‹ Papiers d'autrefoisChapitre 33 sur 42 · FRÉDÉRIC DÛBNER D APRÈS SA CORRESPONDANCE INÉDITE · texte numérisé non relu

FRÉDÉRIC DÛBNER D APRÈS SA CORRESPONDANCE INÉDITE

PEU de savants, à coup sûr, ont eu une existence plus humble, plus laborieuse, plus méritoire à tous égards, que Frédéric Diibner'. Ses travaux de bénédictin, si consciencieux, si estimables, si utiles, ne lui ont conquis ni rentes ni renom. 11 semble, à tout prendre, ne s'en être guère affligé. Son influence, en dépit des luttes acharnées qu'il a soutenues, pour la cause de la bonne scolarité, contre ce qu'il intitulait la routine^, demeura toujours très restreinte. Question de race et de tempérament, sans doute, plus encore que de principes. Il nous a paru intéressant d'essayer de faire revivre cette figure trop effacée d'helléniste et de philologue d'outre-Rhin, acclimaté à Paris, devenu Parisien par occasion, puis par prédilection, bien qu'il fût resté très fidèle à la patrie germanique par son langage, ses goûts personnels, ses habitudes de travail, comme aussi

1. Bil)liotlièqiie nationale, fonds français, Nouvelles acquisitions, n"' 6681 et 6682 (deux volumes), Correspondance de Fr. Dïibner avec Emm. Miller, 1840-1865. — Tome 1, Lettres de Diibne'r, vol. de 25'.) feuillets, plus le feuillet 92 dis, 17 juin 1897. Tome H, Lettres de Miller {Notes et Mémoires), vol. de 250 feuillets, cotes 260-509, plus le feuillet 277 bis (408 et 442 sont blancs), 17 juin 1897.

2. En ce temps-là, on ne faisait [las encore, à l'aide de subtils et spécieux arguments, le procès du grec et du latin; mais, de l'avis de Diibner, on enseignait mal les langues anciennes. '~ 11 en voulait surtout à Burnouf et à ses Méthodes.

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par ses relations passablement défiantes avec ses contemporains. Sa correspondance (autographe et inédite) avec Emm. Miller, récemment annexée au département des manuscrits de la Bibliothèque nationale, et soigneusement dépouillée par nous, permet de peindre au vif l'image d'un individu fort original, en qui l'érudition solide et pénétrante, jamais superficielle, jamais indigeste, s'alliait par malheur à certains défauts de caractère antipathiques et insupportables à l'esprit gaulois, sinon à l'esprit ivelche : inélégance de manières et de langage, intransigeante brutalité d'affirmation, ignorance parfaite, voulue, de la souplesse et de cet art des nuances et des sousentendus, qui souvent, mieux que le talent et l'autorité les plus incontestés, servent les doctrines pédagogiques et les font prévaloir au sein des cercles lettrés et académiques. Par la sève et la verdeur de sa complexion, par la fougue de ses attaques, par l'entêtement opiniâtre de ses convictions, il rappelle un peu ces fameux érudits du xvi^ siècle, qui déchiraient leurs adversaires du bec et de l'ongle, et dont la lignée ne s'est jamais tout à fait éteinte. Nous tAcherons ici d'apprécier à sa juste valeur ce docte et violent personnage, qui apparaît comme un survivant d'une aulre époque égaré dans la société moderne. Nous lui laisserons la parole le plus souvent possible, de telle sorfe que le lecteur puisse se former une opinion sur son compte «l'après les lignes tout imprégnées de leutonisme qui lui seront mises

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SOUS les yeux. On verra que, si Dûbner possédait à un haut degré les qualités essentielles que réclame le métier de philologue, il ne sut pas non plus s'affranchir des travers trop communs à ceux de son espèce : pédantisme et discourtoisie, arrogance et brusquerie de polémique, présomption excessive de son infaillibilité scientifique, pénétration avisée et presque hostile (encore qu'il s'en défende!) touchant les défauts intellectuels ou les lacunes administratives de son pays d'adoption'. — Nous tracerons d'abord, à grands traits, le currlculum vilie et le portrait moral de Dûbner. Nous rechercherons ensuite en ses écrits intimes ce qu'il pensait de la France, et notamment de l'Université de son temps. Nous indiquerons, d'une façon sommaire, la nature de ses préoccupations personnelles et le tour qu'il leur donnait. Enfin, nous jugerons cette correspondance d'un quart de siècle au point de vue des idées, du style et du ton qui y régnent. Quant à ses plans réformateurs de l'enseignement classique grammatical et aux batailles qu'il livra sans succès, nous estimons nous être assez longuement étendus ailleurs sur ce sujet pour être désormais dispensés d'y insister davantage (cf. pages 265-289).

1. Diibner mourut — non sans opportunité — quelques années avant la guerre franco-allemande (12 octobre 1867), qui lui eût fait certainement une situation fausse parmi nous. 11 n'était point naturalisé et n'occupa jamais, en France, aucune situation officielle. Il était décoré de la Légion d'honneur.

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Ecoutons Dûbner résumer (tome II) ses souvenirs d'enfance et de jeunesse. Cette autobiographie en raccourci débute par des précautions oratoires, sous forme de citations; volontiers il s'exprime en grec ou en latin, surtout quand l'expression française lui fait défaut : « Plutarque, je crois, a dit : OùSsv à-riSéffTEpov Tvîç Tcsi'.a'jToXoyiaç. Mais un autre ancien dit : 'HSc'x TiO'.u 7] cf/'.Xt'a xat Ta irfiéG-'j.zy.. Donc, inibimus œquoi'. »

« Après avoir étudié, conte-t-il, huit ans au gymnase de Gotha, six ans à l'Université de Gœttingue ', je fus appelé, en 1826, à un gymnase de Prusse avec 750 thalcrs d'appointements (2812 fr. 50) ; mais, peu de temps avant, ma sublime mère ^ dont j'étais le fds unique (j'avais perdu mon père à deux ans et

1. Jean-Frédéric Diibner naquit, le 21 décembre 1802, à Il(L!rselgau. A Gœllingue, il étudia sous Mitscherlich, Dissen, Ileeren, 0. Millier et Kranse. Tandis qu'il professait au gymnase de Gotha (1826-1831), il écrivit des articles remarqués dans la liihiiollièque critique (Kr/l/sche liibliothek) de Seci)0de, dans la <iazel/e universelle des (k-oles {Allf/emeine Schulzeitwu/) de Zimmcrinann, et dans les Annales de P/iilologie de Jalin. Il s'occupait aussi déjà <le la publication de sa savante édition de Justin (1831) et de celle de Perse (1832). accompagnée du Commentaire complet de Casaubon.

2. Nous respecterons scrupuleusement toutes les infractions de syntaxe, toutes h's bizarreries et les naïvetés de style, et jusqu'aux fautes d'orthographe de Diibner, qui n'avait pas la prétention d'écrire correctement notre Lingue. Il est tantôt incisif, tantôt lent et compact.

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ne l'ai pas connu), avait été atteinte d'une maladie chronique. Je refusai donc la place à Stade (sur l'Elbe) et pris celle de « collabora tor » à Gotha, avec 180 thalers d'appointements (675 francs), pour être à proximité de ma mère. J'eus le bonheur de prolonger ses jours jusqu'à Pâques 1831. Après sa mort, rien ne me tenant plus à Gotha, je pris ma démission et me préparais (sic) à un voyage en Italie pour explorer les manuscrits des comiques latins et faire le travail qu'un peu plus tard l'excellent Ritschl a commencé et glorieusement exécuté. A la même époque, M. Didot, las des lenteurs du Trésor (Sinner et Fix avaient fait deux cahiers en trois ans), écrivit au vénérable Jacobs de lui procurer d'Allemagne un bon et énergique auxiliaire. Jacobs, qui m'aimait comme un fds, voulut bien me dire qu'il ne connaissait personne plus apte que moi, et me persuada d'ajourner mon voyage en Italie : « Vous ne « pouvez pas manquer de trouver à Paris aussi des « choses importantes pour les mêmes études ». J'arrivais à Paris à la fin de 1831 et fis avec M. Didot ' un traité de trois aus, en toute forme. Ce traité n'a jamais été renouvelé, et me voilà encore dans sa machine. En 1836, il commençait sa Bibliothèque grecque, dont j'ai fait plusieurs volumes tout seul;

1. Sur Ambroise Firmin-Didot, voir la Notice qui a été imprimée, peu après sa mort, dans le Bulletin de l'Association des Études grecques (par Queux-Saint-Hilaire), et que l'on a tirée à part tout dernièrement. — La direction de celte grande entreprise du Thésaurus fut ensuite confiée à Dindorf.

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pour d'autres volumes, j'ai tracé le plan exécuté par d'autres; tous ont passé par mes mains; il n'y a pas un seul dans lequel je n'aie pas eu quelque part. En 1838, les Gaume commençaient la réimpression du Saint Chrysostdme de Monlfaucon, dans laquelle je les ai aidé {sic) de la première page jusqu'à la dernière, 26 volumes, dont 11 ont été lus deux fois, à cause de l'incendie de la rue du Pot-de- Fer.Vous savez qu'aucune page bénédictine ne peut passer aujourd'hui sans recevoir quelques corrections, le Chrysostome de Montfaucon, opus sentie, plus que tout autre. Dans leur Saint Augustin, la dissertation sur les sermons apocryphes, et le texte et le commentaire de la Cité de Dieu sont de moi ; j'y ai collationné les huit plus anciens manuscrits. Je ne parlerai pas de la Biàliolheca lalina nova de Panckoucke, aujourd'hui morte, où j'ai fait le commentaire sur Stace, Horace, Justin et les petits poètes latins.

« En 1841, je fus invité par un libraire d'annoter pour les écoles les auteurs ou parties d'auteurs grecs et latins qui sont portés sur les programmes universitaires. Je consentis pour deux causes : premièrement, ce sont en général les chefs-d'œuvre dont on aime toujours à s'occuper, tandis que chez Didot il fallait attaquer indistinctement bon ou mauvais ; secondement el surtout, parce que les textes classiques étaient, presque sans exception, dans le plus déplorable état : pures reproductions des vieilles

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éditions, dans lesquelles ne se remarquait pas une trace des gigantesques travaux de la critique exécutés depuis Bentley; les notes explicatives étaient également, à cinq ou six exceptions près, tout ce qu'on pouvait voir de plus pauvre et souvent de plus inexact. A part le travail de Frémian sur le discours au (s/c) jeunes gens, de Saint Basile, on vit alors pour la première fois consulter les manuscrits et sacrifier de coûteuses éditions critiques pour faire imprimer de petits livres de classe; c'est probablement aussi la première fois qu'on vit profiter les savants étrangers des petits livres faits pour les classes françaises, comme Orelli m'a fait l'honneur de reproduire, dans sa splendide édition de Tacite, presque tout mon commentaire classique. .Je puis dire que j'ai donné une bonne impulsion; si, aujourd'hui, tout libraire classique recommande à son annotateur de prendre un bon texte, c'est moi qui suis la cause première '. Les petits commentaires sont également aujourd'hui tout autre chose qu'ils n'étaient il y a vingt ans. Enfin, je puis le dire sans forfanterie aucune, sur ce terrain des éditions classiques mon influence directe et indirecte est fort sensible.

1. " Dois-je avouer que mes petites éditions classiques sont au nomiire de 82 voluminula ? Homère, Virgile, Horace et Tacite y sont le mieux travaillés. Mais j'ai l'idée que le petit Virgile elzéuir que Didot a " illustré » ne peut pas trop déplaire même à un connaisseur un peu difficile. » Dùbner n'est pas trop modeste en tout ce passage. Mais il a raison. H est certain que ses éditions classiques ont donné l'exemple et causé une bienfaisante révolution dans la librairie française.

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Mais l'Université royale était constituée de façon à perpétuer « la bonne tradition » : c'est ainsi qu'on appelait la vieille routine.

« Enfin, la secousse politique y fit entrer le mouvement : ce fut un grand bien, quoique M. Fortoul n'y mît pas toute l'intelligence et toute la prudence nécessaires. Alors, je résolus de tenter la pratique de mes idées sur renseignement classique, et je saisissais [sic] l'occasion qui s'offrait : l'Institution de l'abbé Delbos. On s'étonnait de me voir u marchand de soupe » ; cela n'était certainement pas mon goût; mais il s'agissait d'essayer sur les jeunes gens mes idées grammaticales, avant de les produire imprimées. Nos prospectus mirent en éveil les créanciers de l'abbé Delbos, qui m'avait caché sa faillite de 80 000 francs ù Montsempron; il dut fuire [sic) avant que nous ouvrions. Me voilà dans la position ou de tout perdre, ou de marcher. C'est l'embryon de ma grammaire qui me conduisit dans celte effroyable retraite de Russie. Les avances faites à Delbos, mes pertes, le lucrum cessans, se réduisent à un minimum de 00 000 francs que me coûte la pensée de vouloir doter la France d'une méthode grecque et d'une méthode latine aussi bonnes que je pouvais les produire. Sans cette pensée, j'eusse été à mille lieues de vouloir reprendre l'enseignement orale [sic) : le savant n'est heureux que dans son cabinet.

« Lorsque j'eus exécuté mon idée patriotique, pas

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moyen d'arriver à faire examiner ma grammaire et d'obtenir les observations queje demandais à genoux pour la rendre réellement (Hémen taire et pratique, comme le titre le promettait. A la place de cela, on décréta dans la session du Conseil impérial de décembre 1855 : 1° qu'on mettrait les livres classiques à l'essai dans un ou deux lycées ; 2° qu'on publierait, sous les auspices du ministre, des textes -prescrits des auteurs classiques. — Aucun livre classique ne fut mis à l'essai ; mais, en mars, parurent les textes prescrits des Dialogues des Morts et des Métamorphoses. Le lendemain, j'écrivis à M. Fortoul que, dans ces textes prescrits, les fautes de toute sorte et les contresens abondaient ; qu'il me paraissait impossible que le gouvernement voulût assumer la responsabilité de pareils textes, de beaucoup inférieurs aux éditions Tauchnitz qui se vendaient partout pour quelques centimes. On ne daigna pas me répondre. Alors, je publiai mes Commentaires critiques sur les textes prescrits. On s'émut, et M. Jourdain me disait : « Ce n'était qu'un essai ; après avoir examiné, M. le Ministre a ajourné à Vannée prochaine la continuation des textes prescrits ». (On était fin avril ou premiers jours de juin.) Malheureusement, M. Fortoul mourut au mois de juillet, et on attribuait à sa mort l'abandon des textes prescrits; ils étaient bien enterrés avant lui.

« Sur la couverture j'avais annoncé : «La Méthode grecque de M. Burnouf devant le nouveau règle-

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ment pour l'adoption des livres classiques », — le règlement delV.ssa?. Cela parut au mois d'août, pendant l'interrègne : il n"y avait pas de ministre. Je représentais un professeur médiocrement instruit essaijant^ selon le règlement, la grammaire de Burnouf. L'examen savant d'un seul chapitre suivait* Les premiers jours d'octobre, j'envoyais ces deux brochures au nouveau ministre, qui me répondit qu'il soumettrait la question , qui lui paraissait importante, au Conseil impérial. Ce Conseil siégeait au mois de décembre, et il ne paraît pas que la question lui a {sic) été soumise. Fin janvier, j'écrivis : Lettre à Son Excellence — splendidement imprimée, où je traitais la question au point de vue général. Pas de réponse; après six mois d'attente, je publiai cette lettre, au mois de juillet. Comme réponse, ouverture des classes, au mois d'octobre, avec Burnouf, et ordre exprès à tous les proviseurs de veiller à ce que ma grammaire neutre dans aucun établissement '. Lettre au ministre, où je me plaignais de cet ordre. Pas de réponse. Demande d'une audience de quelques minutes. Pas de réponse. Alors, j'ai publié ma critique chiffrée] je montrais oOO fautes dans 400 paragraphes. — Deux mois après, publication dans le Journal officiel de la déci-

1. Si ce qu'affirme ici Dùbner esl rigoureusement exact, on ne peut s'empèciier de déplorer, en passant, la piloyaljle condition des fonctionnaires de ce temps-là, privés de toute indé- |jcndance et de toute inili.itive, et réduits au rôle de machines.

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sion d'une commission (MM. Leclerc, Hase, Guigniaut, Egger, Berger, Pierron, Pessonneaux) : « que, malgré toutes les critiques, la grammaire prescrite devait être conservée ». Là-dessus, lettre à M. Hase. A la suite d'elle, nouvelle commission, à laquelle je fus appelé. Croyant que je ne pouvais être à la fois juge et partie, et étant seul contre cinq membres d'une commission antérieure qui avait décidé contre moi, je refusais de siéger. On fît, dans cette commission, un extrait de mes brochures, et le ministre remit cet extrait à l'éditeur de la grammaire Burnouf pour la corriger d'après ces observations. La nouvelle édition parut, avec le nouveau patronage du ministre au verso du titre; la correction laissait infiniment à désirer, et, au fond, l'œuvre n'était pas améliorer [sic). Là-dessus, mes deux brochures intitulées Routines^ que je n'ai pas rendues publiques, parce que, dans l'intervalle, le ministre avait réellement fait examiner ma grammaire; je répondis par la galanterie d'anéantir mes deux brochures intitulées : « La routine en France dans l'enseignement classique au xix^ siècle », avec une épigraphe tirée des œuvres de l'Empereur. Il est important d'ajouter que le premier exemplaire de chacune de mes brochures a été envoyé au ministre, avant toute autre communication, et que je n'ai jamais fait distribuer qu'après avoir vainement attendu pendant huit ou dix jours une réponse quelconque du ministère. Un peu de politesse ou la

moindre manifestation d'une volonté sérieuse d'améliorer eussent empêché tout le scandale que mes brochures ont fait, et je n'eusse pas dépensé plus de 3 000 francs en frais de guerre. Au mois de décembre 1858, j'écrivis au ministre qu'à mon grand chagrin je ne pouvais plus empêcher que mes brochures, destinées à guérir un mal domestique, ne se répandent à l'étranger; que je le suppliais d'aviser afin que je pusse les retirer et détruire. More stio, pas de réponse. Quevouliez-vous (|ueje fisse? Aussi, l'étranger a sifflé. On en fit une arme politique. Dans la Gazelle d'Augsbourg, on disait : « En France, on ne laisse pas même un professeur libre d'enseigner selon la méthode qu'il veut, et on prétend exporter la liberté? » etc. Aujourd'hui je me tais, parce qu'il y a au moins quelque procédé avec moi; mais pour la partie de l'enseignement que je connais et où je me suis mis en avant, on ne fait encore rien, absolument rien. Le summus modcrator règle louablemcnt la position extérieure des professeurs, organise les cadres des services, l'objet et la police des examens; mais pour la substance même de l'enseignement secondaire, il ne fait et peut-être n'en sait absolument rien '. »

l.Dùbner mourut — sans avoir Irioniplié — le 12 octobre iSG", à Montreuil-soiis-Bois, où il habitait depuis longlemps, vivant en campagnard et cultivanl son jardin. Ce fut un travailleur infatigable. Il avait fourni à la l{HjliuUi('(/ue des ai/leurs (jrccs de la maison Didot les Morulia et les fragments de IMutarque, les œuvres d'Arrien, de Maxime de Tyr, d'Himérius, les frag-

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Comme on le voit par les pages irritées qui précèdent, ce conflit contre les doctrines de Burnouf et contre sa Méthode occupa une large part des loisirs de Diibner. Il croyait ainsi faire une guerre salutaire à l'ignorance attitrée. Il écrivait au plus fort de la querelle : « La Belgique, l'Allemagne et la Hollande, qui apprennent maintenant à la mieux connaître {la Méthode), la trouvent très méphitique. Dindorf m'écrit : « Depuis que nous connaissons vos brochures, la locution grec burnoufien, ou c'est du burnoufien., devient de jour en jour plus proverbiale : on ne dit presque plus : c'est barbare. » Voilà, certes, de l'exagération! Selon Dûbner, il fallait refondre entièrement le livre, et ne point se contenter de corrections secondaires, qui ne changent rien au vice fondamental de la méthode. Il ne faut pas (( faire badigeonner quelques lézardes du vieil édifice afin de faire durer encore la prescription exclusive au moyen de ces apparences de corrections. » Ailleurs, Dûbner se plaint que les conclusions données sur le Burnouf par Egger en 1857

ments de quelques épiques, le Chri&tus paiiens et autres drames chrétiens, les Scolies d'Aristophane et de Théocrile. Outre ces importantes publications, il convient encore de signaler : Epislola critica ad Fr. Jacobsium (Paris, 1844; relative aux fables de Babrius); plusieurs articles d'érudition dans la Revue de Philologie (Paris, 1845-1847), dans la Revue de l' Enseignement el dans le Journal général de V Insiruction-publique . — A consulter, sur Diibner, la notice de Fr. Godefroy (Paris, 18G7); Augsb. Allg. Zeil., 1867; Discours de Sainte-Beuve, prononcé le jour de l'inauguration du monument à la mémoire de Diibner (Paris, 1868).

et 1858 lui aient causé, à lui personnellement, une perte de dix mille francs pour le moins. Mais, conclut-il, « tout sera oublié, et je rentrerai dans mes sentiments naturels, si je vois enfin cesser l'alïreuse TrpofTWTïoÀïl'k'a (partialité) dont je suis victime ». Ennuyé de constater que ses brochures ne produisent pas assez d'effet en haut lieu, il songe à informer le grand public, à porter le débat devant l'opinion : « J'ai grande envie de faire imprimer dans un journal un article bien explicite, sans détail technique et s'adressant au grand publique (sic) des pères et mères, dans le(jucl j'exposerai le scanrfa/e d'un enseignement qui martyrise et dégoûte la jeunesse sans l'éclairer par rien. Voilà ce que j'ai eu la délicatesse (très mal appréciée) d'éviter jusqu'ici; mais je commence à reconnaître qu'il faudra y arriver bon gré mal gré. » La presse aimait moins alors qu'aujourd'hui à révéler aux familles, qui n'en peuvent mais, et au risque de détruire en elles toute confiance, les tûtonnements et les dissidences des pédagogues auxquels elles s'en remettent de l'instruction de leurs fils ; et il est peu probable qu'une pareille campagne eût tourné à l'avantage de Dûbner. Celui-ci était vigoureusement soutenu, dans ses revendications et dans ses protestations contre Burnouf, par le savant helléniste Hase, qui écrivait au ministre Rouland, le 27 mars 1857' : « La question

\. Le mois suivant, siégeait la première commission composée des grands hellénistes Guigniaut, Leclerc, Kgger el son

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agitée par M. Diibner est à la fois délicate et complexe. La grammaire de Burnouf, lorsqu'elle fut publiée pour la première fois, pouvait être regardée comme un ouvrage utile, bien lié, suffisant pour l'enseignement secondaire. Mais, depuis une quarantaine d'années, la science a fait de grands progrès ; les textes des anciens classiques ont été épurés par de nombreuses collations de manuscrits; beaucoup de points de grammaire ont été discutés, approfondis, éclaircis par des philologues habiles; le livre de Burnouf est resté tel qu'il était. M. Diibner s'est aperçu de ces omissions et de ces erreurs; il lésa signalées dans une lettre écrite à Votre Excellence... )) N'est-ce pas là l'exacte mesure, et la vraie position de la question?

Il est temps d'entrer dans quelques détails sur le caractère, sur la santé physique et morale de l'homme dont l'aspect semble, au premier abord, passablement hirsute et désagréable. Il gagne, au fond, à être connu. On lui a reproché cent fois, et avec la dernière ûpreté, son pédantisme, inconscient ou non, son absence d'aménité, ses emportements, sa cuistrerie, pour tout dire. Or, ces défauts, il les connaît; il les confesse, à l'occasion, avec une belle

élève Pessonneaux, qui prévalurent contre Hase, et s'opposèrent aux mesures radicales proposées par Diibner.

franchise. Il sait, mieux que personne, à quel point il se montre, en ses allures ultra-germaniques, grossier, cassant, tranchant, bourru. 11 n'ignore pas qu'il cède trop souvent à sa brutalité native, que ses façons sont vulgaires et lui suscitent, dans les polémiques comme dans les simples conversations, presque autant d'adversaires que d'interlocuteurs. Mais il rachète ces vilains côtés de sa nature par d'excellentes qualités de conscience, de droiture, de loyauté, de bonne foi, qui lui ont conservé jusqu'au bout le dévouement fidèle de ses rares amis. Il ne se refuse jamais le plaisir de donner un bon coup de boutoir; mais il est capable de s'attendrir sur les infortunes d'autrui, et il s'ingénie au service de ceux qu'il affectionne. Il sait être charitable et discret; il se montre parfois, ce puits de science qu'on a taxé de sécheresse, intarissable dans ses tendresses. Dans sa correspondance avec Miller en particulier, l'expansion impétueuse de ses sentiments risque de faire sourire le lecteur, mais l'oblige du même coup, vis-à-vis de Dûbner, au pardon et à la sympathie. Cest le privilège des natures droites.

Le trait le plus saillant de celte physionomie un peu fruste, c'est la puissance et le goût du travail. La maladie l'obsède cruellement, comme un obstacle au labeur quotidien. C'est un ouvrier zélé, qui déteste interrompre sa besogne. Il envie Miller, qui se porte comme un charme : « Ma santé va

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mieux, après une très triste semaine. Que la vôtre, mon bel Apollon, soit toujours florissante ! » Quand Miller quitte la Bibliothèque royale, Dûbner, retenu au logis par un érysipèle, trouve pourtant moyen de le féliciter sans délai : « Selon moi, c'est une perte évidente pour la Bibliothèque royale que vous en soyez sorti : mais puisque vous aviez des raisons pour vous y déplaire, je suis content que votre volonté soit faite (8 fév. 1850). » Un peu plus tard (21 mars 1850), il se plaint encore d'être souffrant, « banni [sic] à la chambre par une attaque de grippe ou fort rhume d'apparence grippale ». C'était sans doute Yinfluenza, dont le nom n'était pas encore inventé. Dur pour lui-même, Diibner n'appréciait pas, comme Pline, les bénéfices d'une indisposition légère. Il maudissait tout ce qui venait entraver sa journée d'infatigable bûcheron, les fâcheux aussi bien que la colique : « Peu de temps après votre départ, le choléra nous a envahi [sic) très fortement aux Thèmes {sic), Batignolles, Neuilly, etc. Heureusement, nous n'en avons pas été atteints; mais, pendant tout ce temps, nous avons souffert, à des intervalles très rapprochés, de coliques plus ou moins fortes, de malaises et d'étranges sentiments de fatigue, presque de prostration. Cela ne m'a guère avancé dans mes travaux... » Pour le même motif, ce grand laborieux est navré d'une maladie de sa femme. Enfin, la voilà sur pied! « Elle fait quelques pas dans sa chambre,

appuyée sur un bâton du côté sinistre. >> Mais, ajoutet-il avec regret, quelle lacune dans ses travaux durant ce lugubre mois' !

Il se formait de la science la plus haute idée, et la plus noble. A propos d'une légère polémique survenue entre Miller et le grave M. Guigniaut, il s'exprime ainsi : « Je vous approuve de faire à la paix et à la bonne harmonie tous les sacrifices compatibles avec la science, qui ne vit que par le culte de la vérité, et avec l'honneur. » Il se rend compte de la violence de ses impulsions instinctives, et il loue la modération. C'est le cas de répéter le fameux : Video meliora proboque... « Quelques [sic] soient les apparences du moment., avoue-t-il, on se félicite toujours plus tard d'avoir suivi la règle du bon sens, de la morale et de l'honneur. » II est donc foncièrement honnête : « Je n'agis jamais, déclare-t-il, contre la sagesse, dès qu'elle m'apparaît. » Honnête, mais hargneux à l'occasion, et enclin à la sombre manie de la persécution, commune aux philologues. Car il se croit bafoué, vilipendé, et il épanche ses doléances dans le sein de Miller, qui s'eflorce vainement de le consoler, de l'adoucir : « Trahi, honni et méprisé comme moi, vous friseriez peut-être aussi l'aigreur, j'ose le

i. Toujours pour la même raison, il se lamente sur le dérangement que lui cause l'interminable travail des paveurs, qui s'exécute juste sous ses croisées, à Monlreiiii (un travail qu'il a commandé, pourtant).

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croire. » Honnête, et désintéressé, incorruptible, quoique pauvre : « Il y a bientôt trois mois que j'ai mis rudement à la porte un libraire qui avait l'efCronterie de me faire entrevoir une somme : il prononça le mot ! »

Il s'égaie, il est facétieux par accès; mais sa plaisanterie est épaisse, son sel est gros, ses mots d'esprit sont lourds, et ses grâces rappellent assez bien celles d'un éléphant en bas âge. Il affirme, par exemple, que le directeur du Journal général, le rédacteur en chef, Louandre, n'est que rédacteur en serf, parce que c'est son secrétaire de la Rozerie qui, en réalité, dirige tout. Il lui arrive aussi de colporter les calembours d'autrui, de leur faire un sort : « Le ministre (M. Victor Duruy) s'agite au-delà de toute expression; il fait une prodigieuse masse de bona mixta malis. On vient de donner de nouveaux noms à beaucoup de rues, presque tous tirés d'hommes illustres : autour de l'Arc-de-Triomphe, il y a une « rue circulaire ». Emile de Girardin a proposé . de l'appeler « rue Duruy ». Cela vous peindra suffisamment l'activité fiévreuse de notre Summus. » Dûbner ne répudie pas, au besoin, les locutions triviales ou un peu lestes. 11 parle des intrigants dont il a les fœtus à examiner. Il écrit quelque part, à propos de je ne sais quel calcul embarrassant : « Envoyez ces diables de chiffres astronomiques à M. Arago ou à M. Biot tôv ixaxapt'Tr,v : moi, je dirai : « Mais je suis impuissant! » comme disait, en ver-

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sanl de chaudes larmes, notre ami S. à qui nous faisions croire un jour que M. Hase tenait à le faire marier avec Mlle L. » (La discrétion nous invite à remplacer les noms par des initiales.)

Un second trait — et qui n'est pas moins frappant — de cette nature sévère et rigoureuse pour elle-même, c'est une remarquable conscience d'érudit. En dépit de l'incertitude de la forme, qui dégage un parfum d'exotisme parfois assez piquant, malgré les barbarismes et les impropriétés qui émaillent sa prose, il est juste de noter qu'il s'attache toujours à limiter, à définir sa pensée avec précision : « Si dans votre écrit, recommande-t-il à Miller (Versailles, 30 mai 1847), vous faites mention de moi, veuillez me montrer les passages où vous le ferez : je vous dirai avec franchise el dans une enlière vérité ce qui en est; sans cette précaution, il pourrait se glisser quelque erreur dans vos assertions, et ce serait un chagrin mortel pour moi d'avoir à réclamer contre quelque chose que vous auriez dit. » Ailleurs, éclate une profession de modestie dont l'accent paraît bien, sincère : « Sachez que je dis avec le vénérable Jacobs (son vieux maître de Gotha, le célèbre éditeur de ï Anthologie grecijue), et avec infiniment plus de raison que lui : a Je n'ai jamais ouvert le livre de qui que ce soit sans qu'il ne m'ait paru plus savant que moi ». — ^ Vous savez, continue-l-il, que jamais je n'ai affiché nulle prétention de savoir le français... Je ne cache à personne et je crie sur les toits que je

FnKDÉRIC DL'BNEU. 217

ne sais pas le français'. » Il confesse ne savoir que le balbutier un peu. Néanmoins, il se rend justice à lui-même dans un billet où il défend Didot contre Miller qui le qualifiait d'anil- finançais ^ dénomination qui lui semble excessive et inique : « Entre nous, je puis appeler mon travail de trente-cinq ans herculéen : est-ce que la France s'en est souciée le moins du monde? Je puis cependant dire, en toute vérité, que, sur la marche des études grecques et latines, j'ai exercé plus d'influence en France qu'aucun ministre de l'Instruction publique des deux Majestés'. »

Esprit judicieux, en somme, mais étroit, decourte vue, trop fréquemment entraîné hors des bornes de la saine critique par l'ardeur môme de ses convictions ou de ses partis pris, tel Diïbner, peint par lui-même, se dévoile à notre impartialité. Mais si, pour achever cette psychologie rapide, nous voulions rendre hommage à ses qualités privées, à ce qu'on peut nommer ses vertus socratiques, il faudrait louer sans restriction la simplicité non affectée de son régime, sa tempérance, sa régularité de mœurs, son

1. Quand il hésile, il superpose quelquefois deux formes différentes : « Mme Diibner vous présente ses remerciements cordiaZ^. » Au-dessus, il écrit : aux.

2. Miller ayant fait son éloge, Dûbner s'écrie : <■ Ah! mon cher ami, coinme vous êtes sujet aux excès et aux illusions du cœur! Je ne me crois pas un vaut-rien, mais je sais que je ne vaux pas tant que l'on dit. » Cette lettre est rédigée à moitié en grec et en latin (Dûbner aimait ces sortes de mosaïques). Ailleurs, il se reconnaît, pour tout mérite, <■ une certaine facilité de travail ». Au total, il ne s'en fait pas accroire, sauf quand il est de mauvaise humeur.

218 PAPIKKS n'ATTHEFOIS.

indulgence cl sa générosité pour les faibles. Sa médiocrité lui avait permis toutefois d'acheter, à Montrevùl-sous-Bois, une petite maison entourée d'un jardin et d'un A^erger, (ju'il eut à plusieurs reprises la velléité de vendre. Comme il est peu entendu en affaires, Miller l'en dissuade : il lui conseille d'attendre au moins, afin de faire une meilleure opération. L'état de propriétaire implique de multiples soucis. Tantôt les pêches se vendent mal; tantôt le raisin fait défaut. Une année où les vendanges s'annoncent mauvaises, Miller écrit à son sobre ami : « Gela vous touche peu, je pense, et vous rencontrez plus souvent Bacchus dans vos travaux helléniques que dans votre gosier. » Dans un autre billet, il le remercie pour un copieux envoi de fruits. Cette étroite amitié — sur laquelle nous reviendrons plus tard — entre deux hommes d'humeur si opposée, dénote que Diïbner a fort bon cœur. Il compatit aux mécomptes et aux angoisses de son ami. La fille de ce dernier, Jeanne Miller, a subi une opération au bras : « Je me reporte, écrit Diibner, à l'âge de Mlle Jeanne, dont j'ai clair souvenir, et je sens combien elle souffrira de la gène par son bras, tenu en solide écharpe : c'est un enfer pour les enfants. Et Madame Miller! Je comprends ses mortelles in(}uiétudes, avant d"avoirr(M;u l'assurance des praticiens. Que de peines, mon cher ami! Dans de tels moments, il appert (jue l'homme est bien réellement la tèle de la maison, ci (pu; c'est lui qui tient le

FUKDKUIC DiHNKU. 219

gouvernail : sans lui, clans de tels moments, les flots renverseraient le vaisseau. » C'est le développement, un peu trop lyrique, du dicton : « Du côté de la barbe est la toute-puissance ».

Voici une jolie lettre, et vraiment délicate, pleine de bonté et de philanthropie, où Dûbner, helléniste et philhellène, patronne un jeune Athénien sans ressources. Nous la citerons à peu près intégralement. Le recueil complet en contient peu d'aussi charmantes, et par la pensée qui la dicta, et par l'expression dont il la revêt :

w Moncher ami, vousme qualifierez d'ami importun et d'homme qui n'a jamais lu les beaux chapitres sur le décorum et sur Yurbanitas dans Cicéron, etc., etc. Mais veuillez lire d'abord mon récit. M. Alexandre, Athénien de bonne maison, a été envoyé (il y a, je crois, deux ans) à Paris pour y faire son droit. Dans le mouvement actuel de la Grèce, les biens de son père ont été mis sous séquestre ou môme confisqués, et il se trouve tout d'un coup sans aucune espèce de ressources. Il a été chaleureusement recommandé, par la rédaction de la Gazelle de France, à un de mes amis, professeur de mathématiques, qui me l'a envoyé. Sa personne et sa conversation m'ont fortement intéressé, et j'ai parlé de lui à Piccolo et à la famille Didot. Nous avons tous trouvé qu'il n'y avait qu'un seul moyen de venir au secours de M. Alexandre : celui de lui procurer des leçons, soit de grec ancien, soit de grec moderne. Veuillez donc, mon cher ami,

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passer mentalement en revue toutes vos connaissances et relations, pour voir s'il n'y a pas, par hasard, une personne qui ait besoin, soit d'explication ou traduction de quelque chose de grec, ou de leçons. Sypsomo a trouvé son fameux Anglais qui a pris pendant plusieurs années des leçons de grec moderne. Moi-môme, pendant mon séjouren France, j'ai été sollicité plusieurs fois de traduire des textes grecs; au baron Ferussac j'ai traduit toutes les parties d'Aristote qui ont rapport aux mollusques — forcément gratis : il mouruten faillite, et je n'ai rien obtenu du syndic, notaire de la rue Montmartre.

« Maintenant, mon cherami, vous voyez dans quel sens j'ai pensé à vous. Si le hasard veut que vous ayez quelqu'un, ce serait rendre un grand service à M. Alexandre, dont la personne ne manquera pas de vous plaire. Son affreuse position m'a inspiré cette tentative, dont elle excusera aussi l'inconvenance. Je n'y pense que ce matin; car il doit venir me demander ce que j'ai pu effectuer hier chez M- Didot... M. Alexandre paraît être en très bons termes avec l'ambassadeur grec, mais celui-ci doit être assez embarrassé pour son propre compte. Veuillez avoir la bonté de causer quelques minutes avec lui, et voir si Vous pouvez faire quelque chose pour ses besoins très pressants. Je suis d'autant plus sensible à sa position que j'ai vu de près bien des angoisses de pauvres étrangers sur le pavé de Paris : à plusieurs on pouvait justement faire le

FRÉDÉRIC DÛRNER. 221

reproche d'imprévoyance; mais, <le ce côté, on ne peut accuser le jeune Athénien. — Mille tendres amitiés de cœur. »

L'épigraphe latine de cette épître toute cordiale pourrait être le vers connu : Non ignara mali^ miseris succurrere disco. La difficulté d'un début de carrière endurcit ou dilate le cœur de celui qui a soulîert; cela dépend de son idiosyncrasie, pour parler le jargon des philosophes et des médecins. Dûbner a connu des heures pénibles. Il se les remémore avec ingénuité, et non sans douceur, car elles l'aident à s'attendrir sur les déboires du prochain.

Vis-à-vis de ses contemporains, compétiteurs en grammaire ou en lexicographie, membres de l'Université ou de l'Institut, hellénistes ou latinistes professionnels, Dûbner fait trop souvent preuve d'une amertume envieuse, d'un dédain profond, d'une animosité acerbe, qu'on lui a vertement, à bon droit, reprochés. Rien n'égale l'aigreur avec laquelle il se plaint sans cesse de l'apathie du haut enseignement, qui, selon lui, ne veut rien faire de bon et cherche à outrance des délais pour ne rien réformer : « Mon parti, s'écrie-t-il, est bien pris de révéler successivement et sans relâche toutes leurs turpitudes! » Il incrimine la « profonde ânerie de Lhomond, qui.

dans un pays comme la France, est prrscrill J'ai connu en Allemagne des maîtres d'école de campagne dont les idées grammaticales étaient bien plus éclairées et avancées que celles de Lhomond. » Il prodigue aux savants de son entourage les appellations injurieuses. Le méprhahie Hasius* « sera connu pour avoir deux espèces de grec à son service, selon les circonstances, comme Nisard a deux morales... Hase s'est conduit indignement à mon endroit au sein des commissions : on m'a répété ses paroles [à propos du débat Burnouf). C'est pitoyable de voir un tel colosse participer à la conspiration d'un tas de petits vauriens. » Il trouve que la conduite d'Alexandre est scandaleuse (il afï'ectionne ce mot), et il dévoile ce qu'il appelle ses « menées souterraines » contre lui, Dvïbner... Tout ce passage contre Alexandre, helléniste distingué et membre de l'Institut, est d'une violence extrême. Il a hostilement annoté sa grammaire grecque, qu'il trouve détestable. En revanche, M. Mauryestwn des hommes quil admire le plus en France. Il accumule les formules les moins indulgentes pour caractériser Jourdain (6 cptXo<70ï(OJTaTOî 5tai àXoywTaxo; Jourdain), Raoul- Rochette, qui a l'esprit faux : « Il voyait toujours une ou deux raisons capitales et décisives dans six ou huit faibles et douteuses : c'était ordinairement

1. Hase, — 1780-1804, — naturalisé en 1820, professeur de fframniaire comparée à la FacuUé des Lettres de Paris, en 1852, et nieniijre de l'Académie des Inscriptions.

FRÉDÉRIC DÛBNER. 223

cela qui donnait à Letronne beau jeu contre lui' ». Dûbner est agressif, ami de la polémique. La légèreté, la mauvaise méthode, la prétention, l'exaspèrent. Tout ce qui est superficiel, hàtif, l'irrite, et il ne résiste jamais au plaisir de signaler les inadvertances ou les bévues qu'il relève, lecteur implacable et avisé, dans les volumes classiques qui paraissent au jour le jour. La main lui démange, et il cogne sans ménagement. Il a soin, d'ailleurs, dans ses attaques et ses répliques, de faire corriger au préalable par son ami Miller ses fautes de syntaxe et d'orthographe; car il serait plaisant, quand on se mêle de morigéner et régenter autrui, que l'on prêtât soi-même le flanc à la critique ; et ses adversaires auraient trop beau jeu à se moquer des accrocs nombreux qu'il fait à la langue ^ Il déclare n'avoir pu triompher de la tentation de faire ressortir quelquefois, dans son Conciones latin, l'extrême ignorance de Naudet : « C'a l'a vivement frappé, et il a fait paraître aussitôt une nouvelle édition du sien », accompagnée d'une pré-face dirigée contre son ennemi. Naturellement, elle contient de « nouvelles balourdises. » — « Je vais lui répondre d'une bonne manière quand j'aurai fini mon examen. Je vous

1. Letronne, sa vanlenjoué,aimable,etparfaithomme(lu monde, offre le type exactement inverse de Frédéric Diibner, (jui vivait comme un ours. — Voirie jugement de Walckenaër, cité dans l'article Letronne de la Nouvelle Ijiographie générale, de Didot.

2. Je voudrait; — additions postérieurs-, — je répond; — vous m'indiquerez où je puisse vous voir; — votre lettre est arrivé, elc„ etc.

224 PAPIKUS n'AlTIlEFOIS.

soumettrai cela très prochainement, pour me l'aire le style : il y aura de quoi le contenter; vous allez voir cela. » Miller amendait-il souvent, dans la prose de son correspondant, des phrases aussi barbares que celle-ci, que nous avons dénichée dans une lettre de 1840 (20 octobre), et qui, dans son genre, est une vraie perle : « Et vous, mon cher lami, m'écrivez aussi d'une manière que je dois pensé que des exemplaires soient dans le public... Adieux, mon cher ami. » Dûbner, malgré sa fierté rébarbative, ne dédaignait pas non plus pourtant de recourir à l'entremise de Miller, qu'il prie de parler en sa faveur à Lélut, à Guigniaut. Il faut bien se défendre comme on peut. Les adversaires sont des Goliaths armés de toutes pièces. Et il flétrit âprement lingratitude et les mauvais procédés de tel ou tel à son égard, comme si lui-même n'avait pas pris à tâche, par sa rudesse, de justifier toutes les rancunes: « Et Basius (Hase), avec lequel je collabore depuis janvier 18321 Le dernier des universitaires lui est plus près que moi. >)

Daremberg est une des victimes ordinaires de Dûbner : il le soupçonne d'avoir été incapable de déchiffrer et d'interpréter convenablement les manuscrits par lui découverts au mont Athos : « Léon Renier, sur mon active instigation, travaille pour avoir communication des lettres et papiers de Mynas*

\. Minoïde Mynas (MivwiSt); Mr,vaî), Grec résidant à Paris, avait été cliargé par Villemain, alors ministre de l'Instruction

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qui sont encore à Paris. Nous nous mettrons tous les deux à déchiffrer et à en extraire ce qu'il faut : « car il est certain que Daremberg na pas su assez ni lire ni comprendre. » Fort bien ; mais Daremberg, méfiant, garde pour lui les précieux papiers; il s'agit de les lui soutirer, toujours avec l'aide obligeante de Renier. De là, cette amusante missive : « Comme vous le pensez bien, les deux caisses cachées à Trébizonde m'ont électrisé (vous savez sans doute que M. Mynas avait caché une caisses (sic) de manuscrits à Vaugirard, que le Ministère faisait chercher en vain pendant son dernier voyage, où on le disait coupable de menées hostiles contre la France à Athènes) . Après avoir beaucoup réfléchi, j'ai reconnu l'impossibihté d'attaquer Daremberg par moi-même : il a une jalousie indicible de votre mission, jalousie que j'ai plusieurs fois cherché à combattre : comme votre ami, j'exciterais infailliblement sa méfiance, et, sans aucun doute, il se boutonnerait ou chercherait à nous égarer. Après la mort de Mynas, D. m'a souvent parlé des précieuses révélations qu'il trouvait dans les lettres et papiers de M. mi« sous scellés et remis à lui pour les examiner. Vous devez vous rappeler combien j'insistais, avant votre départ, de (sic) vous faire communiquer les papiers particuliers de

publique, d'une mission en Macédoine, afin de rectiercher des manuscrits grecs. C'est lui qui visita le couvent de Sainte- Laure, au mont Alhos, où il eut la chance de découvrir un exemplaire des fables de Babrius (80 pages in-8", écriture du x' siècle).

Mynas. A présent, je n'ai trouvé d'autre ressource que de parler confidentiellement de tout cela avec M. Léon Renier, qui ma promis de faire des diligences [sic]... La confiance accordée de si haut et pendant tant d'années à Daremberg était une absurdité en tout sens. Mais nous tenons à être de V7'ais Athéniens '... »

Les relations personnelles de Diibner avec les philologues étrangers contemporains sont particulièrement intéressantes. Il en connaissait beaucoup; il en hébergea chez lui plusieurs, lorsqu'ils furent de passage à Paris. Il faut avouer qu'il professe une tendresse spéciale, une prédilection marquée, pour les savants qui ne sont pas français. Néanmoins, comme ses enthousiasmes sont aussi vifs que ses haines et ses rancunes, il en est, dans le nombre, qu'il déteste cordialement. Tel, le célèbre Tischendorf, lequel, à son gré, « n'est qu'un éciimeiir dans tous les sens de votre mot... Il est très fort pour le mensonge... C'est un insolent, etc. » Est-ce exact? Tischendorf, pourtant, ne fut pas un savant méprisable. Cet orientaliste allemand (né en Saxe, à Leigcnfeld, le 18 janvier 1815), correspondant de notre Académie des Inscriptions, est l'auteur de très nombreux travaux, notamment de plu-

1. Diibner n'aime guère non plus le sévère Artaud : « Encore un hellénisle de parti; sa mort me fait peine, à cause de nos anciennes et fréfiiienles relations, qnoi(iu'il n'ait jamais fait pour moi o-JSs Ypû •>. Arlaud passait pour ne rendre service à personne. Comme inspecteur, il était très dur.

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sieurs éditions grecques du Nouveau et de l'Ancien Testament, dont il avait examiné tous les manuscrits grecs renfermés dans les bibliothèques de l'Europe et dans les cloîtres de l'Orient, au cours de ses voyages en Angleterre, en Allemagne, en Hollande, en Suisse, en Italie, et dans les contrées orientales. Tischendorf professa à Leipzig. — Diibner raille les élégances philologiques de Bentley, enregistrées et approuvées par Brunck. En revanche, il vante, à propos de manuscrits, le docte Niebuhr : « En ce point, son jugement est toujours sûr, et très sûr ». Il affirme pour Lobeck * une admiration sans pareille, sans limites. Qu'on en juge. Offrant à Miller un article sur les Paralipomena de ce savant, il ajoute : « Je voudrais bien rassembler dans une petite introduction tous les mérites et le caractère des recherches de cet homme prodigieux, qui est sans contredit le plus profond philologue de tous ceux qui vivent. En France, on ne connaît que VAglaophamus, mais ses mérites sur ce que l'on pourrait appeler la physiologie de la langue grecque

1. Chrétien-Auguste Lobeck (n8l-1860) fut professeur à Wittemberg, puis à l'université de Kœnigsberg. Il publia VAglaophamus, ouvrage sur les causes de la théologie mystique des Grecs (Kœnigsberg, 1829. 2 vol. in-8°), dirigé surtout contre la Symbolique de Creuzer. Il y a joint de nombreux fragments se rapportant à la cosmogonie attribuée à Orphée (voir la Biographie Didot). — Les Paralipomena Grammaticse Grœcœ ont paru à Leipzig en 183" (2 vol. in-8''). On doit aussi à Lobeck une remarquable édition de VAjax de Sophocle. — Sur les savants connus par Diibner, consulter les notices du Nomendalor d'Eckstein.

paraissent ignorés. » — Dans la même lettre, Diibner souhaite que quelque savant marin, s'il y en a, puisse s'occuper d'un ouvrage de Bœckh dont une grande partie traite la technique de tous les détails du vaisseau, et contrôler si les exposés de Bœckh présentent quelque garantie.

Un autre savant d'outre-Rhin que Dûbner, si peu prodigue d'éloges, avait coutume de nommer avec une grande déférence , et qu'il faut mettre tout en première ligne au rang de ses préférés, c'est Kœchly, « philologue très distingué, réfugié après la révolution de Dresde, où il était membre du gouvernement provisoire ». — La vie de ce personnage fut très active et militante. Philologue et antiquaire, Hermann-Auguste-Théodore Kœchly, né à Leipzig, le 5 août 1815, élève de Gottfried Hermann, avait réussi, au prix de louables efforts, à initier plus complètement la jeunesse des écoles à l'esprit môme de l'antiquité, en faisant lire en entier aux étudiants, sans trop s'attacher aux minuties de la grammaire, les principaux chefs-d'œuvre anciens. C'est la méthode qu'on a tâché, sans grand succès, d'acclimater dans nos lycées, — il y a quelque dix ans, — sous la rubrique d'explications cursives. Kœchly prit une part importante aux réunions qui, en 1848, se tinrent en Allemagne pour la réorganisation de l'enseignement public. L'an d'après (1849) , élu membre de la seconde chambre de la Saxe, et impliqué dans les troubles qui éclatèrent à Dresde,

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au mois de mai, il se réfugia d'abord à Bruxelles, puis, en 1851, se rendit à Zurich, où il venait d'être nommé professeur des littératures grecque et romaine, en remplacement de l'illustre Orelli. — Dïibner fut également en relations avec Schneidewin, professeur à Gœttingen, qui s'était engagé à fournir un recueil complet des fragments de tous les lyriques pour la collection Didot (voir la lettre du 22 juillet 1846). Il connut aussi Cobet; et il cite même le mot d'un savant qui se proposait de donner une solide leçon à Cobet, en montrant que, là où il est le plus « grossier », il se trompe le plus manifestement. Chose bizarre que le ton dont se servent certains érudits dans leurs rapports réciproques, et jusque dans leur commerce intellectuel! Voici un bout de lettre, d'un tour assez humoristique et plaisant : « J'ai observé depuis longtemps en France, note Dûbner avec sa plume fréquemment incorrecte, l'admirable politique des écrivains médiocres ou nulles (sic), de demander au critique partout et toujours la politesse des salons composés de moitié de dames ; sans cela, ledit critique passe chez eux pour Allemand, c'est-à-dire homme sans manières et sans tact. Entre parenthèse, une avanture {sic) : Léon Renier avaii< fait un article vraiment grossier contrôle Dion Cassius du pauvre Gros : il me le lut; je désapprouvai, et lui exposai comment, en prenant un ton 'paternel^ il pouvait éviter tous les gros mots et piquer davantage. Dans ces choses, rien ne

surpasse le Ion paternel. Renier persista, et vingt personnes dirent : « On y voit Dïibner ; c'est de Diibner que viennent ces gros mots; un Français n'écrit pas ainsi. »

L'anecdote est amusante '. Une autre missive, assez curieuse aussi, nous fait assister à un éreintement de Nisard, qui eut lieu dans un grand dîner présidé par le cardinal Morlot. Des professeurs de l'Université, conte Diïbner, mirent la conversation sur les remplaçants de Sainte-Beuve à l'Ecole normale, aiguisant des épigrammes sur les deux professeurs de français, Garsonnet, auteur d'un grand article sur Nisard {Litt. franc. ^ 4" vol.), dans la Revue européenne, Corrard, qui a fait, sur le même sujet, trois articles dans la Revue de Hachette. « Il faut avouer (disait-on) que Nisard prend soin de ses thuriféraires., etc. » L'un montra une lettre de Nisard, qu'il portait toujours sur lui, disait-il, et où Nisard s'excuse de ne pas l'avoir choisi de préférence : « Vous avez fait depuis longtemps vos preuves dans des chaires de rhétorique; mais mon amitié avec G. et G. date depuis p/ws longtemps ». Le professeur ajouta : « Ce n'est pas l'amitié qui était plus longue; mais leurs articles sur lui étaient plus longs que le mien, qui n'avait qu'une colonne du Consti-

1. DiJbncr, au surplus, ne se gênait pas lui-même pour reprocher, par exemple, à Egarer, si consciencieux et si fin, qu'on eùl publié sous sa direction, sous ses auspices, des ouvrages complèlcment nuli. 11 n'est pas tranchant à demi.

FRÉDÉRIC dCbNER. 231

tuUonnel, etc. Je le lui ai fait sentir dans ma réponse, ajoutant que je m'étonnais de son apologie, puisque je ne lui avais jamais rien demandé, et que je me trouvais on ne peut mieux dans la chaire de rhétorique de mon lycée. » La correspondance deDûbner renferme pas mal de commérages de ce goût. Nous n'y insisterons pas; et nous tâcherons de préciser — ce qui ofl're plus d'intérêt — les jugements portés parDûbner sur la France et sur l'état de nos études, sur l'Université et sur ses chefs.

Dûbner, en dépit de son origine germanique, savait évidemment apprécier et goûter la culture française. Le type de l'érudit français du xvi" siècle était sans doute, pour lui comme pour Guigniaut, au dire de Jules Simon, le type idéal, le modèle par excellence; et, discourtois, agressif comme il Tétait dans ses polémiques, il dut plus d'une fois se trouver égaré, dépaysé, dans l'époque oii son destin l'avait fait naître. Ce solide helléniste, cet éditeur, ce critique si compétent , avouait sans ambages que , « pour que le grec ait tout son prix, il faut joindre à l'explication philologique allemande le commentaire français ». Néanmoins, l'opinion de Dûbner sur les Français de son temps est, en général, marquée au coin de la plus injuste sévérité. Notre

absence de défiance, notre humeur naïvement expansive, ont souvent créé aux étrangers domiciliés parmi nous une situation bien commode pour diriger à leur gré leur enquête plus ou moins bienveillante sur nos mœurs littéraires, notre système pédagogique, etc. D'ordinaire, ils nous récompensent de notre abandon et de nos indiscrétions par des plaisanteries et des remarques satiriques; et nous demeurons bonnement convaincus que notre pays est le dernier de l'Europe au point de vue des méthodes scientifiques, et qu'il importe de tout y réformer au plus tôt sur le patron de nos voisins. Certes, Diibner, par ses travaux et par son zèle inépuisable, fut fort utile à sa patrie d'adoption; et, pourtant, il ne lui ménage guère les coups de patte. Ainsi, il constate « r empressement général^ en France, dès qu'il s'agit d'une ^)/ace. Un journal anglais disait dernièrement : « On a beaucoup d'exemples de u Français qui ont donné leur vie pour un gouver- « nement, mais aucun n'a jamais donné sa place ». L'administration française, notamment celle de l'Université, est, selon lui, fort malade : « Elle réclame hautement le pistouri (sic) ». Et, avec cela, le ministre se plaint de « l'envahissement du mercantilisme; dans son département!... Une allure décidée de son Journal suffirait, et au-delà, pour chasser les marchands du temple. »

Diibner affiche un mépris transcendant pour la plupart des travaux de critique de textes exécutés

FRÉDÉRIC DCBNER. 233

en France. Il estime très arriérée la patrie des Budé et des Boissonade : « Dans la préface sur César, je suis obligé de dire que, en France, la critique de cet auteur est restée (sauf une demi-douzaine de détails) au point où Robert Estienne l'avait laissée en 1544; que, depuis ce temps, ce sont les Anglais, les Hollandais, les Allemands, les Danois, qui ont fait avancer la chose. Quand vous lirez cela, vous m'appellerez anti français. Quy faire? La vérité est telle que je la dis. » Au fond, il aimait la France pour y séjourner, et aussi pour la morigéner. Il s'y plaisait, mais nos habitudes nationales ne lui convenaient point. Et il plaçait en esprit le Collège de France , — où ne professait pas encore Rossignol , mais Hase, — au-dessous du dernier des gymnases d"outre-Rhin.

Il recevait dans son logis, avec toutes sortes de cordiales prévenances, lés savants étrangers qui débarquaient à Paris pour étudier nos cours et nos Facultés. 11 raille la sauvagerie de Cobet, qui, au lieu de se reposer et de se promener, se claquemure dans sa chambre. « Pour vous, écrit-il à Miller, la rusticalio n'est qu'une suite de vos travaux accoutumés. Dans les temps, quand je pouvais encore aller pour quelques semaines au Havre, je n'y faisais rien du toutl Nous avons encore eu Cobet à Paris pour huit jours « pour se délasser » ; pour cela faire, il reste dans sa chambre, Hôtel de Valois ou au Palais-Royal, et ne voit personne, ni le

Bois de Boulogne, etc. Je ne comprends rien à ce système de « délassement ». Il est vrai qu'il ajoute plus loin que Cobet a du moins sur lui cette supériorité, qu'il évite les ennuyeux fatrassiers : « Je ne puis résister à lire les extravagances et folies; Cobet, lui, à la première ligne de cette sorte, il détourne la tête et n'y regarde plus jamais ».

Il faut rendre à Di\bner cette justice que, malgré ses complaisances envers les étrangers et ses attaches avec son pays natal, il a toujours observé l'attitude, en somme, la plus franche et la plus loyale. Il n'a jamais joué un rôle équivoque, et l'idée d'un espionnage quelconque lui répugnait invinciblement : « On m'a, en Allemagne, tant de fois demandé, et au poids de l'or, des renseignements intimes sur l' Université et l'administration de l'instruction publique : j'ai refusé jusqu'ici, à cause de l'amitié de M. Didot avec Cousin et Villemain ». Le journalisme n'était guère son fait non plus, et il ne consentait à parler que des questions qui rentraient dans ses occupations habituelles. Pour les comptes rendus de l'Institut, on lui avait offert la collaboration avec un rédacteur de journal : « Je ne devais pas refuser cette bonne fortune dans ma position actuelle, écrit-il comme en s'excusant. Vous en ave/, fait vous-même l'expérience, par principe ces messieurs ne s'occupent qu'à tourner la manivelle de leur orgue de Barbarie et à émarger : les questions les laissent profondément indifférents. Il ne

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me reste donc absolument que la publicité, qui n'est pas d'un accès très facile. Je sollicitais un jour pour un bas-bleu auprès de M. Xavier Raimond (des Débats)^ et lui dis : « Il est donc aussi difficile d'arriver chez vous que de monter au ciel? » — « Bien plus difficile », me répondit-il. » Les choses ont encore empiré depuis. Le tout est de se faire vite un nom qui vous permette ensuite de placer partout votre prose, ne valût-elle pas le diable!

Dûbner ne tarit pas sur la bassesse du caractère universitaire. Il le définit avec la dernière violence, surtout quand il est aigri par l'insuccès : « J'ai aussi fait mes études sur le terrain du caractère universitaire. C'est quelque chose de hideux, mais cela existe comme le rat, la punaise, etc., et il faut bien se conduire en conséquence. » Il ne se gêne pas pour approuver les plus ardents adversaires de l'Université, comme le hargneux auteur des Odeurs de Paris : « Ce matin, un mot de Veuillot, dans un récent écrit, m'a bien fait rire : « Qui ignore cet art « merveilleux des savants de l'Université qui, dès « qu'ils ont pour trois sous d'une chose, en vendent « tout de suite pour six francs? » Combien de noms propres mettriez-vous sous ces mots? »

Les chefs de l'Université, les directeurs, les inspecteurs généraux (Alexandre en tête, qu'il traite (^ empoisonneur hypocrite)^ ne sont pas plus ménages : ce sont tous des ignorants, des ânes bâtés. Deux

chefs de bureau au ministère lui ont dit les choses les plus pitoyables : ce sont de « pauvres têtes enrouillées (?) ». Les débats académiques, avec leurs finesses et leurs délicates nuances, ne sont que de fades et creux bavardages : « Je veux vous faire en confidence ma confession à l'endroit de l'aménité et des belles formes de la polémique française. Il y a, dans ces »< sous-entendus », que vantait tant feu Rigault, et dans ce circa prœcordia ludit, pour moi quelque chose de puant; au fond de toutes ces belles phrases il y a un manque de considération, un mépris réel pour la personne et pour la vérité... » Nos doctrines scientifiques manquent d'indépendance et de désintéressement : « Les journaux étrangers sifflent notre érudition sur toutes les clefs. Il est de fait qu'avec une Université moins marchande de telles choses ne se produiraient pas. » Dûbner s'est insurgé, avec hardiesse et entêtement, contre les procédés pédagogiques en cours sous le second Empire. Dire pourquoi m'entraînerait trop loin, et je m'en suis expliqué ailleurs. Il déclare d'une façon assez humoristiqut;, h propos des mauvais livres d'enseignement et des mauvaises méthodes autorisées en hauts lieux : « Les orateurs et les journaux font de belles tirades contre les Anglais, qui forcent les pauvres Chinois à s'ernpoisonner avec l'opium. Regardez un peu chez vous, Messieurs! Un procédé identique se pratique dans l'Université; les grands libraires savent obtenir de

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l'Autorité l'entrée forcée de leur opium dans toutes les classes... « Les méthodes de Dûbner avaient, au surplus, dans certains milieux universitaires, un vif succès, tout clandestin, nullement officiel, et dont il ne voulait pas se contenter. Il rapporte une conversation avec Nisard, avec Chassang, qui avouaient qu'on étudiait Diibner, et non Lhomond, à l'École normale. « Je sais, ajoute-t-il, par plus de vingt professeurs, qu'ils dictent ma Grammaire dans les lycées, et que tous corrigent, dans leurs leçons, Burnouf d'après mon Examen détaillé : depuis plus de trois ans, je fournis la substance à cet enseignement grammatical ; mais, par une méprisable machine de guerre à laquelle il est pénible de voir s'associer les hauts dignitaires de l'État qui forment le Conseil impérial, môme mon petit Lhomond reste constamment exclu des lycées. » Et il tonne contre la décadence des études et contre la routine, Vabjection : « Ces jours-ci, il y avait six lignes et demie de grec dans le Journal officiel de C Instruction publique] il n'y avait pas plus de trente et une fautes dans ces six lignes. » Ses idées réformatrices étaient originales, souvent sensées et nettes, parfois bizarres. 11 croyait, comme J. Ferry, qu'on pouvait apprendre plus vite les langues anciennes et les mieux savoir ; et il recommandait des lectures cursives d'auteurs qui n'ont rien de classique : « J'ai comparé, dit-il, le Pœanius avec Eutrope : son style grec est de la prose fort honnête, style ordinaire et souvent irré-

prochable. Si, dans une de nos classes, on consacrait un semestre seulement à faire lire aux élèves le Pœanius avec FEutrope à côté, ils sauraient après ce semestre plus de grec qu'ils n'en savent aujourd'hui dans nos lycées après trois et quatre ans. «

Il s'agite pour imposer ses idées par la presse : « Déjà le Temp^ a commencé une série d'articles intitulés : La réforme do, Vpnseigyiement secondaire; V Opinion et V Union suiveront {sic). » Ces colonnes seraient intéressantes, aujourd'hui plus que jamais, à compulser au point de vue spécial de l'histoire rétrospective de la grammaire parmi nous. C'était déjà la période de crise, de malaise, dont on se plaint actuellement. Quant aux inspecteurs généraux, dont « la moitié au moins ne fait jamais rien », Diibner cite un Lesieur, inspecteur honoraire, qui vient de publier dans la Revue de Hachette un article sur le baccalauréat, et subsidiairement sur la déplorable bassesse du niveau des études dans les collèges : « Voyez comme ils sont, conclut Diibner : quand ils sont en fonction et émargent, pas de danger qu'ils disent ce qu'ils savent et ce qu'ils pensent!... » Ailleurs, il prononce : « Le vieux système de l'Université est à Vagonie. » Assertion d'une exagération notoire. C'est qu'en ce temps-là, comme au nôtre, tant valaient les maîtres, tant valaient les méthodes. Laissons donc Diibner reprocher aux professeurs d'il y a trente-cinq ans leur zèle obscur

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et leur muette obéissance : « Je suis tenté de dire, au sujet des universitaires, ce que Parménon dit à Tiiaïs, à laquelle il présente Cliéréa travesti en eunuque, demandant au rival Thrason et à son parasite : « Que dites-vous de ce présent de mon maître? » — « Tacent ; salis laudant. »

Dûbner, pour obtenir satisfaction sur ses plans de refonte et de remaniements des programmes, relance successivement tous les ministres qui se remplacent au pouvoir; et, quand on Tévince, il se répand en imprécations d'une outrance parfois comique. Son défaut n'est pas de mesurer trop ses termes : « La déplorable faiblesse de M. Rouland l'entraîne dans des infamies. » — « J'ai vu le ministre. Prorsus siio ingenio utitur : il déclare hautement que tout marche mal, mais pas une ombre de résolution d'y porter remède [ah! le fâcheux style/) : il semble croire sage et habile de laisser les choses in stalu quo. « Ce n'est certes pas d'aujourd'hui qu'est née la manie de taxer d'incapacité ou d'inertie les membres du gouvernement; mais, sans mentir, Dïibner abuse de ce droit. On le verra bien par les citations suivantes. Il a l'humeur batailleuse, et, avant chaque entrevue, il se munit d'arguments qui lui semblent irréfutables : « J'ai onze flèches dans mon carquois, bien solide [sic) chacune; j'en décocherai celles qui se placeront nalurellemenl dans la conversation. » 11 accuse continuellement la versatilité du grand-maître, et toujours à propos de

sa grammaire : « Le Summus (c'est ainsi qu'il se plaît à nommer le ministre, par dérision) laisse les choses dans l'ornière et dans la routine. » Et il n'hésite pas à employer les intermédiaires auprès de lui, ou même auprès de l'Empereur, songeant parfois même à recourir à Mme Cornu. Il souhaite que M. Lélut fasse une démarche en faveur de son livre. 11 se plaint de M. Maury, qui ne s'est pas dérangé dans son intérêt. Mécontent des ministres, il tâche d'avoir l'oreille de l'Empereur lui-môme, qu'il exalte parfois sans mesure. La violence des termes dont Dûbner se sert pour qualifier le zèle et l'activité de M. Duruy est inimaginable. Dépité de n'avoir pas trouvé auprès de lui l'accueil qu'il espérait pour ses réclamations et ses chimériques velléités de réformes, il se livre sur son compte à des appréciations capables d'indigner tous ceux qui éprouvent, au bout de trente ans écoulés, à quel point l'œuvre de cet homme supérieur fut mani feulement bienfaisante^ pour parler le langage de M. Jules Lemaître, D'abord, il l'accuse de se prêter à une combinaison vraiment machiavélique : « Je ne crois pas me tromper en pensant que Duruy est selon le cœur de S. M.... parce qu'il exécute le programme que voici : maintenir ou produire la médiocrité partout, et faire ainsi de l'égalité. >> Étrange imputation! Bizarre politique! Et comment notre helléniste peut-il la concilier avec ce « profond discernement » qu'il a, dit-il, « tant de fois admiré » chez l'Empe-

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reur? Car il est courtisan à ses heures! Mais voici qui est plus divertissant. Éconduit à plusieurs reprises, il crie bien fort à l'outrage, et se plaint qu'on manque de politesse envers les journaux, l'Université, et lui-même. On a w foudroyé \q Journal général, qui cesse d'être officiel à partir du l'"'" janvier : mais le journal continuera à paraître sous une rédaction indépendante, dont d'excellents éléments sont déjà réunis ». C'est ainsi que Dûbner fait souvent chorus avec les adversaires de l'Université. Au plus fort de ses luttes, desservi, croit-il, par ses ennemis personnels auprès du ministre, il déclame ■contre l'accueil qu'il a reçu « rue de Grenelle » ; à l'entendre, il ne demandait qu'un peu « de politesse primaire, pas même secondaire, et encore moins supérieure ». Là-dessus reparaît sa préoccupation eoutumière, appuyée sur un peu de mythologie et quelques fautes de français : « Mais il fallait me supprimer^ et ils sont encore à l'œuvre, puissamment secondés par le dieu Harpocrate, dont le culte se développe prodigieusement chez nous. Puisse-t-il ne pas devenir Typhon, qui, un jour, fit maison nette à. l'Olympe, dont les dieux f nièrent [sicl) et se firent chats, etc., pour se cacher en Egypte. A revoir, au premier armistice. » Ainsi, cet homme, qui se sait violent, vulgaire dans le langage de la polémique, qui se vante de faire peur à Ouicherat et à Désirée [sic] Nisard, qui affecte un dédain absolu pour les études qui échappent à son domaine, et

cite, par exemple, parmi ses ennemis, M. de Serre, professeur de chimie ou d'une autre chose semblable au Collège de France, cet homme-là ose se plaindre du manque d'aménité des chefs de la hiérarchie universitaire! La chose est légèrement comique. Volontiers aussi il reproche au ministre ses courts séjours dans les palais impériaux, où il ne peut aller le poursuivre : u Le Summus (comme il le nomme toujours ironiquement) est parti pour Compiègne : jusques-à quand durera son aulicalio (car comment écrire ruslicalio"!)"! » Dûbner avait été plusieurs fois admis aux audiences de M. Duruy. Il raconte, comme malgré lui, qu'il vient d'avoir une entrevue avec l'Excellence, qui lui a adressé des paroles toutes cordiales; mais il se croit forcé de terminer sur ce trait de satire, d'ailleurs plus naïf que méchant : « Souhaitons que ses bonnes intentions à mon égard ne s'évaporent pas avec la poudre qu'il brûlera dans les chasses qui remplissent toutes ses vacances! »

L'ami intime ' de Frédéric Dïibner, celui à qui il s'ouvrait si confidemment de ses travaux et de ses

i. Sur Emm. Miller, consulter l'article de la biographie Didot et la brochure de .Nf. Henri Omonl, de la Bibliothèque nationale, Calalogiie des manuscrits recueillis par feu Emm. Miller. Leroux, 1897. — Miller (né à Paris, le l'J avril 1812, mort à Cannes, le 9 janv. 1886), avait dix ans de moins que Dùbner.

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luttes, de ses espérances et de ses déboires, Emmanuel Miller, fut un helléniste et un épigraphiste fort distingué. Il fut attaché, dès 1833, au département des manuscrits de la Bibliothèque impériale; aussi, Mme Miller a-t-elle tenu à donner ses lettres à cette maison où il a débuté et passé de si longues et si laborieuses années de sa vie. Bientôt (en 1835 et 1836), il fut chargé, par un savant étranger, de deux missions en Italie. Dans les différentes bibliothèques de la Péninsule, il copia ou collationna les textes de divers auteurs qui furent plus tard compris dans la grande collection des classiques grecs de Didot. Il recueillit, notamment, les scolies d'Aristophane : le résultat de ces recherches parut à Oxford en 1838 (3 vol. in-8°), et servit à Diibner pour l'édition desdites scoiies, dans la collection Didot. Récompensé, en 1836, par un prix de l'Académie des Inscriptions pour une question mise au concours et relative à l'histoire de l'établissement des Vandales en Afrique, Miller se vit conférer, en 1843, par Villemain, alors ministre de l'instruction publique, une nouvelle mission littéraire en Espagne; au cours de cette mission, qui ne dura que trois mois, il dressa l'inventaire sommaire de ceux des manuscrits grecs de la Bibliothèque royale de Madrid dont l'ancien conservateur, Jean d'Iriarte, n'avait point publié les notices, et il découvrit de nombreux fragments de Nicolas de Damas. En même temps, il rédigeait un catalogue détaillé des manuscrits grecs de l'Escu-

rial, imprime quelques années après, en 1848. A la mort de Beuchot, Miller fut appelé à le remplacer comme bibliothécaire de l'Assemblée nationale (emploi qu'il conserva au Corps législatif), et il demeura pendant trente ans environ, jusqu'en 1880, à la tête de ce riche dépôt. Dans l'intervalle, en 1856, il fit partie de l'ambassade extraordinaire envoyée en Russie par Napoléon III, et assista, aux côtés du duc de Morny, aux fêtes du couronnement du tzar Alexandre II. Il profita de ce voyage et de son séjour à Saint-Pétersbourg et à Moscou pour explorer les richesses littéraires qui s'y cachaient, et il rapporta de ses fouilles scrupuleuses dans les bibliothèques une masse de documents intéressant notre histoire nationale. En juillet 18G0, il fut admis à l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, où il occupa le fauteuil de Ph. Le Bas, qui fut archéologue, épigraphiste et maître de conférences à l'École normale, et dont Fr. Sarcey a malicieusement conté, dans ses Souvenirs de jeunesse, qu'il s'est parfois laissé coller, en grec, par ses élèves, en particulier par l'espiègle Edmond About.

On a de Miller d'importants travaux critiques {Périple de Marcien d'Héraclée, Epitome d'Artémidore, etc., ou Supplément aux dernières éditions des Petits Géographes^ d'après un manuscrit grec de la Bibliothèque royale^ etc.). Enfin, la salle grecque du Musée du Louvre renferme les monuments qu'il

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découvrit à Panagia, au cours de son fructueux voyage dans l'île de Thasos '.

Comme nous l'avons dit plus haut, la Bibliothèque nationale ne possède que quelques-unes des lettres adressées à Dûbner par Emm. Miller [iSouv. acq., GG82, pp. 408 et suiv.). Sobs la cote 0083-6684, elle a, de plus, des lettres envoyées à Miller par divers savants français et étrangers, classées par ordre alphabétique de correspondants. Car Miller était très répandu, et s'était concilié mainte sympathie par son caractère affable, bienveillant et sûr. Quand on compare les lettres de Miller et de Dûbner, et qu'on rapproche les missives calmes, sensées, élégantes, l'écriture nette et soignée de l'un, avec les épîtres bouillantes, orageuses, la main irrégulière et nerveuse de l'autre, on est frappé, dès l'abord, par l'opposition tranchée de leurs deux natures, par le caractère si opposé de leur ton, de leur style. Tous deux étaient animés par un égal amour de la science et de la vérité ; et c'est ce qui explique leur parfaite concorde, leur entente absolue. Ils semblent, en effet, n'avoir pas connu un seul instant de réelle mésintelligence. Ils se communiquent avec une entière candeur, sans jamais craindre de s'ennuyer l'un l'autre, leurs projets, leurs ambitions, leurs tra-

1. Voir, pour plus ample informé, sur Emm. Miller, la notice du marquis de Queux de Sainl-Hilaire (lievue des Études grecques), et l'article de M. Salomon Ileinach.

verses, et jusqu'aux plus futiles détails de leur vie intime*. Ils échangent de petits cadeaux, pour entretenir leur réciproque amitié. Miller habile, en 1840, rue de La Rochefoucauld, 12; en 18i(), rue Blanche, 35; un peu plus tard, la suscription porte: « Monsieur Miller, aux Manuscrits, Bibliothèque du Roi, rue Richelieu. « Dûbner vit dans la retraite, au fond de son ermitage de Montreuil, où il reçoit des visites de ses amis de toutes nations, de ses compatriotes d'outre-Rhin ^.

Diibner écrit assez drôlement : « En amitié, vous êtes chez moi le roi constitutionnel, « qui ne peut mal faire ». Je me remets tout entier à vos inspirations, et j'ai la foi de m'en trouver toujours bien... Comme vous savez agréablement railleries gens! C'est ainsi que mon cher chat (il travaille avec moi depuis bientôt quinze ans) me griiîe d'une manière si gentille et élégante que je n'ai pas le courage de lui donner la tape méritée. » Les lettres de Miller, de leur côté, sont tout à fait charmantes'. Diibner s'ai-

1. Par exemple, Diibner écrit : « Merci de votre souci pour ce que vous apjtelez avec raison mes « pauvres fruits ». Voyant la persistance du mauvais temps, j'ai vendu mes pêches sur pied, 9 000 à 28 francs le mille, et j'ai encore à me féliciter : jjeaucoup d'autres n'ont eu que 22 ou 20 francs. Dans les bonnes années, le prix varie entre 30 et 70 francs le mille. ■•

2. « Dans aucune année il ne s'est abattu tant de voyageurs allemands sur moi, que pendant six semaines d'août et septembre. Dindorf est resté douze jours... »

3. Cf., notamment, fome II, feuillet 420. Quelle diiïérence entre le ton fougueux du trop pétulant Diibner et les pages si posées de Miller! Celles-là sont d'un vrai sage, qui sait se maîtriser, et que l'expérience a corrigé de ses emportements

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grit, s'emporte à souhait; toujours prêt à prendre feu et flamme, il veut casser les vitres. Miller, qui le connaît par cœur, le tance sur le mode affectueux à propos de ces violences inutiles qui peuvent lui porter préjudice à lui-même. C'est le ton aimablement grondeur d'un Tiberge sans sécheresse et sans raideur. Un jour, il lui rend compte d'une démarche qu'il a faite en sa faveur; il lui demande de ses nouvelles, et s'il ne s'impatiente pas trop de l'insouciance et de l'ineptie auxquelles il se heurte sans cesse : « J'attends un petit mot de vous avec une bien vive impatience, et je tiens surtout à connaître la situation morale de votre individu. Je m'admire, moi, si salpêtre ordinairement, recommandant aux autres le calme et la modération. Je sais par expérience combien il est dangereux de se laisser aller à sa fougue d'indignation. Je me rappelle le temps où j'étais aux manuscrits : M. Hase n'arrivait toujours qu'en tremblant, craignant d'apprendre quelque nouvelle histoire arrivée entre Naudet et moi. Il me comparait à un marron fulminant qu'il avait entre les doigts. Tout cela est bien modifié : j'emploie maintenant bien souvent le mépris à la place de la colère. Je reconnais aujourd'hui que, tant qu'on n'est pas arrivé à son but, il faut louvoyer et ren-

coutumiers. Il modère, il apaise, avec un sourire socratique dont le plus susceptible ne se froisserait pas, et Dûbner ne songe jamais à se regimber contre cette voix douce et conciliante qui lui prêche le calme.

248 PAPIEUS n'Al'TIŒFOIS.

fermer en soi tous les mouvements impétueux qui voudraient sortir avec violence. Je regrette de ne pas être votre curé de Montreuil; il me semble que je vous ferais un beau sermon sur la patience, la modération, le calme et tous les synonymes du même genre'. » Il sert Diibner de son mieux, écrit en sa faveur à M. Lélut, à Mme Cornu. La tardive décoration de Dûbner est due, en grande partie, à cette intervention -. Et Diibner, reconnaissant, comblait Miller de fruits, de dons de Pomoue. — A propos de la fameuse lutte contre Burnouf et la ruul'me, Miller, consulté, prodigue ses conseils, certain que ses avis seront écoutés : « J'ai lu très attentivement, mon cher ami, et votre lettre, et votre routine... Tout cela me semble très bien, très logique, très fort de raisonnement, el, à part quelques petites étrangetés de tournures françaises, fort bien écrit dans notre langue. Peut-être n'aurais-je pas, dans la lettre au ministre, écrit en toutes lettres : Elle, Son Excellence (majuscules); vous avez l'air ou d'être trop obséquieux, ou de vous ficher de lui : entre nous, c'est plutôt le dernier. Vous ne feriez pas plus pour l'Empereur ou pour le Pape. Quant ù l'autre brochure, je regrette deux choses : la première, le format. Celui que vous avez choisi n'attire

1. CeLle Ifllre est datoo. du jeudi ."il octobre. Miller, pas plus que Diibner, ne met, d'iiai)iiude. la date de l'année. Diibner omet souvent même aussi le quantième du mois.

2. '• Kspérons, écrit Miller, que Mme Cornu roussira dans ses démarches. »

FUKDKIUC DLBXER. 249

pas le désir et le soin de la conservation comme l'in-S"*, que l'on place facilement dans un recueil. La seconde, c'est votre titre Routine^ que je ne trouve pas assez digne de vous et du sujet que vous traitez. Je sais bien que l'épigraphe impériale l'amène et le justifie, mais j'aurais mieux aimé autre chose. Quoi qu'il en soit, vous leur faites une rude guerre, et je vous avouerai que je n'ai pas été mécontent du ton qui y règne '. Ils trouveront bien à redire, parce qu'ils seront vexés; mais la victoire vous restera, comme je l'espère bien. J'ai remis hier les deux pièces à M. Lélut *, en les lui recommandant tout particulièrement : malheureusement, n'entendant rien au grec, il décline toute initiative de jugement; je lui ai dit seulement d'étudier la question au point de vue des principes et du progrès des études grecques en France. Il déplore seulement que la commission nommée par le ministre, et qui paraissait compétente, puisqu'elle était composée d'hellénistes officiels, ne se soit pas prononcée carrément contre la conservation de la grammaire de Burnouf. Du reste, il examinera tout cela consciencieusement et avec le vif désir de connaître la vérité. M. Lélut a ajouté : Ce qui doit naturellement prévenir contre

1. Sainte-Beuve approuvait également les méthodes d'enseignement de Diibner, qui lui écrivit, à propos de certains chapitres de Port-Roijal, iinç intéressante lettre, imprimée dans l'appendice du troisième volume (p. 020;date: SI mai 1806).

2. Médecin et philosophe (1804-1877), membre du Corps législatif.

M. Dûbner, c'est qu'il veut faire adopter sa grammaire, et, naturellement, il peut être accusé de partialité dans son jugement sur celle de Burnoui". Je vous dis tout, parce que ce sont des objections qui se présentent d'elles-mêmes à l'esprit de ceux qui ne sont pas du métier, et il est bon que vous sachiez tout cela.

<c Maintenant, mon cher ami, permettez-moi encore de vous recommander la modération en tout, dans vos écrits, dans vos paroles, dans votre ton. » Il le savait fort désagréable, en effet! Et il ajoute plaisamment : « Je sais par expérience qu'on gâte toujours ses affaires quand on montre trop d'aigreur ou d'impatience. Vous ne vous observez pas assez, et, sans le vouloir, vous pouvez choquer ceux qui vous aiment le mieux. Vous avez une oreille trop facile pour admettre les on dit des uns et des autres, et cela peut vous entraîner à des jugements injustes et peu mérités. Excusez le langage d'une franche amitié. Mon but unique est de vous voir réussir et être apprécié comme vous le méritez. Je me croirais donc coupable si je ne vous prévenais pas quand je crois que vous n'êtes pas dans la bonne voie. Quoi qu'il en soit, rien ne pourra altérer l'affection que j'ai pour vous, et, dussiez-vous me rudoyer quelquefois, je ne vous en aimerai pas moins du fond (hi cœur. Je souiïVe réellement de vous savoir dans cette situation morale si contraire à vos goûts et à vos occupations habituelles. Si je voyais Mme Diibner, je

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me joindrais à elle pour tâcher de calmer vos blessures et de vous faire prendre votre mal en patience . . . Tout à vous de cœur. » Voilà, certes, le langage d'un excellent, d'un véritable ami.

Sur un seul point, on peut signaler un désaccord momentané entre les deux amis. Il y a une lettre où Miller énumère ses griefs contre Didot. Il s'agit d'anciens ressentiments, sur lesquels il ne convient pas d'insister ici : « Vous trouvez injuste et excessive, écrit-il à Diibner, la qualification d'anti-français dont je me suis servi à son égard. Mais vous ne m'avez pas bien compris. Je n'ai pas voulu dire qu'il avait tort de sadresser à l'Allemagne toutes les fois qu'il s'agissait d'une œuvre importante qui n'aurait pas pu être confiée à un Français. Je sais mieux que personne, et je vous l'ai dit assez souvent, combien mes compatriotes sont ignorants et incapables en ce qui concerne la philologie grecque et latine'. A ce point de vue, je ne. blâme pas Didot; mais j'ai le droit de l'appeler anti-français lorsqu'il fait tout au monde pour éviter de mettre en relief un Français. » Suit une sévère récrimination à propos du Thésaurus. Miller rappelle des mots peu courtois dont il avait gardé rancune. Passons. Il accuse sa mauvaise humeur d'avoir été provoquée sous l'inspiration de

1. Cela était encore vrai à l'époque où écrivait Miller, il y a une quarantaine d'années. Ce jugement serait profondément inique, erroné, de nos jours, après les travaux des Weil, des Bréal, des Croisât, des Riemann, des Reinach, des Tournier, des Havet.

ce bon Letronne*, « qui était vexé, dit-il, de voir mon nom mêlé à ceux de Hase et des Dindorf ». Aii ! quelle race irritable que celle des érudits! — Mais, en définitive, Miller veut oublier tous ses griefs pour faire plaisir à Dûbner, qui soutient Didot, lequel a toujours été bon pour lui. Nous voyons que Diïbner, avec sa rude et impulsive nature, s'était alarmé, avait pris la mouche à propos de cette épithète, qu'il s'appliquait personnellement. De là, quelques petits nuages, quelques points noirs, vite dissipés, entre les deux amis. « Vous avez eu tort, réplique Miller, de vous mêler dans tout cela à propos du mot aittifrançais. Ai-je besoin de dire à vous ce que je pense devons? Didot a eu raison de faire faire sa collection en dehors de l'Université et de l'Institut. Ce n'est pas par là que sont mes penchants. Vous savez maintenant le sens que j'attachais à l'expression dont je me suis servi. » (Tome II, p. -421.)

Les lettres de Miller qui terminent le recueil sont datées en grande partie de Panagia, port de Thasos (juillet 1864). Au cours de sa mission, Miller raconte ses résultats, cite les inscriptions qui lui ont paru intéressantes pour ronomatologie thasienne, et dont la découverte infirme en partie les travaux de Letronne et de Pappo. Il consulte Didjner sur le sens d'une inscription surmontant un bas-relief. Ce .sont

1. Lclronne appréciait avec oslime les travaux de Diibnor (voir son coiiiple rendu d'iin<î édition precqne de la collection Didot, dans la Juurnal des Savants (X'awW 1840).

FRÉDÉRIC DÛBNER. 2o3

de jolies impressions de voyage et d'alertes descriptions de l'île; car il écrit avec charme, et avec une remarquable précision de savant. Mais, par malheur, la place nous manque pour donner des citations, et nous ne pouvons qu'y renvoyer les amateurs d'archéologie pittoresque.

Dûbner méditait parfois un travail en collaboration avec son ami. Dans une lettre (3 mai 1841) où il se montre naïvement surpris de la courtoisie de Miller, il lui écrit : « Mon cher ami, on voit bien vos habitudes de salon et de haute et élégante société dans la manière fine et polie dont vous avez flétri le gachi {sic) de l'abbé Caillau : M. Volcmar Fritzsche' ne l'aurait pas fait ainsi, qui aime à lancer des absurde, perinepte, ridicule (c'est le plus grossier des philologues vivants, en tout sens, par ses paroles comme par ses actions; mais cela ne s'imprime pas). A présent, tout à fait entre nous, et à dire à personnel \ On m'a chargé d'une édition des poésies de Grégoire, et je m'y mettrai vers la fin de l'année, volente Deo. J'aurai {sic) grande envie de me lier avec vous, et les libraires aimeront peut-être voir votre nom seul sur le titre : vous feriez seulement dans la préface l'éloge de votre ami hérétique. Nous parlerons par occasion là-dessus : mais n'en dites rien à personne... »

l. Franz Volcmar Fritzschc, né le 26 janv. 1806, à SLeinbacli, étudia (1819-1822) à Luckau, puis, depuis 1822, à Leipzig, il professa à Leipzig (182i-1828), à l'Université, puis, en 1828, devint professeur de philologie classique à Roatock.

2o4 PAPIERS D'autrefois.

Peu à peu, la douce influence de Miller aidant, Diibner s'apaise. Il se réjouit de la dissipation ou de l'évanouissement de la colère ministérielle contre « sa petite personne » (sa petite personne était, par parenthèse, assez épaisse et lourde, et lui-même parle de ses gros traits de visage). — « Son Excellence, annonce-t-il, m'a nommé spontanément membre de la Commission des livres classiques (seu/ extra-universitaire), et accompagné cette nomination d'une lettre très flatteuse sur « mes mérites ». 11 paraît donc vouloir du bien aux éludes grecques. Vous savez ce que Cicéron dit sur la philosophie à Rome : si on voit ce pauvre grec un peu favorisé d'en haut, cela ne peut que lui être favorable. »

On relève encore dans cette correspondance mille confidences curieuses sur les travaux de Didjner. Professeur et éditeur infatigable, ce Germain, qui ne s'est pas fait naturaliser, qui n'a jamais eu en France de position officielle, enseignait à l'école des Carmes, où il s'efforçait de faire prévaloir les plus saines méthodes. 11 y eut beaucoup de pur dévouement et de science authentique dans cette carrière si bien remplie. Pour être utile aux écoles de son pays d'adoption, il compose un lexique « qui s'im-

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prime à la vapeur », il multiplie les éditions classiques (Didot, Lecoffre, Hachette). Et ses livres sont le plus souvent des modèles du genre; les notes, très sobres, sont choisies avec soin et intelligence. Comme on l'a dit avec raison, « elles donnent tout ce qui est nécessaire pour comprendre le texte; elles ont surtout en vue de stimuler le travail de l'élève, d'exercer sa perspicacité, d'attirer son attention sur les points réellement importants de grammaire ou d'histoire». Non content d'annoter pour les autres, il crible d'annotations à son usage les marges de ses éditions d'Horace (de L. F. Heindorf, Breslau, Korn, 1815), de Térence et de Plante (de Bothe, Halberstad, 1821 et 1822 : surtout l'Andrienne, l'Héautontimorumenos, les Adelphes^ l'Hécyre, le Phormion), de Justin (Wetzel, Leipzig, 1817). La Bibliothèque de l'Université de Paris conserve un certain nombre de ces exemplai^res revêtus par Dûbner de notes manuscrites'. Il se plaint parfois, mais rarement, de ce labeur immense, qui l'épuisé: « J'ai été, et je suis encore littéralement accablé ». Il expose à Miller un original essai de classification des fables ésopiques d'après le fond : « La fable ésopique et l'ancienne histoire naturelle (v. Aristote et Pline : traditions)

1. Ce sont surtout des notes critiques, des rapprochements ou des références. — Voir le Catalogue des manuscrits de la Bibliothèque de V Université, rédigé par Emile Châtelain (Champion, 1892) : n"' 1171, 1172-73, 1174, 1175, 1176 (édil. de Justin, Piaule, Térence, Horace). Parfois, il rédige pour lui ses notes en latin : <■ Suid. V. 'OpâTto; num nosirum respicit? {non puto). ■«

doivent, de toute nécessité, mutuellement se compléter et s'expliquer. On pourrait donc distinguer, par des remarques tirées du fond, les fables d'une simplicité évidemment flw^iç'Me; d'autres, qui portent sur des mœurs et môme sur la constitution de certains Etats de Grèce et d'Asie ; d'autres, qui rappellent la philosophie, la mythologie, etc. Une chose m'a souvent frappé : il n'est pas rare que la morale ajoutée à une fable, même quelquefois (à en juger par le style) nullement à une époque très récente, montre que la fable n'était plus comprise : preuve d'autres temps, d'autres mœurs, d'un autre courant d'idées. » — Un jour, Diibner raconte à Miller ses entretiens avec Zumpt; une autre fois, il lui parle du travail de Letronne sur l'inscription de Rosette, et s'égaie, à ce propos, sur le compte de Lenormant, « léger sur beaucoup de points ». C'est un reproche qu'on n'aurait pu retourner contre Diibner. Lui, n'est léger à aucun égard. Sa plume est même, par accès, d'une pesanteur odieuse. Il peste contre les blancs-becs qui, « avec leurs découvertes, croient être au-dessus des Ménage, etc. ; et une grande partie de leurs découvertes aura été laissée sciemment de côté par vos grands ancêtres ». Il félicite Miller d'avoir loué dignement les philologues allemands : « Puissiez-vous toujours parler aussi bien de mes compatriotes, qui ne rencontrent pas toujours chez vous des juges aussi aimables \ » En avril 1841, il s'occupe de Porphyre, et porte sur ce philosophe

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une intéressante appréciation ' : « Ces jours-ci, j'ai été encore une fois plongé dans Porphyre : réellement, vous devriez peu à peu cueillir des matériaux pour na ouvrage sur Porphyre, qui offrirait la plus grande variété. Ce personnage s'attache à une foule de points historiques, philosophiques, poétiques, grammaticaux : mais, n'ayant jamais été traité dans son ensemble, on se trouve chaque fois arrêté à son nom, et on ne sait pas quel cas faire de ses notices ou de ses vues. Un ouvrage à peu près complet sur Porphyre exercerait une influence sur tous les points de l'étude de l'antiquité, et les savants les plus divers seraient obligés d'y recourir. Si je n'avais pas trop d'affaires sur les bras et trop d'engagements à remplir, je m'y mettrais jour et nuit {quelle ardeur/), et je serais sûr de rendre l'ouvrage indispensable aux savants des plus différentes branches. Porphyre était un esprit inquiet, pétillant, mais aucunement éminent : par conséquent, nous, qui sommes minorum gentium, ne risquerions aucunement de trouver cet esprit au-dessus de notre portée. »

Outre ces projets de travaux de longue haleine, signalons maintes menues conjectures sur les leçons de textes : « Je me suis toujours battu avec les corruptions du détail pour le sens de chaque page », dit-il à propos d'un ouvrage contre les gnostiques.

1. Voir, aussi, sur les gnostiques et les philosophes, la lettre du 4 avril 1850, p. 31.

Les plus humbles questions de grammaire ne semblent pas d'insignifiantes vétilles à ce grand et patient laborieux. On ne dit pas false, adverbe, mais fabo. Il a consulté là-dessus le grand chapitre de Charisius sur les adverbes. « Entre emendafe, ela^e, ferme, fa^re, etc., il enregistre falso (p. 199, éd. Keil), en parle dans onze hgnes avec exemples, en ajoutant à la fin : u False Sisenna : quod judicium « false factum ». Voilà le seul exemple qu'il a trouvé, et cela, dans un écrivain archaïque. » — Il est tenté par l'étude des noms propres, parfois si curieuse et si suggestive : « Ah! quelle science que celle des noms propres! Je crois bien qu'ils ne se hasardent point sur cet océan garni de uixÀoi de toute sorte. Oh! oui, qu'il y a là matière d'études philologiques pour toute une vie! » Plusieurs savants devraient se partager la tâche : « Cela serait comme les lexiques spéciaux sur tel ou tel auteur, qui contribuent à pouvoir à la fin former un bon dictionnaire général. Mais, si on laisse toute la besogne au Hercule à venir, le plus fort et le plus courageux pourra reculer. »

Une lettre de Miller, qui oil'rc un sérieux intérêt pour les archéologues, fait allusion à un travail de Conzc (publié en 1800) relatant un voyage dans les îles de la mer thracienne fait en 1858 (mai et mois suivants) : Thasos, Samothracc, Imbros et Lemnos. Conze est en contradiction parfois avec Ferrol. Mais

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il n'a exploré que topographiquement, indiquant les endroits dont la conformation trahit des ruines, et où il faut entreprendre des fouilles. Lui-môme n'a rien remué, il n'a pas même abattu un arbuste : il se plaint du vêlement de la végétation, w II a soigneusement mesuré partout, s'est mis en relation avec les habitants, et a recueilli beaucoup de traditions locales, qu'il ne semble pas surfaire, mais apprécier à leur valeur réelle. C'est lui qui a trouvé le tombeau d'Antiphon, seul intact : les inscriptions étaient audessous des pierres, qu'il a fait retourner : pendant qu'il copiait, on arrivait déjà pour fouiller et piller, emportant de suite le plomb qui liait quelques pierres. »

Dûbner s'enquiert avec curiosité de tous ces détails; mais il préfère encore la paléographie à l'épigraphie; et il exprime cette prédilection avec cette verve un peu vulgaire qui lui est familière. Nicolas de Damas le touche plus que les marbres les plus précieux : « Si une bonne armée de Hausmanns venue du Nouveau-Monde, par exemple du Mexique, démolissait Paris pour tout de bon, ne préféreriez-vous pas la conservation de la bibliothèque du plus pauvre humaniste à celle de toutes les inscriptions du Père La Chaise et de tous les placards blancs qui tapissent nos murs? En vous embrassant à votre retour, j'aime mieux lécher sur vos joues la poussière des bibliothèques que celle des champs ou des ruines. » — Il le félicite, d'ailleurs, en ter-

minant, d'avoir découvert plus que Perrot et Conze.

Il y a, dans cette correspondance, beaucoup de choses concernant spécialement la maison Didot, ses publications, ses collaborateurs; on pourrait en extraire une foule de renseignements utiles pour qui voudrait écrire la monographie de cette illustre maison de librairie. Dûbner ne nous fait grâce de rien : « Comme parenthèse dans mes occupations habituelles, je fagotte depuis décembre un lexique français-grec... Je suis dans l'S, et soupire ardemment après le Z. » Il a composé un petit Lhomond grec pour la sixième et la cinquième, et il l'a soumis à plusieurs professeurs parisiens de ces classes : « Je n'en ai donné (en 1858) le bon à tirer que lorsqu'ils me déclarèrent : « C'est absolument et tout ce qu'il nous faut. » — Il aime, pour varier ses recherches, les anecdotes, les petites enquêtes amusantes de détail : « Je vois dans une relation que Henri Estienne, dans VEpistola ad Camerariuni, en tête de son édition d'Hérodote, s'amuse beaucoup d'un traducteur allemand, Conrad Heresbach, qui enrichit Hérodote d'une masse de montagnes, villes et peuples, tels que la montagne Birus {i\ y a opoçîpév); — les peuples Hessones, 7;7<Tovaç; — H œ Unes, oirivs; (le pronom); — Ilalees, àXéeç, conferti.

« Le même Henri Estienne, dans Apologie pour Hérodote, p. 359, dit que l'ignorance du grec a du

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bon : elle peut peupler le ciel de saints, tels que saint Lonchi, qu'un cardinal italien a tiré du mot Àoy/v), et sainte Tiphaine, faite de la fête ©eocpaveia... Dans un catalogue des philosophes grecs est cité, parmi les cyniques, un Hesperius, venu de ces mots d'Athénée ; TWV XUVtXCOV T'.Ç liTTOC'.OÇ £).9c6v.,. [U SOÎv) . »

En résumé, cette correspondance, où revit, avec sa fougue, son ardeur et son érudition exceptionnelles, « l'un des hommes les plus savants que la France ait enlevés à l'Allemagne », comme dit Sainte- Beuve, le disciple, plein de vigueur et d'autorité, de l'illustre Otfried Millier, — cet épanchement amical d'une intelligence qui ne trouva que peu d'écho en son siècle, méritent assurément de fixer l'attention et d'être tirés de l'oubli. Encore un coup, il ne faut pas juger ce robuste et parfois pédantesque personnage avec nos idées modernes. Il faut le séparer de son époque et le replacer dans le milieu qui lui convient, en le reculant de deux ou trois siècles en-deçà. Il se croit trop souvent infaillible. Il fait trop fréquemment, sans peut-être s'en douter, étalage de sa science. Il régente, il morigène avec joie. Il ignore les délicatesses de la langue, et il est brouillé avec l'orthographe : fautes de syntaxe, barbarismes (Il voulait que je cours, gachi, adieux, j'étais content

qu'il voulu, je vous supplie de ne pas bouillir voire ame, convaincu, allité, prendre siii' ma responsabilité, Schneidewin vous fait faire des remerciements et des salutations e)iihousiastic/ues, ma faible chaire est déjà en défaillance, 'quek/ues soient les apparences du moment, il ne m'a pas pris à parti, il serait déplacé que je criticasse une de ses décisions, etc., etc.) abondent sous sa plume. Il parle allemand en français, et il n'a pas, au surplus, — il l'avoue lui-môme

— la prétention de savoir le français. Les formules grecques et latines foisonnent dans sa prose : « KÙTu/£t, 'Ay!xOv; Tu/r, (au début d'une lettre), — M. Artaud connaît diurna experientia, — suo more,

— Slans pedc in uno, — tuus tibi (à la fin d'une épîlre), — je ne pouvais être aujourd'hui (pour parler avec l'ami Plaute) anima dcfiecalo, — ne lisez pas à Mme Miller hanc fandi barbariem, — Ta/tota iT/sotadaévov (au bas d'une lettre). » Il signe même en lettres grecques : <I>p. A. Il écrit un jour, au crayon, un petit billet en latin ' ; procédé très commode pour éviter les indiscrétions et laisser son mot sans enveloppe! On est agacé par ces manies fâcheuses, étrangères aux coutumes de notre race : feu roulant de citations, outrance d'érudition, coups de férule et d'étrivières, abus de la critique verbale,

i. « Prope per horm spatium, carissimc, te exspectavi frustra; ac video nequc heri te venisse, qiiiim clausii' jaceant litenc meoî die Martis mcridiana hora dat.T. Felicior inilii sol cxoriatur alia die! Tuus tibi. F. D. D. Jovis, H \j-2 liora. •

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de la discussion et de la plaisanterie étymologiques '. Cet esprit de pince-sans-rire, aigre, amer, est peu propre à divertir. 11 n'est pas jusqu'à cette écriture irrégulière, précipitée, rageuse, pleine de majuscules inutiles, qui n'irrite le lecteur. Et pourtant, malgré ces réserves, il faut reconnaître que tout cela se lit avec intérêt. On sent qu'on a afTaire à une énergie, à une volonté très persévérante. On pardonne à Diibner son humeur quinteuse, dont il était le premier à soutïrir. Il avoue que lui-même a connu des époques cruelles, « pendant lesquelles, dit-il, j'ai souffert de colères rentrées, la pire des souffrances ». Ses incartades ont, d'ailleurs, dans leur expression, je ne sais quelle saveur bizarre qui ne déplaît point. Et puis, on lui sait gré d'avoir été si solidement, si constamment attaché à la ferme discipline classique, grecque et romaine, que d'ingénieux théoriciens de nos jours voudraient remplacer par l'enseignement de la géographie et la culture anglo-germanique. Dubner, constatant que le Conseil impérial a fini par déclarer la déchéance de Burnouf, ajoute cette réflexion mélancolique à l'adresse des Frary et des Lemaître de son temps : « Mais les études grecques n'en profiteront pas beaucoup, parce qu'on a placé en sixième et dans les classes suivantes, à côté des éléments grecs, l'enseignement de langues vivantes. J'ai fait voir dans un

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