DE LAMARTINE
DEPUIS quelques années, le nom de Lamartine, sinon son œuvre, paraît reprendre une vogue nouvelle. A force de raffiner, on est souvent tenté de revenir à l'extrême simplicité. Victor Hugo a engendré les Parnassiens, exclusifs ciseleurs de rythmes et de rimes. Verlaine et M. Moréas sont venus ensuite, qui ont osé blasphémer la rime :
« 0 qui dira les torts de la Rime!
Quel enfant sourd ou quel nègre fou Nous a forgé ce bijou d'un sou Qui sonne creux et faux sous la lime i? »
Aujourd'hui, M. SuUy-Prudhomme, suspendant sa lyre aux saules du fleuve, gémit, en prose, sur l'avènement du vers amorphe; et, parallèlement, les Médilal'wiu^ les Harmonies poétiques sortent de l'oubli. M. Ch. de Pomairols écrit une Etude de morale et d'esthétique sur le chantre de Jocelyn; Mme Mary Summer conférencie à la Bodinière, devant un public mondain, sur les « Belles amies » du poète; M. Ern. Zyromski nous révèle, en un volume tout récent, ingénieux et subtil, VElabora' iion du Paysage intérieur dans l'âme de Lamartine, et sa Projection sur l'Univers,
\. P. Verlaine, Jadis et naguère (Art poétique à Charles Me rice).
17(1 l'AI'lKHS d'.U TIIKKOIS.
C/est à M. Jules Lemaîlre, je crois, que revient l'honneur d'avoir ainsi ressuscité Lamartine, en plusieurs articles qu'on retrouvera dans la quatrième et dans la sixième série des Conlemporains. M. Ém. Faguet, dans ses Etudes sur le XIX" siècle, l'a mis également en bonne place. Mais déjà, il y a douze ou treize ans, M. Brunetière le nommait au premier rang des poètes lyriques, dans une comparaison magistrale entre le Lac (des Premières Médiiations)^ YOlympio de V. Hugo, et les vers où Musset exprime, à son tour, l'indifférence de la nature. A cette époque, M, Brunetière avait à peine imaginé l'Évolution des genres, et n'avait pas encore poussé le dogmatisme jusqu'à la tyrannie. Depuis, il n'a pas varié dans son admiration pour Lamartine. Bien au contraire, l'éclosion, en apparence spontanée, du lyrisme des Méditations lui a, à plusieurs reprises, servi d'argument pour sa thèse.
Il y a donc accord parfait dans la critique, relativement à la haute valeur poétique des vers de Lamartine. Sans doute est-ce parce que, grand seigneur, isolé et un peu dédaigneux, il nous prend malgré nous par sa spiritualité majestueuse, son naturel absolu, surtout par l'impuissance où nous nous trouvons de saisir sur le fait ses procédés de composition et de style. Peut-être cela tient-il à l'absence même de procédés. On a parlé de sa philosophie; mais lui-même a déclaré, dans un de ses
Commenlaires, qu'il ne fallait pas chercher de philosophie "dans les vers d'un jeune homme de vingt ans. Or, en poésie, il eut toujours vingt ans. On a créé des théories, auxquelles je faisais allusion tout à l'heure, stir ce que fut chez lui le paysage intérieur. J'ai peur que ces formules imposantes n'expliquent pas grand'chose. Aussi bien, n'est-ce pas ici le lieu de discuter des doctrines. Il me semble seulement que l'originalité de Lamartine consiste surtout à avoir ignoré par système tout ce qui, dans la poésie, est art^ c'est-à-dire méiier, procédés, ficelles, chevilles. Th. de lianville a soulevé bien des colères en professant que la cheville est une nécessité, une beauté même. Tous les poètes chevillent. .Les bons poètes chevillent bien, et préparent avec soin leur menuiserie intime. Les mauvais versificateurs chevillent au petit bonheur. Voilà toute la différence. Ce paradoxe apparent est, après tout, fort acceptable. Il nous expliquera comment Lamartine, proscrit par le Parnasse comme ouvrier insuffisant, reprend faveur au moment où le lustre du Parnasse s'efface. C'est qu'il fut seulement et voulut toujours être un amaleur très distingué. Le mot est de lui-môme. Il n'implique aucun blàmc, aucune accusation de dilettantisme, au sens moderne de l'expression. Lamartine déclarait par là son dédain pour le travail de la lime, son horreur de la retouche, de la rature, delà correction, qu'il juge peu aristocratique, son goût enfin pour toute pensée clairement exprimée,
de prime-saut, sans hésitations, sans ces tâtonnements pénibles qui lui apparaissent comme les remords de l'écrivain.
Je viens justement de relire, avec les dernières études faites sur I^amartine, quelques-uns de ses nombreux manuscrits conservés soit à la Bibliothèque nationale, soit dans des collections particulières, et j'ai été frappé de la négligence dont témoignent ces autographes. On peut dire que jamais, ou presque jamais, le poète ne revient sur l'expression de premier jet, pour la fortifier ou pour la modifier. Son écriture, assez grande, penchée, fine, presque féminine, trahit un esprit net et extrêmement facile. La comparaison de ces feuillets si lestement remplis avec les pages où se perfectionne, lentement et successivement, la pensée de Victor Hugo, est très instructive. Elle établit assez la distance qui sépare l'ouvrier puissant et consciencieux, quoique génial, du rêveur parfois sublime, chez qui la forme poétique drape mollement l'inspiration, sans souci de l'habiller avec exactitude. Comme artiste, comme homme politique et comme homme d'affaires (il dut l'être, hélas! bien malgré lui), Lamartine fut toujours un improvisateur. Jamais sa conception ne se plia aux règles do l'esprit pratique, comme jamais son génie ne consentit à descendre au travail minutieux et matériel de la correction.
Les manuscrits de Lamartine que possède la Bibliothèque nationale font partie d'un fonds spécial, non encore catalogué. La Bibliothèque les doit à la libéralité de M. Emile Ollivier. D'autres dons viendront compléter la collection. On trouvera la liste provisoire des manuscrits existant actuellement dans VInventaire sommaire des nouvelles acquisitions du département des manuscrits pendant les années t 896- 1 897 , dressé par M. H. Omont (Paris, Leroux, 1898). Cette liste comprend 62 numéros. Un seul manuscrit est très volumineux. C'est une partie notable de V Histoire des Girondins (n"" 54-61 ; 3,149 feuillets). Les autres sont des cahiers ou des livrets, souvent de peu d'étendue. Plusieurs, surtout des plus anciens, sont des albums à dessin, aux feuillets de diverses couleurs, parfois dorés sur tranche et reliés en maroquin rouge ou vert. — Je me reporte aux Commentaires des Méditations, et je m'imagine volontiers Lamartine se promenant à cheval parmi les sites familiers de sa Bourgogne natale, ou bien en Italie, sa besogne une fois terminée à l'ambassade, et s'arrôtant dans quelque paysage « romantique », pour tirer ces carnets de sa poche et y crayonner des vers. « Des pleurs écrits )', dit-il souvent. — Arrêtons-nous donc quelques instants sur les trois plus anciens de ces
albums, et essayons d'y chercher quelques menues indications sur le travail du poète.
Les mss n°« 1, 2, 3 (37, 45, 139 feuillets), contiennent quelques-unes des Afédilations, quelques projets de pièces, et une copie, complète et soignée (n° 3), de la froide tragédie de Saûl. Enfin, au dos de certains feuillets du Saûl, le début de la Mort de Socrate^ avec plus de corrections et de remaniements que Lamartine n'a coutume d'en faire.
N° 1, — Sur la feuille de garde, ce vers latin : « Majoresque cadunt allis de montibus umbr;e » ; et la signature u Virgilius ». — Les pièces contenues dans ce cahier font, en général, partie des Nouvelles Méditalions. La pièce dédiée à A. de Yirieu, qui commence ainsi : « Arrêtons-nous sur la colline... » (Le Passé, Secondes Méditations poétiques, 7), ne présente qu'une seule rature et deux ou trois transpositions de strophes, marquées dans des notes marginales : « Celle-ci avant la précédente », et une petite main indicatrice, naïvement esquissée. Au f. 7, au vers : « Ainsi des rives étrangères.... », la noie crayonnée par de Virieu, que nous avons citée ailleurs (p. 44) : « Tu as été dans les deux mondes? es-ton [sic] mieux sous cet autre ciel? » En marge aussi, ou sur des feuilles, au hasard, parmi des vers inachevés, des noms propres, des dessins enfantins, profils à la David. Lamartine n'a pas coutume
d'illustrer ses manuscrits. Notons pourtant encore (cahier n° 3, f. 23) un amusant et presque informe croquis au crayon, représentant un personnage au nez cassé, au menton rond, à l'air de pédagogue; assis sur une chaise ou sur une chaire, il tient quelque chose qui pourrait bien être une plume, et son front est ombragé d'une couronne de lauriers. Je ne serais pas étonné que ce fût la caricature de Sainte-Beuve... à moins que ce ne soit celle de Déranger.
Puis, des cris, notés pour de futurs mouvements poétiques : « Partons! faisons comme l'hyrondelle {sic). — Prions. » Onze pages blanches, ce qui ravirait le symboliste Viélé-Griffin, et, tout d'un coup, cet appel : « Levons les yeux vers le ciel! » Quant aux corrections, elles sont toujours aussi rares et aussi insignifiantes. Pourtant, à la Méditation VIII du deuxième livre, le titre, /^inspiration, a été remplacé par celui-ci : L'esprit de Dieu.
Le poète a, par aventure, hésité entre les trois épithètes palpitantes, haletantes, frémissantes. Est-ce avec des documents de cette espèce que l'on fera l'édition critique des œuvres de Lamartine, réclamée par M, Zyromski '? Pour moi, j'estime que la critique de textes perd ses droits là où le travail de la forme a trop visiblement fait défaut.
1. « Le moment est venu de donner l'édition critique des poésies de Lamartine. » (Ern. Zyromski, Lamartine poète lyrique.)
182 papif:rs d'authkfois.
Mais voici qui nous console un peu, en nous montrant comment la pensée germe dans l'esprit du poète et s'échappe en quelques mots pressés. On a peine à admettre que ce soit là tout le plan d'une pièce de vers. Il est probable, néanmoins, qu'à cela se bornait pour Lamartine le travail de la préparation écrite. Il s'agit de la pièce intitulée La Liberté [Nouvelles Méditations, XX), qui porte le sous-titre : Une nuit à If orne.
Voici comment le poète la conçut tout d'abord, en prose rapide et incorrecte, entremêlée de vers, avec la notation de certains mouvements oratoires. C'est la page la plus caractéristique du manuscrit (nous gardons les majuscules) :
« Au commencement — description d'un clair de Lune dans le Colysée.
italie, italie, éveille-toi — mais non! etc. Liberté, nom sacré! etc.
ton nom retentit commt; l'airain, etc.
mais où es-tu? qui t'a connu (sic)'^ n'es-tu pas, comme l'amour et la vertu, un souvenir, un débris d'un autre tems?
oui. Je tai (sic) vue une fois.... sur le sommet des Alpes! maintenant ce n'est pas toi, c'est ton ombre irrittée (sic).
On ne te voit jamais qu'un poignard à la main ! etc. 2® description. —
la croix plane sur ces ruines — fête comme un mat d'un vaisseau battu parla tempête! tout s'écroule, tout s'abîme; moi-même, avant (jue ce lierre se soit séctié sur cette pierre, Je ne serai plus! les
hommes comme les Ilots se retireront peu après de ces rives.
0 monde, un seule (sic) homme vous a dit la Vérité!
Celui qui t'enseigna! quoi donc? L'iiumililé! Description finale... »
Relisez maintenant la pièce elle-même, qui n'est pas des moins belles; et demandez-vous de quoi est fait le manteau de poésie qui dissimule cette apparente banalité.
N°2. — Ce second cahier (encore un album à dessiner] porte la marque : « Au Coq Honoré, rue du Coq Saint-Honoré, n° 7, chez Alph. Giroux ». Il est aux trois quarts vide. Une assez longue liste de pièces à copier ne nous apprend rien. Voici, au feuillet n" 0, quelques notes ou cr«s du Poète :
« Notes du poète :
J'ai jette [sic) un nom aux flots — il abordera où il pourra.
J'ai prié, aimé, chanté, pleuré!
Je ne me suis point attaché à la vie matérielle comme le lierre, etc.
J'ai habité une tente parmi les hommes ! Je ne laisse pas de traces sur la terre, etc. »
Assurément c'est là du Chateaubriand, mais non du meilleur. — Dans les pièces complètement écrites, on relève encore, en marge, plusieurs indications sur le môme ton, en très petit nombre. Les unes ont été utilisées, les autres négligées. En aucun
cas, le rapide et limpide courant de récriture n'a été altéré ou dévié sérieusement. Désire-t-on un exemple? A la fin de Tode Le tombeau d'un guerrier, nous lisons la note suivante : « Tu vois la mort venir lentement! Tu l'as reçue avec indifîérence, comme un moissonneur qui, après avoir coupé les épis, va recevoir son salaire! Que sera-t-il? Qui sait si le génie n'est pas une de ses vertus? On dit : Repose en Paix! » Cas exceptionnel! Le mouvement final de la pièce, dont la date est 24 juin 1823, S. P. (Saint-Point), a été remanié jusqu'à trois fois; l'image d'abord exprimée en prose entrera dans le dernier vers :
Qui peut juger du ciel la Justice inlinie? Tyrans! fléaux de Dieu, qui sait si le génie N'est pas une de vos vertus?
Ainsi, le désir de la perfection plus grande pouvait, une fois en passant, guider Lamartine.
Le même cahier présente un autre document, qui serait curieux s'il était autre chose qu'une ébauche informe. C'est (feuillets 34-40) l'idée première, le plan (?) de la Chute d'un ange, cette vaste machine si négligée de style, si inférieure à Éloa qui servit de modèle, en laquelle cependant beaucoup de bons esprits veulent voir le chef-d'œuvre de lart lamartinien. Ces quelques pages, très vagues, s'ouvrent par ce titre : « Plan arrêté des Visions, ou poème
épique, en vingt-cinq chants, » Dix-sept seulement sont esquissés, et de façon très sommaire, sauf le premier, qui renferme l'exposition du poème. Je renvoie à ces notes les chercheurs que tente une édition critique; mais qu'ils ne s'attendent pas à faire des découvertes ! .
N° 3. — Je serai plus bref encore sur le troisième cahier, qui nous donne aussi des fragments des Méditalions. Notons-y seulement, avec la copie de SaiH et le début de la 3Iort de Sacrale, l'idée initiale du célèbre Crucifix :
Héritage sacré de celle que je pleure,
Toi que j'ai recueilli
Avec son dernier soulîle et son dernier adieu.
On le voit, j'ai relevé dans ces trois albums presque toutes les corrections et indications susceptibles de nous montrer, chez Lamartine, des retouches ou des scrupules de style, en môme temps que le souci du plan d'avance arrêté. Il faut avouer que le nombre en est plus que restreint. Le poète se dévoile, tel qu'il fut à l'époque brillante de sa jeunesse, amateur très intelligent. . et littérateur par occasion.
Amateur, Lamartine ne le fut pas moins lorsqu'il voulut jouer un rôle politique; et nous devons le
186 PAPIERS J)'aitiu:kois.
rappeler incidemment, puisque les embarras d'argent qui attristèrent sa fin sont issus de cette insouciance qui lui faisait négliger « la vie matérielle ». Son extrême facilité d'improvisation lui fait un jour concevoir la vie politique comme une diversion digne de son talent. A cette époque, il avait, comme poète, produit ce qu'il y avait en lui de plus pur. Il n'est homme d'Etat qu'après avoir été poète.
Mais on ne s'affranchit jamais complètement de son passé. Lamartine conserva, dans sa vie publique, une certaine dose de poésie. Ayant de sa mission une très haute idée (l'idée romantique), il eut assez d'esprit pour cherchera être, comme député, un homme pratique. Nous ne voulons pas dire qu'il y ait réussi. Dès 1833, il est nommé représentant du peuple, et, à ceux qui lui demandent où il compte siéger, il répond : « Au plafond. » C'était dire qu'il ne voulait s'enrégimenter dans aucun parti. « Homme politique, mais non politicien », il évita les intrigues et parla, de temps à autre, sur des questions techni- ({ues, qu'il étudiait avec soin, ou sur de grands sujets, faisant dominer partout, comme Victor Hugo, l'idéal et les généreux élans. Démocrate, d'ailleurs, parce qu'il voyait dans la démocratie une forme de la justice '.
Puis, vint 1848. Tout le monde connaît son rôle à ce moment. Subitement populaire, chef du gouver-
1. Cf., sur ce rôle de Lamarline, l'élude, précitée, de M. de Pomairols.
nement, ministre des affaires étrangères, il obtint des succès d'éloquence inouïs depuis la Révolution. Témoin ce fameux discours sur le drapeau rouge et le drapeau tricolore, improvisé en pleine sédition populaire. Je ne pense pas que Cicéron et Démosthène aient jamais eu une plus belle heure. Mais sa gloire creva comme un ballon trop gonflé, brusquement, sans raison, sans même un coup d'épingle. Incapable de persistance, Lamartine méprisa les petits moyens, les mesquines adresses qui l'eussent maintenu au pouvoir. Il lui convenait assez d'être grand comme un héros antique. Quand il fallut user de ruse, il aima mieux rentrer dans l'ombre avec des souvenirs intacts; et le peuple, qui l'avait porté aux nues sans le comprendre, se dégoûta de lui sans savoir pourquoi.
Voilà comment Lamartine sortit de la vie publique en amateur, comme il y était entré, sans qu'aucun fait grave vînt justifier cette rupture. Il était absolument ruiné, endetté à ne pouvoir se libérer. On a tout dit sur l'admirable courage qu'il déploya en ces circonstances, travaillant avec acharnement, usant son imagination à échafauder des combinaisons financières auxquelles ne manquait que la baguette d'une fée secourable. Étrange destinée que celle de cet homme qui trouva moyen, dit-on, de gagner près de six millions durant ses vingt dernières années, et qui les vécut dans une situation voisine de la misère !
Jamais il n'avait su compter; et toujours il s'était montré inquiet des trous qu'il apercevait dans son patrimoine. Son passage aux affaires ne fit que précipiter et aggraver le désastre. L'argent lui glissait entre les doigts. Il avait beau établir des balances, couvrir d'additions des feuilles entières et les moindres blancs de ses cahiers : s'il trouvait du boni, selon son expression, ce n'était jamais que sur le papier. Le budget mal complaisant inclinait vers le fûcheux déficit, et les rêves ne faisaient point la loi aux réalités. Revenons, en effet, aux albums que nous parcourions tout à l'heure. Dès l'époque où il écrivait les Nouvelles Méditations, Lamartine alignait volontiers des chiffres. Les totaux des additions sont modestes encore. Ils vont, au plus, à ^5 000 francs. Plus tard, certains documents monteront à 1 500 000.... et même à l'infini! Sur la feuille de garde de l'album n" 2, et à l'intérieur de la couverture, ce ne sont guère que des comptes de ménage, « viande, 80 francs, vin, 30, cerises, fraises, artichau {sic) », Puis, l'homme du monde et l'homme de sport montrent le bout de l'oreille : « boîte de fiches et jettona {sic) en bourse; — harnois, 100 francs. » De pelits mémentos : « 12 francs payés. » Il en paiera bien d'autres! — Sur l'album n" 3, toujours des comptes, par pages entières,
cette fois, et avec le souci naissant d'un équilibre chaque jour plus instable. Ici apparaît la lamentable contestation du doit et de Vavoir ^
Mais après 1848, les comptes deviennent véritablement fantastiques. C'est que l'homme d'affaires est médiocre chez Lamartine; et cela se conçoit de reste. Ses préoccupations antérieures ne le préparaient guère à vendre du vin ou à défendre ses intérêts auprès des éditeurs. Voici quelques papiers inédits, suggestifs, sinon pour l'historien, du moins pour le psychologue. Une nuit de Lamartine, en 4861 ! Les rêves se font chiffres, et les chiffres sont, dans une formule pieuse, recommandés au Seigneur, Les zéros se bousculent follement. Les résultats mômes des additions sont inexacts; mais le gouffre de la dette, qui se creuse sous les pieds du poète, se comble, du moins au regard de sa fantaisie...., pendant une heure ou deux.
i. Il est à noter qu'auprès des paysans, gens intéressés et pratiques, cette débâcle budgétaire fit beaucoup de tort à Lamartine. Jamais il n'avait été ce que Balzac appelle ■< un grand homme de province ». Les poètes ne sont guère faits pour être les directeurs du i)euple. On aime à raconter, en Bourgogne, qu'en 1848 les bons campagnards, entendant répéter partout le nom de Lamartine, croyaient qu'il s'agissait d'une femme. Ce fut bien pis quand on sut que l'homme d'Etat avait mal géré ses propres affaires. Il faut citer ici ce mot cruel, mais d'une philosophie bien rustique, qui fut prononcé par l'un des concitoyens de Lamartine, au moment où il était question de souscrire pour son monument :
« On n'élève pas de statue à un homme qui doit\ >•
Gavarni ou Forain aurait-il trouvé mieux?
190 PAPIERS D'ALTHEFOIS.
Feuillel couvert de chiffres, de la main de Lamartine :
Benedic... Domin... super nos Nuit du 11 au 12
avoir trimestre doit 15 juin
160 000 — Màcon 80 000
10 000 caisses Paris 80 000
10 000 vin 10 000 gros...
10 000 en recouvrement «
40 000 mâcon 80 000 abonnts 20 000 courant 20 000 Londres, Turquie 10 000 mandats retenus F...
30 000 fait en œuvres etc.
Reste
300 000 (argent)
plus
40 000 mandats à l'escompte
Note du comptant
40 000 emprunt G. sur mandats
Ci... 300 000
80 000 fin rembours'...
20 000 Turquie
80 000 Comptoir 18C1
40 000 Biblioth. 1861
60 000 Vins en récolte
100 000 rembours. décemb. 1862
30 000 œuvres 1862
20 000 Londres
20 000 Boni
30 (100 réserve de mandats....
Lisez maintenant ce projet de traitf'', par lequel le poète-vigneron vend d'avance ses vins pour plusieurs années :
<c Entre M. P et M. de Lamartine a été convenu :
i° que M. P achète à M. de Lamartine la quantité
de seize cent cinquante pièces de vin ainsi comj^osées à peu près :
50 pièces vin vieux de choix, à. . . 200 fr.
150 vin vieux, 2'- qualité, à 110 fr.
50 pièces de vin, diverses qualités. 110 fr. et de 1 400 pièces de vin nouveau Monceau Miily... etc., à 70 fr., faisant en tout la quantité de 1 650 pièces et la somme de cent vingt-huit mille francs, plus, pour les vins nouveaux, 4 pour cent payable ainsi :
1° soixante mille francs le 20 décembre prochain,
chez M. L à Mâcon en argent.
2° vingt mille fr. le 1'''' avril 1857, Paris. 3° vingt mille fr. fin juillet 1857.
4° vingt-huit mille fr. octobre 1857, en effets réglés. M. de Lamartine laisse ses caves à la disposition de
M. P jusqu'au 15 septembre 1857; sauf les caves de
M à Collonges.
Fait double entre nous à Monceau, le
14 novembre 1856.
Lamartine.
J'approuve, P »
Un autre document inédit, que j'ai sous les yeux, est analogue au premier. Il est daté du « 21 février 1861, nuit ». Les chiffres y marchent par totaux de 100 000, 280 000, 300 000, 600000 francs. J'y relève la mention générale suivante : « Revenu : 500000 francs vérifiés en moyenne » (hélas!); et ces trois notes significatives qui se font suite : « 8 mois à la campagne, 4000 francs. » — « 4 mois à Paris et bienfaits,
192 PAPIERS D'ALTHKFOIS.
160 000 francs. » — « Extra pour mes voyages, 20 000 francs. » Toujours le désir de faire figure, de tenir son rang!
On pourrait multiplier les citations de ce genre, et j'estime que le pauvre poète a dû laisser dans ses papiers plus d'un écrit semblable, où se manifestent ses luttes, ses espoirs et ses illusions. Comparez le traité dans lequel il vend ses vins avec la lettre où V. Hugo discute, froidement les conditions de sa collaboration à un ouvrage de librairie : vous serez amenés à conclure que Lqimartine fut un fantaisiste en affaires, comme dans tout le reste. M. Charles Deton * rappelait, l'autre jour, celte attitude résignée de Lamartine vieilli, travaillant sans relûchect répétant ce mot touchant : « La Providence n'est pas couchée. » — Il citait une lettre où le poète, s'adressant à un ami, récapitulait l'énorme tache par lui fournie en dix jours : « Mes libraires sont asphyxiés d'étonnement! » Cette lettre est affligeante, sans doute, mais elle exprime encore de la confiance, et la satisfaction du labeur régulièrement accompli. Mais (|ue dire de celle-ci {incdile), qui est datée du 28 mars 1863, quatre ans avant sa mort?
« Monsieur le Juge de paix, Non seulement je n'ai pas de difl'érents {sic) avec M. B...., pour qui je professe la plus juste recon-
i. Journal Le Gaulois du 8 février IS'J'J.
naissance, à qui je reconnais volontiers devoir les 5 000 francs qu'il réclame légitimement. Mais dans ce moment de crise extrême pour mes affaires subitement entravées par deux mesures, l'une en Angleterre et l'autre en France, qui me désarment momentanément de lont mon capital, ie ne puis que réclamer au moins pour un an l'indulgence de M. B.... et la vôtre.
Agréez, Monsieur, l'assurance de mes sentiments les plus distingués. »
Alpr. de Lamartine.
43, rue de la Ville-l'Évèque.
Voilà où Lamartine en était, après toute une vie de travail, pour avoir été par trop un amateur. Manœuvre de lettres, il parle, dans les comptes qu'il dresse, de ses « œuvres en fahricalïon ». Le mot n'est que trop juste! Victime d'un point d'honneur bien placé, condamné aux travaux forcés pour dettes : toutes ces expressions ont été répétées à propos de sa triste aventure. Je ne sais rien d'aussi navrant; et j'y songe parfois quand je le vois en bronze, trônant, à Passy, dans son square, non loin d'une grande bâtisse à cinq étages qui occupe l'emplacement, jadis boisé, du chalet où il est mort. Sa figure fière et fine ne paraît point abattue. Il sourit à sa gloire renaissante, et un lévrier aristocratique est couché à ses pieds. Mais il me semble qu'il
devait être sincère, quand il adressait d'avance à la cloche de ses funérailles ces belles strophes, presque inconnues, qu'on a récemment exhumées ' :
« Moi, quand des laboureurs porteront dans ma bière Le peu qui doit rester ici de ma poussière Après tant de soupirs que mon sein lance ailleurs, Quand des pleureurs gagés, froide et banale escorte, Déposeront mon corps endormi sous la porte Qui mène à des soleils meilleurs;
Si quelque main pieuse en mon lionneur te sonne. Des sanglots de l'airain, oh! n'attriste personne! Ne va pas mendier des pleurs à l'horizon. Mais prends ta voix de fête, et sonne sur ma tombe Avec le bruit joyeux d'une chaîne qui tombe Au seuil libre d'une prison! »