A PIE HS DAI TR E FOIS
un incommensurable discours où le poète a prodigué tour à tour les images splendides (A quoi bon présenter le miroir aux ténèbres?) ou très communes. Voici qui est de bien mauvais goût :
Toi, que tous ces rois-là mangent et déshonorent,
Toi, que Leurs Majestés les vermines dévorent,
Est-ce que tu n’as pas des ongles, vil troupeau,
Pour ces démangeaisons d’empereurs sur ta peau!
Il est bon de noter que c’est surtout dans les compléments nouveaux intercalés qu'abondent, comme à plaisir, la bizarrerie et l'étrangeté les plus triviales (cf. Aymerillot : « ... Et, pour toutes ribotes, Nous avons dévoré beaucoup de vieilles bottes ; — Si bien quêtant parti vautour , on revient poule] — Je désire un bonnet de nuit... ». Or, le passage de 1 anathème d Eviradnus où se rencontrent les vers si discutables que nous venons de ciler, a été annexé en marge (depuis : Ü dégradation du sceptre et de l'épée!... et les seize vers suivants). Par compensation, peutêtre, Hugo eut le tort de faire fi de cinq vers, éclatants et fermes, qu’il avait écrits auparavant :
ihn, sous ce lier succès, sous ce destin flagrant,
Sous cet enchaînement de conquêtes, si grand,
Si fort, si continu, qu il fait croire au vulgaire Que la victoire sert chez vous, et que la guerre A mis votre harnais a ses chevaux fougueux...
Ces vers aboutissaient à la conclusion, maintenue :
Sigismond est un monstre et Ladislas un gueux!
LES MANUSCRITS RE VICTOR HUGO. 97
Dans certainscas, l'addition n’est qu’une réflexion, gaie ou mélancolique, dictée au poète par son sujet lui-même (cf. Les Pauvres gens , division VII) :
Hélas! aimez, vivez, cueillez les primevères,
Dansez, riez, brûlez vos cœurs, videz vos verres...
Le sort donne pour but au festin, au berceau,...
Le refroidissement lugubre du tombeau!
Ces remarques éparses nous amènent à saisir sur le vif les lois de développement successif qui président à la genèse d’un poème entier.
Volontiers, donc, Hugo amplifie, soit tout bonnement pour arrondir une période, soit pour introduire une actualité ( Orientales ), soit parce que d’autres images émergent de son cerveau tandis qu’il relit son œuvre ( Eviradnus ), soit pour couper un développement trop long.
Malgré sa merveilleuse facilité et son incomparable souplesse, il est presque superflu de constater que sa pensée ne sort pas toujours d’une seule coulée. Il ébauche, au préalable, une charpente, une réduction de tout le poème naissant. Il fixe, avec un lumineux relief, les divisions essentielles, qu’il rend, au besoin, plus saillantes à ses propres yeux à l’aide d’un vers ou d’un hémistiche imagé. — En veut-on deux exemples incontestables? En vedette, et en marge, des Lions ( Légende des siècles , I, 2, D'Eve à Jésus), on aperçoit une sorte de canevas en vers, sous forme de note; c’est le germe, le monstre de
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toute la pièce : « Un homme vêtu de blanc apparut sur le bord de la fosse... Les quatre lions s’élancèrent au bord... »
Et l’homme dit : La paix soit avec vous, lions.
Puis il leva la main; les lions s’arrêtèrent...
Cet homme vient à vous de la part des forêts.
Cet homme vient à vous de la part du désert.
Cet homme vient à vous de la part des nuages...
Voici les jalons posés pour Le Jour des Bois :
Flamme au septentrion. C’est Vich incendiée.
Flamboiement au midi. C’est Girone qui brûle.
Rougeur à l’orient. C’est Lumbier en feu.
Fumée à l’occident. C’est Téruel en cendre.
Puis, la période de gestation terminée, le plan une fois établi dans ses lignes capitales, Hugo confie enfin au papier, tout d’une baleine, sous la dictée de sa mémoire fidèle, la pièce qu’il a ruminée en sa tête. Mais il y revient bientôt, d’ordinaire pour l'enrichir de puissantes digressions, de somptueux développements; car — nous le répétons — il supprime à regret. De là, ces périodes qui se déroulent avec tant de nombre et d’ampleur, ces descriptions accessoires, parfois poussées à outrance, ce flux d’idées et de détails de second ordre qui arrivent - —
LES MANUSCRITS DE VICTOR HUGO
on l’a vu à propos des Châtiments — à doubler, voire à tripler les élucubrations primitives (cf. plus haut Châtiments , I, 11, et YI, 17, Applaudissement ; et Légende des siècles , III, 31. Le Régiment du Baron Madruce. Après le vers « Décroître le soleil et grandir les étoilesl » on lit la date : 31 janvier; puis, le poète reprend sa pièce sur de nouveaux frais, et il n’écrit pas moins de cent quatre-vingt-dix vers, après lesquels il redate : 6 février 1839.)
Ainsi, l’examen impartial des corrections atteste, outre la probe et consciencieuse besogne de la lime, cette maîtrise prestigieuse du vocabulaire qui allège la tâche du poète, et aussi cette exubérance géniale qui transforme une formule peu expressive en une image énergique ou pittoresque, plastique ou idéale, rapide ou redondante, destinée soit à ravir le caprice du lecteur, soit à laisser sur son âme une durable empreinte morale. Par accès, d’ailleurs, Hugo cède uniquement à son amour du grossissement, à sa manie d’interpolations fantastiques, à l'opulence de sa rhétorique déréglée, aux ressources de sa dialectique de sopniste; il prolonge à satiété ses discours ( Éviradnus , Le Petit Roi de Galice ), achoppe à la lourdeur et à la grossièreté. Il sème à profusion des violences de goût peut-être involontaires,' causées par la recherche calculée de l’antithèse plus que par la fougue luxuriante de l’improvisation.
Pour preuves à l’appui, citons Puissance égale
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bonté (le travail du démon dans sa forge : « Il frappait du ciseau, du pilon, du maillet... » Quatre vers descriptifs, étincelants, pour développer le mot battre ) ; Bivar (les paroles enthousiastes du scheik Jabias au Cid, pour définir ce héros des Espagnes : « Vous regardiez ainsi que néants et fumées... » ; six vers); L'An neuf de l'Hégire (portrait et langage de Mahomet, accrus d'abord de dix-neuf vers, puis de seize autres); Le Crapaud (digression panthéiste sur l’influence du divin se reflétant dans la plus immonde créature; puis, longue et brutale analyse — ajoutée — du supplice de l’animal, victime des enfants barbares); Le Petit Roi de Galice (paroles du robuste bandit Pacheco bafouant la complexion débile du jeune prince). Tous ces passages, dont plusieurs sont éminemment prolixes, diffus ou superflus, se bornaient, dans le principe, à des traits plus secs et mesurés, à des touches plus sobres et plus nettes.
Les plus merveilleuses strophes peut-être de ce chef-d’œuvre exquis, Booz endormi ( Légende des siècles, I, 2, 1)' Eve à Jésus), ont été annexées au dessin primitif :
Donc, Booz dans la nuit dormait parmi les siens;... Les tribus d’Israël avaient pour chef un juge ;... Voilà longtemps que celle avec qui j’ai dormi...
Une race naîtrait de moi ! Comment le croire? L’ombre était nuptiale, auguste et solennelle;
La respiration de Booz qui donnait...
LES MANUSCRITS DE VICTOR HUGO. 101
L'An neuf de l'Hégire est également remarquable à cet égard. Au début, avons-nous dit, le portrait du prophète de l'Islam est complété par une importante addition marginale. Son discours a pris aussi une extension singulière :
Souvent, comme Jacob, j’ai, la nuit, pas à pas,...
Il y a là un superbe développement de seize vers qui n’est pas sorti tout d’abord du sujet, mais est venu après coup. — Citons enfin, dans Le Parricide ( Légende des siècles, I, 10), le développement, intercalé, sur les victoires deKanutle Danois (neuf vers) : « Il bâtit un grand trône en pierres féodales.
Il vainquit les Saxons, les Pietés, les Vandales... etc. »
Quand on cherche à interpréter les mobiles de ces additions successives, le souci de l'actualité ne doit pas manquer d’entrer en ligne de compte. C’est évidemment à cette tendance, naturelle chez un écrivain à l’affût de la mode et avide de popularité, qu il faut attribuer tel ou tel vers des Orientales (cf. Orientales , II, Canaris : « Le pavillon de Naple est éclatant dans l'air »; et XII, La Sultane favorite : « Dis , crains-tu les filles de Grèce? Les lys pâles de Damanhour? etc. »).
Joignons-y une des pièces les plus anciennes de la Légende (III, 28), La Chanson des aventuriers de la mer , datée : Ivaiserslaunen, 29 octobre 1840 : « En
PAPIERS D’AUTREFOIS
partant du golfe d'Otrante.... » (Manuscrit : « En
partant d'Asti près d'Otrante »). Elle est copiée
d’une vieille écriture jaunie, très serrée, et présente trois strophes enrichissant le dessin primitif. Les deux premières, d’aspect tant soit peu baroque, contiennent des allusions qui ne sont pas claires poulies modernes lecteurs, mais qui l’étaient davantage de leur temps. — Voici la première, très remaniée :
En Calabre, une tarentaise Rendit fou Spitafangama;
A Gaëte, Ascagne fut aise De rencontrer Michellema...
Et voici la seconde, assez leste, tout à fait voltairienne :
Autre perte. André, de Pavie,
Pris par les Turcs à Lipari,
Entra, sans en avoir envie,
Au sérail, et, sous cet abri,
Devint vertueux pour la vie,
Ayant été fort amoindri...
La faculté maîtresse d’un bon ouvrier en vers, c est, sans contredit, l’imagination, c’est-à-dire, selon 1 heureuse définition de M. Ch. Renouvier1, fondée sur 1 acception propre, étymologique, du mot, « l’aptitude a se représenter les faits de figure, d’ordre et de position dans l’espace, en dehors de toute sensa-
1. Cf. Ch. Renouvier, op. laucl., chap. in, iv, v; et L. Mabilleau, op. laud., pp. 101-176.
tion actuelle, ou de se les rappeler par une exacte et précise intuition de mémoire ».
Or, la mémoire de Y. Hugo fut exceptionnelle, mais purement formelle, comme on l’a dit, « ne retenant que le contour et l’aspect des choses ». Au commentateur superficiel, la vision de 1 auteur de Choses vues ne semble assujettie à aucune règle stricte; au critique plus avisé, plus perspicace, elle apparaît parfois incohérente, mais toujours intense, grandiose, compréhensive, et souvent claire, dégagée, consciente. C’est elle qui lui révèle les trésois du génie mythologique, qui lui livre le secret des comparaisons esthétiques, des métaphores inattendues, des personnifications audacieuses, des généralisations imagées, des saisissantes associations d’idées. Mais cette incomparable virtuosité n’est pas exclusive de tâtonnements, de retouches. Si 1 évocation mentale des images peut aller jusqu’à 1 hallucination, elle n’est pas non plus incompatible loin de là ! — avec l’investigation patiente, la méditation prudente de l’écrivain qui calcule la portée de ses développements, pèse la valeur des termes, et diiige impérieusement le mouvement rythmique de ses vers. La perception des nuances si délicates delà lumière et de la couleur, de la forme plastique et des sons, ne s’acquiert pas d’emblée. Il serait insensé et ce serait méconnaître de la façon la plus profonde la psychologie et le tempérament de notre poète — d’admettre a priori qu’il embrasse sans effort, par
PAPIERS D’AUTREFOIS
1 essor de son seul génie, tous les recoins du monde imaginaire où il entraîne et fait évoluer ses personnages. 11 se reprend, s’amende, s’interroge, élabore à nouveau ses sensations. Il revoit lentement, logiquement, sa production première, afin d y introduire et d’y rattacher, sans que la couture soit trop manifeste, les images accessoires et les menus motifs descriptifs que la matière comporte, et qui avaient échappé au bouillonnement de sa fantaisie créatrice. En conséquence, l’inspiration, chez lui, est proprement l’alliance amicale, la fusion intime delà vision la plus aiguë et de la composition la plus savante. Certes, la pléthore et l’enflure sont parfois la rançon de l’ampleur et de l’éclat. Mais, en revanche, que de précieuses trouvailles sont dues à ces refontes de poèmes! — Contentons-nous de quelques exemples. — Le Sacre de la Femme accuse les corrections imagées et abstractions incarnées suivantes :
1 as un rayon qui n eût sa dorure première.
Texte initial :
1 as un être qui n eut sa majesté première.
Us vents et les rayons semaient de tels délires
... Que les forêts vibraient comme de grandes lyres... Premier jet :
Que 1 horizon semblait plein d’invisibles lyres...
Plus loin (toujours en marge), la fleur s’anime; comme une créature vivante, elle a le souffle; elle pense :
LES MANUSCRITS DE VICTOR HUGO
Chaque Heur, échangeant son souffle et sa pensée
Avec le ciel serein d’où tombe la rosée,
Recevait une perle et donnait un parfum...
Une sorte de vie excessive gonflait
La mamelle du monde au mystérieux lait...
Dans la même pièce (division IV), après le vers « Eve laissait errer ses yeux sur la nature », on lil le chiffre V, effacé ; avant d’entamer la section suivante, le poète a voulu insérer un paragraphe complémentaire (de neuf vers), où il montre avec charme les fleurs personnifiées, « ayant toutes une âme », l’œillet, le lotus, les myosotis, les roses, les lis, admirant cette belle fleur humaine, la Femme, qui vient d’éclore au sein de leur parterre.
Revenons à l’aventure légendaire d’Eviradnus, où abondent les amplifications marginales suscitées par des rapprochements métaphoriques ou des souvenirs historiques. — C’est d’abord le portrait du héros principal :
Quand il songe et s’accoude, on dirait Charlemagne.
Versions primitives, de qualité inférieure :
Vu par derrière, il a le dos de Charlemagne.
Son large front ressemble au front de Charlemagne.
Hugo décrit-il l’antique manoir qui attend Mahaud, il l’assimile à un pontife assis sur son trône \ et
1. Ailleurs, un vieux mont est comparé de même à un évêque, à cause de son « camail de bruyère violette ».
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il ajoute ces vers, si pittoresques et si majestueux :
Aussi, malgré la ronce et le chardon et l’herbe,
Le vieux burg est resté triomphal et superbe;
Il est comme un pontife au cœur du bois profond,
Sa tour lui met trois rangs de créneaux sur le front ; Le soir, sa silhouette immense se découpe;
11 a pour trône un roc, haute et sublime croupe;
Et, par les quatre coins, sud, nord, couchant, levant, Quatre monts, Crobius, Bléda, géants du vent,
Aptar où croît le pin,.Toxis que verdit l’orme, Soutiennent au-dessus de sa tiare énorme Les nuages, ce dais livide de la nuit.
Elle survient pareillement à la seconde lecture, cette gracieuse formule qui achève la peinture de la jeune marquise :
Dieu dans son harmonie également emploie Le cèdre qui résiste et le roseau qui ploie.
Imaginé aussi après coup, le portrait des deux cruels et perfides voisins qui menacent la pauvre héritière sans défense :
J ous les peuples qu’on voit saigner à l'horizon Sortent de leur tenaille et sont de leur façon...
Ce qu’ils font est néant et cendre; une hydre allaite, Dans leur âme nocturne et profonde, un squelette...
La description de la salle à manger, fort longue puisqu elle comprend deux divisions entières (VII et VIII), ollre aussi des additions multiples.
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Dans Le Satyre ( Légende des siècles , III, 22), où les chants variés et symboliques de ce personnage chèvre-pieds, pareil au Silène des Bucoliques de Virgile, ont pris une étendue démesurée, les images pullulent. En voici une (division II) que le poète, se relisant, annexe en marge, afin de compléter la vision évoquée par un vers :
Les arbres tiennent V ombre enchaînée à leurs tiges.
Derrière le réseau ténébreux des vertiges,
L’aube est pâle, et l’on voit se tordre les serpents
Des branches sur l’aurore horribles et rampants...
La nature s’anime. C’est l’ordinaire procédé de Victor Hugo. Chez lui, l’arbre « tord ses bras douloureux », les racines ont l’air de vipères; il retrouve dans l’écume des vagues « la laine des moutons sinistres de la mer », et, dans les horizons indécis, des « chevaux aux crinières de flamme ».
Même pièce, plus loin :
L’œil des montagnes s’ouvre et contemple, éperdu;...
Des guerres sans fin naît le glaive héréditaire...
Noter encore, dans La Base de l Infante , 1 incarnation du Mal dans la personne du roi d’Espagne, enfermé au fond de son Escurial :
... Ce royal spectre, lils du spectre impérial,
Philippe deux était le Mal tenant le glaive.
Le luxe des images greffées sur le tronc primoidial éclate surtout dans les Châtiments. A vrai dire,