LES MANUSCRITS DE VICTOR HUGO A LA BIBLIOTHÈQUE NATIONALE
IA fin de ce xix" siècle, dont Victor Hugo a rempli ^ de son nom fameux plus de la moitié, vient d'assister à un naturel revirement de l'opinion publique touchant la personne et les écrits du Maître. Au cours des quinze années qui précédèrent sa mort, le poète fut pour tous l'Aïeul, l'Ancêtre, ou tout au moins le Père. II semblait vraiment faire un stage au seuil de l'immortalité. Tout ce qu'il signait était porté aux nues. Avec une adresse consommée qui, chez lui, se maria toujours au génie, il entretenait ce feu sacré, chez ses lecteurs désintéressés comme chez ses thuriféraires, au moyen d'une production continue, habilement ménagée, et comme distillée pour le culte de sa gloire. En même temps que l'on reprenait ses principaux drames devant des salles paisibles et respectueuses, il faisait repasser ses œuvres d'antan sous les yeux des générations nouvelles, grâce à deux éditions complètes qui paraissaient presque simultanément : l'une, aujourd'hui très précieuse parce qu'elle fut surveillée de près par lui et parce qu'elle renferme des retouches importantes, particulièrenient en ce qui concerne son maître poème, la Légende des siècles; — c'est l'édition ne varietui\ publiée par Hetzel et Quantin ' ; — l'autre,
\. 1880-1883, 46 vol. in-8 (édit. définitive). Il y a aussi un petit format in-18.
4 PAPIERS D'AUTRKFOIS.
immense entreprise où l'illustration commentait le texte, mieux commencée, avouons-le, qu'elle ne fut poursuivie, et dont le titre même fournit une indication qui mérite d'être mentionnée : lédilioii nationale. — A cette époque, Hugo exerce une véritable roi/aulé lUtéraire qu on ajustement comparée à l'universelle action de Voltaire sur les lettres de son temps, ou encore à la situation exceptionnelle de Gœthe dans l'Allemagne renaissante. Pour beaucoup de bons esprits, il joue même un rôle social. 11 est l'homme nécessaire qui symbolise en lui l'intelligence de la France, et l'on redoute son décès comme l'éclipsé irréparable de ce qui constitue l'unité française. C'est ainsi qu'il apparaît à M. Maurice Barrés et à tous ceux de son âge, au moment où ils débutent dans la vie. Il leur est moins encore un exemple qu'une occasion d'admirer. Grâce à lui, le François Sturel des Déracinés peut « rejeter tous ses soucis précaires, parce qu'il a un dieu à créer, d'accord avec un groupe important de l'humanité ».
Une fois le dieu dans la tombe, il a le sort des demi-dieux, voire des simples mortels. Sa gloire n'étant plus une nécessité sociale, il devient légitime de la peser, comme aussi de juger son œuvre. A peine l'apothéose terminée, après que le cercueil du Père a été majestueusement accompagné, de l'Arc de l'Étoile au Panthéon, par douze poètes et par tout Paris, les vieilles rancunes ressuscitent. La peur d'avoir été dupe, qui est le commencement de
LKS A[ANISCI{TTS OK VICTOIS HIGO. !î
la critique, se manifeste presque aussitôt. Survient l'antique esprit d'ironie, fils du xvni'' siècle. L'un, dans un article mordant, raillait cette canonisation laïque et soulignait le peu d'atticisme de ce gigantesque défile d'orphéonistes; l'autre, en des pages que Voltaire eût signées, narrait les « funérailles de Firdousi » et laissait deviner les tentatives discrètes des débineurs de profession derrière le corbillard des pauvres, plus méchantes et moins franches que celles qui jadis escortaient, à Rome, le char du triomphateur. Peu à peu, la critique se fit plus acerbe '. On se prit à opposer au génie sublime qui fut à un si haut point Yécfio, sinon le flambeau de son temps, tels chantres plus dédaigneux des rumeurs de la foule. Leconte de Lisle en grandit tout d'un coup. Lamartine (qui l'eût cru?) reconquit un certain regain de faveur, et des écrivains sérieux le comparèrent avec sympathie au personnage récemment défunt. Enfin, parmi les événements qui poursuivaient leur marche, V. Hugo subit l'ordinan'e loi de tous ceux qui perdent la popularité, cette « grande impudique », pour entrer dans l'immortalité, moins bruyante. Malgré les efï'orts de ses exécuteurs testamentaires, qui, d'année en année, complètent pieusement la publication de cet œuvre immense, on ne lit plus guère aujourd'hui le poète illustre : on préfère l'admirer de confiance. Il est vrai que le public ne
I. Cf. le livre de M. Ch. Renouvier (Paris, in-12, 1893), Viclv Uurjo, le poète, notamment le chap. vu {Ignorance et absurdité).
6 PAPIKKS I) AITUKKOIS.
s'attache guère qu'aux auteurs vivants. Peu de mois après leur disparition, romanciers, dramaturges et poètes lyriques ne comptent plus que pour la faible élite des gens de qui c'est le métier de tout lire. On peut affirmer alors — quand ils n'ont pas entièrement sombré dans l'oubli — qu'ils sont authentiquemcnt devenus classiques. C'est ce qui est arrivé à l'homme des Châtiments et de la Ugende. Plusieurs faits, plusieurs témoignages en font foi. On lui ébauche des statues, en expectative du monument définitif. On collectionne, en un musée spécial, tout ce qui, de la façon la plus intime ou la plus infime, a trait à sa personne, à son rôle, à ses œuvres : dessins, caricatures, assiettes, médailles, bouteilles, épingles de cravate, pipes, pantoufles en tapisserie à l'effigie du maître. Enfin, — hommage moins futile, — bon nombre de ses manuscrits, déposés à la Bibliothèque nationale el soigneusement reliés en forts cartonnages anglais, sont mis à la disposition des curieux, en attendant les autres, qui viendront plus tard, — et pas trop tard, il faut l'espérer'. On se propose d'étudier ici quelques-ims de ces manuscrits, et d'indiquer quel genre de notions ils sont susceptibles de fournir pour l'histoire de la pensée du poète et pour celle d'une partie de ses poèmes.
l. Le décès de Victor Hugo mit lieu, roinnic on sait, le 22 mai 1885. L'inventaire en son lofzis, 50, avenue Viclor-Hugo, fut fait par M' Gatine, noiaire à Paris, rue de rKchelle, 8. — La première vacation date <lu 5 juin 1885'.
LKS MANl SCIUÏS DE VlCTOIl HIGO.