LES CHATIMENTS
On sait de reste dans quelles conditions, à la fois hardies et clandestines, furent publiés les Châtiments, ce monument de satire politique envenimée et brutale, mais convaincue. Il s'agissait avant tout, pour l'imprimeur du moderne Juvénal, d'aller vite en besogne, comme le recommande compendieusement le polémiste dans des instructions placées en tôle de son recueil, et que nous citerons tout à l'heure. Ce manuscrit de combat — le mol, ici, est légitime par excellence — couvre de ses lignes
1. Voliiiiii; (l(î 252 feuillets, déposé ;i la Hiliiiollièciue, après l'invenlairc de la succession de V. Hugo, le :H octobre 1892 (élude «le \r Galine), 2oo° cote, V pièce.
assez serrées un papier mince, bleuté en général (quelques feuilles sont blanches). L'écriture est nerveuse, ferme, de dimensions moyennes. Peu de ratures d'ordinaire, et fort nettes. Les mots à remplacer sont biffés d'un trait unique, et non, comme dans certains ouvrages postérieurs, d'un placard d'encre violent. Les marges sont larges, égales au texte, et souvent garnies d'additions importantes; car, là comme ailleurs, le poète amplifie volontiers, supprime très peu. Le volume est presque complet : la première pièce [Au moment de renlrer en France) manque, ainsi que les pièces IV, 12 {A quatre prisonniers, après leur condamnation) et VIT, 7 [Patria) : il commence donc par Nox. Il a la taille et le format d'un grand in-quarto, composé -de feuilles inégales. Les plus considérables — et les plus nombreuses — mesurent exactement 31 centimètres de hauteur sur 24 de largeur; épaisseur: 1 centimètre (sans compter la solide couverture). Plusieurs pièces , et notamment les tables des matières des livres, sont transcrites au dos des exemplaires, faits pour être distribués dans le public, de la fameuse proclamation des « proscrits démocrates-socialistes de France, résidant à Jersey, et réunis en assemblée générale le 31 octobre 1852 ' »;
1. Le texte est imprimé en double sur deux colonnes identiques, en regard l'une de l'autre. On compte 11 exemplaires de ce manifeste disséminés au cours du recueil. Ce sont les feuillets 2, il, 12, 13, 50, 70, 101, 127, 161, 208, 244. — Cette
4(i l'APIKKS n'AlTRKFOIS,
Le placard en question est rédigé en un style Apre, heurté, antithétique et plein d'énergie. Louis-Bonaparte y est quaHfié de « gouvernant de grands chemins », et déclaré « hors la loi », On sait la conclusion : « Charger son fusil, et attendre l'heure. » Et, pour copie conforme, les signatures de la commission; à côté de l'illustre nom du poète, rédacteur du manifeste, les noms obscurs des citoyens Fombertaux et Philippe Faure, tracés d'une grosse écriture démocratique inexpérimentée, au-dessous du cri : Vive la République! — A signaler encore d'autres revers de lettres. Au dos du feuillet 231, un billet de faire-part de mort — sans intérêt, d'ailleurs — d'un certain M. Henri-Pierre Chevalier d'Arbec, ancien officier, décédé le 30 juin 1853. Ailleurs (feuillet 216, au dos, par exemple), cette note, qu'on relève à plusieurs reprises : « A la demande de plusieurs dames qui n'avaient pas terminé les travaux qu'elles destinaient au bazar des proscrits français, l'ouverture de ce bazar, qui devait avoir lieu le 10 février, est remise au 28 du même mois. » La curiosité est satisfaite davantage par le style pompeux, et plausiblement peu personnel, d'une adresse soi-disant rédigée par une femme du peuple et offerte au grand banni (au dos du feuillet 182). Voici ce singulier compliment, dont le ton de dithy-
proclamalion a été publiée dans l'édilion Helzel (1853). Nous rei»roduisons en fac-similé, au début de ce volume, la seconde partie du brouillon original.
LES MANUSCHITS DE VICTOR HIGO. 47
rambe ne dut point paraître excessif au destinataire; l'orthographe en est parfaite; il émane, sans nul doute, d'un instituteur ou d'un écrivain public :
« A Victor Hugo, l'illustre Poète, brillant joyau de cette belle couronne française qu'on peut bien jalouser, mais non usurper!
« Admiration et gratitude, au nom de tout ce qui peut lire et penser en France!
« A Victor Hugo, le grand Patriote, l'homme de parole aux jours des luttes parlementaires et d'action aux heures décisives de la Patrie!
« Sympathie et atï'ection de tout ce qui a du cœur en France !
« A Victor Hugo, le malheureux exilé, ce fils aimé du Pays, qui subit Thorrible torture de se voir chassé de ses foyers, par le vil et infâme étranger !
« A Victor Hugo, notre Poète, notre tribun, notre soldat proscrit!
« Un encouragement, une larme, une prière et une fleur de France!
« Une femme du peuple. »
Enfin, on trouve intercalé plus loin (au dos du feuillet 218) le programme, en anglais, d'un grand concert vocal et instrumental donné au Music Hall, Muséum Slreet, à huit heures précises, par la permission de Sir Thomas Le Breton, bailli, le 20 avril 1853,
48 l'Ai'iKus d'autrefois.
au bénéfice des réfugiés politiques italiens. L'organisateur ou imprésario {conduclor), Signor Fumarola, expose laconiquement, aux partisans de la musique et de la liberté, l'objet de cette réunion de bienfaisance : « Il est nécessaire », prononce-t-il, « de marquer que beaucoup de réfugiés italiens sont victimes de l'oppression de leur patrie ». Après ce boniment initial, un Victor Hugo ne pouvait refuser d'aller entendre — bien que la musique, allemande ou italienne, ne le récréât guère — les ouvertures de Vllalirnnc à Alger et de Tancrède (Rossini), un solo de Donizetti [Don Pasguale), un duo du /)o7i Juan de Mozart {La ci darem la mano), une symphonie du même Mozart, un duo de Verdi [Ernani), et, pour clore la séance, le chant national anglais God save the queen. Les places, au surplus, n'étaient pas chères.
Cette intrusion de papiers adventices et disparates n'est point fort étrange. Beaucoup d'écrivains, sans qu'il faille pour cela les taxer de parcimonie sordide, aiment à couvrir de leurs vers ou de leur prose la première paperasse qui leur tombe sous la main, sur leur bureau. Nous avons constaté qu'Hugo procédait volontiers ainsi : il jetait négligemment ses vers sur un envers de billet de part ou au dos d'une lettre quelconque. Lorsqu'on lit YArt d'être grand-père^ l'œil est accroché, au verso d'un feuillet, par l'envoi aimable, et un tantinet précieux, d'un poisson d'avril, daté du 2 avril 1877 : « Cher et illustre
maître », implore l'expéditeur, en son style châtié, un style à manchettes, « permettez à un humble rimeur, dont vous avez daigné accueillir les vers d'une indulgente parole, de vous oftVir une truite de la Touvre, la petite rivière d'Angouiême que Ma rot, dans une alerte épître adressée au « Roi qui s'amuse », a célébrée jadis, et qu'il a appelée la rivière « pavée de truites, lardée d'anguilles, et bordée d'escrevisses ». — Veuillez agréer, cher et illustre maître, l'hommage de mon admiration et de mon fdial respect. » — Qu'est devenu ce modeste disciple, M. Désyr Ravon, qui savait témoigner sa reconnaissance par un si joli cadeau de gourmet? Fut-il un de ceux — ils furent légion — à qui le grand homme vieillissant, exempt de jalousie à l'endroit des jeunes, puisqu'il se devinait immortel, prodigua des félicitations équivalant à cette formule : « Je suis un soleil couchant; vous êtes un astre qui se lève »?
Nous avons insisté déjà — et nous aurons l'occasion d'y revenir encore — sur la portée des Notes pour rimprimeur. Multipliées et impérieuses dans les manuscrits d'Hugo, elles prouvent surabondamment à quel point, chez lui, tout était réglé, pesé, calculé à dessein, en vue de produire sur l'intelligence et sur l'œil du lecteur le plus d'effet possible. Aucun
30 l'AIMKHS D'AITUKFOIS,
détail de disposition, d'agencement, ne lui semble méprisable : « Mettre », enjoint-il à Tencrc rouge, « les dates' des pièces en caractères très fins, et tout au bas des pages; — pas de pages blanches entre chaque pièce. Seulement, faire finir et commencer chaque pièce en belle page. » — En tôte du volume des Contemplations (n° 5 des mss. de V. Hugo), le poète s'est montré peut-être encore plus minutieux. Il indique le nombre strict de vers : vingt-quatre à la page. Si l'éditeur le désire, on peut aller jusqu'à vingt-six. Ne pas insérer de page blanche (faux-titre) entre chaque pièce; se borner à faire finir toutes les pièces en belle page, eL à ne jamais commencer une pièce sur un verso : entre chaque livre, un fauxtitre. — Puis, il spécifie les divisions et les litres particuliers de l'ouvrage, conseille de ne pas exagérer la largeur des blancs, d'imprimer les dates des pièces en très petits caractères (en non-pareille]., et tout à fait au bas de la page. Il conclut : « M'envoyer des épreuves 1res correctes, pour que je n'aie jamais à demander de secondes épreuves ». Cette tûche excédante de correction à la loupe, avec laquelle tant de publicistes contemporains en prennent si fort à leur aise, l'agacjait visiblement, comme inférieure à son génie, encore qu'il n'osAl s'y soustraire
1. Ces (laies ne concordent pas toujours dans le manuscrit et dans les é<Iilions; ou bien, elles sont plus itrécises dans le premier, et donnent, par e.\em|)le, le (juantième, supprimé comme inutile dans l'impression délinilive.
pour en déléguer le soin à d'autres. Cela s'admet. N'importe ; cette mise en demeure de fournir dès l'abord un tirage digne du bon doit faire sourire quiconque n'a pas reculé devant la corvée d'amender consciencieusement des secondes et des troisièmes ébauches, sachant par expérience à quel point il est prudent de ne pas s'en tenir à un premier essai.
Il n'est pas malaisé, au demeurant, — ce qui montre que les protcs n'ont pas toujours apporté à leur pieuse mission tout le zèle exigible, — de ramasser, dans la petite édition dite ne varietur, la matière d'un errata : taches matérielles graves, différences essentielles avec la ponctuation autographe, fautes diverses qui ne s'étaient pas glissées dans les premières éditions, et qui altèrent notablement le sens*.
1. En voici quelques-unes des plus choquantes. A Invantdernicr vers de la dernière strophe de la pièce intitulée : L'autre président {Châtiments, liv. Il, ti; p. 89) :
... Co doit l'tre une joie, ô vengeurs des vertus, De faire souffleter les masques et (lisez : jiar) les spectres, Et Dupin par Brutus.
L'édition de 1853 n'a pas commis ce lapsus.
Ailleurs [Ciiâtimenls, liv. II, 1, Idylles), une virgule omise dans la strophe où est ce vers : « Chantez en ch(ï,'ur, les beaux garçons... » — Même pièce (strophe de l'armée) : •< Pas de scrupule'. » Il faut le pluriel scrupules (cf. le ms.).
Cfidtiments, liv. IV, 8 : adjonction pour abjection.
Cf. aussi Cfidtiments (liv. III, 15, Le bord de la mer, 3' vers avant la fin), r/roupe au lieu de gouffre, ce qui donne un nonsens :
Le poignarder, devant ce //coujoe obscur et morne, En présence de l'ombre et de l'immensité !
En tête du manuscrit figurent, de même que dans les éditions, les lignes qui précédaient le tirage tronqué du livre, paru à Bruxelles : « Le faux serment est un crime, etc. ». Suit la table des matières, sur trois feuilles consécutives; et, près du titre (Châtiments; Jersey, 1852-1853; Victor Hugo) asséné en gros caractères écrasés, selon sa coutume, la précaution comminatoire, répétée à plusieurs reprises sur les feuilles de garde : « Vauleur se réserve le droit de traduction. » Peu de ces menus souvenirs qui foisonnent dans les autres papiers d'Hugo, et que nous avons signalés au début de cet article. Notons donc rapidement les variations qui se sont produites dans l'esprit du poète sur le libellé des titres, et les passages qui ont subi les plus sérieux remaniements. Observons, du reste, que les retouches des
Légende des siècles, t. II, p. 61 (en parlant des anciens rois) : Tous leurs événements, toutes leurs funérailles...
C'est une coquille absurde. Le manuscrit porte : avènements. Légende, t. I, p. 44, Les Lions. Il y est dit qu'il fallait que cet antre
Bâti pour les géants, servît pour les liops.
Le manuscrit donne : « Bàli par les géants... ■■, qui est le seul texte sensé.
Léfjende, I, p. 197, L'an neuf de l'Hégire; un vers faux (treize pieds) :
Et disait : La beauté sur la terre, au ciel lo jour.
Légeiide, IV, p. 20:?, Petit Paul; un autre vers de treize pieds : Et l'enfant veut marcher. Et Vaïcidn patriarche... Plusieurs de ces erreurs ne sont pas dans la grande édition définitive. Il est fâcheux (ju'elles n'aient pas encore disparu de la petite.
Châtiments sont moins considérables que celles des autres œuvres composées à loisir; — nous parlons, bien entendu, des pièces qui ont, à n'en pas douter, l'aspect d'un brouillon , d'un premier jet, car plusieurs, dans ce recueil comme dans les autres, sont notoirement recopiées. — La cause en est simple. Une efl'usion de haine dictée par une verve aussi véhémente que celle-là , aussi outrageuse, aussi triviale par accès (Hugo ne s'est môme pas privé du calembour, cette fienle de l'esprit, comme il disait : Canrobert-Macaire, salvum fac mperatorem,etc.),un tel élan d'attaque doit, de toute nécessité, éclore dans le cerveau du pamphlétaire sous une forme pressante, brève et stable. Polir la diatribe à télé reposée, ce serait l'affaiblir, l'énerver à souhait. Aussi le manuscrit n'est-il pas quadrillé de ratures, noirci de surcharges, criblé d'additions marginales', comme tel volume de la collection, principalement celui de la Pitié suprême. Ce recueil de vers (mss. de V. Hugo, n" 10, vol. de 08 feuillets, livré à la Bibliothèque le 27 octobre 1892) est un des plus foncièrement modifiés (à citer spécialement les feuillets 8, 9, 10, lo, 17, 20, 27, 28, 35, 38, 52, 06) : c'est un de ceux qui présentent le plus saisissant aspect d'une minute péniblement exécutée.
On a vu que, dans son avertissement préliminaire
1. Répétons que, dans tous les manuscrits d'Hugo, les suppressions sont relativement fort rares. Doué d'un copieux tempérament de rhéteur, il se plaît <à développer ses idées, et il ne les condense ou ne les retranche qu'à regret.
à l'éditeur, Hugo, avec ce souci vétilleux de guide typographique qui le caractérise, n'a pas omis d'exprimer et le compte des vers, et la manière dont il voulait qu'ils fussent disposés sur la page, et les titres généraux — titres ironiques — des sept livres que contiennent les éditions. Il n'est point hors de propos de reproduire presque in extonso cet avis, dont les recommandations finales surtout sont topiques. On remarquera que l'auteur annonce un ouvrage d'environ 540 pages. Or, l'édition Hetzel (in-12) ne renferme que 328 pages, et la petite édition ne varietur (Hetzel et Quantin, in-18) n'en a que 380, tout compris. On a supprimé de celle-ci la longue note première, relative à la pièce 6 du livre IV [Écrit en descendant de la tribune, la 17 juillet 1851), où se trouve un extrait du discours que le poète, fréquemment interrompu par Lepic, Charras, Viellard, Ferdinand Barrot, M. de la Moskowa, Ernest de Girardin, Baroche (un de ses plastrons préférés des Châtiments), Clary, Léon Faucher, de Grouseilles, de Staplande, etc., etc., débita, pendant quatre heures d'horloge, le jour où l'on débattit, à l'Assemblée nationale, la revision de la Constitution. Le texte officiel de cette virulente invective lancée contre le prince-président, futur empereur, a été imprimé, d'abord dans le recueil complet des Œuvres oratoires d'Hugo, publié en deux tomes à Bruxelles, puis dans le tome 1" (ï Actes et Paroles. — Avant l'exil, — Plus loin, note m, l'édition de 1853 con-
LKS MANUSCRITS DK VICTOK HIGO. 5a
signait le texte de la Déclaration dont nous avons parlé plus haut, et qu'on introduisit dans le tome II d'Actes et Paroles. — Pendant l'exil. — On a retranché également de l'édition ne vai'ietur, comme reproduites au tome II d'Actes et Paroles, les harangues, d'une beauté superbe, prononcées par Hugo au cimetière de Saint-Jean (23 avril et 26 juillet 1853), au nom de la proscription de Jersey % sur les tombes des deux derniers proscrits morts dans l'île d'exil, Jean Bousquet et Louise Julien, noms obscurs que le renom du panégyriste a sauvés de l'oubli. Toutes deux se terminaient sur ce cri d'appel : « Vive la Ré pub li<iue universelle! » Elles figurent dans l'édition belge et dans celle de 1853.
Voici cette Note pour l'imprimeur :
« Le volume entier se compose de G 200 vers : il est divisé en sept livres, précédés et suivis d'une sorte de prologue intitulé Nox et d'épilogue intitulé Lux. Entre chacune de ces divisions, il doit y avoir un faux-titre (page blanche portant le titre spécial de la division). Ainsi, neuf compartiments, neuf faux-titres, comme suit :
« Chaque livre porte un titre spécial.
« Le l""" livre contient quinze pièces; le 2^, sept; le 3®, seize; le i", treize; le 5", douze; le 6% onze; le 7% onze : en tout, quatre-vingt-cinq pièces, plus le prologue Nox et l'épilogue Lux. Le volume sera ouvert
I. Ces trois discours sont donc naturellement absents du manuscrit des Châtimenls.
56 i»Ai'ii:i{s n'AiTHKFOis.
par une préface d'une page (qu'on donnera à la fin)
et fermé par une vingtaine de pages de 7io(€S. Il aura
environ oiO pages. 11 n'y aura de faux-titres qu'entre
les grandes divisions, et non entre les pièces; on
se contentera de faire toutes les pièces en belle
page.
« Nox. Livre premier. — La société est sauvée. Livre IL — L'ordre est rétabli.