‹ Papiers d'autrefoisChapitre 28 sur 42 · DON SALLUSTE · texte numérisé non relu

DON SALLUSTE

Quoi! sérieusement! oser!...

RUY BLAS, avec un sourire effrayant.

Non, c'est un jeu.

La loi qui règle, avons-nous dit, les corrections de détail de Victor Hugo, c'est la poursuite du mot

i. Variante : « C'est bien mieux qu'un laquais... »

précis, technique ou rare, qu'il substitue au mot vague, général ou banal. Le style, flou, terne ou encombré, de la première manière, s'aflermit, se précise, se dépouille. Lui, qui ne sait pas ou ne veut pas construire avec rigueur, endiguer ses développements dans des bornes dûment proportionnées, il serre et fortifie avec soin la forme, expulse de son vers les termes languissants ou trop communs et les mots de remplissage, se débarrasse des épithèles ou banales ou superflues. — Revenons à cette délicieuse résurrection du Paradis terrestre. Le Sacre de la Femme. Le troisième vers [Une ardente lueur de paix et de bonté) nous montre quatre adjectifs superposés : ardente, auguste, heureuse, sainte. Le texte du début de ce poème offre (vers 15 et suivants) une variante que nous tenons à citer, car le passage effacé est presque aussi suave que le texte définitif, plus fertile en luxuriantes et un peu molles épithètes :

L'édon cliannant et nu s'éveillait; ot, donnant De la distraction mtMTie au ciel rayonnant, Les oiseaux gazouillaient un nuuMnure si tendre Que les anges penchés lilchaient de les entendre.

Le premier de ces vers a conquis une épithèle plus rare (« L'éden pudique et nu s'éveillait mollement... »). Le procédé est perpétuel. Céleste, mystérieux, auguste, deviennent religieux, intègre, etc.

Comme si dans ce iour religieux et doux... Tous avaient la figure inlcqre du bonlieur.

Souvent, les épithètes faciles à inventer, fournies par la mémoire ou par le dictionnaire de rimes, baissent pavillon devant de nouvelles venues, plus colorées, plus justes ou plus grosses de sens. — Cf. Le Crapaud : « Fauve, i\ cherchait la nuit... » Sombre, morne, irisle, ont été éliminés. Dans Éviradnus (division XI, Un peu de musique), on lit ce vers, large comme la forêt : « ... Des pas sortent du fond vertigineux des bois. » L'un des vers du Satyre, complètement transformé, était : « Tout ce vertigineux et sanglant vestiaire... » Même correction dans Le S'ocre de la Femme (division III) : « Dans l'ombre, au bord d'un lac, vertigineux miroir. » Dans Eviradnus (div. XI):

Et voici qu'à travers la grande forêt brune Qu'emplit la rêverie immense de la lune...

Vertigineux, immense, ont chassé mystérieux, obscure, épithètes assez prévues. Plus loin, Hugo obtient, en se corrigeant, une antithèse. On sait comme il aime les oppositions de mots et d'idées :

Tu m'emmènes, je t'enlève.

L'oiseau chante dans les bois.

Il avait d'abord écrit ce couplet banal :

Viens, le vent du soir s'élève. J'entends chanter une voix.

Beaucoup d'antithèses proviennent ainsi d'additions postérieures, comme celles par lesquelles Hugo

ravive sa Chanson des aventuriers (de 1840), avant de l'insérer dans le recueil de la Légende :

L'amour ouvrit la parenthèse, Le mariage la ferma.

Sur ce, ra,nge se mit en garde, Et jeta le diable dans l'eau.

Dans Le Crapaud (pièce datée : 2G-29 mai 1858), une antithèse a été heureusement simplifiée :

L'animal avançant lorsque l'homme recule!

Premier jet :

L'instinct montrant la route à l'esprit qui recule!

Tel vers du Petit Roi de Galice {Cette collection de monstres se concerte) a été refondu jusqu'à quatre fois, avec la même rime :

1° Ce tas de demi-rois raisonne et se concerte. 2° Ce ramassis d'infants presque rois se concerte. 3» Ce ramassis d'infants discute et se concerte.

Dans Bivar^ un vers plein et orgueilleux proscrit une platitude :

Votre magnificence emplissait cette cour.

Premier jet :

Votre cimier était le plus beau de la cour.

Un vers retentissant d'Aymerillot {Pendant que les torrents m,ugissaient sous les chênes) était, à l'origine,

lent et lourd : « Pendant que les torrents se hâtaient vers les plaines. »

Un détail peu naturel, et même ridicule [Le Mariage de Roland), tombe à la correction.

Roland et Olivier, dit le poète,

... Se lavent le visage, et causent un moment. Le batelier revient, il a fait promptement... Premier jet :

... Et causent un moment comme deux vieux amis : Le batelier revient, et les trouve endormis.

Ailleurs, sans aucunement modifier le fond même de ridée, il change les mots (voir Les Pauvres gens, division II). Ce vers />ans les brisants, parmi les lames en démence, lui paraît plus étoffé, plus sonore, que ce vers, de sens identique :

Au milieu des écueils et des flots en démence. Ainsi donc, presque partout, la forme gagne en simplicité, et, du même coup, en vigueur et en naturel. La fin primordiale de A'près la bataille {Légende des siècles, IV, 49; feuillet 400 du ms. ; pièce datée du IS juin IH.jO, et désignée ainsi à la Table : Mon père.) ne valait certes pas le sublime Donne-lui tout de même à boire, dit mon père :

Mon père se tourna vers son housard tout blême : — Bah ! dit-il, donne-lui la goutte tout de même !

Même tournure se rencontrait également plus haut :

... Et dit : — Donne la goutte à ce pauvre blessé. —

Dès les pièces de sa jeunesse, il sait déjà fortifier et colorer avec art rcxpression de ses strophes lyriques. Cf. Orientales, XXV H, Nowmahal la Rousse : « Là, dans une ombre non frayée, Grondent (remplaçant : Vivent) le tigre ensanglanté, La lionne,... le chacal, l'hyène... et le léopard. » Cf., de même , Eviradnas : « Ils surgissaient (d'abord : arri^micnt) du Sud ou du Septentrion. » — Les Pauvres gens : « Sur les murs vermoulus branle (d'abord : craque, tremble, penche) un toit hasardeux. » — Puissance égale bonté : « Puis il dressa le front (d'abord : leva la tête)... »

Il vise de préférence l'harmonie dans cette correction qui prépare une image originale (/>e Petit Roi de Galice) :

Son casque, dont l'épée a brisé la charnière, S'ouvre, et montre sa bouche où récume apparaît, Bave épaisse et sanglante *. Ainsi dans la forêt

La sève en mai, gonflant les aubépines blanches, S'enfle, et sort en salive à la pointe des branches.

Pour le môme motif d'harmonie, il assourdit ce vers :

Que savons-nous? Qui donc sonde le fond des choses?

Première version, plus banale :

Que savons-nous? Qui donc connaît le fond des choses?

L'appropriation exacte du terme (adjectif ou verbe) au milieu ambiant, au décor et au cadre du poème,

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