la faculté. On parvint cependant à éluder le départ anticipé, une diète sévère eut raison de toutes les fièvres. Encore une autre scène allait se produire.
Pour s'en rendre compte, il faut se rappeler qu'il y avait à Venise, depuis la chute de Gonstantinople, une colonie grecque assez nombreuse K Sur les instances du cardinal Isidore de Kiev, la seigneurie leur accorda, en 1456, une église nationale ; en 1514, la paroisse hellénique fut transportée à Saint-Georges. Vers la fin du seizième siècle, ils passaient encore juridiquement pour catholiques ; de fait, la plupart étaient schismatisants, si bien que Gabriel Severo, métropolite de Philadelphie et chef de la communauté, partisan de l'union avec Rome, désirait avoir sur ce point des conférences avec Possevino. En même temps que le jésuite, et bien plus encore , l'envoyé du tsar était l'objet de la sollicitude des Grecs ; ils assiégeaient sa demeure, ils l'accompagnaient partout et ne se laissaient surpasser dans leur zèle que par les Juifs ; un moine converti du mahométisme se montrait des plus assidus. Possevino voyait ces rapports de mauvais œil, et leur attribuait l'aversion croissante de Molvianinov contre Rome. A l'insu de
1. Yeludo, passim; Cecchetti, I, p. 457 à 467; Rodota, III, p. 220 à 227; Legrand, Bibliog. helL, II, p. 144 à 151. — Nos reclierches aux arcliives de lu cliancellerie hellénique de Venise n'ont pas amené de nouvelles découvertes.
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leur mentor, les Moscovites allèrent visiter l'église de Saint-Georges, et une petite manifestation fut concertée pour le 6 août. Ce jour-là, de bonne heure, Possevino récitait son bréviaire à l'église des SS. Giovanni et Paolo, lorsque de vagues rumeurs parviennent jusqu'à lui; on l'avertit que Molvianinov entreprend une course suspecte, aussitôt il s'élance à sa poursuite, l'arrête brusquement et le questionne sur ses projets. « J'allais chez toi, répond le fugitif embarrassé. — Eh bien ! me voici, rentrons au couvent. » Malgré les plus vives protestations, même de la part des Vénitiens intéressés dans l'affaire, Possevino reste inébranlable et maintient la consigne. La nouvelle de cet échec se répand dans la ville, les Hellènes déconcertés se dispersent; ils s'étaient réunis au nombre de deux mille, leur éerlise avait été splendidement ornée; c'était une fête nianquée, au grand scandale de toute la colonie. Les gouvernants s'émurent ; interrogé par le secrétaire Franceschi, le jésuite se répand en plaintes contre les Russes, et puis l'apostrophant: « Secrétaire, lui dit-il, je vais vous faire une confidence, » et il lui raconte l'histoire de la lettre apocryphe de Chévriguine et l'assassinat de Pallavicino. Le 7 août, le même incident est traité au conseil des Dix, Possevino ne ménage pas ses compagnons qu'il veut éloigner des Hellènes, parce que, dit-il en dissimulant le vrai motif, Moscou a depuis longtemps rompu avec Byzance. La conclusion pratique du discours, c'est qu'il faut raffermir les Grecs dans l'union ; quant aux Moscovites, les expédier à Rome au plus tôt. Le bruit soulevé autour de ces tracasseries se calma peu à peu ; on pul reprendre les affaires.
Le 10 août, le secrétaire Milledonne vint causer amicalement avec Possevino. C'était l'usage à Venise de faire sonder les diplomates par des employés fidèles ;
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le jour même, les autorités bénéficiaient des découvertes. Cette fois, l'indiscrétion ne compromit rien, l'épanchement intime se réduisit à l'ébauche du discours prononcé, deux jours après, devant le doge, en plein conseil des Dix. Là se révèle la pensée tout entière du jésuite, car la prudence ne permettait pas de se livrer à tous indistinctement, et ainsi s'expliquent les contradictions apparentes de ses assertions. Devant des hommes consommés dans la politique, en mesure de contrôler chaque parole, les réticences eussent été hors de propos, et nuisibles à la cause. Détruire l'Islam, c'est la fin suprême, vers laquelle tout doit converger ; c'est aussi le dernier mot du discours. A côté des obstacles à vaincre, il y a des motifs d'espoir, il y a des moyens à prendre pour marcher, au moins, vers le but, si l'on ne peut l'atteindre immédiatement ; tout le sujet se développe dans ce cercle d'idées.
L'orateur jette d'abord un regard sur l'Europe, surtout sur le Nord, encore si peu connu et qu'il se flatte d'avoir sérieusement étudié. Après avoir constaté que les Turcs sont une puissance formidable, que les ligues sont difficiles à organiser entre des princes jaloux de ne pas s'exposer les premiers, Possevino se demande si l'on peut compter sur le concours militaire des Moscovites ? Sa réponse est négative : le tsar Ivan, plus vieux que son âge, victime de ses excès, poursuit les catholiques de la même haine que les infidèles ; il a conclu une trêve avec les Tatars, et s'il s'offre pour combattre les Turcs, c'est qu'il compte éluder facilement sa promesse. Lors même que la bonne volonté ne lui manquerait pas, que pourrait-il entreprendre, avec un pays dévasté, des armées décimées, sans munitions de guerre, car le Saint-Empire en empêche l'importation ? Appréciation sévère, mais exacte ; les finasseries mos-
covites n'avaient donc pas donné le change à Possevino; une seule chose lui échappait : les desseins belliqueux du tsar contre la Suède, sitôt qu'il serait rassuré du côté de la Pologne.
Bathory sera-t-il mieux disposé que son rival ? On aurait le droit de s'y attendre de la part d'un prince catholique, dévoué au Saint-Siège, mais c'est un aigle qui a pris son essor du fond de la Transylvanie. Le «nid paternel » lui est plus cher que la Pologne où il n'aura pas de successeurs de son sang; ses plus vives affections se reportent vers la petite principauté dont il est le vrai maître, le jeune voïévode Sigismond n'étant qu'un prête-nom. Or, le sultan est suzerain de la Transylvanie, et les bons rapports avec lui donnent du prestige à Stéphane vis-à-vis des Polonais, des ^loscovites, du Saint-Empire. Changer de système, rompre ouvertement avec les Turcs eût été jouer gros jeu et courir grand risque, car les Polonais, affaiblis par la guerre, divisés par les factions, rongés par les hérésies, laisseraient peut-être se tirer d'affaires tout seul leur roi électif, qui est encore loin d'avoir vidé ses querelles avec Rodolphe II et Jean III.
Quelques mots incisifs sont ensuite consacrés à l'empereur, déchu de sa réputation pour avoir consenti un tribut à l'Islam ; au roi d'Espagne qui a deux os, l'un plus dur que l'autre, à ronger: le Portugal et la Flandre; aux princes italiens, y compris le pape, que le voisinage des Turcs oblige à une extrême circonspection. Possevino écarte complètement les souverains qui ont trahi la cause du Christ en se livrant à la Réforme. La France, en vue d'un autre motif, est enveloppée dans le même silence : l'héroïne des croisades comptait alors parmi ses alliés son ennemi séculaire, qui ouvrait au commerce français les échelles du Levant et favori-
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sait la lutte contre les Habsbourg; Henri 111 poursuivait la politique de François P'.
De si sombres prémisses n'admettaient logiquement qu'une seule conclusion : il fallait temporiser. Est-ce dire qu'il suffit de se croiser les bras et de laisser marcher les choses ? Telle n'était certainement pas la pensée de l'orateur, on comprend qu'il cherchera à atténuer l'effet produit par les aveux de sa lo3^auté et de son bon sens. Le caractère de Possevino s'accuse ici ouvertement : fixant du regard la vérité, il se laisse néanmoins entraîner par un zèle ardent d'apôtre et fasciner par des mirages plus ou moins chimériques. Cette partie du discours est la plus faible, elle se résume dans de vagues espérances, des suppositions arbitraires, et ne sert, au fond, que de transition à la troisième partie où reparaît l'esprit pratique du jésuite. Il s'agit de répondre à cette question : comment s'y prendre pour temporiser sans perdre de temps, et même en l'utilisant le mieux possible? Un principe fécond est évoqué, Ignace de Loyola s'en est servi avec succès et l'a formulé ainsi : recourir à Dieu comme s'il n'y avait rien à attendre des hommes, exploiter simultanément les moyens humains comme si Dieu n'intervenait pas. Dans l'esprit de cette maxime, Possevino insiste sur l'union étroite avec Dieu et le Saint-Siège, c'est la part du surnaturel. Les prétentions d'ordre matériel sont modestes, elles se réduisent à l'établissement de « séminaires militaires », où de bons chrétiens apprendraient à devenir de bons soldats, à la création d'une caisse commune, alimentée par les princes, et qui servirait de réserve à la ligue. De la sorte, on ne serait jamais pris au dépourvu ; qu'un danger éclate , hommes et argent seront aussitôt sous la main ; Venise est exposée aux premières attaques des Turcs : elle a Candie et Corfou, la Dalmatie et le Frioul ;
ne devrait-elle pas parer aux éventualités ? Le mot (le la fin faisait vibrer des cordes sensibles, il portait juste '.
L'impression des auditeurs, à en croire les procèsverbaux des Dix, fut profonde. Susciter des ennemis au croissant, préparer la défense, mais secrètement, sans se presser, en partageant la besogne avec d'autres, rien ne convenait mieux aux mœurs politiques de Venise. Possevino pouvait se vanter d'avoir enlevé tous les suffrages. « S'il nous'a satisfaits, lors de son premier passade, écrivait le dog-e à Leonardo Donato, cette fois-ci notre attente a été complètement surpassée. » On louait la modération du jésuite, observateur éclairé, sachant faire des concessions opportunes, capable de rendre à la chrétienté des services signalés. Cette conviction se traduisait dans les ordres donnés à l'ambassadeur de Rome : il se voyait autorisé à user de l'influence de Possevino. La seigneurie elle-même se rendait à ses conseils : grâce à lui, et pour dérouter les Turcs, le baile de Constantinople fut averti que les Moscovites traitaient de commerce avec Venise ; dans la réponse officielle au tsar Ivan, quelques expressions en Fhonneurdu pape furent ajoutées au texte primitif. Quant à la ligue, comme les assurances de zèle pouvaient suffire, les Vénitiens en donnèrent à profusion et de bonne grâce. Une distinction personnelle parut convenable. Milledonne offrit à Possevino, de la part du doge, une somme d(; cinq cents ducats. Elle fut refusée à deux reprises; l'homme d'initiative avait besoin de sa liberté, l'or lui eût valu des chaînes.
Le 23 août, eurent lieu les audiences de congé. Possevino revint brièvement sur ses propositions et sur