Papiers inédits du duc de Saint-Simon
Le 21 décembre 1760, un « ordre du Roi » contresigné « Choiseul » jetait en prison pour de longues années l'œuvre de Saint-Simon. Le 26 janvier 1828, un ordre de Louis XVIII, ordre auquel le comte de la Ferronnays tint la main, faisait remettre au général de Saint- Simon les trois volumes qui, s'ajoutant aux quatre portefeuilles rendus en 1819, complétaient la restitution totale des 3Iémoircs. Le 18 février 1880, un ordre formel de M. de Freycinet, ministre des Affaires étrangères, autorisait pour la première fois l'Histoire à consulter librement les manuscrits et papiers divers laissés par le grand historien.
Je me souviens de ce jour comme d'une vraie fête littéraire. Quoi de plus simple que la communication de documents datant de plus d'un siècle? Et cependant cette communication, si souvent réclamée et refusée
toujours, était considérée par les érudits comme un rêve qui ne se réaliserait jamais. Cette fois encore, en dépit d'une première décision du Ministre, la fatalité s'en mêlait. Par un hasard véritablement inouï, le directeur sortant, mais non encore sorti, M. Prosper Faugère, qui avait eu ces papiers entre les mains pendant quatorze ans, avait besoin de collationner, le jour même oii ma requête était accueillie, un manuscrit qui, par un concours de circonstances absolument étranges, se trouvait être précisément cette Ambassade cV Espagne que je venais consulter.
Le Ministre fut frappé sans doute de la discrétion qu'avait montrée l'homme qui, pendant un si long espace de temps, avait pu vivre en tête-à-tête avec ce formidable Saint-Simon sans rien laisser transpirer de ses éloquentes confidences ; il pensa peut-être que c'est à de tels silencieux que devraient être confiés les secrets d'État du présent, mais il estima que pour les secrets d'État d'un passé qui remontait à 1721 des gens plus communicatifs présentaient certains avantages. Il dit pour délivrer: a ordre de la République », comme M. Le Dran avait dit pour emprisonner : a ordre du Roi », et il fallut s'exécuter.
L'exécution fut difficile et lente. On descendit d'abord deux volumes des appartements particuliers de l'ancien directeur. Évidemment les dépêches de M. de Maulevrier, ambassadeur ordinaire à Madrid, dans le même temps que le duc de Saint-Simon y était annoncé comme extraordinaire, ne manquaient pas d'intérêt, mais, avouons-le, nous étions un peu comme au théâtre lorsqu'on attend l'arrivée d'un artiste de génie; il nous
tardait de voirie tout-puissant écrivain entrer en scène.
Je dis nous, car ce fait étonnant : la nouvelle qu'on allait délivrer Saint-Simon, avait attiré dans le cabinet du nouveau directeur des Archives, M. Guéroult, qui à ce moment, tout ému encore de la résolution du Ministre , affichait bruyamment un libéralisme presque ■excessif, deux ou trois personnes qui s'entretenaient de ce fabuleux événement.
Gagné par ces anxiétés, M. Guéroult se décida à aller chercher lui-même des renseignements sur le captif et rapporta trois nouveaux volumes. M. Girard de Rialle, le sous-directeur des Archives, se souvenait alors qu'il avait été un de nos confrères. Il était animé, lui aussi, des ardeurs d'un néophyte; il prit un volume, j'en pris un autre. M. de Ribier, l'excellent chef de bureau chargé des communications avec le public, en prit un troisième. Étant données les traditions du lieu, nous n'avons pas besoin de dire que, jusqu'ici, luimême n'avait pas été admis à pénétrer dans ces arcanes, mais il se souvenait d'avoir ouï dire par des employés, si anciens qu'ils avaient connu Anquetil, que des documents pleins d'intérêt se trouvaient dans ce recueil. Même, il se rappelait qu'un jour un de ces volumes avait été communiqué à un monsieur jeune encore et d'allure distinguée. Le monsieur s'était assis : le sousdirecteur, M. Tétot, s'était approché de lui; de courtes paroles s'étaient échappées de dents serrées, puis le monsieur avait fermé brusquement le volume et était sorti avec dignité. Il était parti dans un brouillard de légende, sans qu'on ait pu jamais savoir au juste ni comment il avait été si hardi de demander un tel ou-
Il PAPIERS INÉDITS DU DUC DE SAIXT-SIMON.
vrage, ni par quelle souveraine influence il était parvenu à l'obtenir, ni quelle violente et suprême objurgation l'avait décidé à battre en retraite au moment où les clairons s'apprêtaient à sonner pour sa victoire.
— Voilà du Saint-Simon ! nous écriâmes-nous, quand apparut l'écriture du Duc, cette écriture contractée et crispée en dépit de sa régularité, dont les caractères toujours rentrés sur eux-mêmes racontent si bien l'âme passionnée qui se contient et les nerfs tendus qui se maîtrisent.
Pendant quelques minutes un froissement de pages feuilletées, une rumeur de commentaires expansifs remplirent ce cabinet solennel où les belles curiosités des lettrés, les enthousiasmes pour l'œuvre d'un grand mort, les avidités généreuses d'entrer plus à fond dans l'intimité d'un penseur avaient remplacé cette morgue bête, ces allures compassées, ces pompeuses façons de dire des niaiseries, par lesquelles tant de sots croient suppléer aux qualités réelles qui constituent le véritable homme d'État.
Quelques-uns peut-être souriront et jugeront un peu enfantines ces joies, ces empressements, cette passion apportée à une semblable question. Pour moi, je n'ai pas honte de cette émotion et trouve qu'elle honore et ceux qui l'éprouvent et ceux qui l'inspirent.
Que fut le génie pour la plupart des fils des hommes qui ont reçu en partage ce don glorieux et funeste ?
Presque toujours une cause de désillusion et de chagrin.
Qui les paye de tant d'amertumes ?
Précisément ce respect de leur mémoire et cet amour de leur intelligence, qui font qu'au bout d'un siècle, des êtres épris de ce qui est beau recherchent quelques fragments d'une œuvre magnifique et ressentent une impression profonde en apercevant un nom impérissable au bas de quelques lignes tracées sur un papier jauni.
Un cabinet de directeur, fût-il aussi hospitalier que celui de M. Guéroult, ce jour-là, n'étant pas destiné à philosopher, nous nous dirigeâmes vers la salle du travail. Et tandis que nous passions portant ces vénérables volumes dont le maroquin avait conservé, en dépit du temps, ses beaux tons rouges, les propos allaient leur irain à travers les corridors.
Quand j'eus pris place, et qu'un rayon de soleil printanier entré de l'Esplanade par la grande fenêtre vint frapper les armes de France qui forment un rond d'or au milieu du volume, mon voisin regarda le livre et bientôt manifesta comme un étonnement douloureux. Éditeur de la parfaite édition des Mémoires du duc de Saint-Simon qui nous a montré pour la première fois l'incomparable écrivain tel qu'il est, M. Chéruel avait demandé à maintes reprises cette Ambassade d'Espagne que je parcourais. Il l'avait demandée, non pour publier ces dépêches et ces lettres, — l'éminent inspecteur général de l'Université ne se fût pas permis une telle audace, — mais pour contrôler certains faits, pour vérifier une date, pour rédiger une de ces notes substantielles, exactes, précises, qui prennent à ces patients et ces attentifs plus de temps qu'il ne nous en faut pour écrire trois articles. Lui aussi avait l'air de penser
que quelque chose d'extraordinaire s'était passé dans la maison des Affaires étrangères, puisque Saint-Simon y circulait librement.
J'eus un moment la bouche ouverte pour lui dire : «Le voulez-vous, ce volume, mon cher maître?» Si notre jeunesse goûte un âpre plaisir à manquer volontairement de respect à ceux qui oppriment et qui gênent, elle sait ce qu'elle doit aux vétérans, aux ancêtres, aux laborieux qui nous ont donné l'exemple du travail. Je regardai cette douce et sereine figure de vieillard et je m'arrêtai, a II est trop bon, pensai-je, il se laisserait reprendre Y Ambassade cVEspagnc. »
3Ion voisin quitta du reste la salle bien avant la fin de la séance, peut-être pour annoncer au monde la prodigieuse nouvelle, peut-être pour s'informer des causes qui avaient amené une si heureuse et si soudaine révolution .
La séance^ je le crains, d'ailleurs ne fut guère profitable à l'étude, cet après-midi-là. Des exclamations vite étouffées saluaient l'arrivée imprévue de volumes demandés depuis de longues années. — La deuxième ambassade de M. de \illars! disait l'un. — Ma Pologne! s'écriait l'autre qui, je crois, s'occupe du règne de Sobieski.
M, de Freycinet, s'il fût passé par là, eût pris plaisir à regarder ces figures intelligentes qui rayonnaient à mesure que M. de Ribier, montant toujours dans les appartements privés du directeur en retraite, redescendait toujours chargé de nouveaux trésors.
Pour en revenir à Saint-Simon qui nous occupe exclusivement, il nous faut constater que sa déliv. anpe,
qui avait causé tant d'émoi, n'était encore que partielle.
Ce qui nous avait été rendu, c'était le recueil des dépêches et des lettres adressées par l'ambassadeur à sa cour. Il eût été naturel que ce recueil figurât à la date qui lui appartenait dans la série Espagne. Mais M, Faugère l'en avait retiré, aussi arbitrairement qu'injustement, pour le garder chez lui et le dissimuler à tous les regards. C'est, pour faire comprendre notre pensée à tous par un exemple, un recueil analogue aux dépèches de M. de Duras, qui fut ambassadeur en Espagne trente-cinq ans après Saint-Simon. Ces dépêches se trouvent à la Bibliothèque nationale; si le cœur vous en dit, vous pouvez les parcourir de dix heures à quatre heures sans que l'Europe en soit inquiète. M. Michelant vous adressera un beau salut quand vous lui présenterez votre bulletin ; on vous apportera les volumes tout de suite et vous aurez sous votre table un filet pour déposer votre pardessus.
Empêcher de consulter ces documents, c'était simplement de la part du directeur des Archives accomplir un acte de bon plaisir identique à celui qu'accomplirait M. Alphand, directeur des voies et plantations, s'il interdisait la circulation dans la rue de Rivoli, sous prétexte qu'il aime à se promener tout seul.
Ce que nous avions demandé c'était, au cas où ce recueil existât encore sous sa forme primitive, la communication des portefeuilles oii Saint-Simon avait réuni toutes les copies des lettres écrites et reçues par lui pendant son ambassade en Espagne ; c'était le droit de consulter, de copier et de faire copier l'ensemble des
papiers laissés par le Duc; c'était la remise de Saint- Simon dans le droit commun. C'est ce que le ministre des Affaires étrangères, dans son libéralisme, nous avait, croyait-on, positivement accordé. M. Guéroult, dithyrambique panégyriste de l'initiative ministérielle, le comprenait ainsi à cette époque déjà lointaine.
Après avoir été assez heureux pour parcourir ces manuscrits si longtemps tenus sous clef, nous voudrions dire aux lecteurs ce que nous avons vu dans cette exploration rapide à travers V inédit de Saint- Simon, mais il est nécessaire auparavant de rappeler les vicissitudes qu'ont subies ces papiers.
Le récit des pérégrinations des papiers de Saint- Simon a été fait plus d'une fois, et il doit néanmoins, conté au bref et résumé dans ses phases principales, figurer en tête du premier manuscrit qui sorte, après les Mémoires, de la mystérieuse prison où d'opiniâtres mauvaises volontés ont si longtemps retenu le génie enchaîné.
Quand Saint-Simon eut expiré le 2 mars 1755, dans son hôtel de la rue de Grenelle, qui fait le coin de la rue de Bellecliasse, M^ Grimperel, avocat au parlement, conseiller du roi et commissaire au Châtelet de Paris, vint procéder aux formalités nécessaires. On lui montra sur un lit à bas pilier tendu de damas jaune un
rorjjs mort, qu'on lui dit être celui de monseigneur le duc de Saint-Simon \
Gêné peut-être par le voisinage de ce terrible témoin, M"^ Grimperel fit transporter le corps sur un petit lit de camp dans une salle sur la cour, qu'on nommait la salle du dais, tendue d'une tapisserie représentant Aman et Mardoclié; la pièce était ornée des portraits de Louis XIII, de l'abbé de Rancé, du maréchal de Lorge, de Philippe V et de la princesse des Ursins. L'impitoyable conteur des disgrâces de cour, qui avait vu l'écroulement de tant d'Amans superbes, passa sa première nuit en compagnie des personnages de cette Co?;^rf/iV' humaine de l'ancien régime, qu'il avait montrés si souvent parlants, agissants, complotants.
Tandis qu'il s'entretenait de son œuvre avec ces portraits, qu'il avait refaits d'une plume autrement colorée que tous les pinceaux, la vie réelle entrait chez lui et apparaissait sous ses aspects les plus vulgaires. La foule ameutée avait empli de ses cris de colère les abords de l'hôtel, où Golbert agonisant, éperdu et saisi d'indicibles terreurs, avait refusé de recevoir l'envoyé du roi. Les badauds rieurs et les commères dédaigneuses s'étaient entassés sur le passage du cortège qui, à la nuit tombante, conduisait furtivement le cercueil de Molière au cimetière Saint-Joseph. Peu s'en fallut que les créanciers accourus n'empêchassent Saint- Simon de rejoindre, dans la tombe de la Ferté-Yidame,
1. Voir Le duc de Saint-Simon, son cabinet et l'historique de ses 3[anuscrits d'après des documents authentiques, par Armand Baschet. (Paris. Pion 1874.)
celle qui avait été la compagne bien-aimée de ses jours mortels. Fort heureusement cette troupe était si nombreuse qu'on avait dû lui désigner un chef, M* Gérardin, procureur du syndicat des créanciers.
Le duc de Saint-Simon alla dormir l'éternel sommeil dans l'église de ce château de la Ferté-Vidame, où il venait chaque année se recueillir au printemps et à l'automme et oii il écrivit sans doute ses plus admirables pages, sur la petite table de merisier couverte de maroquin noir. Je veux, avait-il dit dans son testament, que de quelque lieu que Je meure, mon corps soit apporté et inhumé dans le caveau de l'église jJfiroissiale dudit lieu de la Ferté, auprès de celuy de ma très chère espouse et qui soit fait et mis anneaux, crochets et liens de fer qui attachent nos deux cercueils si étroitement ensemble et si bien rivés qu'il soit impossible de les séparer Vun de Vautre sans les briser tous deux.
Eu i79/i, les habitants de ce village que Saint- Simon avait comblés de bienfaits et dans lequel ce grand seigneur, mort presque insolvable, avait fondé un hospice songèrent à troubler le repos de ce mort illustré et, après avoir brisé les deux cercueils, ils jetèrent les ossements du duc et de la duchesse dans la fosse commune.
Louis XIV, à Saint-Denis, et l'implacable historien du grand règne, à la Ferté-Yidame, se trouvèrent à peu près à la même date réunis dans les mêmes outrages»
Mais il nous faut retourner à l'hôtel de la rue de Grenelle , où M' Grimperel , assisté de ]\P Delaleu,
entasse vacation sur vacation. De tout ce qui concerne l'argenterie, les meubles, les biens mobiliers et immobiliers, nous n'avons pas à prendre souci; les manuscrits seuls nous intéressent. Saint-Simon avait fait don de ces manuscrits à celui qu'il appelle dans une de ses lettres son troisième fils, à son cousin l'évêque de Metz, qui , n'étant encore qu'abbé de Saint-Simon, l'avait accompagné dans son voyage en Espagne. La clause du testament relative à ce legs était ainsi conçu : Je donne à mon cousin^ monsieur de Saint-Simon, évêqiie de Metz, tons mes manuscrits tant de main qu'autres et les lettres que fai gardées pour diverses raisons desquelles Je proteste (pC aucune ne regarde les affaires de mes biens et inaisons.
Aux papiers qui se trouvaient dans l'hôtel de la rue de Grenelle étaient venus s'ajouter ceux que W Grimperel et les hommes de loi envoyés au château pour compléter l'inventaire avaient recueillis dans le chartrier de la Ferté. Ces papiers avaient été mis dans une caisse clouée, entourée de cordes et scellée, puis confiés au sieur Poton, huissier-priseur, qui devait les rapporter à Paris.
Dès le début, les mésaventures commencèrent pour ces fameux papiers. La caisse, attachée à la berline, faillit se rompre à quelques pas de INeauphle ; on alla au pas jusqu'au relais de Neauphle et là, le sieur Poton s' apercevant que la caisse brisée ne pouvait plus servir prit le parti de mettre les papiers dans un sac.
Ce fut en cet état que les manuscrits arrivèrent rue de Grenelle.
Quelques contestations se produisirent au sujet
de la prétention de l'évêque de Metz d'être présent à l'inventaire ; elles furent portées devant le lieutenant civil , qui reconnut seulement à l'évêque de Metz le droit d'assister à la levée des scellés de la salle du dais et des armoires où les manuscrits avaient été enfermés.
Ce fut le 2 juin que commença cet inventaire spécial des manuscrits, qui dura jusqu'au 2 juillet.
Quatorze vacations furent nécessaires, rien que pour mettre en ordre ces papiers. L'inventaire, dressé par M' Delaleu, ne mentionne pas moinsde 171 numéros. iXous n'entrerons pas dans le détail de cet inventaire pour le moment, non dans le but de ménager l'intérêt, mais afin de condenser davantage notre récit et d'en rendre l'enchaînement plus serré.
A ces 171 numéros vinrent s'ajouter h autres numéros, contenant quatre cent-quatre-vingt-treize pièces de correspondances.
Ces pièces, soumises à l'appréciation du lieutenant civil, furent reconnues par lui ne rien renfermer, sauf une quittance, de relatif aux affaires de famille et rentrer dans la série des manuscrits.
Il semble que rien n'eût été plus naturel que de remettre le tout à l'évêque de Metz que Saint- Simon avait fait légataire de ces manuscrits. Malheureusement le sieur Gérardin, procureur du syndicat, avait mis opposition à la délivrance du legs, au nom des créanciers, et le lieutenant civil dut se contenter de prendre des mesures pour placer en lieu sûr ces papiers, en attendant qu'il fût statué sur le fond.
Le 2 juillet, il fat fait comme il était dit, les manu-
scrits furent entassés dans cinq grandes caisses fermant chacune par trois serrures ou cadenas et à trois clefs différentes.
M*" Delaleu, chargé de garder ces caisses, les fit transporter chez lui, rue Sainte-Groix-de-la-Bretonnerie.
Les procès à toutes les époques ont duré longtemps ; au xviii^ siècle ils duraient toujours. L'évêque de Metz mourut le 29 février 1760, sans être en possession de son legs ; et, le 21 décembre 1760, M'' Delaleu voyait entrer chez lui M. Le Dran, chef du Dépôt des Archives des Affaires étrangères, qui lui présentait un papier conçu en ces termes :
« Par ordre du Roi.
Sa Majesté étant informée que les Manuscrits trouvés chez M. le duc de Saint-Simon, lors de son décès, la plupart desquels concernent le service du Roi et de l'État, ont été renfermés dans plusieurs caisses, ordonne que sur la simple représentation du présent Ordre et nonobstant toutes oppositions faites ou à faire, lesdites caisses et manuscrits en l'état où ils sont, ensemble les clés desdites caisses, seront remis au sieur, JLe Dran, premier commis du Dépôt des Affaires étrangères, et ce, sur la simple reconnoissance qu'il en donnera.
Enjoint au sieur Delaleu, notaire, et à tous autres dépositaires desdites caisses et manuscrits, de se conformer au présent Ordre.
Fait à Versailles, le 21 décembre 17G0.
Louis.
Choiseul. »
M. Le Dran avait reçu en outre de M. de Ghoiseul la lettre suivante :
« Monsieur,
Les manuscrits trouvés au décès de M. le duc de Saint- Simon ont été enfermés lors de la levée des scellés dans plusieurs grandes caisses et laissés en dépôt au sieur Delaleu, notaire. Comme ils concernent les Affaires du Roi et VAmbassade d'Espagne de feu M. le duc de Saint-Simon, je joins ici VOrdre du Roi pour les retirer.
Lorsque ces manuscrits seront au Dépôt, vous me les ferez passer caisse à caisse pour les examiner et prendre une idée de ce qu'ils renferment.
21 décembre 1760.
Duc de Choiseul. »
Comment s'avisait-on, après cinq ans révolus, de cette mesure, usitée sans doute dans certains cas lors du décès de personnages mêlés aux affaires d'État, mais qui, d'ordinaire, était mise à exécution immédiatement ?
M. Armand Baschet, notre guide constant dans tout ce qui touche à l'histoire de ces manuscrits ^ suppose, non sans raison, qu'il y avait là une négociation amiable, et que la saisie en question était un expédient pour mettre hors de cause les créanciers, gens de peu qui s'obstinaient à faire valoir leurs droits sur ces papiers.
L'ingénieux et infatigable érudit a relevé, dans les Dépenses de la maison clii lioi, un bon pour un por-