‹ Papiers d'autrefoisChapitre 11 sur 42 · DESCRIPTION GÉNÉRALE · texte numérisé non relu

DESCRIPTION GÉNÉRALE

Les pa])icrs originaux d'un auteur quasi contemporain, quand cet auteur a lui-même contrôlé la publication de ses œuvres, qu'il les a revues avec le soin que Victor Hugo mettait à tout ce qui touchait à ses vers ou à sa prose, ne commandent point, au total, un bien vif intérêt en ce qui concerne la constitution même du texte. Les variantes, les corrections, si nombreuses soient-elles, ont été pesées avec attention; et la pensée absolue de l'auteur, l'expression certifiée exacte^ il les a nettement établies dans une édition définitive; aussi i'aut-il douter qu'une édition critique des œuvres de Victor Hugo voie jamais la lumière. Cependant, cette tentative a été partiellement risquée par M. Souriau, qui, dans une édition fort complète de la Préface de CroniiveU, inscrite peut-être à tort aux programmes scolaires, a collationné avec conscience les variantes du manuscrit original. Il ne semble pas, au surplus, que les résultats philologiques obtenus soient en rapport avec le travail exigé. Le texte primitivement livré par Hugo restera toujours le seul admissible, en dépit de toutes les incertitudes et des multiples remaniements dont son écriture a conservé les traces.

8 l'APIKUS D'AITIIKFOIS.

Mais, si, au point de vue de la fixation du texte, l'étude des manuscrits de V. Hugo n'est pas des plus utiles, elle offre un autre genre d'attrait. Exlérieurement, ces minutes, par leur aspect graphique, par les pièces qui y sont jointes accidentellement, par les lettres inédites et les documents divers qui attirent l'œil au verso des feuillets, forment un précieux répertoire de renseignements et d'observations. Hutor{quemeni\ les manuscrits sont, en outre, des sources fécondes. Grammaticalement ^ ils nous instruisent de maints procédés de travail ou de composition; nous y saisissons sur le fait les « lenteurs de la lime », le choix successif des épithètes, la naissance des images dans le cerveau du poète le plus pittoresque et le plus coloré qui fut, tout ce qu'il y a dans son inspiration de primesautier ou, par contre, d'artificiel. Et, de ce biais, une pareille investigation ne serait-elle pas, en même temps qu'une contribution non négligeable à la genèse des œuvres, une exceptionnelle leçon de psychologie littéraire? Un exemple suffira, pensons-nous. Victor Hugo, tandis qu'il composait une œuvre, se plaisait à consigner par écrit l'heure formelle oii il avait parachevé son livre, les anniversaires, gais ou douloureux, que cette date lui rappelait, son âge, celui de ses enfants et de ses petits-enfants», les phénomènes de toute nature, tempêtes, bourras-

1. Voi r, jtar oxomphMi ne note sur son pelilfils, M. Georges Hugo, en marge de la page "iSS du iiianuscril de Vllovime qui rit.

LES MAXI'RCIUTS DE VTCTOn HIGO. 9

ques, éclipses de lune, météores, comètes, qui l'avaient plus ou moins frappé. Il croit, en vérité, en sa naïveté transcendante d'oracle, que de tels extraits de calepin sont capables d'intéresser chacun au plus haut degré. Se trompe-t-il tout à fait? Le monde n'est-il pas sans cesse à raffut des nouvelles touchant de près ou de loin les êtres d'exception qui l'ont su dominer? D'ailleurs, ces espèces de notes purement confidentielles , souvent mesquines, ont parfois une réelle importance, eu égard à la biographie ou à la filiation des œuvres. Ainsi, grâce à Hugo lui-même, la postérité, devant qui il pose parce qu'il lui impose, ne demeure étrangère presque à aucun de ses faits et gestes, et ne peut, de bonne foi, désirer une expansion plus illimitée que la sienne. Veut-on quelques échantillons de ces sortes de gloses autobiographiques? A la lin de VHomme qui rit (man. de Victor Hugo, n° ^8), on peut lire : « Terminé le 2.3 août 18(58, à dix heures et demie du matin. Bruxelles, 4, place des Barricades. Ce livre, dont la plus grande partie a été écrite à Guernesey, a été commencé à Bruxelles le 21 juillet 1800, et fini à Bruxelles le 23 août 1808. » Même ouvrage (p. 545 du ms., au haut de la page, à droite) : « 29 juin 1808. J'ai vu hier soir, à huit heures et demie, cinq minutes après le coucher du soleil, à l'occident, une grande lueur qui m'a paru être une comète se couchant. Si c'est une comète, elle est inattendue. La lueur, que le crépCKcule n'éteignait pas, et, au contraire, avi-

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vait, sous-tendait un arc d'environ trois degrés. » Voilà une vraie note égarée d'un carnet. Lorsque parut le livre posthume intitulé Choses vues, le public découvrit avec étonnement que Victor Hugo notait ainsi ses impressions sur les hommes et les choses. N'est-ce pas déjà l'emploi du fameux document, dont le naturalisme s'arroge à faux l'initiative? De bonne heure, dès vingt-cinq ans, il tenait avec la dernière ponctualité ses comptes littéraires et familiaux. Sur la première page [dire] de Cromwell^ : « J'ai commencé Cromwell le 6 août 1826, deux mois avant la naissance de Charles. Il y a eu des interruptions et des reprises indiquées dans le manuscrit. J'ai écrit la préface en octobre 1827. » Il pense donc que la naissance de ses fils et de ses filles, ou la célébration de sa fête, doit émouvoir lunivers! Il estime que les moindres bruits de son existence active et tourmentée trouveront un écho et piqueront au vif les hommes de l'avenir, si puérilement attentifs, en effet, à tout ce quia trait à la conduite des créatures extraordinaires.

Feuilletons maintenant Noire- Dame de Paris (mss. de V. Hugo, n° 24); même préoccupation : u J'ai écrit les trois ou quatre premières pages de Notre-

■1. Pour plus ain|(le informe, cf. l'édition crititiuo, i)rc(il('e, (le la Préface de Cromwell, i»ar M. Soiiriaii, iirofesseur à l'Universilé de Caen (Lecène et Oudin, 1897, in-12), si complète pour la description du manuscrit, avec ses variantes, et pour les commentaires historiques que comporte l'apparition de ce retentissant manifeste.

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Dame de Paris le 25 juillet 1830. La révolution de juillet m'interrompit; puis ma chère petite Adèle vint au monde (qu'elle soit bénie!). Je me remis à écrire Notre-Dame de Paris le 1'^'' septembre, et l'ouvrage fut terminé le 13 janvier 1831. Comme plusieurs de mes ouvrages, Notre-Dame de Paris a été imprimée sur le manuscrit. « Par le fait, les noms démocratiques griffonnés dans les marges sont bien ceux des compositeurs typographes auxquels on distribuait à mesure la copie. Quand, par hasard, des pages ont été perdues parla suite, malgré la protection de cette solide malle de fer où il enfermait ses papiers, dont il ne se séparait jamais, dit-on, et qu'il emportait partout avec lui en voyage, il prend soin d'avertir, en marge, qu'il les récrit « pour ne pas décompléter le manuscrit », et il date expressément. Ainsi, la première feuille de Notre-Dame a été retranscrite le 28 juillet 1869; plusieurs de Cromivell l'ont été également (5 juillet 1862 : pp. 43-30 inclus, du ms.). — Dans la plupart de ses volumes, on pourrait citer d'insignifiantes notes de calendrier ou de journal personnel, qui n'ont absolument aucune connexion avec le sujet du livre. Au dernier feuillet des Misérables (mss. de V. Hugo, n^ 26; p. 828 du tome II), on relève, au bas de la page, ce souvenir météorologique, si déplacé qu'il en est comique avec son affirmation péremptoire d'astronome : « Aujourd'hui, 30 juin, apparition, à 8 heures du soir, d'une comète. Elle est immense. La queue a dix-sept mil-

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lions de lieues. » Ae Théâtre en liberté renferme (au feuillet 125) des renseignements sur l'île de Man : « Cette île a trente milles de longueur et dix de largeur... »

Le manuscrit des Misérables est daté et signé : « Mont-Saint- Jean, 30 juin 1861, huit heures et demie du matin. » — Mais voici qui est moins frivole. Au feuillet 5 âes Misérables^ se lisent ces mots: manuscrit définitif; et cette note significative, indispensable : « Après ma mort, quand on réimprimera ce livre, il faudra mettre en toutes les (sic) lettres les noms des villes. Au lieu de D. , Digne ; au lieu de M.-sur-M., Montreuil-sur-Mer. » Ailleurs, B. = Brignolles, etc.^ Enfin, à la dernière page du manuscrit des Travailleurs de la mer, on aperçoit celte note : « Fini le 29 avril 1865, à onze heures du matin, dans ma chambre de verre. » On sait ce qu'était cette chambre de verre, décrite avec soin par Henri Rochefort dans ses Mémoires.

Nous ne saurions insister davantage; aussi bien, l'intérêt extérieur de ces volumes n'est-il pas abondamment démontré? Quant à l'examen du texte luimôme, marquant les étapes successives de l'édification du monument éternel, l'éducation vigoureuse de la pensée et le prudent travail d'amendement, quels fruits, je vous prie, n'en tirera-t-on pas? On y

I. Dans une allocution prononcée, en 1897, à la dislribulion des |)rix du lycée «le J)i^;ne, le président a rappelé les données véridiques, les noms et les localités du roman des Misérables.

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verra comment la poésie naît dans Tesprit d'un grand poète, comment elle s'y développe et s'y fortifie, se condense et s'illumine, comment elle arrive par degrés, efTortpar efTort, à revêtir son expression adéquate. Ainsi se lève, « lentement, lentement, l'œuvre, ainsi qu'un soleil! » Certes, Victor Hugo sortira de celte épreuve à son honneur, et grandi encore : il sera prouvé, une fois de plus, qu'il est sans conteste « le maître du chœur » ; non seulement il fut le plus inspiré des poètes de son époque, mais il a laissé, à ses rivaux comme à ses admirateurs, à ses zoïles comme aux hugoldtres, d'inoubliables leçons de travail, de volonté, de studieuse persévérance. Voilà les déductions qui découleraient d'une telle méditation, que nous avons simplement le dessein de proposer, en esquissant à larges traits un essai de plan.

Les manuscrits d'Hugo actuellement catalogués à la Bibliothèque nationale * sont au nombre de

1. Nous empruntons les indications ei-dessons à la hrocluire de M. Henri Omont, Nouvelles acquisitions du département des manuscrits pendant les années 1892-1893. — Inventaire sommaire : " Au premier rang de ces nouvelles acquisitions doivent figurer les manuscrits originaux et aulograi)hes des œuvres de Victor Hugo, légués à la Bibliothè(iue nationale par son testament du 31 août 1881. Ces volumes, au nombre de 34, déposés à la Bibliothèque au commencement de l'année 4889, n'ont été remis au département des manuscrits que le 12 octobre 1892, en vertu d'un décret de M. le Président de

14 l'AI'IKIÎS I) Al TUKFUIS.

trenlc-qualre. — Il n"cst pas oiseux d'en dresser la liste :

1. l.r.ii Orkmtalcs, suivies de Icllrcs (TlMnost Fouinet, ayant

servi à rannoUiliuii di; Nounnalial la housse (fol. 82). — 101 feuillets.

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