‹ Papiers inédits du duc de Saint-Simon: lettres et dépêches sur l'ambassade d'Espagne. Tableau deChapitre 47 sur 77 · Volume 299. Minute conser>-ée par Saint-Simon · texte numérisé non relu

Volume 299. Minute conser>-ée par Saint-Simon

luy pour demander un induit sur le clergé des Indes, dont M. de Parme toucheroit l'argent a la décharge du S' Siège, jusqu'à parfait dedomagement.

Il me dit que M. le Gard* approuvoit fort ces expédients et, comme sa façon de parler est volontairement envelopée, il ne me dit pas clairement mais je compris de son discours, que M. le Gard* entroit assez chaudement dans cette affaire, pour sortir par la d'engagements pris avec ce prince. Chavigny me vanta beaucoup sa sagesse, sa capacité, sa considération, en Italie, ce qu'il me vanta le plus fut son attachement inviolable et dans tous les temps pour la France qui Tavoit exposé a tous les mauvais traittements de l'Empereur. Je luy demanday comment il s'estoit comporté dans l'affaire du double mariage, il me repondit sans hésiter que tout avoit passé par luy, qu'il y avoit fait merveille et qu'il y avoit eu la principale part. Vous sçaurez. M., que lorsque M. le Duc d'Orléans me fit l'honneur de me les confier, il me dit en même temps que tout s'esioit fait à l'insçû de M. de Parme, qu'un secret profond luy seroit gardé par les deux cours, jusqu'à l'entière conclusion qui n'estoit pas encore achevée, que M. de Parme étoit le promoteur et le principal instrument de la négociation des mariages des Enfans du Roy d'Espagne avec les Archiduchesses et, quand les mariages furent faits, S. A. R. me dit qu'ils estoient tombés sur la teste de M. de Parme, comme une bombe, qui en estoit au desespoir.

Après que vous m'eustes mis a portée de M. le Gard* Dubois et que vous m'eustes raccommodé avec luy et qu'il commença a me parler avec con-

fiance et amitié sur les choses de ce pays cy ou il avoit asseuré de me faire destiner, je luy parlay de M. le Duc de Parme, et sans que je luy dise ce que S. A. R. m'en avoit confié, il m'en parla tout comme Tavoit fait le Duc d'Orléans ; vous voyez par la quelle est la confiance que je dois prendre a M. de Ghavigny, a qui je me suis bien gardé de laisser sentir ce que je seav de M. le Duc de Parme. 11 me battit ensuitte la campagne sur la nécessité de l'établissement de d*" Carlos en Italie, sur les bonnes choses qu'il y auroit a faire dans cette partie de l'Europe, sur le respect ou notre double mariage alloit retenir l'Empereur a notre égard en Italie, et sur sa foiblesse par le manque d'argent. Voila l'essentiel de cette p'» conversation. Il m'ajouta seulement, qu'il avoit un plein pouvoir de M. le Duc de Parme si etendft, qu'il luy soumettoit le ministre qu'il avoit en cette cour, luy permettoit même d'agir differem* de l'instruction qu'il luy avoit donnée quand il le jngeroit a propos, et qu'il comptoit tellement sur l'amitié et la protection de M. le Gard^ Dubois dans l'affaire qui faisoit l'objet de sa mission icy, qu'il l' avoit chargé de suivre en tout ses ordres sur ce qui le regardoit.

La 2""^ conversation fut plus forte, mais auparavant que de vous la rendre, il faut vous dire que M. Pequet vint me voir, dans l'entredeux, et qu'il me conta, que M. de Ghavigny luy avoit dit qu'il venoit icy pour une commission qui seroit fort agréable, qu'il s'agissoit de faire passer d" Garlos actuellement en Italie, de le confier à M. le Duc de Parme, de l'accompagner de 6,000 hommes pour sa garde, dont M. de Parme auroit le

commande ainsy que T administration de ce prince. M. de Chavigny me revint voir ensuitte, et après la répétition de plusieurs choses de sa l^ conversation et beaucoup de bourre pendant la quelle j'etois fort attentif a ne luy point laisser appercevoir que j'eusse rien appris sur d" Carlos, il m'en parla luy même et, avec ses enveloppes accoutumées, il me dit que M. de Parme desiroit fort de l'avoir des a présent auprès de luy, qu'en ce cas il lui faudroit donner 6,000 hommes pour sa garde, que l'un et l'autre rendroit M. de Parme considérable en Italie et luy donneroit un maniement de subsides qui l'accommoderoit fort. Je luy fis quelques légères objections, pour Texcitter a parler, il me dit, qu'il étoit vray que ce passage actuel pouvoit n'être pas bien nécess" a l'âge de l'Infant, que néanmoins sa présence, en Italie, pourroit contenir le parti qui se formoit parmi les Florentins, pour se remettre en Republique après la mort du grand Prince et encourager ceux qui vouloient un souverain, mais qu'au fond ce passage estoit sans aucun inconvénients et cela d'un air simple, comme s'il s'agissoit d'une chose très indifférente. Je luy repondis, avec cette même indifférence apparente, que je n'en sçavois pas assez pour voir les avantages et les inconvénients de ce projet, qu'il m'asseura en passant estre fort du goust de cette cour, mais que je croyois que, par caractère et par capacité, également démontrée par le double mariage et par les affaires du Nord, M. le Gard* Dubois devoit estre la boussole sur la quelle uniquement on se doit régler, qu'il avoit si parfait"''"* le Système de l'Europe dans la teste, et l'art de le combiner et d'en tirer les plus

grands avantages que c'étoit de luy et de ses lumières dont on devoit attendre les ordres pour s'y conformer entierem*.

La dessus il me dit, avec une ingénuité plaintive, que c'étoit la tout ce qui faisoit son embarras, qu'il y avoit 10 mois que cette affaire de d*" Carlos se traittoit, qu'il en avoit souvent écrit a M. le Gard> Dubois sans en avoir jamais receu aucune réponse la dessus, qu'il s'étoit contenté de luy écrire pour l'affaire de Castro et de Rousiglione et de luy prescrire dépasser icy pour y rendre un compte g*' des affaires d'Italie sans entrer même dans beaucoup de détails la dessus avec cette cour, et d*y agir pour M. de Parme, suivant ce qu'il luy ordonneroit touchant Castro et Rousiglione. Je me mis a sourire, et je luy repondis que si M. le Card* ne s'expliquoit pas sur Taffaire du passage, j'en suspendois aussy mon jugS ce qui me seroit d'autant plus aisé que je n'avois plus que peu de jours a rester icy; il me repondit, en prenant un air de plainte, qu'il n'avoit pas seulem* d'instruction n'y de lettres de créance de H. le Card' Dubois pour cette cour, puis reprenant un air plus satisfait, il ajousta tout de suitte que cela estoit aussy plus simple entre deux cours aussy etroittement unies que celles de France et celle-cy. Sur quoy je ne pus m'empècher de luy repondre, mais en riant en moy même, que ce qui constituoit le Ministre étoit moins la lettre de créance, que celle qu'on luy vouloit bien donner, et les affaires qu'on traittoit avec luy et, comme M. le Cardinal me la extrêmement recommandé, je crus lui devoir offrir de le mener chez M. le M. de Grimaldo, des que ce Ministre sera visible, qui est malade depuis

quelque temps et de le présenter ensuitte au Roy d'Espagne, comme un homme de la confiance de M. le Gard* et avec le quel on peut traiter.

Vous voyez, M., que le peu que m*a dit M. de Ghavigny est conforme en tout a ce que m'avoit dit M. Pequet, et qu'on en doit conclure que sa mission, apparente cjuoy qu'effective, est pour Gastro et Rousiglione, mais que celle qui l'amène icy est le passage de d" Carlos, et j'appris hier une chose qui me confirme tout a fait dans cette pensée, c'est qu'on arme 6 vaisseaux de guerre et 4 fregattes a Barcelonne, qui doivent être prests pour la fin de May, et qu'on le fait avec beaucoup d'indiscrétion, c'est a dire avec beaucoup de bruit et grand frais.

Avant de passer au raisonnement sur une matière si essentielle il faut vous dire un mot de la situation présente de cette cour, et vous faire souvenir que le père D'Aubanton a, très certainem^ été le promoteur principal, et longtemps le seul confident, avec le Gard' Alberoni, de l'entreprise méditée a Naples et faite ensuitte en Sicile ; il n'est point bien avec M. de Grimaldo et, quoy qu'on ait fait pour les reunir, il n'y a eu entre eux que des apparances très supperficielles. iM. de Gastelar, secret"^* d'état de la guerre et très capable de cet employ, voit avec désespoir que les troupes ne sont point payées, quelles se détruisent journellement, que les officiers qui sont dans l'étendïie de la couronne d'Aragon y sont réduits depuis plusieurs mois a se faire nourrir par charité dans les monastères, que les projets qu'il a présentés pour y remédier sont toujours remis a un examen qui ne se fait point, et tout cela je le sçay de

luy m{^me; il accuse M. de Grimaldo de soutenir le M. de Campo Florido ministre des finances» malade depuis 2 ans et hors d'état de donner ordre a rien a quy pourtant toutes les choses de son ministère sont renvoyées, qui demeure tout et qui tombe dans la dernière confusion, sans que le Roy d'Espagne y fasse autre chose qu'attendre sa guerison ni veuille prendre aucun parti la dessus même par intérim. M. de Gastelar m*a fait aussy ces mesnies plainteî^, mais sans me parler que M. de Grimaldo avoit désiré d'être remis en union avec ce Ministre, qu'ils s'étoient attirez entre eux; on y avoit travaillé utilem' et on a esté surpris que dans le temps que M. de Grimaldo s'y prèstoit le plus, xM. de Gastelar s'est tout a coup retiré et, de propos délibéré, a remis les choses en beaucoup plus pire état qu'elles n'étoient auparavant. L'époque de cette conduite bisare de M. de Gastelar est du voyage de Lerma, et la maladie qui a retenu H. de Grimaldo 15 jours au lit, et dont il n'est pas encore bien remis, quoy qu'il ait travaillé hier pour la p'* fois avec le Roy d'Espagne, a esté attribuée par des gens bien instruits a deux ou trois chagrins violons que M. de Grimaldo, reçut, depuis Lerma. M. de Gastelar a esté souvent enfermé, avec le père D'Aubanton et est entré chez luy par une porte de derrière, dont il est sorti souvent bien avant dans la nuit; le père d*Aubanton est intimement uni avec le pred^ de Gastille et le lien de cette union est qu'il fait depuis quelque temps renvoyer toutes les affaires par le Roy d'Esp. aux consultes et aux tribunaux, a quoy il trouve parfaittement son compte parce que tout devient icy conférence, et que, sur le renvoy

des différentes consultes que le Roy d'Espagne ay fait, toujours la vraye décision luy en revient, qui laisse voir comme ciel a ceux a qui elle est favorable, et qui rimpute aux tribunaux envers ceux a qui elle est contraire. Le président de Castille est de son coté dans la liaison la plus étroite avec le Duc de Popoli, jusque la que contre la dignité de sa charge, inviolablem* conservée jusqu'à présent et dont luy même est très jaloux, il va souvent dans la chambre du Duc de Popoli au Palais ou il demeure longtemps en teste a teste avec luy.

M. de Popoli est de tous les Italiens le plus dangereux par son esprit, et par sa haine pour la France ; il est l'ame de la cabale Italienne qui se reunit toute a luy et qui déteste la France et l'union. M. de Cellamare qui commandoit en Galice est revenu icy deux jours avant que j'y sois arrivé et il n'est plus question qu'il y retourne, et je ne vois pas non plus qu'on songe a renvoyer M. le P" Pio, en Catalogne, qui préfère de demeurer icy, pour une charge qui n'a point d'exercice parce que la princesse n'a point d'écurie, a un des plus beaux Command* de toute l'Espagne. Tout cela montre qu'on rassemble icy les Italiens pour les consulter sur les affaires d'Italie et comme M. de Popoli le fut sur la prise de Naples dont il donna tous les mémoires.

M. de Gastelar ne peut avoir changé si brusquement de conduite à l'égard de M. de Grimaldo sans avoir pris tout a coup d'autres vues et s'estre asseuré d'autres ressources. Il n'en peut avoir d'autres que le confesseur et les Italiens, et de se bien mettre avec la Reyne, en flattant son ignorance des affaires et son ambition

sur le passage de d" Carlos ; cela luy convient parce que c'est forcer le Roy d'Espagne a mettre ordre a ses troupes et a ses finences, et a en donner la disposition d'une partie a M. de Castelar a qui il butte pour la caisse militaire, et comme il est vray que les finances ne sont en desordre que par fausse administration, et que le fond en est bon et pour ainsy dire sans dettes, M. de Castelar se consoUeroit beaucoup, s'il arrivoit quelque rupture en Italie qui augmenterait l'autorité et le crédit de sa charge dans la quelle il est très capable ; et les Italiens ne désirent autre chose, tant pour se mesler d'affaires, et avoir de la considération, que dans le désir et l'espérance qui ne les abandonnera jamais de racrocher une partie de leurs biens en Italie, d'essayer, contre toute raison, quelque restitution au Roy d'Espagne de ce que l'Empereur luy détient. Cette d"^ partie, toute insensée qu'elle soit, doit e-stre extrëmem* considérée par un mot que M. de Cbavigny lâcha a M. Pequet dans une seconde conversation et qui n'eut que ce mot de considérable, c'est qu'a propos du passage de d" Carlos en Italie, Pequet lui dit que c'estoit l'envoyer bien matin et pour une succession bien éloignée, a quoy Chavigny repondit qu'il lui faudroit quelque chose de présent; or ce quelque chose de présent ne peut estre que par la force des armes et vous remarquerez, s'il vous plait, que M. Popoli a été consulté depuis peu, comme il le fut avant l'entreprise de Sicile, et sur quoy vous ferez vos reQections.

Je reviens aux Italiens. Outre leur objet susdit, ils en ont encore un autre c'est de nous brouiller avec TEspagne, ce qu'ils prévoient très aisé pour peu qu'ils

puissent attacher quelque chose en Italie, parce qu'ils prévoient bien la difficulté de nos secours militaires, et bien autant encore, l'impossibilité d'y satisfaire touttes les volontés de la Reyne dont ils se sçauront bien se prévaloir, pour faire des brouilleries continuelles avec nous, parce que nous ne ferons jamais assez a leur gré, après s'estre rendu maitres de son esprit en flattant son ambition. Le Duc de Bournonville, déjà uni aux Italiens ^vant sa nomination a TAmbassade de France, ne bouge plus d'avec eux, et particulièrement d'avec M" de Cellamare et de Popoli. Il fait une vraye cour au dernier, et ils parurent tous deux fort embarrassés et même déconcertés d'avoir été trouvés leste a teste a la promenade par M. l'Abbé de St-Simon.

Le Roy, la Reine, et le P. confesseur et leur deux secrétaires d'estat principaux ne se cachent point du dégoût et des soupçons qu'ils conçoivent du nombre de Ministres dont la France se sert icy ; ils disent nettement et hautement qu'ils ne sçavent a qui se fier, et que quand on veut agir de bonne foy il ne faut qu'un seul canal. Le père D'Aubenton s'est expliqué, il y a plus de 15 jours, que cette conduitte de la France luy faisoit prendre le parti de se mettre a quartier de tout et de ne se mesler de quoy que ce soit, et je me suis très bien apperçu depuis qu'il a tenu parole avec moy-mesme. Je scay qu'il a conseillé avec empressement a une austre personne, a des différentes reprises, d*agir de même et, quoy que cette conduitte qu'on tient icy soit extrêmement propre a produire cet effet, ce peut très bien estre aussy la suitte de la liaison de ce père avec Castelar qui m'avoit infinim* recherché et

entretenu, devant et depuis mon retour de Lenna, et qui s'est tout a coup retiré de moy et n'a plus eu que de la politesse, quand nous nous sommes rencontrés ou vus; ce qu'il a mesme évité, quoy que de ma part je Taye invité deux fois a diner, et usé avec luy a mon ord**.

Pour M. de Grimaldotoutte cette cabale luy en veut et un de ses objets est de le détruire, mais a moins qu'ils n'y parviennent par la voye de la santé, a force de bassesses et de souplesse, son adresse qui Ta toujoui*s maintenu au près du Roy d'Espagne avec qui il a toujours conservé un commerce vif de lettres par la voye de la Roche, a l'insceu d'Alberoni, dans le temps qu'il en estoit le plus persecutté, le maintiendra toujours. 11 est véritablement favorable a la France, éloigné de projets insensés et par principes entièrement porté a l'union, il est le seul instruit des affaires étrangères, il plait infinim* aux Espagnols et est comme eux dans l'aversion active et passive des Italiens.

Voila. M., un tableau de cette cour, sur lequel vous pouvez parfaittement compter, reste maintenant a vous dire ce que je. pense sur le projet du passage de d' Carlos en Italie a quoy tout ce que dessus étoit nécessairement préalable.

Je ne vois aucun bien a espérer de l'exécution de ce projet quand il n'y en auroit aucun mal a craindre; ce sera un enfant dépayse dont la présence en Italie ne hastera en rien la succession qu'il espère, puisqu'elle dépend premièrement de la vie des possessemrs qui sont doubles dans chacun des deux états de Toscane et de Parme; et il me paroit qu'un déplacement pareil sans aucun fruit, qui en doive naturellement resulteri doit

estre pour le moins mis au rang des ciiuses inutiles, qui par cela seul n'a ni convenance ny sagesse.

Pour les inconvénients je les trouve infinis et, pour commencer par les moindres, vous bazardez pour rien la santé d'un enfant de 5 ou 6 ans ; cet enfant sera accompagné de personnes qui voudront de la considération et du profit, qui donneront de la jalousie aux principaux du pays ou ils l'accompagneront, et soit que ce soit des gens d'icy, soit que ce soit des Parmesans même a qui on le confie comme une fille qu'on marie en pays étranger, les Parmesans voudront également tirer considération et profit de leur place auprès du prince, et donneront la même jalousie aux autres. Ce Prince venant a croitre en sera gouverné, excitté par eux a vouloir part aux affaires, s'ennuyra d* estre pupile et n'ayant pas un poulce de terre a luy ne pourra pourtant estre autre chose, dont il résultera des cabales et des brouilleries, qui feront également repentir les princes possesseurs et leur futur héritier de se trouver ensemble, et dont la suite ne pourra estre que funeste a tous. Cette situation pourra durer nombre d'années de maturité du prince, parce que le frère du Duc de Parme n'a que 42 ans> et que le grand Prince de Toscane 52 ou 63. Si par événement le grand Prince ou le Duc de Parme beaucoup plus jeunes que la Duchesse viennent à perdre leurs femmes et que l'amour si naturel de la postérité les engage a se remarier, ou que le Prince de Parme vienne a le faire, quelle pourra estre alors la situation de d*^ Carlos !

Ce prince est de droit petit fils de France et par accident fils de France en traittement et en rang, et de

plus cousin germain et futur beau frère du Roy; nos simples Princes du sang, jouissent depuis longtemps d'un rang plus distingué par toutte l'Europe que nulle autre maison régnante ; M^ les Princes de Gonti ont trouvés Électeurs a Vienne et en Hongrie avec les quels ils ont toujours conservé une sorte de supériorité, c'est a dire une égalité parmi la quelle ils ne laissoient point de les précéder, et cependant un de ces Électeurs, qui s'est toujours contenté d'un tabouret devant le P** d'Orange, sceut depuis son union avec la France usurper d'abord, puis se faire donner des distinctions inouyês par les premiers sujets du Roy et par les Généraux de ses armées ; d'où il résulta que venu depuis a Paris, tout incognito qu'il estoit, le Roy eut la complaisance de le recevoir debout parce qu'il ne voulut point de tabouret et de souffrir qu'il ne vit Me» que dans les jardins de Meudon et qu'ils montassent ensemble par chacun leur portière dans la même calèche en même temps, parce qu'il voulut la main sur Me*" ; que ce fut en quelque façon luy céder ce qui n'avoi: jamais été prétendu par aucun souverain, et ce que dans le même temps l'Electeur de Cologne céda nettement de ces variations. Vous pouvez conclure, quels seront les embarras considérables de cérémonial, entre don Carlos et les autres principe grands ducs, et qu'il faudra continuellement ou acquérir leur haine pour des points de cérémonial, ou laisser flétrir en sa personne la dignité de sa naissance et des deux couronnes.

Passons maintenant à des considérations encore plus importantes; rien ne m'a esté plus recommandé en partant que d*écarter toutte idée de cette envoy sur l'Italie,

el en particulier tout ce qui pourroit de près ou de loin tendre a quelque entreprise ou a quelques ruptures de ce côté là; rien n'y peut pourtant conduire, d'une façon plus directe, que ce passage de d" Carlos avec des troupes. C'est reveiller toute l'Europe sur un projet dont elle s'embarrasse peu, tandis qu'il paroit éloigné, au point ou il est par sa nature, mais qui changera tout a coup de face dès qu'on y verra paroistre d" Carlos armé en Italie. II faudra payer et entretenir ces troupes, et ce ne sera pas aux dépens du Duc de Parme, car quand il conseniiroit à les soudoyer de l'argent qui luy seroit accordé par le pape et par le Roy d'Espagne de l'induit sur les Indes pour le payem* de Castro et de Rousiglione, on doit s'attendre que l'Espagne, sur les sujets de laquelle ces sommes seront prises, nous demandera d'y contribuer de notre part. L'Empereur, qui ne verra point cet even* sans une jalousie extrême, pourra prétendre de s'y opposer par la voye des armes comme a une chose qui n'ayant point d'apparence par l'éloigné* naturel de ces successions le menace d'une manière effective, mais, quand il voudroit prendre la chose avec plus de modération, il peut prendre une autre voye qui ne nous mènera pas moins enfin à la rupture; il dira que les estats de Parme et de Toscane sont menacés d'oppression, qu'encore que M. de Parme y consente pour le sien, il n'en est pas moins obligé de protéger ses feudataires; il prétendra garder les places de ces états et il trouvera toute sorte de facilité dans celuy de Toscane, et pour 6000 hommes que vous aurez en Italie il en aura le nombre que bon luy semblera, avec toutte la facilité que luy présentent les estats qu'il

y possède et le passage du Tyrol. Le Roy de Sardaigne, qui garde si étroittement ses fronUëres a cause de la peste, aura cette raison de dous refuser tout passage, et les Suisses pareillement qui n'oseront choquer l'Empereur. Vous serez donc réduits par la, et l'Espagne par sa situation naturelle, a ne pouvoir fortifier d*" Garlos tant de recrues que de troupes que par la mer, dont les transports sont infmiment ruineux, et l'Espagne en a peu de moyen, et nous encore moins faute de i^aisseaux, et l'Àngletterre avec ses flottes deviendra la mattresse de vos secours. Quelque bien que vous soyez avec elle, n'espérez point qu'un prince d'Allemagne tel qu'est le Roy d'Angleterre résiste aux mouvements de l'Empereur dans ce qui luy sera le plus sensible comme est l'Italie, et comptez de plus que la jalousie de se conserver le port Mahon et Gibraltar luy fera embrasser avec ardeur cette cause de l'Empereur, dans la crainte qu'un établissement de la branche d'Espagne en Italie ne le forçât enfm de luy faire la restitution de ces deux endroits qu'il tient dans le continent de l'Espagne. Cette entreprise, si prématurée, échaufera donc les esprits de toutte part et si elle ne vous produit une guerre présente elle vous l'amènera incessam^ Comme il s'agira de fiefs de l'Empire, que le roy de Pologne a donné une Archiduchesse a son fils, que l'Électeur de Bavière désire ardam' l'autre pour le sien, que ces deux princes, qui sont les plus puissants de l'Empire, regardent avec un œil de propriété tous les états héréditaires de l'Empereur, la guerre deviendra dsément guerre d'Empire, et vous scavez que, de quelque disette d'argent que souffre l'Empereur, jamais il n'est si riche

et si puissant que quand il a une guerre de TEmpire. Touttes ses prétentions sur le Rhin, celles qu'il n'abandonne point sur les Duchés et les difficultés que nous avons avec luy en Flandres neluy fourniroient que trop de prétexte de porter la guerre sur ces 2 frontières, et je ne vois point que nous la puissions soutenir par notre propre fonds, n'y par la force de nos alliances. Vous connoissez Tétat de nos finances, je vous puis asseurer du desordre de celles-cy, et que si nous ne manquons que trop effectivement d'hommes, l'épuisem' est encore icy plus grand; notre pesle est un surcroit de malheurs qui rend encore les hommes et les finances plus rares par l'interruption du commerce et le défaut de culture. Nous touchons au congrès que cette entreprise dissipera et tournera contre nous, et dans un an le Roy sera majeur, à qui une lutte entreprise ne manquera pas d'être présentée sous les plus noires couleurs. Tout cela mis d'un côté et l'inutilité de ce passage de l'autre, quand il seroit possible de n'en pas craindre de telles suites, me fait conclure que si j'étois du Conseil de l'Empereur, je ne désirerois rien d'avantage qu'une entreprise si fort a contretemps, et qui ne peut produire qu'une augmentation de grandeur de l'Empereur en Italie et dans toutte l'Europe, une jabusie et un épuisement de nos deux couronnes et faire échouer, tout au moins, l'establissement de d" Carlos en Italie. Si au contraire j'étois du Conseil de France ou d'Espagne, je ne songerois qu'a éteindre l'inquiétude que cause nôtre double union, par une apparence profonde d'inaction de prétentions et de désirs, qu'a evitter tout ce qui pourroit entraîner le moindre engagemS qu'a

reparer notre estât par tous les moyens doux et possibles, qu'a terminer le congrès, pour nous procurer une situation assurée avec tous nos voisins, entretenir nos alliances, devenir peu a peu le dictateur des princes d'Allemagne et nous mettre par une union étroite avec l'Espagne en situation de nous réparer par les avantages de son commerce, et de profiter, a coup sur, de la succession désirée pour d" Carlos lorsqu'elle s'ouvrira, et encore plus du grand évènem*qui peut arriver par la mort de l'Empereur sans postérité masculine qui pourroit changer bien avantageusement les vues sur d" Carlos en Italie, si nous nous trouvions alors en estât d'en prolitter. C'est ce qui ne se peut que par une longue et profonde paix, qui nous donnera le temps d'assoupir les craintes et les jalousies et cependant de reparer nos finances et l'épuisement de nos hommes pour en user après pour notre agrandissement commun avec moins de difficultés. Voila M. ce qu'il faudroit un plus habile homme que moy pour bien executter, mais vous imaginez que c'est longue voye a prendre. Je croys cela d'une telle évidence, qu'il n'y a personne qui ne le voye comme moy. Au surplus, content de vous avoir déposé des rcfluct ions que je ne me croys pas permis desuprimer entièrement, je ne me remets a vous et a M. le Blanc a en faire Tusage que vous trouverez a propos, et à la supériorité (le connoissances et de lumières de M. le Gard* de faire pour le bien de Testât ce qui luy paroitra le meilleur, et a la capacité de S. A.R. d'en décider. Comme ils ne m'ont rien mandé sm* d" Carlos, je n'ay qu'a laisser faire M. de Chavigny sans m'en mesler, et le laisser agir aussy pour l'alfaire de Castro et de Rousi-

glione. Le père Daubenton qu'il a veû longuement me rencontra hier au Palais et me demanda, d'un air instruit de tout, s'il m'avoit dit le sujet de son voyage; je ne jugeay pas à propos de luy parler d'autre chose que de rindult sur lequel il me dit en riant qu'il estoit assez plaisant de payer et de retirer ses dettes sur le fond d'autruy et se prenant a dire qu'il ne savoit pas si cette voye accomoderoit fort le Roy d'Espagne et ses sujets.

Je me mis a rire aussy, et luy repondis que je laissois cette fusée a demesler a qui en estoit chargé; il me demanda ensuitte, avec quelqu'enipressement, si je ne sçavois rien de plus et, bien qu'il pût être que M. de Chavigny luy eût confié qu'il m'en avoit laissé entendre d'avantage, j'aymay mieux me tenir fermé que d'entrer dans une affaire sur la quelle vous voyez mes sentiments, sans que je sache ceux de M. le Card^ ; je m'en tiray donc par dire au père que j'avois vu M. de Chavigny si a la hâte a cause des plaisirs du carnaval et des fonctions du commencera* du carême que je n'avois pu encore l'entretenir beaucoup.

11 ne faut pas que j'oublie deux choses : la 1/® que M. de Grimaldo, qui travailla hier matin pour la V^ fois au Palais depuis sa maladie, descendit tout de suitte dans le bureau de M, de Castellar, avec lequel il fut enfermé une heure et demie, ce qui sent beaucoup l'expédition de d" Carlos, ou le congé de M. de Campo Florido et de Pez, lequel nous est fort contraire et dont il se parle fort; si je puis sçavoir quelque chose de celte conférence avant que de fermer ma lettre je l'y ajout-

29/i LETTRES ET DÉPÊCHES.

teray ; l'autre que M. de Parme a dit a M. de Chavigny qu'il aimoit mieux le M. Scotti a cause de sod attachement pour luy, qu'il coDDoissoit bien que ce n'étoit pas l'homme du monde le plus éclairé et qu'il avoit peu de crédit en cette cour, mais que c'estoit son compte parce que un ministre de Parme qui auroit plus d'étendue d'esprit voudroit s'avantager de l'étroite alliance qu'il a l'honneur d'avoir avec la Reyne d'Espagne et gouverner icy, au moyen de quoy tous luy retomberoient sur le corps, au lieu qu'avec un ministre tel que Scotti, les démarches de cette cour a l'égard de l'Empereur ne luy pourront estre imputés. M. de Chavigny m'a dit de plus que le dit Scotti, luy estant venu rendre sa visitte, luy avoit fait une ouverture entière du desagrem* de sa situation icy sans considération et sans crédit, qu'on luy avoit porté des atteintes dont il ressentoit les effets surtout depuis le voyage de Lerma, et qu'il avoit imploré son assistance et ses bons ofBces non seulem* de luy, mais encore de moy, et qu'il l'avoit prié d'en parler et de les luy procurer en cas qu'il fut a cette portée avec moy, mais de le faire comme de luy même. Son antagoniste est la nourice a qu'il a fait le diable, estant dans sa confidence, or cette nourice est a merveille a\oc la Reyne qui déclare nettem' ne s'en pouvoir passer, et très bien aussy avec le Roy; elle est d'ailleurs bonne femme et plus encline a la France que contraire, et peut avoir des usages infinis dans l'intérieur du Palais, surtout par rapport a l'union de la Reyne et de la Princesse, qui influera beaucoup sur Tunion des deux cours. Aussy vous voyez s'il y a a balancer, on m'a conseillé de bonne part de luy faire et

a son gendre des amitiés et des avances, qui ont parfaittement bien pris. J'abrège la dessus parceque ma lettre n'est déjà que trop longue, je croys seulement que quelques présents y seroient bien employés parce qu'elle est intéressée, et je finiray par la cette lettre dont l'importance doit excuser la longueur, en vous asseurant M. et M. le Blanc que vous n'aurez jamais de serviteur plus dévoué que moy n'y qui vous aime et honnore davantage. Depuis ma lettre ecritte je croys bien sçavoir par M. de Grimaldo, qui le dit volontiers et dont je le tiens, que l'armement de Barcelonne ne regarde point l'Italie, que la conférence avec Castellar ne regarde que les fonds militaires, qu'ils ne scavent point ce fonds du voyage de M. de Chavigny et que sa venue leur deplait.

AU ROI

A Madrid, ce 21 février 1722.

Sire

Je n'auray presque a rendre compte a Y. M. pour aujourd'huy, que des festes qui ont été faittes icy, et qui avoient esté retardées a cause de la maladie de la Princesse, qui est maintenant parfaittement rétablie, et qui auroient été plus multipliées si cette mesme raison

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