UXK LETTRE INÉDITE D'ERNEST BEULÉ
deTAchélous. M.Alf. Mézières, actuellement membre de l'Académie française et député, allait être chargé de l'exploration du Pélion et de l'Ossa.
Voici le texte intégral de cette lettre, que nous avons retrouvée par hasard dans les papiers d'un ancien camarade de promotion d'Ernest Beulé à l'École normale supérieure, et qui mérite, à nos yeux, de voir la lumière au bout de près d'un demisiècle :
" Naples, 2 octol)re 1851.
« J'ai tardé à dessein à vous écrire, Monsieur, parce que j'attendais la fln de mes embarras et parce que je désirais vous parler avec quelque raison et quelque certitude. Vous avez j)eut-etre, à votre arrivée à Paris, lu le rapport de M. (iuigniault et le programme des questions qui nous sont proposées cette année. Vous avez dû remarquer qu'il n'était pas fait mention de la Sicile, et qu'on y avait substitué la Grande-Grèce. Vous comprenez donc, Monsieur, quel a été mon étonnement lorsque, le jour de mon départ de Rome, au moment où je faisais mes adieux à M. Alaux et lui remettais votre lettre, on m'a mis entre les mains le Journal des Débats. Dans le fragment qu'il publiait, le programme nouveau se trouvait
en lôte, et c'est ce qui tout d'abord a frappé mes regards. J'ai été d'autant plus vivement surpris que, quelques jours avant, j'avais reçu une lettre de Girard. Il m'annonçait les intentions bienveillantes de ces messieurs, me parlait des rapports particuliers qu'ils venaient de faire au sein de la commission sur chacun de nous, et me présentait la Sicile comme pleinement ratifiée, adoptée, etc. C'est donc à Girard que j'ai écrit quelques lignes à la hâte; vous étiez en voyage, Monsieur, je ne savais même dans quelle partie de l'Italie vous vous trouviez, à Venise, à Milan, à Florence; je ne pouvais, comme cela était naturel et comme je l'aurais désiré, m'adresser à vous. Je suis immédiatement parti pour Naples, où je suis resté dix-huit jours sans réponse, sans nouvelles de qui que ce fût, attendant chaque jourMézières, qui était depuis peu de temps à Florence et m'avait donné rendez-vous à Naples. Pour tromper mon impatience et mon ennui, j'allais à la bibliothèque et je complétais la préparation de mon voyage à l'aide de tous les livres qui s'y trouvent et qui parlent de la Sicile. C'est là en même temps que j'ai commencé à comprendre les motifs qui avaient déterminé MM. les membres de la commission à rejeter mon projet de travail. Il y a vingt-six
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ouvrages différents (à ma connaissance) sur les antiquités, la topographie, Fhistoirc, l'architecture, les vases, les monnaies, les inscriptions, etc., <le la Sicile; les uns bons, les autres mauvais. Mais dans chaque spécialité, il y en a un de complet. 11 est vrai qu'il n'y a pas un seul ouvrage vraiment littéraire et qui traite la question d'art avec ensemble et critique. Mais, comme il est dit dans le Rapport officiel, on nous demande avant tout des études précises, et, pour ma part, quoique je n'aie pas mis dans mon travail de l'année dernière la valeur de dix pages un peu littéraires, j'ai bien senti à travers les éloges si bienveillants de M. (iuigniault une pointe de blâme qui me les signalait. En effet, je viens de recevoir la réponse de (îirard. M. Guigniault lui a dit que ces messieurs ne comprenaient pas qu'il y eût rien à faire sur la Sicile, et qu'ils ne voyaient au bout de mon projet qu'un résultat vague et inutile. Cependant, toujours bon et excellent même pour les membres de l'École qu'il ne connaît pas, il m'offrait de présenter de nouveau cette question à la commission, à condition toutefois que je lui écrivisse mon plan et qu'il n'eût rien de vague et (ï inutile, je suppose.
« J'ai reçu ces nouvelles il y a trois jours, Mon-
sieur, au moment où j'allais entreprendre quand même mon voyage en Sicile. J'ai remercié M. Guigniault ; je lui ai dit que je ne pourrais lui envoyer qu'une rédaction et des projets purement littéraires, et que je choisirais une question parmi celles qui nous avaient été posées.
« Et la Sicile? me direz-vous. Monsieur. — Et votre promesse? — Je tiendrai ma promesse, et je pars demain pour la Sicile. Seulement, je vous demande la permission de ne pas présenter le résultat de mon voyage à un échec certain. Il y a si longtemps que je prépare et rôve ce voyage que j'ai fini par me former des idées assez arrêtées, mais des idées purement littéraires, qui ne plairaient d'aucune manière à l'Académie des Inscriptions. La poésie grecque et l'art grec en Sicile, ce sera, je l'espère, un sujet qui sera agréé par la Faculté des lettres mieux que par l'Académie, et je vous demande la permission d'en faire une thèse française au lieu d'un envoi de troisième année. En même temps, je gagne du temps et puis retourner à Athènes heaucoup plus promptement. Au lieu de parcourir minutieusement toute la Sicile, pour y chercher des pierres inconnues, des inscriptions, des lieux anciens cflacés de la terre, j'irai droit aux grandes et belles ruines, je