UNE LETTRE INÉDITE D'ERNEST BEULÉ
ne m'arrêterai que dans les musées et les collections particulières, et j'accomplirai en moins d'un mois un voyage qui m'en aurait demandé au moins deux. Je pourrai me trouver à Athènes au commencement de novembre, comme vous le désirez, Monsieur, et j'aurai de longs mois devant moi pour satisfaire aux justes exigences de l'Institut en choisissant un des sujets qui nous sont indiqués.
« Ici commence un autre de mes embarras, mais si grand que je n'ose pas le trancher et remets la décision à mon retour à Athènes. Guigniault a pris la question de Delphes; Mézières, celle de rOssa et du Pélion. Je ne les aurais point prises si elles fussent restées libres et ne suis donc gêné en rien par leur choix. Les trois qui restent sont la Grande-Grèce, l'Acropole et Patmos [sic). La Grande-Grèce m'était destinée par la bienveillance de ces messieurs, comme compensation de la Sicile. Là, tout est neuf et inconnu. Mais, précisément pour cette raison, il me fallait une préparation longue et difficile. Si j'eusse été prévenu à temps j j'aurais fait ce voyage avec le plus grand plaisir, et je crois. Monsieur, que vous auriez consenti à changer les termes de mon engagement, car la Grande-Grèce justifie encore bien
mieux que la Sicile un voyage en Italie. Mais, au moment oii je devrais être déjà en Calabre, il me faudrait commencer des études préparatoires. Le sud de l'Italie est fort grand; je ne puis m'y aventurer pendant l'hiver. Et, pour dernier obstacle, la bibliothèque est en vacances du 1" octobre au l*"" novembre.
a Une me reste donc que l'Acropole etPatmos. Le choix n'est pas possible. Mais vous comprendrez, Monsieur, qu'on hésite avant d'aborder un sujet aussi grand, aussi difficile que l'Acropole. Certes, si sujet a été traité mille fois, et par des hommes d'étude et de mérite, c'est l'Acropole, et il ne me resterait guères à faire qu'un résumé de ce qui a été écrit. Je ne puis donc encore m'engager vis-à-vis de moi-même par une ridicule présomption. Quand je serai quitte avec la Sicile et tranquille à Athènes, je commencerai ce nouveau travail ; le jour où je me trouverai découragé et impuissant, j'irai faire pénitence pendant deux mois à Patmos.
« Je m'adresse à vous. Monsieur, pour m'aider dans mes bonnes intentions. Nous n'avons que peu d'ouvrages à Athènes sur l'Acropole; et même quand le ministre n'accorderait pas le crédit que vous espérez, ne pourriez-vous acheter
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quelques livres absolument indispensables, que je crains d'autant moins de vous demander qu'ils seraient toujours nécessaires aux membres de l'Ecole? En première ligne, l'ouvrage de Stuart, qui ne se trouve pas à Athènes à la bibliothèque de l'Université. Sans Stuart, il est impossible de rien faire de sérieux lorsqu'on n'est pas architecte. Il se trouve chez Firmin-Didot (1832). — En première ligne également, un gros volumede M. Quatremère de Quincij. Nous avons déjà une partie des mémoires qui s'y trouvent, par exemple le Démos de Parrhasius, le tombeau de Porsenna, le Bûcher d'Éphestion, etc. Mais, dans le petit volume que nous avons, manque précisément le plus important : La restauratioîi des frontons du Parthénon et La Minerve de Phidias. — Chez Benouard, 1829.
« Après ces deux ouvrages viendrait en seconde ligne, un Mémoire de M. Visconti sur les frontons et métopes (Londres, 1816). — Le Recueil d'inscriptions de Chandier.
« Et en troisième ligne, William Gell, Dodwell, Fanelli {Atene Attica).
« Je n'ai pu trouver un voyage français du xvu'^ siècle, de M. La Guilletière. Je ne sais ce que cela vaut. Je passe une foule d'autres ouvrages
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moins importants et peu utiles, Huyot, Cockerell Bulifone (une ou deux lettres), Magni, Spon et Wheler, que j'ai copiés en entier à la bibliothèque.
« Mais permettez-moi d'insister de la manière la plus pressante, Monsieur, pour l'achat de Stuart, de Quatremère de Quincy, de Chandler, et, si vous jugez Fouvrag-e bon, du Mémoire de M. Visconti, que je ne connais pas. Si, en même temps, vous trouviez quelque autre ouvrage qui pût servir de secours et surtout de renseignement sur les xV, xvi" ou xvii" siècles, alors que les temples étaient dans leur entier, je me recommande à vous. Monsieur, avec d'autant moins de réserve que tous les livres possibles sur l'Acropole ne seront jamais inutiles ni déplacés à la bibliothèque de l'Ecole d'Athènes.
« Pour être importun jusqu'au bout, je vous prierai de vouloir bien envoyer ces trois ou quatre ouvrages à Athènes le plus tôt possible. Je serai de retour le 28 octobre ou le 8 novembre, et immédiatement je désirerais me mettre au travail. Vous me pardonnerez, Monsieur, ce qu'il y a d'inconvenant à vous accabler ainsi de demandes et à faire tant de bruit pour rien fort probablement; mais je me trouve dans un si grand embarras pour ma troisème année, que je ne vois
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guères comment en sortir à mon honneur. Au moins, quand j'aurai essayé, lutté, travaillé, si je suis forcé de renoncer à une tâche trop difficile pour moi, j'irai m'ensevelir avec moins de remords à Patmos.
« Je suis hien fâché, Monsieur, que mon voyage en Sicile me condamne à rester si longtemps sans nouvelles de vous. Madame Guérin a annoncé à Naples votre prochain passage et votre retour en Grèce. Ce bruit est trop d'accord avec nos vœux pour que nous ne l'accueillions pas avec toute confiance, et pour que nous n'espérions pas rester sous Aotre direction jusqu'à la fin de notre pension. Peut-être, comme tout le monde, serez-vous bien aise de laisser passer 1852, cet ajournement de tous les projets, de toutes les craintes politi- (jues. Après cette crise, le retour en France vous offrirait plus d'avantages et plus de sécurité. — Avez-vous entendu parler de nouveaux candidats à l'École ? Le Rapport de l'Institut est fait pour décourager la plupart des universitaires, pour exciter certains autres : mais la foule ne se fera jamais, j'en ai bien peur, à notre porte. Je reçois une lettre d'André qui me prie de le rappeler à votre bon souvenir. Normand, son successeur, sera à Athènes le 8. Il est maintenant à Messine.
312 i>APii:us i)*AL-Tur.Fors.
« Adieu, Monsieur, je serais bien heureux de trouver à Athènes une lettre de vous, et surtout la nouvelle de votre prochain retour. Je me recommande encore une fois à votre obligeance pour me faciliter mes projets de travail, et vous prie d'agréer à l'avance mes remercîmcnts, et en même temps l'assurance de la reconnaissance et de l'afiectueux respect de
« Votre serviteur dévoué
Ernest Beulé.
« P.-S. — Les travaux de Desbuissons, Pacard, Titus, sont déposés à la bibliothèque de l'Académie des Beaux-Arts, où l'on peut les consulter, comme tous ceux des architectes de Rome. Ne serait-il pas possible, surtout par l'entremise de M. Boulin, de faire copier le texte, les notes, les interprétations de ces messieurs? Un œil d'architecte voit si bien les choses qui échappent aux autres! Et, si peu qu'un ignorant veuille parler d'architecture, il suffit d'en dire quatre mots pour dire deux niaiseries! Si cela était possible, Monsieur, je vous demanderais encore ce service '. »
I. Publié dans la Revue des Éludes grec(/ues, t. XF, n" i.'j.