‹ Papiers d'autrefois [par] Paul et Victor GlachantChapitre 18 sur 35 · LA COMPOSITION ET LE STYLE · texte numérisé non relu

LA COMPOSITION ET LE STYLE

Observations sur le développement successif. 11 reste à énoncer, en un bref aperçu, les résultats généraux auxquels nous a conduits, touchant 1 analyse des procédés de composition intime et 1 examen des corrections principales, l’inspection attentive de ces trois recueils dont nous venons de décrire 1 aspect extérieur et la structure essentielle. La moisson est riche; et, pour ne pas combler la mesure, il faudra nous résigner à une demi-récolte. On se boineia donc ici à signaler quelques additions et suppressions notables ; — à envisager les lois du développement successif-, — à montrer les hésitations diverses, et bien permises, qui entravent le poète en tiain d'engendrer son poème; — à classer quelques-unes des images qui défilent dans sa lantaisie, eufm, à considérer les retouches que lui imposent les exigences de la forme : détails de style, choix des épithètes, des noms propres et des termes géographiques, recherche du vocable précis , technique ou rare, qu’il convient de substituer, pour fortifîei l'expression, au terme vague, général ou banal , que n’évite guère la plus habile improvisation.

IWI'IKHS D’AUTREFOIS.

Et d’abord, il semble inutile d’insister longuement sur les suppressions, trop peu nombreuses (on en a déjà cité plusieurs dans les pages qui précèdent). Pourtant, il serait injuste de soutenir que Y. Hugo s’interdit absolument, par système, les coups de ciseaux. Il sait rogner hardiment, quand c’est nécessaire. Apportons quelques exemples à l’appui de notre thèse. On avouera que, malgré la tendresse du poète pour tous les vers sortis de sa plume, il fut parfois bien inspiré dans ses sacrifices.

Le Retour de V Empereur , imprimé depuis dans la Légende des siècles , fut publié séparément en 1840, l’année même de la translation des cendres. Le manuscrit forme une mince plaquette à part (mss. de V. Hugo, n° 0 bis, de 26 feuillets; écriture cursive, hâtée; papier pelure). — Après ces vers de la division I :

... dont Barberousse, assis sur sa chaise de pierre,

Dort depuis six cents ans...,

Hugo avait écrit, puis il abandonne, cette strophe d’une franche médiocrité..., pour ne pas dire plus :

... Si bien que vous voyant glacé dans son délire

Kl, tel qu’un dieu d'airain qui se laisse adorer,

Ce peuple, ivre d’amour, venu pour vous sourire,

Ne pourra que pleurer!

En peu plus loin, il rehausse, au moyen d’une simple date, un hémistiche languissant, et convertit

LES MANUSCRITS DE VICTOR HUGO

en cle très beaux vers des membres de phrase assez prosaïques :

Vingt ans il a dormi dans cette île lointaine !

Première version :

IL s'est donc endormi dans cette île lointaine!

Couvrant d’ouhii sa tombe aux bruits humains murée...

Première version :

Laissant tomber leur paix sur sa tombe murée...

Même pièce : il expulse un fâcheux pléonasme : « De sombres vétérans , vieux guerriers qu on admire... 11 devient '. « De sombres grenadiei s , vétérans qu’on admire... » A la strophe suivante : « Car, couché sur le char dans une ombre profonde... » devient : « Car, ô géant! couché.... »

Dans Les Pauvres gens (division IX), celte pièce touchante qui date de la maturité d’Hugo (le manuscrit porte la date : Jersey, 3 février 1834), à signaler cette excellente exclusion d’une répétition désagréable. Le manuscrit donne cette variante en marge

(il s’agit de Jeannie, qui emporte les deux petits enfants de la morte) :

Sourde aux oiseaux de mer pareils a des crieurs, Sourde aux vents, sourde aux rocs, sourde aux flots en

[colère...

Le texte définitif conserve la même image avec ces vers, bien préférables ■

N’entendant même plus les bruits exteiieuis,

Les cormorans qui vont comme de noirs ciieuis,

Et l’onde et la marée et le vent en colère...

PAPIERS O AUTREFOIS

La dernière strophe de la division II du Retour de l’Empereur avait été récrite par Hugo au bas de la page avec des apostrophes qui lui imprimaient un tour plus emphatique, un élan plus déclamatoire :

Dans ces heures de paix, ô mers, sommets, vallées,

Vents, nuages, et vous, ô sphères étoilées... :

Vous calmiez ce grand cœur!

Même pièce (division III) : il rejette une répétition vicieuse et accumule les épithètes grandiloquentes :

C’est la conquête ardue, âpre, démesurée!

Le but éblouissant des suprêmes efforts !

Première manière ( tautologique ) :

C’est la haute conquête, illustre et désirée,

But du dernier triomphe et des derniers efforts!

Ailleurs, le premier jet vient lourd, embarrassé : cinquante-six vers avant la fin de La Rose de l'Infante ( Légende des siècles , III, 26), exactement après le vers : Le fracas sépulcral et noir du branle-bas , on lisait dans la marge ces quatre vers, délaissés ensuite, et peu regrettables, avec leurs intonations pesantes :

La brise, sur l’eau verte aux glauques chevelures, Penche le gonflement farouche des voilures;

On entend remuer au fond des entreponts

Les canons, rattachés par leur chaîne aux. crampons.

Hugo serre une énumération exagérée ( Les Pauvres gens, division IV) :

LES MANUSCRITS DE VICTOR HUGO

Père, amant, frères, fils, tout ce que j’ai fie cher,

C’esl là, dans ce chaos ! mon cœur, mon sang, ma chair! Première manière du second vers :

Mon bonheur, mes amours, et ma vie et ma chair! — •

Cf. Le Crapaud : « Disloqué, de cailloux en cailloux cahoté » a remplacé : « Sanieux, disloqué, rompu, désemboîté », qui est mauvais : ce dernier mot est même un mot forgé, un pur barbarisme.

Mais si, chez Hugo, les retranchements sont relativement rares, à telles enseignes qu'il serait aisé d’en établir la statistique précise, le bilan serait difficile à dresser si l’on tentait de mettre en regard les additions , car celles-ci sont continuelles, les additions de rhétorique surtout. Telle harangue, étendue à l’excès, au delà de toute limite raisonnable, atteint à une exubérance sonore et creuse qui lasse le lecteur, épuise le récitant. 11 faut, pour s en convaincre, avoir lu à haute voix Éviradnus et Le Petit Roi de Galice. Voyez notamment, dans ce dernier poème, division VI, le discours de Pacheco f Mes frères , n’est-ce pas? c’est mou , c’est grelottant...)] division VII, la réplique de don Ruy le Subtil ( Vous êtes dans un vrai coupe-gorge, etc.), et les paroles de Ruy à Roland ( Seigneur , Nuno n’est pas possible). On pourrait, en ce fragment épique, colossalement accru, multiplier les exemples de refonte et d augmentation successives.

Quand Éviradnus surgit, terrible comme la vengeance, devant Joss et Zéno éperdus, il leur adresse

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