‹ Papiers inédits du duc de Saint-SimonChapitre 2 sur 91 · Le duc de Saint-Simon et son cabinet, etc · texte numérisé non relu

Le duc de Saint-Simon et son cabinet, etc

trait du Roi de 8 pieds 8 pouces de haut, dans un fort riche cadre, accordé à la maréchale de Montmorency, sœur de l'évêque de Metz et cousine de l'historien, et une tabatière à cage en laque rouge, garnie de diamants, avec le portrait du roi, ouvrage du sieur Jacquiu , joaillier de la couronne , de la valeur de 7,957 livres 8 sols et 9 deniers, envoyée à la comtesse de Valentinois, petite-fille du Duc. Ces petits cadeaux payaient très probablement cette transaction qui enrichissait les Archives de pièces intéressantes et allait défrayer une curiosité qui, après quelques années d'indifférence, commençait à s'éveiller très vive sur les événements de l'époque de Louis XIV.

M. Le Dran, avant de transporter les manuscrits aux Archives , situées alors dans la tour du Louvre, procéda à un recollement très sérieux et se servit pour cette opération de l'inventaire en 175 articles dressé par M" Delaleu, inventaire dont nous avons déjà parlé et dont nous reparlerons à fond tout à l'heure.

Ici commence la longue captivité de l'œuvre de Saint-Simon et aussi la période des indiscrétions furtives et des copies tronquées. L'abbé de Voisenon, l'abbé badin, l'habitué de la Société du Bout du banc, le collaborateur de Gaylus pour les Fîtes roulantes et les Regrets des petites rues , fut le premier qui connut le génie si longtemps caché du pamphlétaire et le secret de ces colères si péniblement contenues. Marraontel, Duclos, en leur qualité d'historiographes de France , furent autorisés à consulter les Mémoires, et bientôt des extraits en coururent partout. Il se pro-

diiisait alors pour Louis XIV ce qui se produit aujourd'hui pour Napoléon P^ Cette société, qui se sentait si petite, aimait qu'on lui parlât de ce siècle, que déjà on appelait le grand siècle. Abstraction faite du mérite littéraire , elle éprouvait ce que nous éprouvons en lisant les Mémoires de M'"^ de Rémusat, le désir de pénétrer les côtés intimes et humains de ce souverain qui, après la période des outrages derniers, était entré dans la définitive apothéose, le besoin de s'expliquer ce règne, qui frappait davantage l'imagination à mesure que des scandales sans nombre et des hontes accumulées dans le présent faisaient oublier les fautes d'un passé qui, du moins, n'avait pas été sans gloire.

Soulavie, après la publication, sous le titre de Galerie de rancienne cour, d'un recueil d'anecdotes et de portraits tirés des Mémoires de Saint-Simon, mit en vente, en 1788, trois volumes où pour la première fois figurait le nom de Saint-Simon : Mémoires de M. le duc de Saint-Simon , ou V Observateur véridique sur le règne de Louis XIV et sur les jJremi ares époques des règnes suivants.

Nous n'avons pas à insister sur l'impudeur avec laquelle Soulavie donnait connue les Mémoires authentiques des fragments mutilés , ni à nous arrêter sur les éditions successives de ces Mémoires plus ou moins complétés. Toutes ces choses ont été dites ailleurs plus longuement et mieux que nous ne le saurions faire. Nous suivons les manuscrits, et nous notons de temps en temps une date plus importante que les autres, voilà tout.

Lemontey fut un des derniers qui eurent communica-

tion de ces papiers; il écrivit son Histoire de la Régence avec les manuscrits du Duc sous les yeux.

Ce fut en 1819 que le j^énéral marquis de Saint- Simon obtint de Louis XVIII la remise du manuscrit des Mémoires. Le directeur des Archives, M. d'Haulerive, trouva moyen de retarder quelque temps la restitution de ce manuscrit; il n'en rendit d'abord qu'une partie, et enfm finit par s'exécuter en 18*28. Ce manuscrit a été acheté 100,000 francs par la maison Hachette, et c'est d'après ce texte, pour la première fois complet, qu'ont été publiées ces différentes éditions qui nous ont révélé enfin le plus original des historiens français.

La direction de M. Mignet fut clémente pour les lettres et honorable pour les Archives. Saint-Simon, on le sait, tout en raillant beaucoup Dangeau et en l'appelant un personnage en détrempe, travaillait constamment en ayant devant lui une copie du journal du patient annaliste en 37 volumes in-folio. Ce journal était pour lui un canevas un peu pâle, j'en conviens, mais très précis, sur lequel il brodait ses magnifiques variations, sur lequel il traçait ses portraits d'un si étonnant relief. Le journal qui avait servi à la rédaction des Mémoires était couvert de notes dictées par Saint-Simon à son secrétaire. M. Feuillet de Couches, chaleureusement soutenu par M. Mignet, proposa au Ministre de l'instruction publique, M. Yiliemain , de publier le journal de Dangeau avec les additions de Saint-Simon. Le ministère ne donna pas suite à cette idée; mais elle fut reprise et mise à exécution par la maison Didot.

18 PAPIERS INÉDITS DU DUC DE SAINT-SlxMON.

Ces noies ou additions avaient été copiées pendant la direction de M. Mignet. A partir de I8Z18, pas une ligne de Saint-Simon ne sonit des Archives ^ !

A dater de cette époque, la direction des Archives fut occupée par de véritables maniaques. Le terme sans doute semble exagéré et en deliors des formules doucereuses qu'on est convenu d'adopter pour toutes ces questions; cependant il exprime seul l'état particulier de gens qui tendaient toute l'énergie de leur être vers un seul but : empêcher l'Histoire d'entrer aux Archives.

Tout ce qu'on pourrait écrire sur ce sujet est audessous de la réalité. Un sous-directeur, M. Dumont, resta là trente-trois ans, se cachant comme le bourreau, défendant aux garçons de bureau de révéler où il était.

Invisible, solitaire, inaccessible à tous, il s'enfermait pour dénaturer les séries, pour créer des classifications artificielles, pour combler. les routes qui eussent conduit les travailleurs quelque part, pour mettre des culs-de-sac là où il y avait des avenues. 11 brouillait les papiers diplomatiques comme on brouillerait un dictionnaire dont on intervertirait toutes les pages et tous les mots.

11 travaillait à coups de canif, disait-on ; quoiqu'il ait emporté dans la tombe le secret de ses mystérieuses opérations, les elfroyables meurtrissures des documents

1. Quelques fragments inédits de Saint-Simon recueillis ça et là ont été publiés par M. Gallien, par M. Cochut, par M. Mesnard. M. Amédce Lefèvre-Pontalis a copié dans la collection de M. Feuillet de Conches et publié un mémoire intéressant sur les affaires d'Espagne et les intrigues de M""" des Ursins.

que nous avons eus entre les mains semblent indiquer plutôt l'emploi d'une sorte de serpe d'une trempe extraordinaire. Il déployait, pour enlever d'un seul coup deux ou trois cents pages d'un volume afin de les transporter dans un autre, la vigueur que déploient nos jardiniers pour déraciner un chêne et le planter à vingt lieues de là.

C'est sous son successeur, M. Tétot, que se produisit l'aventure de M. Edouard de Barthélémy, à laquelle nous faisions allusion plus haut. Installé devant cette Ambassade d'Espagne tant convoitée dans l'attitude d'un dilettante qui se prépare à déguster, M. de Barthélémy trempait lentement sa plume dans l'encre.

— Que faites- vous là? interroge une voix brutale.

— Vous le voyez, dit l'autre avec son meilleur sourire.

— Vous n'avez pas le droit de vous servir de plume ^ prenez deux ou trois notes au crayon^ et montrez-les moi en sortant.

M. de Charnacé, qui est bien le plus courtois des hommes, faillit littéralement en arriver au pugilat avec M. Cintrât, à propos d'une mission remplie en Suède, au commencement du xvif siècle, par un des ancêtres de notre confrère et que celui-ci voulait consulter.

C'est M. Cintrât qui lutta cinq ans avant de communiquer le traité des Pyrénées (7 novembre 1(359).

M. Dussieux, professeur d'histoire à l'école de Saint- Cyr, avait demandé à voir ce traité, et tous les Ministres qui lui promettaient leur concours pour cette importante affaire lui craquaient successivement dans la

main. Un Ministre qui avait accordé l'autorisation disparut; un second promit également, et au moment où, après de longs pourparlers, la direction des Archives allait s'exécuter, il fut frappé de disgrâce. Enfin un troisième Ministre s'occupa de la chose, manifesta quelque velléité d'énergie, et M. Cintrât fit venir M. Dussieux dans son cabinet, non pour communiquer encore le traité, mais pour le montrer.

— Le voilà, dit-il; quel article vous intéresse?

Il tenait prudemment le traité à l'envers et n'en laissait voir que la dernière page.

Soudain M. Dussieux prend son chapeau et s'élance dans l'escalier.

— Monsieur, monsieur, s'éciie M. Cintrât furieux et blessé dans sa majesté.

— Merci ! je n'ai plus besoin de rien, répond l'écrivain dans l'escalier; j'ai ce qu'il me faut. Le traité est imprimé partout...

Elfectivement, M. Dussieux, qui s'occupait du démêlé relatif aux préséances entre les ambassadeurs de France et d'Espagne, avait voulu seulement savoir dans quel ordre les plénipotentiaires avaient signé, et il l'avait constaté par la dernière page.

^^ous n'exagérons rien, qu'on le croie bien, et nous écartons vingt anecdotes qui viennent au bout de notre plume, tant le speciacle de la bêtise dans les questions artistiques nous inspire un insurmontable écœurement.

Ce que ces malheureux souffraient en faisant souffrir les autres est inimaginable. Par la force des choses, une autorisation qu'il était impossible de discuter était donnée de temps en temps par un Ministre. C'était un

INTRODLCTION GÉNÉRALE. 21

échec personnel pour les Archives et pour les archivistes, qui avaient sottement mis leur honneur à ne rien communiquer. On éludait pendant quelques semaines; on avait recours à des subterfuges indignes de personnages ainsi posés, puis il fallait obéir. Rêvant, comme le père Sournois des Petites Dinmïdes, que l'on conspirait contre leur repos, ces fonctionnaires vivaient dans de perpétuelles inquiétudes. La bile s'accumulait sur leur foie, que rongeait l'hépatite.

Figurez-vous, comme contraste, ce qu'aurait pu être, surtout à ces époques reculées où tout offrait un caractère immuable, la situation d'un directeur des Archives? Vingt mille francs d'appointements, loti d'une place qui était en quelque sorte à vie, logé dans un palais, éclairé, servi^ chaufie... Quel rêve pour un lettré qui se serait ainsi comme embaumé vivant dans ces hypogées de papiers, au milieu des événements glorieux et des nobles physionomies du passé! Imaginez dans ce poste un de ces aimables vieillards qui n'ont appris beaucoup que pour rendre service aux autres. Ceux-là vous dispensent même de la reconnaissance ; ils ont l'air de vous remercier quand, selon l'expression du xvir siècle, vous leur demandez quelque secours. «Cela m'intéresse beaucoup, » vous disent-ils, et quand ils n'ont pas une réponse immédiate à vos questions, ils sont plus ennuyés que vous. « Nous tenons notre affaire ! » vous crient-ils joyeusement le lendemain. Pendant que vous dormiez, ils ont cherché, ils ont remué les bouquins, et, tout enchantés, le visage épanoui de satisfaction, ils vous annoncent l'heureuse

nouvelle. Pour ceux-là, je vous assure, on n'appelle point le décret de révocation da Ministre ; on ne guette pas la voiture de déménagement. Quand la mort les a pris, leur ombre bienveillante passe encore dans les salles laborieuses et semble se réjouir du bruit que font, les plumes courant sur le papier; leur nom revient plus d'une fois aux heures difficiles et, quand on est embarrassé, on entend une voix murmurer : « Si un tel était Là, il nous renseignerait là-dessus. »

Comme d'autres lieux d'étude, les Archives des Affaires étrangères n'eurent point la chance de rencontrer un de ces bons génies. Avec des procédés différents , tous ceux qui avaient pour mission d'ouvrir fermèrent opiniâtrement. Ils subirent tous comme une" épidémie de cachotterie; ils se léguèrent comme une consigne de mystère.

Sans se livrer à une analyse trop subtile, il est aisé de découvrir une des causes de cet état véritablement pathologique. Ce qui eût fait la joie d'un artiste ou d'un savant était considéré comme une disgrâce par ceux que leur nomination à ces fonctions arrachait à l'existence autrement mouvementée de la politique. Dans cet exil doré, les titulaires de ce poste refaisaient de la diplomatie; comme les enfants qui renversent des escadrons tout entiers en jouant aux soldats, ils croyaient se livTer à des combinaisons dignes de Machiavel en repoussant des demandes et en trompant des espérances. Quand ils avaient désespéré le pacifique M. Régnier, ils s'imaginaient avoir roulé M. de Metternich, et ce brave M. Chéruel s'éloignant navré de n'avoir pu collationner un texte leur faisait l'effet du

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prince Gortschakoff, qui aurait enfin trouvé son maître.

Ajoutez à ceci que le goût des lettres, qui est la marque et comme l'indispensable complément de tous les personnages politiques qui ont fait belle figure dans l'histoire, manquait à la plupart des Ministres qui se succédaient au quai d'Orsay.

Le temps leur faisait défaut, direz- vous; détrompezvous. Colbert avait suffi à ces trois tâches : créer notre marine, fonder notre industrie, organiser nos finances; et, pour se reposer de son labeur de géant, il s'en allait tranquillement assister aux séances de l'Académie de peinture. On se transportait après la séance dans la galerie du Louvre et là, Lebrun ou Philippe de Champagne faisait une conférence sur le Saint-Michel de Raphaël ou sur l'Eliézer et la Rebecca du Poussin. Si M. de Moustiers ou M. de Gramont avaient eu les généreuses aspirations de l'ancien commis drapier de la maison du Long-Vestu, ils auraient évité bien des sottises, et en tout cas, ils auraient laissé consulter les manuscrits de Saint-Simon.

Loin qu'il fût question pour lui d'un élargissement, Saint-Simon avait vu son sort s'empirer à mesure que les années s'écoulaient. Simple prisonnier d'abord, avec facilités de communications au dehors, il avait été mis au secret, puis plongé dans un cachot.

C'est ici qu'il faut tracer un court crayon de M. Faugère, directeur des Archives de 1866 k 1880, et dont le nom est maintenant intimement lié à la personnalité de Saint-Simon, comme le nom d'IIudson Love cà celle de Napoléon I".

2!i PAPIERS INÉDITS DU DUC DE SA l.NT-SIMON.

Le cas de M. Faugère est un des cas les plus étranges de l'histoire littéraire. îSous voudrions l'exposer sans qu'une parole offensante tombât de notre plume, sans manquer non plus à cette virile franchise qu'un écrivain indépendant se doit à lui-même, en un temps surtout où l'on barguigne à propos de tout.

Un directeur des Archives, chargé de garder un Dépôt public, a-t-il le droit de se réserver ce qu'il y a de plus intéressant dans ce D 'pôt, de faire sienne, en un mot, une parcelle de propriété qui appartient à tous? Évidemment le fonctionnaire idéal serait celui qui dirait : « Je suis payé par l'État pour classer et mettre en ordre, je guiderai les travailleurs dans leurs recherches si je juge que ces recherches n'ont pas d'inconvénients, mais je m'interdis d'entrer en concurrence avec eux, de m' accorder surtout à moi-même une autorisation que je refuserais à d'autres. »

M. Faugère ne pensa pas ainsi; il voulut publier les papiers inédits de Saint-Simon. Ne soyons pas plus Spartiates qu'il ne le faut; le mal n'eût pas été considérable, s'il eût réellement publié.

Ce qui constitue précisément l'originalité de son cas, c'est qu'il s'obstina quatorze ans dans une opiniâtreté double; il se buta à ne rien éditer par luimême et à ne rien communiquer aux autres.

rsous disons ne rien communiquer car, nous le répétons, ce que demandaient des hommes comme M. Régnier et M. Chéruel, ce n'était pas d'être autorisés à imprimer les papiers inédits, c'était d'être admis à les consulter pour se rendre compte des proportions de l'œuvre de Saint-Simon, pour vérifier les pièces justi-

ficalives auxquelles il renvoie clans ses Mémoires, pour éclaircir ceriains doutes.

— Donnez-nous seulement le sommaire des manuscrits inédits, suppliaient les éruclits.

— Allez vous promener ! répondait-on, cela ne vous regarde pas.

Sous ce rapport, la République ne fut pas plus libérale que l'Empire, et celte situation navrante et ridicule menaçait de s'éterniser, lorsque se produisit un événement qui fit grand bruit dans le monde des lettres.

Un curieux , mais un curieux d'une espèce toute particulière, un curieux qui, loin de s'endormir au milieu des annales des générations disparues, semble n'avoir étudié l'histoire que pour vivre davan'age, que pour vivre de la vie multiple de tous les êtres de mouvement du passé, que pour s'intéresser à plus de négociations, à plus d'affaires, à plus de luttes d'hommes et d'événements, M. Armand Baschet se mêla enfin à la question des manuscrits inédits de Saint-Simon.

M. Armand Baschet était certain qu'il existait des œuvres encore inconnues de Saint-Simon, certain également qu'on ne lui fournirait aucun renseignement à ce sujet au ministère des Affaires étrangères. 11 accomplit pour décrire ces papiers sans les voir des tours de force de pénétration et de raisonnement, qu'il faudrait narrer par le menu pour arriver à communiquer au lecteur le plaisir qu'on éprouve devant cette manifestation de l'intelligence, devant cette vaillance endiablée et cet entrain jamais lassé du savant.

« Voyons, se dit M. Armand Baschet, à la mort de

26 PAPIERS INÉDITS DU DUC DE Sx\INT-SIMON.

Saint-Simon on a dû faire un inventaire? Cet inventaire a élé déposé chez un notaire? »

Ces prémisses posées, tout allait de soi. Il ne s'agissait que de retrouver le notaire, d'obtenir du successeur du lointain notaire de Saint-Simon T autorisation de fouiller dans les cartons poudreux et enfin d'exhumer de cetas de paperasses le précieux inventaire. M. Baschet réussit sur tous les points et voilà comment il nous donna ce livre passionnant comme un roman : Le duc de Saint-Simon cl son cabinet.

L'inventaire, que M. Armand Baschet découvrit chez ^l" Rouget successeur médiat de M° Delaleu, contenait outre l'énumération des effets mobiliers, des livres, des objets d'art, la liste exacte des jjajjiei's transportes au tninistère des Affaires étrangères.

Lorsqu'il était venu prendre possession de ces papiers, M. Le Dran, garde des Archives, avait instrumenté, ayant cet inventaire à la main. En guise de signet, il avait mis la bande de la Gazette de Hollande. qu'il avait lue sans doute en venant dans son carrosse, comme nous mettrions pour faire une marque dans un livre la bande du Times ou de V Indépendance belge. La marque n'avait pas bougé depuis tant d'années; elle portait :

Novembre 17G0.

Gazette étrangère (franche de port.) Monsieur Le Dran, chef de bureau des affaires étrangères

Au Louvre.

Cette ingéniosité, cette persévérance, cette révélation si instructive valurent à M. Armand Baschet une

jolie ovation de la part des lettrés. La publication du livre intitulé : Le duc de Saint-Simon et son cabinet eut un autre résultat.

Jusqu'alors, grcàce à l'incroyable système que les directeurs des Archives da ministère des Affaires étrangères, tels que MM. d'Hauterive, Cintrât, Faugère, avaient fini presque par faire accepter à force d'obstination dans leurs détestables errements, on ne savait absolument rien de positif sur les papiers de Saint-Simon. Les malheureux qui s'occupaient de cette question étaient dans la situation de gens qui s'efforcent d'apercevoir de la rue ce qui se passe dans l'intérieur d'une maison close ; à peine voient-ils courir çà et là sur les vitres quelques silhouettes intermittentes et vagues. On comprend l'autorité que cette absence de tout document formel donnait aux fonctionnaires de l'intérieur qui avaient, comme on dit, l'oreille du Ministre, ce qui dans certain cas était d'un poids considérable. Yous les entendez d'ici prenant un air de douce pitié : « On s'exagère bien, monsieur le Ministre, l'importance des papiers de Saint-Simon... On juge du dehors, et peut-on bien juger du dehors? C'est comme si on prétendait apprécier toute la valeur de Votre ExcelUence sans la connaître à fond. Il n'y a que nous, vos humbles coopérateurs, qui puissions savoir toute l'étendue de voire esprit et votre fermeté à défendre un personnel qui vous est dévoué contre des attaques inconsidérées. »

Le xMinistre inclinait à supposer qu'un fonctionnaire qui avait si bonne opinion de son chef n'était pas un homme à se tromper ; il finissait par regarder tous

ceux qui venaient lui parler des papiers de Saint- Simon comme des monomanes ; il les comparait à ceux qui se présentaient jadis deux ou trois fois par mois au guichet des Tuileries.

L'inventaire de M" Delaleu, publié par M. Armand Baschet, fournit enfin un terrain solide aux revendications.

Les Archives du ministère des Affaires étrangères, en effet, n'avaient subi aucun bouleversement. Listallées au vieux Louvre en 1710, elles étaient restées là cinquante-trois ans ; elles furent transférées à Versailles en 1763; en 1792 elles furent ramenées à Paris et transportées à l'hôtel de Gallifet, puis à l'hôtel Maurepas. Elles prirent, en même temps que le ministère, possession de l'hôtel de la rue des Capucines et l'accompagnèrent au quai d'Orsay.

Tous ces déménagements administratifs n'eurent rien que de très régulier ; certainement les papiers de Saint-Simon avaient, selon l'expression populaire, suivi la trompette.

On pouvait demander hardiment ces manuscrits et on était d'autant plus fondé à espérer en obtenir communication, qu'à la suite du bruit qui s'était produit dans la presse autour de l'ouvrage « Le duc de Saint- Simon et son cabinet, » le duc Decazes avait décidé que les .\ixhives du ministère des Affaires étrangères seraient désormais publiques, moyennant l'accompli-sement de certaines formalités ; il avait créé une commission qui devait statuer sur les demandes et accorder les autorisations.

Cette mesure n'avait pas un caractère de hardiesse

extraordinaire. Dans cette Angleterre, fort attachée aux anciens usages, et qui ne passe pas pour confier au premier venu les secrets de sa prudente politique, les documents des Archives sont accessibles à tous. Jusqu'en 1783, il suffit de demander une simple carte, comme à la Bibliothèque nationale ; pour les années qui vont de 1783 à 1808 ou 1810, il faut une autorisation spéciale qui s'accorde plus ou moins facilement. A partir de cette date, l'Histoire finit et la politique commence. M. Decazes avait donc fait quelque chose de très simple, mais enfin il l'avait fait. Et une réforme réalisée, et non pas promise, est si rare en France, que toute la presse fut d'accord pour féliciter le Ministre. Maintenant que M. Decazes est tombé du pouvoir, cet acte de bon sens et de bon vouloir rend encore son nom sympathique aux gens intelligents.

11 était désormais reconnu que le ciel ne tomberait pas si on publiait quelques détails sur les stipulations de la paix de Nimègue ou si l'on étudiait, d'après des pièces authentiques, la négociation de la triple ou quadruple alliance.

Malheureusement le duc Decazes ne savait pas se faire obéir. Il confia l'exécution d'une mesure libérale à quelqu'un qui en était le mortel ennemi. La commission, composée d'ailleurs d'hommes distingués pour la plupart, était animée des dispositions les plus bienveillantes; mais, dans son ingénuité, elle avait oublié de déterminer, dès sa première séance, une date fixe pour ses réunions. Cette candeur rendait inutiles les louables intentions dont chaque membre individuellement était pavé. La commission attendait toujours sous

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l'orme la convocation que le directeur Faugère devait lui faire, et celui-ci, fidèle à ses principes, ne la convoquait qu'à de rares intervalles. Les demandes restaient parfois six mois sans réponse et les membres de la commission, auxquels on reprochait de ne pas avoir autorisé une très légitime requête, apprenaient pour la première fois par ces reproches que cette requête avait été présentée.

Cet infortuné duc Decazes avait laissé, par manque d'énergie, des restrictions bouffonnes réduire à rien un projet qu'il avait imaginé très large.

Savez-vous à quel spectacle on assistait en 1876 au ministère des Affaires étrangères, dans les bâtiments qui donnent sur la rue de l'Université? Tandis que les érudits qui s'occupaient des événements accomplis jusqu'au 10 avril 1713 s'éloignaient joyeux et fiers, une fois leur tâche terminée à quatre heures, ceux qui s'intéressaient à des faits qui s'étaient passés après le Il avril de cette même année 1713 allaient, comme des écoliers qui portent leurs devoirs au pion, soumettre leurs notes à M. de Ribier. Ces notes transmises au directeur étaient gardées un mois, deux mois, parfois plus; on en a retrouvé dernièrement qui n'avaient jamais été rendues.

A qui imposait-on cette formalité humiliante et dérisoire quand il s'agissait d'une époque aussi reculée? A des savants comme M. Chéruel, comme M. Gérin, conseiller à la cour de Paris, comme M. Boulay de la Meurthe, comme le commandant liing.

— Mais pourquoi ?

— Pourquoi? Parce que dans la vieille ville d'Utrecht,

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quand la victoire de Denuin eut rendu quelque prestige h Louis XIV, des plénipotentiaires réunis autour d'une table verte avaient signé, le 11 avril 1713, un traité célèbre. A partir de ce traité les indiscrétions devenaient dangereuses. Voilà ce qu'on pouvait faire en pleine République, après une quinzaine de révolutions, dans un coin de ce Paris qui avait vu en 1871 disparaître au milieu des flammes tant de documents d'une inestimable valeur, qui eussent été conservés pour l'Histoire si l'accès de certains dépots eût été plus facile, llisum teneatiSy lunici.

Bref, Saint-Simon demeura prisonnier.

Les choses ne changèrent point avec AL Waddington. L'arrivée de celui-ci avait cependant excité d'assez vives espérances chez les lettrés. Il semblait à quelques naïfs qu'on dût attendre beaucoup de ce privilégié de la Destinée, auquel tout avait réussi, qui était entré à l'Institut bien avant beaucoup de vieux savants recommandés par des œuvres plus considérables que les siemies, qui était parvenu à la présidence du Conseil, en dépit d'une origine étrangère, sans qu'aucun talent de parole, aucun service signalé justifiât ce succès. On disait qu'élevé en x\ngleterre, il n'était retourné en France que pour nous affranchir d'entraves séculaires et nous initier aux pratiques de la liberté.

M. Waddington ne nous initia à rien du tout : il eut dans les questions littéraires , comme dans les questions politiques, l'ahurissement particulier à quelqu'un qui ne savait pas au juste de quel pays il élait. Quand l'Angleterre s'emparait de Chypre, il se rappelait

qu'il avait été élève de Cambridge et il était tenté de s'écrier joyeusement : Riilc Britannial Puis soudain il se souvenait qu'il était premier Ministre de cette France si longtemps maîtresse de la Méditerranée et il essuyait un pleur. Il soupçonnait à peine que Saint-Simon était notre grand historien, et, quand on lui parlait de la gloire que nous avaient procurée tant d'illustres écrivains, il vous répondait : Qu'est ceci à côté de la Roumanie? On peut faire de ces cosmopolites d'excellents coureurs de nouvelles politiques, comme était Ganesco, des correspondants de journaux américains, mais la p:ace de ces métis n'est point à la tète d'une grande nation.

Je préférerais, pour ma part, à ces personnalités sans patrie, qui viennent être Ministres en France comme on va en Amérique faire sa fortune, un Français naturel, — pour employer une expression de Saint-Simon, — un indigène, quel que fût son rang, qui serait rond et fin, franc et malin comme étaient nos pères et qui pourrait prouver qu'il a depuis six cents ans du sang gaulois dans les veines. Quelle que soit la disette lamentable d'hommes de mérite qui caractérise l'heure actuelle, c'est, à mon sens, être trop humble vraiment pour un pays comme le nôtre que de choisir pour gouverner un homme Français depuis une génération à peine.

La plus simple couitoisie eût commandé à M. Waddington d'être agréable à M. Régnier, son collègue à l'Académie des inscriptions. Habitué à ne pas se gêner, le Ministre des Affaires étrangères ne jugea pas que ce fût la peine de faire infraction à ses habitudes envers un vieillard qui honorait notre érudition nationale.

Les choses restèrent donc dans le statu quo. Par un contraste singulier, le Ministre du Foreign Office français refusait aux concitoyens de Saint-Simon la permission d'étudier les œuvres inédites du grand historien, tandis que le Britisli Muséum laissait, sans la moindre difficulté, copier les quelques lettres de Saint-Simon qu'il possède. Il n'autorisait pas spécialement, remarquez-le bien, à consulter ces pièces, il vous remettait un volume et vous y preniez ce qui vous intéressait. Voilà l'exemple que devraient imiter les Archives du ministère des Affaires étrangères.

Ce fut en vain que M. Léopold Delisle, l'éminent administrateur de la Bibliothèque nationale, se fit l'éloquent interprète des amis de Saint-Simon et protesta en plein Institut^ contre l'inconcevable séquestre qui pesait encore sur les papiers du Duc; ce fut en vain que, rappelant les paroles de Montalembert et de Villemain, il s'indigna contre un Dépôt de l'Etat qui s'obstinait « à soustraire à la légitime curiosité des hommes d'étude une partie considérable de l'œuvre de Saint- Simon. )) Tout fut inutile.

Toutes les fois que le nom de Saint-Simon était prononcé, une huée s'élevait vers le ministère des Affaires étrangères. Le ministère des Affaires étrangères laissait passer la huée et ne bougeait pas. Ce qui est certain, c'est que lorsque parut le premier volume du Saint-Simon qui fait partie de la collection les Grands écrivains de la France, M. de Boislisle formulait dans sa préface ce désir qui cachait le regret d'un refus positif :

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