EN ESPAGNE
(( Etant allé les premiers jours de juin pour travailler avec M. le duc d'Orléans, je le trouvai cpii se promenoit dans son grand appartement. Dès qu'il me vit : « Ho ça ! me dit-il me prenant par la main, je ne puis vous faire un secret de la chose du monde que je désirois et qui 7ri importait le plus, et qui vous fera la même joie; mais je vous demande le plus grand secret. » Puis, se 7nettant à rire : « Si Monsieur de Cambray savait cpie je vous l'ai dit, il ne le me pardonnerait pas. » Toute suite il mapprit sa réconciliation avec le roi et la reine d'Espagne-, le mariage du roi et de Vinfante, dès qu'il serait nubile, arrêté : et celui du prince des Asturies conclu avec xW^^ de Chartres. »
Ainsi parle Saint-Simon et dès les premières lignes nous constatons combien l'auteur des Mémoires est
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inexact, même pour les choses qui le touchent de plus près. Dans les premiers jours de juin 1721, ni le Régent, ni Dubois, ni probablement Philippe Y ne pensaient au double mariage du jeune Louis XV avec l'infante et du prince des Asturies avec M"° de Montpensier; aucun d'eux, du moins, n'avait très probablement discuté sérieusement un tel projet.
Plus heureux que Saint-Simon qui, avec une nuance de dépit, avoue « que le détail de la négociation n'est jamais venu a sa connaissance », nous pouvons suivre cette affaire des mariages qui parut le chef-d'œuvre de la diplomatie et qui cependant réussit presque toute seule.
Fortuna e donnire^ dit un peu plus loin Saint-Simon, après avoir admiré, à son corps défendant, l'en'ronterie de Dubois d'avoir tenté une telle entreprise et son habileté de l'avoir réussie. Saint-Simon ne se doute pas qu'il prononce là d'instinct le mot définitif d'un événement qu'il croit cependant avoir été amené par d'adroits manèges et préparé par de longues intrigues.
Ce n'est pas que Dubois, en dépit de ses vices, n'ait eu de très réelles quahtés d'homme d'État. Dubois, quand on le regarde comme ministre, n'est plus le drôle moitié laquais, moitié proxénète que nous peignent les mémoires du temps. On éprouve l'étonnement qu'éprouva la mère du Régent quand le pendard qui avait corrompu son fils se présenta chez elle en robe rouge et lui adressa, d'une façon fort décente, un compliment plein de dignité et démesure. L'ami de la Fillon fait vraiment bonne figure quand il s'occupe des destinées de l'Europe; ses dépêches, badines à l'occasion, sont fort nettes et d'un ton très ferme quand il le faut. Si
on lui eût parlé de la pension qu'il recevait de l'Angleterre, il eût répondu, comme Mirabeau le fit plus tard, qu'il était payé, mais non livré, et en réalité, il avait conservé sa liberté d'action et, après s'être servi de l'Angleterre pour déjouer les complots de l'Espagne contre le gouvernement du duc d'Orléans, il se retourna vers l'Espagne au moment où on s'y attendait le moins.
Use souvint que nous avions de ce côté une alliance de famille, qu'il était bon de ne pas laisser les Anglais prendre trop pied dans la péninsule et après avoir conclu, en 1717, contre l'Espagne le traité de la triple alliance de la France, de l'Angleterre et de la Hollande, puissances auxquelles se joignit bientôt l'Empereur, il conclut, en 1721, le traité de la triple alliance de la France, de l'Angleterre et de l'Espagne.
La politique française avait eu à lutter vivement et contre l'Autriche qui avait fait des efforts inouïs pour se rattacher à l'Angleterre et contre l'Angleterre représentée à Madrid par un diplomate fort délié, Stanhope, qui s'était efforcé d'amener l'Espagne à traiter uniquement avec le cabinet britannique en prétendant que la France et l'Espagne avaient des intérêts contraires. Cette triple alliance qui devait mettre les trois puissances en état de donner des lois à l'Europe avait été conclue à la lin de mars après de longs pourparlers.
Depuis quelque temps, Dubois suivait d'un œil attentif des négociations entamées entre la cour de Madrid et la cour de Vienne, non seulement pour rapprocher leurs intérêts, mais encore pour unir leurs maisons par un triple mariage.
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Notre ambassadeur en Espagne était alors le marquis de Maulevrier, qui paraît avoir été un assez pauvre homme; du moins il ne s'en faisait pas accroire et il confessait naïvement qu'il n'avait pas toute l'expérience qu'il eût fallu pour réussir dans le métier de diplomate. 11 gérait l'ambassade tant bien que mal avec un nommé Robin qui, selon l'expression de La Fare, élait son Apollon dans les moments difficiles. Maulevrier n'apprenait régulièrement que par les courriers de Paris ce qui se passait à la cour près de laquelle il vivait. Dubois lui envoya, à la date du 9 juillet, une première dépêche très volumineuse (elle n'a pas moins de 26 pages) dans laquelle il le mettait au courant delà situation.
(t Les premiers avis, disait-il, que S. A. R. reçut étaient fondés sur une lettre que M. Bruininx, ministre de la république de Hollande à Vienne, écrivit à ses maîtres au mois de mars dernier et dont plusieurs ministres étrangers rendirent compte à leur cour... Son Altesse royale prit des mesures pour être informée par une voie sûre. Je vous avoue quelle n'a pas été peu surprise en recevant, il y a peu de jours, la réponse qui lui a été apportée de Vienne par une personne quelle y avait envoyée exprès. On lui confirma tout ce quelle avait appris d'ailleurs, avec ces circonstances que le roi d'Espagne en proposant une alliance avec l'Empereur avait aussi proposé le mariage du prince des Asturies avec l'archiduchesse Marie Emilie seconde fdle de l'Empereur Joseph, et ceux des infants don Fernand et don Carlos avec les deux jeunes archiduchesses filles de l'Empereur régnant, qu'il avait été question aussi du mariage du prince des Asturies avec l'aînée de ces deux dernières princesses, et de celui de la seconde, soit avec l'infant don Fernand soit avec l'infant don Carlos, mais
qu'il y a eu quelques variations dans ces différentes propositions etquelqua incertitude sur les moyens de rendre solides des alliances aussi éloignées de leur accomplissement. Rien cependant n'avait ralenti la vivacité des démarches du roi d'Espagne et S. M. C. avait encore depuis très peu de temps fait renouveller à l'Empereur les marques de l'empressement quelle a souvent témoigné depuis plus d'un an de s'unir étroitement avec ce prince et de régler incessamment les conditions des mariages qui seraient le lien de leur union et qui serviraient a rétablir t ute la puissance que Cliarles V avait réunie sur sa tête et dans sa maison. »
Le même jour Dubois écrivit une seconde dépêche de 10 pages en insistant sur l'importance que cette question avait pour la France, en indiquant de la façon la plus minutieuse, la plus saisissante, la plus adroite la marche à suivre près la cour d'Espagne, les objections à présenter, les dangers à signaler, les perspectives à faire entrevoir. Il fixa dans une sorte de mémorandum tous les points à mettre particulièrement en relief, et enfin il joignit au tout des instructions complètes et fort habilement rédigées pour prescrire au marquis de Maulevrier l'ordre dans lequel il devait formuler les observations que la nouvelle de ces négociations matrimoniales suggérait à la cour de France et expliquer les appréhensions qu'elle inspirait au Régent pour le repos de l'Europe.
Cette vigilance, cette préoccupation des intérêts français, cette application au travail et aussi cette netteté dans l'exposition des idées, cette force dans l'argumentation qui rappelle presque les belles époques de Louis XIV, réhabilitent un peu ce maraud de Dubois.
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La puissance des traditions, le concours d'un personnel expérimenté maintenaient-ils naturellement de tels hommes à ce niveau ? En dépit de ses mœurs crapuleuses, l'archevêque de Cambrai possédait-il réellement les facultés d'un politique de premier ordre? On peut l'admettre, car après tout, ni Mirabeau ni Talleyrand ne valaient bien cher comme sens moral. Ce qui est certain, c'est que le ministre du Régent démêla, avec une étonnante lucidité, les secrets desseins de l'Empereur et qu'il indiqua, avec une extrême adresse, tout ce qu'il fallait faire pour en empêcher le succès. Quand on veut apprécier dans toute sa tristesse le degré d'infériorité où nous sommes tombés au point de vue du personnel gouvernemental, ce n'est pas d'après Richelieu, Mazarin ou de Lionne qu'il faut juger les ministres de nos dernières années; c'est à des hommes comme Dubois même, qui ne sont pas cependant des types bien admirables, qu'il faut comparer des hommes comme Gramont qui déclare la guerre en écervelé, comme Jules Favre qui cause la mort de dix mille Français en oubliant de comprendre tout un corps d'armée dans un armistice, comme Waddington qui sort mystifié par tous du Congrès de Rerlin et qui ose venir vanter ses services à la tribune.
Fort troublé au reçu de ces dépêches et ne sachant comment s'acquitter des négociations dont il était chargé, M. de Maulevrier tint conseil avec Robin, (I J'aurai l'honneur de vous dire, écrit M. de Maulevrier à Dubois à la date du 26 juillet, qu'après avoir bien examiné, étudié cette matière et délibéré avec M. Robin, nous avons le lendemain des échanges des
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ratifications 24 de ce mois, prit le parti d'aller de bon matin chez une personne que nous croyons qui possède la confiance de S. M. C.n
Pour Dubois, la personne qui possédait la confiance de S. M. C. était le Père d'xVubanton *. Le Père d'Aubanton avait été choisi par Louis XIV comme confesseur de Philippe V. Il semble avoir été constamment animé des dispositions les plus favorables pour la France. Ses lettres à Dubois lui font honneur et il pourrait dire à propos d'elles ce qu'une grande dame du xviu^ siècle répondait à quelqu'un qui la menaçait de faire connaître certaines missives : u Je n'ai à rougir que de l'adresse. » Ce n'était pas la faute du Père d'Aubanton, après tout, si le duc d'Orléans avait choisi Dubois pour ministre des affaires étrangères.
Saint-Simon enveloppe le Père d'Aubanton dans sa haine pour Dubois. « Octaicnt, dit-il, deux fripons des plus insignes dignes de se louer l'un l'autre et d'être abhorrés de tout le reste des hommes^ surtout des gens de bien et d'honneur. » Il est vrai que, dans un mémoire adressé à Louis XIV, Saint-Simon fait le plus
1. Outre le langage chiffré, Dubois et M. de Maulevrier avaient adopté certaines dénominations conventionnelles.
M. Dancourt signifiait M. de Sourdeval.
M. Cabre — M. le marquis de Maulevrier.
M. Amelot — M. Robin.
M. Piper — M. le marquis de Grimaldo.
La dame — Le roy.
M. de Broglio — M. de Sartine.
M. le marquis d'Alègre — S. A. R.
M. des Marets — M. le duc de Saint-Aignan.
Un bénéfice — Une pension de 30,000 livre?.
La personne en question — La bonne union entre les couronnes.
chaleureux éloge du jésuite qu'il couvrira d'injures quelques années après *.
Quoi qu'il en soit, le Père d'Au^banton reçut fort civilement M. de Maulevrier et M. Robin et leur assura que, depuis le 27 mar.-«, il n'y avait plus eu ombre de négociations entre la cour d'Espagne et la cour d'Autri-he.
« Je sais, a]outa-t-il, autre chose qui vous esclaircirait et qui vous consolerait mieux encore, mais je ne puis parler. Je vous dirai pourtant que vos nouvelles et vos soupçons ont si peu de fondement véritable que depuis l'époque que j'ai citée S. M. G. est dans le dessein de vivre toujours de plus en plus en meilleure intelligence avec S. A. R. et cela devient si constant et si sérieux que S. A. R. en sera quelque jour surprise. »
Le soir même, sur le conseil du Père d'Aubanton, M. de Maulevrier vit le roi qui lui confirma ces assurances en termes non moins sibyllins. Philippe Y refusa même de recevoir les observations écrites que M. de Maulevrier voulait soumettre à ses réflexions. « Il n'y a plus de réflexions, dit-il, là où il n'y a plus de sujet. »
Le lendemain, M. de Maulevrier, fort étonné d'avoir si bien réussi, était en train de fermer ses dépêches, lorsque M. de Grimaldo, qu'un présent considérable reçu quelques jours auparavant à l'occasion de l'échange des ratifications du traité avait favorablement disposé, vint demander à notre ambassadeur si, au lieu d'expédier M. de SourJeval qui voyageait en poste, on nepou-
1. Ce mémoire figure dans l'édition Chéruel tome XIX; il a été communiqué à AI. Cliéruel par M. Amédée Lefèvre-Pontalis qui Tavait copié dans la collection Feuillet de Conches.
INTr.ODUGTIOxN A L'AMBASSADE. 91
vait expédier un courrier à cheval qui porterait à la cour de France des dépêches «qui en valaient la peine». Sur la réponse affirmative de M. de Maulevrier, M. de Grimaldo sortit pour rentrer une heure après.
« I! revint me dire (écrit Maulevrier) qu" S. M. C. pour donner a S. A. R. des preuves in.lubitables de son amitié, de sa tendresse et de l'éternelle et bonne intelligence qu'elle désirait entretenir avec le roi, avec sa propre famille et avec M. le Régent demandait à S. A. R. Mademoiselle de Montpensier sa fdle en mariage pour Monseigneur le prince des Asturies et proposait en même temps de marier l'infante d'Espagne fdle unique de S. M. C. avec le roi, que ce dessein n'était point nouveau dans le cœur de S. M., quelle serait ravie qu'il s'exécutât, quelle le désirait avec ardeur et de resserrer par là les liens du sang des Bourbons, que rien ne convenait mieux, ni tant aux deux familles, que ces deux alliances. »
Dès le II août, le Régent adressait au roi d'Espagne une lettre autographe pleine d'effusions de reconnaissance et qui témoignait de la joie que lui avait causée cette proposition :
« Monseigneur, l'expérience a fait connaître à toute l'Europe, qu'entre les grandes qualités qui ont toujours distingué V. M., la candeur et la vérité ont été dans tous les temps la règle de ses actions. J'ai vu naître et perfectionner ces vertus qui font aujourd'hui l'ornement et un des principaux appuis du trône d'Espagne et qui ont fait une si forte impression sur moi que je trouve dans le rétablissement de l'union entre le roi et V. M. et dans le retour de la confiance et de l'amitié dont elle m'honore la plus grandesatisfaction que j'aie jamais eue. Aussi n'étais-je occupé que du désir sincère de conserver ce bien si précieux, per-
suadé qu'il renferme seul tous les avantages que je pouvais désirer. Vous pouviez seul y mettre le comble et V. M. vient de le faire par un effet de sa profonde sagesse en formant le dessein d'unir plus étroitement encore les deux couronnes par l'assurance du mariage du roi avec l'infante d'Espagne.
« Je n'oublierai rien pour contribuer à tout ce qui pourra servir à établir des liens si solides et si convenables. J'avouerai en même temps à V. M. que comme elle veut combler mes désirs par l'honneur quelle fait à M"* de Montpensier ma fille de la choisir pour épouse de monsieur le prince des Asturies, je n'aie pas d'expressions assez fortes pour lui marquer combien j'ai le cœur pénétré de ce nouvel effet de ses bontés. Elle la connaîtra mieux par mon zèle à lui marquer dans toutes les occasions ma vive et respectueuse reconnaissance, puisque lui étant désormais attaché par des liens si intimes, mon ambition la plus forte sera toujours de mériter la grâce sensible et distinguée que je dois à sa pure générosité.
« Le marquis de Maulevrier que S. M. a honoré de sa confiance à cette occasion recevra plus particulièrement les ordres de V. M. et le moyen d'exécuter ses résolutions. Je la supplie seulement de me permettre de lui protester que je suis avec respect, Monseigneur, de V. M. le très affectionné oncle et serviteur,
« Philippe d'Orléans. »
Dubois à cette même date du à août envoyait à M. de Maulevrier une longue dépêche relative à la mise à exécution de ce double mariage.
Dubois avait-il traité directement cette question avec le Père d'Aubanton ? la chose n'est pas absolument inadmissible, mais elle n'est guère vraisemblable.
Ses inquiétudes sur les projets d'une union avec l'Aiitriche ne paraissent pas feintes, et, s'il eût eu l'idée de marier avec Louis XV l'infante qui n'avait que trois ans, il n'aurait pas recommandé à M. de Maulevrier d'insister sur les inconvénients de « mariages contractés à un âge où les piincessont encore trop jeunes pour les accomplir ».
L'heureux coquin eut très probablement une de ces chances particulières aux gens qui naissent coiffés. Certains capitaines remportent ainsi des victoires sans s'en douter et, quand ils ont la bonne fortune de mourir à temps, passent à la postérité avec la renommée de grands généraux ; certains politiques ont le bénéfice de succès diplomatiques auxquels ils n'ont contribué que très peu et sont réputés savants joueurs d'échecs, parce qu'ils ont gagné à la roulette.
Ce qui est évident, c'est que le rusé personnage, que rien ne pouvait étonner quand il se voyait archevêque de Cambrai et cardinal, se garda bien de manifester la moindre surprise ; il se donna les gants auprès du Régent d'avoir mené à bien une des affaires les plus compliquées de ce temps ; il fit valoir la peine qu'il avait eue à décider le mariage de M"*" de Montpensier avec le prince des Asturies. Le récit de Saint-Simon nous montre à quel point le Régent fut la dupe de son ministre. « 11 me dit que tout cela s'était fait en un tournemain, que l'abbé Dubois avait le diable au corps pour les choses qu'il voulait absolument ; que le roi d'Espagne avait été transporté que le roi son neveu demandât l'infante ; et que le mariage du prince des Asturies avait été la condition sine qiia non du mariage
n INTRODUCTION A L'.\ MBASSADE.
de l'infante, qui avait fait sauter le bâton au roi d'Espagne. )'
Le résultat en effet était considérable, non seulement au point de vue de la politique française, mais au point de vue du gouvernement du Régent. L'Espagne qui avait été l'ennemie acliarnée du Régent, qui avait caressé l'idée de renverser le duc d'Orléans, de mettre en France un vice-régent qui aurait été le duc du Maine et de placer les deux couronnes sur la tète de Philippe V, était encore l'espoir de tous les mécontents. Saint-Simon est très explicite sur ce point et nous trace un saisissant tableau des mouvements de rage que la nouvelle du mariage causa aux adversaires du Palais- Royal. « Ils n'avaient que l'Espagne dans la bouche, qui était l'ancre de leurs espérances, la protection de leurs mouvements, le seul moyen de l'accomplissement de leurs désirs, et par tout ce que Dubois n'avait cessé de faire contre elle en faveur de l'Angleterre, l'occasion continuelle et sans indécence de fronder, et décrier le régent et son gouvernement, qui d'ailleurs leur avait donné beau jeu du côté des finances et de celui de sa vie domestique. Toutes ces choses si flatteuses, qui, malgré le peu de succès de leur malignité, de leur haine, de leurs efforts, faisaient toutefois encore toute la nourriture de leur esprit, de leur volonté, de leurs vues, non-seulement tombaient et disparaissaient par ce double mariage, mais se tournaient contre eux, et les laissaient, dans le moment même, en proie au vide, à la nudité, au désespoir, sans nul point d'appui, sans bouclier, sans ressources.
« L'horreur qu'ils conçurent aussi d'un revers si subit
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et si complètement inattendu, fut plus visible que facile à représenter, et plus forte qu'eux et que leurs plus politiques. »
Saint-Simon ne connut la nouvelle que lorsque tout était terminé. En dépit de l'amitié si sincère de part et d'autre qui l'unissait au Régent, il était soigneusement tenu à l'écart de toutes les négociations importantes. Quelle que fut son obstination à répéter qu'il était duc et pair, Saint-Simon était écrivain de vocaiion ; on le sentait instinctivement sans s'en rendre bien compte et on agissait en conséquence. Cette haine de la littérature que l'on reproche aux gouvernants de notre temps existait dès cette époque; on éloignait cet homme qui avait une conscience et l'on prenait Dubois!... Un peu suffoqué de ce qu'il croyait être un coup de maître, Saint-Simon commença par féliciter le Régent, puis se mettant sur son beau dire, il entassa des car, des si et des mais; il montra à &on interlocuteur les inconvénients de ceci et les conséquences de cela. L'autre qui pensait sans doute à aller rejoindre M'""" d'Argenton ou M'"^ de Phalaris se mordit sans doute la langue d'avoir tant parlé et jugea que ce diable de Dubois était autrement expéditif.
A la fin cependant Saint-Simon eut une lueur de sens pratique et se décida à profiter de la circonstance.
(( Pendant tous ces raisonnements divers, écrit le Duc dans ses Mémoires, je ne laissais pas de penser à moi, et à l'occasion si naturelle de faire la fortune de mon second fils. Je lui dis donc que, puisque les choses en étaient nécessairement au point qu'il me les appre-
nait, il devenait donc instant d'envoyer faire la demande solennelle de l'infante et en signer le contrat de mariage, qu'il y fallait un seigneur de marque et titré, et que je le suppliais de me donner cette ambassade avec sa protection et sa recommandation auprès du roi d'Espagne pour faire grand d'Espagne le marquis de Rufifec. »
Saint-Simon se garda de laisser échapper l'occasion et ne pas rappeler au Régent tout ce qu'il avait fait et ce qu'il n'avait pas fait, et La Feuillade auquel il avait donné la pairie après avoir voulu lui donner des coups de bâton et la capitainerie de Saint-Germain accordée au duc de Noailles et la façon dont il avait créé pairs Brancas et Nevers. C'est le propre encore des hommes de lettres de ne jamais demander la moindre bagatelle sans ajouter beaucoup de motifs à l'appui de leur demande, parce qu'étant foncièrement honnêtes, ils s'efforcent dt3 démontrer qu'ils ne réclament rien que de juste à des gens auxquels souvent ce point est parfaitement indifférent.
Bref, le Régent embrassa Saint-Simon, promit tout, imposa le silence et s'efforça de faire avaler la pilule à Dubois.
Comment les choses se passèrent-elles entre Saint- Simon et Dubois ? 11 ne faut pas s'en rapporter trop aveuglément aux allégations du Duc qui est fort sujet à caution. Nous le verrons plus loin accabler des protestations d'amitié les plus tendres et des remerciements les plus hyperboliques le ministre qu'il traûiera dans la boue dans les Mémoires.
Quoiqu'ils se traitassent de cousins depuis l'élévation de Dubois au cardinalat, les deux hommes, au fond, ne
s'aimaient guères. Sans doute il nous plairait de voir dans cette animosité le fier mépris d'un Alceste pour un Scapin comme Dubois. Hélas ! il faut en rabattre. Saint-Simon et Dubois avaient marclié d'accord en 1718 au moment des négociations de la quadruple alliance. Saint-Simon plus tard soutint vivement le Cardinal contre le maréchal de Villeroy qu'il décida le Régent à faire arrêter. La brouille de 1721 venait d'une rivalité d'influence et non des insurmontables antipathies d'un Thraséas pour un Pallas.
Dubois fit-il les premiers pas ? Envoya-t-il Belle- Isle à Saint-Simon pour proposer la paix ou la guerre? Une phrase d'une lettre écrite par Saint-Simon à Belle- Isle prouve que celui-ci prit part, à cetteépoque, à certaines négociations tendant à un rapprochement ; mais quand nos lecteurs auront parcouru les lettres de Saint- Simon à Dubois et qu'ils connaîtront le dessous des cartes, ils souriront, comme nous, en voyant Saint- Simon parler de la difficulté qu'il eut à ployer sa raideur devant les arguments de Belle-lsle. 11 paraît plus probable que Saint-Simon, qui avait été féliciter le nouveau Cardinal et qui d'ailleurs avait fort envie de son ambassade, écrivit d'abord à Dubois pour f empêcher de se montrer trop hostile et pour lui demander un entretien sur la question.
Nous avons pour garant de l'exactitude de ce fait cette lettre de Dubois datée du 8 septembre 1721, lettre fort bien tournée d'ailleurs et très franche, du moins en apparence :
« J'avais deviné, monsieur, ce que vous désiriez de mes soins, et j'ai débuté par là ce matin avec les sentiments
que pouvait m'inspirer l'ancienne amitié dont vous m'avez autrefois honoré, qui surnagera toujours dans les plus mauvais temps aux vagues les plus orageuses. Vous me trouverez le même pour toutes les suites que peut avoir la résolution principale. Il est vrai qu'à mon tour je mettrai votre équité à quelque épreuve et attendrai de vous la même complaisance et le même concours dans des choses que je croirai essentielles au service du roi. J'aurni l'honneur de vous voir au jour et à l'heure qu'il vous plaira de me marquer pour concerter avec vous toutes les mesures qu'il y a à prendre et je vous convaincrai par mes actions toutes les fuis que vous voudrez me mettre à l'épreuve qu'avec moi les orages passent, mais que l'inclination, l'estime et le respect qui m'ont attaché à vous, monsieur, sont immuables et seront éternels. »
Cette lettre était-elle une nouvelle preuve d'hypocrisie ? Dubois remua-t-il ciel et terre pour nuire au futur ambassadeur ?
Aucune de ces accusations ne paraît démontrée. Saint-Simon, ne l'oublions pas, était porté par sa nature à s'exagérer son importance, à découvrir des- ennemis partout, à rêver de perpétuelles machinations. Il était de ces hommes qui, selon la phrase populaire, se font de la bile. Là encore, il semble avoir obéi à son imagination passionnée et s'être un peu monté la tête. Saint-Simon avait la promesse du Régent ; il était désigné pour être le titulaire d'une ambassade toute de parade et qui n'avait en réalité aucune importance politique. Quel intérêt aurait eu Dubois à chercher un autre ambassadeur extraordinaire?
Les retards dont se plaint aigrement Saint-Simon peuvent s'expliquer par les hésitations relatives à la forme à donner à ce double mariage entre enfants.
IxNTRODUCTION A LWMBASSADE. 99
Dans sa dépêche du l\ août à M. de Maulevrier, Dubois avait nettement posé la question sur ce terrain.
« Vous remarquerez s'il vous plaît (écrivait-il) que le roi étant encore mineur l'on ne peut traiter le point qui regarde l'assurance de son mariage avecl'infante d'Espagne qu'en vue de ces deux manières. La première en f lisant une convention secrète qui serait conflrmée, ratifiée et étendue par le roi à sa majorité. La deuxième en stipulant dès à présent l'assurance et les conditions de ce mariage par un traité en forme que le roi confirmerait et ratifierait de même lors de sa majorité.
« Dans le premier cas laconveinion secrète dont il serait question pourrait-être faite au nom du roi sous Tautorité de monseigneur le Régent qui ne pourrait, comme vous le jugez bien, s'engager pour le roi que sxis le bon plaisir de Sa Majesté.
(c Si l'on jugeait plus a propos de stipuler dès a présent par un traité en forme l'assurance et les condiiions de ce mariage, il faudrait que S. A. R. en fît part à Messeigneurs les princes du sang et à quelques-uns des principaux titrés même au conseil de rége ice parce qu'il s'a^nt de l'engagement le plus important que le roi puisse prendre pendant le cours de son règne. Et vous remarquerez que si l'on prend ce dernier parti il ne faudra le faire que lorsque l'on croira que le secret ne sera plus nécessaire pour remplir les vues du roi d'Espagne mais jusqu'à ce moment là il n'est rien de si important qu'il soit scrupuleusement et religieusement observé et qu'il ne soit confié qu'aux seules personnes qui doivent indispensablement y entrer ainsi que le roi d'Espagne l'a jugé à propos et qu'il vous l'a fait recommander. »
Dès \e ll\ août le roi d'Espagne avait répondu qu'il acceptait la deuxième proposition et qu'en outre, pour mettre à l'instant même à exécution le traité des dou-
WBUOTHECA
bles mariages, il proposait de procéder immédiatement à l'échange des princes et princesses. Dubois, pour hâter encore les choses, suggéra de rédiger les contrats de mariage en même temps que les traités ; il demanda en outre, pour ne pas exaspérer les ennemis du Régent, de ne parler du mariage du prince des Asturies avec M"*deMontpensier qu'après que le mariage de Louis XV avec l'infante aurait été déclaré; il priait enfin le roi d'Espagne d'écrire, en même temps qu'au roi et au Régent, au maréchal de Villeroy qui, gouverneur du jeune prince, avait une grande influence sur son élève.
On voit combien Saint-Simon est mal informé lorsque parlant de la confidence faite à Monsieur le Duc et à M. de Fréjus il ajoute : « Le secret sans réserve et nommément pour le maréchal de Villeroy leur fut fort recommandé à tous deux. » Villeroy savait la nouvelle avant le duc de Bourbon et avant Fleury, puisque le roi d'Espagne lui avait écrit directement.
Enfin on communiqua la demande du roi d'Espagne au conseil de régence et on demanda son assentiment au jeune roi. Chacun a devant les yeux cette scène si merveilleusement contée par Saint-Simon, tous ces grands dignitaires, ces vieillards, ces ministres empressés autour de cet enfant qui pleure parce qu'on veut le marier et attendant qu'il ait consenti à formuler ce oui qu'il prononce en rechignant.
Si rien ne prouve que Dubois ait cherché à contrecarrer Saint-Simon, le malin plaisir, qu'il prit à augmenter les dépenses du Duc, rentre plus dans les données du caractère du personnage ; il ne jugeait rien de trop beau pour lui ; il estimait toujours sa suite insuffisante;
il le décida à emmener hO officiers et, faute d'en trouver autant, se contenta à grand'peine de 2'r). C'est pendant que Saint-Simon se préparait à conduire en Espagne 80 domestiques et 24 personnes de distinction que se formait ce régiment de créanciers qui devint une armée avec les années et qui, sous le commandement de M" Gérardin procureur du syndicat, devait plus tard pénétrer près du lit de mort où l'homme de génie était couché, pour exhaler ses plaintes et exercer ses droits.
Le ton gouailleur des lettres dans lesquelles Dubois félicite plus tard Saint-Simon de la splendeur de son train, ne permet pas de douter qu'il n'ait prévu ce résultat et qu'il ne s'en soit fortement réjoui.
Saint-Simon cependant se préparait à remplir sérieusement son ambassade et ne négligeait aucune source d'informations. Il s'était tracé une sorte de questionnaire sur les difficultés qui pouvaient se présenter et il l'avait soumis à Dubois. Il consultait Sartine intendant de Barcelone, Berwick, il interrogeait Amelot et le duc de Saint-Aignan. Le marquis de Louville, dont il ne dit qu'un mot, beaucoup plus loin, à propos de la mort de don Carlos, et qu'il laisse de côté dans le récit de ces préparatifs de départ peut-être parce qu'il avait trouvé ses conseils un peu trop familiers, lui trace un véritable itinéraire. M. de Saint-Simon ira ici, M. de Saint-Simon ira là. « Il verra le tombeau de la bienheureuse Marie d'Agréda qu'il verra bien dévotement et empêchera, s'il le peut, M. l'abbé de Saint-Simon de faire l'agréable ni de faire parade de son jansénisme
ultramontain. S'il ne suit pas mes conseils il pourrait bien ne pas revenir entier en France. »
Avant de quitter Paris, Saint-Simon avait réuni comme une biographie complète de tous les personnages de la cour près de laquelle il se rendait, une série de notes sur les Grands d'Espagne, sur M""''' de Robec et de Saint- Pierre, sur le médecin Hyghens et même sur une camériste influente près de la reine, la Kismalogne. Il ne s'imposait pas évidemment tout ce travail dans le seul but de remplir à la satisfaction des deux couronnes une mission après tout facile; il amassait selon son habitude des matériaux pour les Mémoires,
Le 23 octobre, Saint-Simon partait en poste pour cette mémorable ambassade.
M. de Maulevrier avait vu sans plaisir l'arrivée de Saint-Simon. Celui-ci lui avait écrit de Bayonne une lettre dans laquelle il lui disait qu'il X honorait parfaitement et le marquis de Maulevrier avait trouvé cette formule de salutation absolument inconvenante ; cette façon de l'honorer lui semblait déshonorante et il comptait répondre de la même encre et faire paroli de courtoisie. Les sages avis de Dubois accommodèrent tout.
Saint-Simon fut admirablement reçu en Espagne ; les dépêches confirment sur ce point les Mémoires qui ne taisent aucun détail de cette brillante réception.
Dubois se pâmait d'aise à chaque missive oi!i Saint- Simon annonçait ses triomphes; il s'extasiait sur ses lettres « magnifiques et charmantes » ; il lui donnait à discrétion de Teau bénite de cour, la seule eau bénite d'ailleurs dont le successeur de Fénelon à Cambray se
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fût jamais servi. Ce n'est que lorsque Saint-Simon abordait la question d'argent que le ministre, de bègue qu'il était d'ordinaire, devenait subitement muet. « J'omets, dit philosophiquement Saint-Simon dans ses Mémoires, les extrémités d'embarras ou le cardinal Dubois m'attendait, et qu'il m'avait si hautement préparés en décuplant forcément ma dépense. On a vu que je n'avais point voulu d'appointements, mais qu'il m'avait été promis qu'on ne me laisserait point manquer et qu'on fournirait exactement à la dépense qu'on exigeait de moi; mais rien moins. Dès les commencements, le cardinal Dubois sut y mettre bon ordre, mais toujours avec ses protestations accoutumées; il se vengeait de l'ambassade emportée à son insu et malgré lui en me ruinant, à la fin il en vint à bout; mais, au moins à mon honneur et à celui de la France, il n'eut pas le plaisir de me décrier en Espagne, d'où je partis à la fin de mon ambassade sans y devoir un sou a qui ce pût être, et sans avoir diminué rien de l'état que j'avais commencé à y tenir, sinon qu'en allant a Lerma, je renvoyai en France presque tous les officiers des troupes du Roi que ce bon prêtre m'avait forcé, comme on l'a vu, de mener en Espagne. »
En revanche, quelles jolies lettres écrivait le ministre à l'ambassadeur I Lisez celle-ci datée du 10 décembre 1721 et dites-moi s'il est possible de se moquer plus finement d'un homme que l'on conduit doucement à mourir insolvable.
(( Je n'étais pas en peine, Monsieur, de ce que toute la cour penserait lorsque vous y seriez arrivé. Je n'étais inquiet
lOli INTRODUCTION A L'AMBASSADE.
que de l'impatience que Ton avait de vous voir. Je suis ravi que vous ayez prévenu et surpris l'inquiétude du Roi et de la Reine d'Espagne quoi qu'il vous en aie coûté une fort rude épreuve, qui est celle de courir la poste sur ses fesses, et, ce qui est pis encore, ovecdes chevaux de bois ou, pour parler plus naturellement, des tortues appellées mules. Vous êtes enfin arrivé plutôt qu'oi\ ne l'espérait, et dans un moment vous avez rendu la sérénité et la joie à toute la cour d'Espagne.
« On a cru surprendre votre magnificence en abrégeant votre séjour à Madrid; mais, comme si vous aviez les fées à votre commandement, vous allez ériger un nouveau Madrid aux environs de Lerma, et les derniers courriers nous ont rapporté que vos nouvelles habitations s'élevaient déjà en rase campagne pour loger la troupe dorée qui vous accompagne.
« Je suis ravi de la mortification que le bruit et la splendeur de votre magnificence a causé à ceux qui ont vu votre départ avec jalousie. Mon ministère y trouve un grand relief, mais je suis charme personnellement de trouver dans vos manières de penser toutes les ressources qui peuvent m'aider à bien faire et qui peuvent flatter la partialité, ou, pour mieux parler, la passion juste et raisonnable de vieille et nouvelle date avec laquelle, Monsieur, je vous suis attaché plus sincèrement et plus respectueusement que personne. »
Pendant ce temps la pauvre duchesse de Saint-Simon, chargée des intérêts du ménage, s'adressait à Dubois sur ce ton lamentable:
Paris, le 13 décembre 4721.
« Monsieur, je suis forcée de rendre compte à V. E. que me voyant dans l'impossibilité de trouver un sol à emprunter malgré d'excellentes cautions qui voulaient bien s'obliger avec moi, on m'ofTre cependant différents moyens qui m'en
feraient trouver et qui ne seraient pas à présent à charge à S. A. R. Mais il est nécessaire que j'aie l'honneur de lui en rendre compte. Je n'aie pas voulu le faire sans en donner part à V. E. et l'assurer que personne ne désire plus de lui plaire et de le convaincre des sentiments avec lesquels j'ai l'honneur d'être, Monsieur, de V. E. la très humble et très obéissante servante,
« Duchesse de Saint-Simon. »
Dubois se confondait en regrets et il écrivait au duc pour le complimenter encore :
« Je suis très touché du désordre et de l'ordre de votre prodigalité. J'ai marqué à M""'' la duchesse de St-Simon combien j'y étais sensible et si je savais faire de la fausse monnaie, je courrais grand risque de succomber a la tentation d'être faux monnayeur pour vous tirer de l'embarras où vous êtes. J'ai parlé à M. Bernard mieux que je ne l'aurais fait pour moi-même. »
Saint-Simon continuait à marcher d'ovation en ovation. La réconciliation des deux branches de la maison de Bourbon était regardée comme un événement favorable pour les deux nations. Le roi, la reine, les grands accablaient d'égards l'ambassadeur français ; les municipalités l'allaient saluer; on célébrait son arrivée dans une romance historique :
Ai sefior duque de Ossuna
Félipo quinto senala
Por que para estas funciones
Siempre se portan congala
El rey Luis dezimo quinto
Le encargo aquesta embaxada
Al duque de San Simon
De la Sangre, y Piar de Francia.
A force de s'agiter, de danser, de traiter et d'être traité, de recevoir des compliments et d'accomplir des merveilles, St-Simon tomba malade. Ce fut l'abbé de Saint-Simon, depuis évêque de Metz et légataire des papiers du duc qu'il n'eut jamais, qui se chargea d'annoncer la nouvelle à Dubois et sa lettre est intéressante par le jour qu'elle nous ouvre sur cet intérieur si uni et si vraiment chrétien qui forme un contraste charmant avec les ménages des grands seigneurs au xviii^ siècle.
Ces papiers, promis à tant d'aventures, préoccupaient déjà à cette époque. Un secrétaire de Saint- Simon, un nommé Dashofe, qui sans doute était un affîdé de Dubois, écrivait k celui-ci, à la date du 17 décembre, en lui demandant le secret, pour savoir ce qu'il devait faire si la mort frappait son maître.
« Je me trouve dépositaire des papiers de l'ambassade; sur quoi j'ose prendre la liberté de supplier irès humblement V. E. de me faire prescrire l'usage que j'en dois faire au cas d'un malheur que Dieu veuille détourner! A qui les confier ou remettre, supposé que je le dusse faire, si à M. l'abbé de St-Simon qui se mêle en quelque sorte des affaires de M. le duc et qui semble désireux d'y entrer plus avant, si à M. le vidame de Chartres, son fils aîné, qui est fort sage et fort réservé pour son âge, ou enfin à M. de Maulevrier. »
Saint-Simon guérit de la petite vérole et prit part de plus belle à toutes les réjouissances. M"^ de Montpensier allait passer la frontière. En ce temps où l'Opéra était tout, Dubois avait annoncé l'arrivée de la princesse à M. de Maulevier comme il aurait annoncé une pre-
TNTRODUCTIO-X A L'AMBASSADE. 107
mière représentation. « Quelque zèle que l'on ait et quelque zèle que l'on fasse pour une chose aussi composée que la conduite d'une princesse, il en est de cet arrangement comme de la première représentation d'un Opéra. Il manque toujours quelque chose pour lever la toile et il vaut mieux attendre un peu plus longtemps et èire assuré qu'aucune des machines principales ne manquera. »
C'était sur toutes les routes, en elTet, un va et vient de cortèges magnifiques, accompagnant les princesses qui se rendaient dans leur nouvelle patrie, avec un luxe d'esrorte dont rien ne nous donne plus l'idée.
Gouvernantes, dames, maîtresses de langues, maîtres des cérémonies, chapelains, clercs de chapelle, blanchisseuses, lavandières, médecins, apothicaires, chefs d'échansonnerie, écuyers de cuisine, hasteurs, potagers, tourneurs de broches, tout ce monde, comme on en voit dans les mariages des contes de fées, s'empilaient dans les carrosses, dans les chaises, dans les chariots. Tout cela avait sa place marquée d'avance aux tables qui se dressaient chaque jour en des lieux différents; chacun arguait d'une iradition pour défendre un droit quelconque. Le frère de Dubois était du voyage; jadis médecin, il remplissait maintenant, comme conseiller du roi en tous ses conseils et secrétaire du cabinet de Sa Majesté, le rôle que M. de La Roche remplissait pour l'Espagne et devait passer l'acte de réception de la sérénissime princesse d'Espagne et en même temps attester que ses bijoux et ses joyaux étaient remis au prince de Rohan.
Cette silhouette un peu effacée de Joseph Dubois amuse au milieu de toutes ces pompes. Il n'avait pas évidemment l'aplomb de son coquin de frère. On lui avait bien recommandé de s'observer en si noble compagnie et cette préoccupation le poursuivait partout; à chaque instant il mande à son frère : « Je crois que je me suis suffisamment observé. » Cette attitude modeste n'empêche pas le maître des cérémonies, cet impudent de Desgranges, d'écrire à Dubois cette phrase superbe : « Sans vouloir flatter V. E. j'ai cru voir en M. votre frère les manières engageantes que l'on dit que M. de Lionne avait dans les négociations. »
Enfin, le 9 janvier 1722, le prince de Rohan pour la France et le marquis de Santa-Crux pour l'Espagne, procédèrent à l'échange des princesses dans l'île des Faisans qui avait vu Mazarin et Don Luis de Haro unir Louis XIV et Marie-Thérèse.
Ces bambins ainsi transportés d'un pays à un autre selon les caprices de la politique, et solennellement mariés à l'âge où on croit encore que les enfants poussent sous des chou\% jettent une note vivante dans ces négociations diplomatiques. Louis XV qui marchait sur ses douze ans avait fondu en larmes quand on lui annonça qu'il était époux. La petite infante qui l'allait rejoindre se prit à pleurer, elle aussi, quand on la remit aux mains du prince de Rohan. La pauvrette, qui n'avait que trois ans, ne dit pas comme l'héroïne de Racine :
L'amour ne règle pas le sort d'une princesse, La gloire d'obéir est tout ce qu'on nous laisse.
Elle sanglotait et on fut obligé pour la faire taire de
LMRODLCTION A L'AMBASSADE. 109
l'environner, selon l'expression du prince de Rohan, de bijoux et de jouets. Ils sont encore bien curieux, ces deux mariés, le prince des Asturies et M"^ de Montpensier que Saint-Simon, qui avait souvent des idées baroques, tint absolument à montrer couchés dans le même lit à toute la cour d'Espagne, ce qui dut inspirer de singulières réflexions à ces cerveaux enfantins.
C'est une étrange figure de jeune fille que cette petite Montpensier; elle fait longuement songer avec ses perversités précoces et ses caprices bizarres. La lettre de Saint-Simon qui nous parle de sa santé et qui vient à l'appui d'un passage des Mémoires est honorable pour le Duc et, avec quelques avertissements sur le régime que suit le duc de Chartres, atteste qu'il avait son franc parler avec le Régent et qu'il lui donnait souvent de véritables conseils d'ami. Elle témoigne aussi des inquiétudes toutes spéciales que causait à la cour d'Espagne la maladie de la jeune princesse.
En lisant cette lettre, je me souvenais d'une visite à cet admirable refuge de la rue Lecourbe où des frères de Saint-Jean de Dieu recueillent de pauvres enfants malades, et j'avais présente au regard la physionomie pensive d'un chérubin qui portait sur son visage envahi par une floraison monstrueuse les stigmates des débauches de son père. Je me rappelais aussi les Rois en exil. Qui a oublié la terrible fin de ces Rois en exil et le cri que pousse la reine? Du sang de roi...
Ici encore, mon cher Daudet, vous avez, tant est vive votre pénétration des choses humaines, deviné cette histoire que vous regardez vivre sous vos yeux si bien organisés pour observer, tandis que nous la trouvons
toute vécue dans le passé. Parfois, sans doute, vous êtes tenté de rire de ces amoureux des époques mortes et considérez cependant comme nous nous rencontrons vite ! C'est que nous sommes épris du drame réel autant que vous, seulement au lieu de le chercher dans une action imaginaire où se reflètent les mœurs da présent, nous le cherchons au milieu d'événements qui se sont effectivement accomplis, sans nous préoccuper de créer un personnage, certains de retrouver toujours l'homme identique et semblable à lui-même.
Plus moraliste que le roman le plus austère, l'histoire qui se meut dans un champ assez vaste pour suivre l'évolution successive de plusieurs générations, constate que, si la vertu sur la terre n'est pas toujours récompensée dans un homme, le vice est toujours puni dans une famille. Les mœurs du Régent expliquent la maladie de la princesse des Asturies et la maladie de cette enfant explique à son tour la décrépitude de certaines races royales. Même les eùt-on retrouvées après cent ans, les lettres à la Bellanger eussent fait comprendre qu'à une heure décisive, la goutte de sang arrachée par la courtisane ait manqué à un souverain, qui tenait la destinée d'un peuple dans sa main, pour compléter la force cérébrale qu'il fallait pour agir ou pour rester immobile, pour vouloir en un mot.
Elle était profondement malade de corps et d'esprit, cette adolescente qui avait dû être singulièrement élevée à la cour du Régent. Saint-Simon nous a raconté ses caprices de mutine et d'obstinée, ses refus formels de sortir de sa chambre et d'assister au bal en dépit des supplications du roi et de la reine d'Espagne tout
INTRODUCTION A L'AMBASSADE. lit
étonnés d'avoir une semblable bru ; il nous a dit les trois incongruités qu'elle lui envoya au visage lorsqu'il vint en grand apparat prendre congé d'elle. Une autre princesse de la famille, à peine un peu plus âgée qu'elle, tiendra plus tard un propos autrement fort qu'il est difficile de reproduire tel qu'il fut tenu par la princesse à sa suivante. « Si je me faisais fille galante, ra'accorapagnerais-tu ? » demandait la jeune fille dans ce morne Escurial dont les murs devaient frémir d'horreur.
Quel écho de conversations de laquais du Palais- Royal s'entretenant des célébrités du jour avait monté jusqu'à la chambre de ces jeunes filles? Un jour, entr'ouvrant leur fenêtre à l'heure matinale, avaient-elles vu la Parabère ou la de Prie sortir, l'œil émerilloné, de quelque souper qui s'était prolongé jusqu'à l'aube? Devinaientelles que ce xviii^ siècle, qui avait commencé par les orgies de la Régence, appartiendrait à la fdle et que la dernière femme qui rt''gnerait vraiment en France serait une Dubarry?
Malgré tout, elle divertit, cette gamine royale, par son manque absolu de tout respect humain au milieu de tous ces personnages si scrupuleux sur l'étiquette,, et l'on se prend à regarder avec intérêt la lettre ultrafantaisiste d'orthographe et écrite en caractères énormes ou plutôt en série de bâtons assemblés entre eux, qu'elle envoie à son père au lendemain de son arrivée.
« A Monsieur le duo d'Orléans mon frère et père.
« Avant iere le roy, la Raine et le prince me vinre voireje n'étoie pas encore arivée ici; le ledemein ji arriver et je fut marié le même jour, cepandant, ili a eu aujourduit
encore des cérémonie à faire. Le Roy et la Reine me troite
fort bien, pour le prince vous en aves acé oui dire. Je suis
avec un tré profond respec Votre trè heumble et trè obis-
sante file
« Louise Elisabeth. »
Saint-Simon, une fois les fêtes du mariage célébrées, commençait à être las de l'Espagne. Il avait la nostalgie de ces cabales, de ces intrigues, de ces bassesses de courtisans qu'il flétrissait sur le papier avec une indignation qui nous illusionne souvent sur ses véritables sentiments. Son sang bouillait dans les veines en recevant les lettres de Dubois et de Belle-Isle, qui lui parlaient de la sortie bruyante du duc de Noailles qui avait quitté brusquement le conseil à la suite d'une question de préséance; tout en protestant du contraire, il se désolait de ne pas avoir été là pour se mêler à toutes ces manigances, pour se jeter dans tous ces conflits, afin de les envenimer encore.
Ombrageux comme à l'ordinaire, Saint-Simon se montre dans ses Mémoires très convaincu que Dubois avait l'intention de le retenir en Espagne, en le chargeant de quelque affaire; il se peint évitant adroitement les pièges qu'on aurait voulu lui tendre dans ce sens. La vérité oblige à déclarer que Dubois, qui n'était pas un sot, semble ne pas avoir eu, une seconde, la pensée de confier la moindre négociation sérieuse à Saint-Simon; il savait trop bien, qu'avec lui, la plus insignifiante vétille prendrait les proportions d'un événement.
Le ministre demanda simplement à l'ambassadeur extraordinaire d'accréditer le successeur désigné de Maulevrier, ce Chavigny qui n'était, paraît-il, qu'un
Chavignard, et qui est si durement traité dans les Mémoires. Quels que fussent ses sentiments intimes à l'égard du personnage, Saint-Simon semble avoir fait de son mieux pour installer à la cour d'Espagne le protégé de Dubois.
Saint-Simon d'ailleurs pouvait revenir en France, il avait tiré de son ambassade tout ce qu'il souhaitait ; il avait obtenu ce qu'il désirait si ardemment, la Toison d'or pour son fils aîné, la grandesse pour lui-même avec la faculté de la transmettre à son fils cadet. Ici encore, on est forcé de se demander si l'auteur des Mémoires n'obéit pas à son humeur atrabilaire, en accusant Dubois d'avoir ourdi les plus noirs coniplots pour empêcher ce résultat. Dès le 9 décembre, Dubois s'était mis avec empressement à la disposition de Saint-Simon.
a Si M. de Sartines vous paraissait, Monsieur, mériter que vous lut confiassiez le plaisir que S. A. R. aurait à voir obtenir à M. votre fils la grâce que vous savez, il ne manquerait pas d"en faire confidence à M. le marquis de Grimaldo et au père D'Aubanton; ce qui pourrait nous faire découvrir la route que nous aurons à tenir et nous donnerait peut-être des facilités et des ouvertures favorables. Faites, s'il vous plaît. Monsieur, une sérieuse attention à cette pensée, et si vous la mettez en œuvre, faites-moi la grâce de me faire part des moindres choses qui vous seront répondues de la part des trois personnes que je viens de nommer. Je ne vous parle pas de la grossièreté des personnes qui vous ont précédées à Madrid, je n'en sais que trop et je devine tout ce que vous m'en direz quelque jour. Comptez sur moi absolument, Monsieur, sans aucune exception. »
lU INTRODUCTION A L'AMBASSADE.
Dubois faisait-il le bon apôtre afin de lire mieux dans le jeu de Saint-Simon et d'entraver d'autant plus facilement sa marche qu'il la connaîtrait davantage? Saint-Simon fut-il bien inspiré en ne prenant pas ces paroles menteuses pour paroles d'évangile et en faisant ses affaires tout seul ?
L'hypothèse n'est pas dépourvue de toute vraisemblance, quoique Saint-Simon ait, du moins en partie, suivi les avis de Dubois et qu'il se soit servi de Sartine. Nous avouerons cependant, dussions-nous passer pour naïf, que nous croyons à la bonne foi relative de Dubois. On se souvient de ce que dit Saint-Simon des lettres perfides adressées par Dubois au marquis de Grimaldo et par le duc d'Orléans au roi d'Espagne et qui auraient été libellées de façon à être plus nuisibles qu'utiles. Sans doute la lettre de Dubois est entortillée et diffuse, mais elle est au demeurant concluante et significative. Quant à la lettre du Régent, elle ne justifie pas les accusations de Saint-Simon. La voici d'ailleurs :
27 décembre 1721.
« Monseigneur, j'ai appris avec une extrême joie que Votre Majesté a été contente du zèle et de la conduite du duc de Saint-Simon. Je l'avais choisi pour la plus éclatante et la plus chère commission que le Roi ait pu donner à aucun de ses sujets, parce qu'il n'y a personne en France qui ait toujours témoigné plus de passion pour l'intime union des deux couronnes et plus d'attachement pour Votre Majesté, qui ait été plus touché de ce qu'elle vient de faire si généreusement pour sa maison et qui ait eu plus d'empressement à publier que la conclusion du mariage du Roi avec Madame Tlnfante est le plus grand et le plus beau moment que les deux monarchies aient jamais vu. Si
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l'amour de Votre Majesté pour sa patrie la porte à vouloir marquer ce grand évéuemeiitpar quelques grâces signalées envers quelqu'un de ceux qui ont eu l'honneur d'être employés dans cette grande aiïaire, et qu'elle en veuille laisser en France un monument qui passe à la postérité: si d'ailleurs le duc de Saint-Simon a mériié par son zèle que sa maison profite de cette faveur, je ne puis pas m'empêcher de témoigner à Votre Majesté qu'elle ne pourrait être mieux placée et qu'il n'y a point de Français pour qui je m'intéresse davantage. La crainte de lui demander des grâces qui causent la moindre contrainte dans ses libéralités et dans ses choix m'ôte la liberté de hii parler plus ouvertement. J'ai trop reçu de marques d3 la bonté et de la confiance de Votre Majesté pour n'être pas extrêmement retenu à la demande de nouvelles et je suis avec le dévouement le plus respectueux, Monseigneur, de Votre Majesté le très affeciionné oncle et serviteur.
(( Philippe d'Orléans. »
Bien loin de témoigner aucune hostilité à Saint-Simon avec lequel il se croyait réconcilié, Dubois le prévient très loyalement des menées ourdies contre lui et des intrigues intérieures de la cour du Palais-Royal, qui pourraient empêcher la réussite de ce qu'il désire. Il lui écrit en chiffres à la date du 16 décembre.
(( On vient de m'avertir que M"'« de Cheverni, dans le dessein de ménager pour M. dd Cheverni la grâce que S. A. R. doit demander pour vous, doit faire demander par M"^ de Montpensier qu'il lui soit permis de la suivre jusqu'à Lerma; ce que je ne crois pas, car M'"'' de Cheverni est trop sage pour vouloir faire cette démarche à l'insu de S. A. R. On prétend que M'"^ de Saint-Pierre l'aiJera à obtenir la grandesse à condition qu'après la mort de M. de Cheverni elle puisse passer à M. de Rinel, fils de M'"" de Saint-Pierre. Quoique ce soit une tracasserie du
Palais-Royal qui peut n'avoir aucun fondement, je crois devoir vous en donner avis, afin que vous y preniez garde. II est si essentiel que la règle prescrite qu'aucun Français ni Française ne suivra la princesse des Asturies soit observée qu'il vous sera facile d'armer le Roi d'Espagne contre une telle proposition. Pour votre intérêt je ne combattrai aucune de ces idées. »
Dubois, on le voit, n'était pas précisément sur un lit de roses. 11 avait, comme les ministres de tous les temps, à compter avec des influences diverses et des avidités rivales. Un des hommes contre lesquels Dubois avait certes le moins d'animosité, puisque c'était un compagnon de débauche et un des roués du Régent, le marquis de LaFare, s'était servi de Saint-Simon pour se faire envoyer en Espagne comme chargé de porter les compliments du duc d'Orléans à Philippe V sur le mariage de M"® de Montpensier. Il arriva à Madrid tout chaud, tout bouillant pour obtenir quelque chose et dès les premiers jours il étala devant Saint-Simon ce que celui-ci appelle « des prétentions sauvages ». 11 demandait au débotté le traitement d'ambassadeur, la grandesse, la Toison d'or. Saint-Simon jeta un peu d'eau sur ce beau feu, mais La Fare ne se découragea pas et il écrivit lettre sur letlre à Dubois afin qu'il appuyât ses démarches.
Les lettres que Dubois répond à La Fare à ce sujet témoignent bien de la situation embarrassée d'un homme sur lequel tous les mécontents passaient leurs colères. Après avoir nettement refusé à La Fare d'agir près de la cour d'Espagne pour seconder ses visées excessives, Dubois explique la raison de ce refus.
« Le fond de ceci (écrit-il à la date du 23 décembre) esi le même qui a fait résister S. A. R. à votre départ et qui lui a fait prendre la résolution de supprimer un devoir essentiel et indispensable à Tégard du roi d'Espagne plutôt que de consentir à une mission. La fin de ceci n'est pas aucun éloignement à votre élévation, car S. A. R, a toute l'estime et toute l'amitié pour vous que vous pouvez désirer, et elle est intéressée à avoir dans les premières places de sa maison des personnes en dignités, mais on ne s'était opposé à la commission que vous avez eu que parce que M. le grand prieur voulait l'avoir dans l'espérance qu'elle lui procurerait l'établissement que vous désirez. M. le duc de Chartres, M'^* de Chelles et beaucoup d'autres personnes ont persécuté M^-- le duc d'Orléans sur cela et on ne les a fait désister de leurs sollicitations opiniâtres que sur l'assurance qu'on leur a donnée que M. le duc d'Orléans étant engagé à demander cette grâce pour M. le duc de Saint-Simon, il lui était impossible de solliciter la même chose pour M. le grand prieur, quoique S. A. R. elle-même se fût engagée à le demander. »
Cette lettre ne démontre-t-elle pas jusqu'à l'évidence que lagrandesse de Saint-Simon était une affaire convenue, une grâce qui allait de sol, du moment où il était nommé ambassadeur extraordinaire et que Saint- Simon s'est donné beaucoup de mal etéchaufl'é le tempérament bien inutilement pour faire réussir un projet que personne ne songeait à traverser?
Nous le répétons, la scélératesse de Dubois en cette circonstance n'est donc guère plus démontrée que bien des assertions des Mémoires.
Mais ce n'est pas l'impartialité, l'exactitude, la justice, que l'on cherche dans Saint-Simon ; plus calme et plus rassis, il ne serait plus lui. Ce qu'il faut
118 IiNTRODUCTION A L'AMBASSADE.
admirer toujours dans l'incomparable écrivain, c'est ce don prodigieux de voir et de faire voir; c'est l'alliance, dans une individualité d'une vigueur sans égale, de cette analyse du cœur humain particulière aux écrivains du xvir siècle et de cette puissance à peindre les objets extérieurs, les spectacles matériels qui sont propres aux merveilleux stylistes de notre temps ; c'est la double vision du moraliste et de l'artiste se réfléchissant en des pages pleines de profondeur et de couleur, fécondes à la fois en pensées et en images.
La cour d'Espagne ressuscite véritablement devant nous dans le volume que Saint-Simon a consacré à son ambassade et qui nous fait si profondément regretter que le Duc n'ait pas été envoyé à Rome en 1706.
Ce n'est plus la cour immobile, mortuaire, et comme momifiée dans les rites monarchiques que Victor Hugo évoquera plus tard. Le Philippe V de Saint-Simon ne fait pas songer au Charles II de Riiy Blas.
... Sous un dais orné du globe impérial,
Il est, dans Aranjuez ou dans l'Escurial,
Dans ce palais, parfois — mon frère, il est un homme
Qu'à peine on voit d'en bas, qu'avec terreur on nomme;
Pour qui, comme pour Dieu, nous sommes égaux tous;
Qu'on regarde en tremblant et qu'on sert à genoux,
Devant qui se couvrir est un honneur insigne,
Qui peut faire tomber nos deux têtes d'un signe;
Dont chaque fantaisie est un événement;
Qui vit, seul et superbe, enfermé gravement
Dans une majesté redoutable et profonde;
Et dont on sent le poids dans la moitié du monde.
Tout autre est la physionomie de ce ménage royal qui travaille au lit aux affaires de l'État, et parfois reçoit là,
le roi couché couvert d'un manteau de satin, la reine assise sur son séant, avec un morceau d'ouvrage de tapisserie à la main. Le devoir conjugal accompli sans cesse, telle est l'unique passion de ce roi qui fait songer un peu à quelque principicule de la vieille Allemagne ; la chasse par grande battue où l'on tue pêle-mêle cerfs, biches, chevreuils, loups, blaireaux, et où Saint- Simon finit par tuer un renard, tel est l'ordinaire divertissement.
Une mélancolie qui n'est pas sans charme enveloppe cette cour si bourgeoisement réglée, où le roi semble comme affaissé sous le poids des souvenirs éblouissants qu'éveillent ces deux formidables souverains qui se résument en lui et qu'il représente sur la terre, l'un comme héritier, l'autre comme petit-fils : Charles- Quint et Louis XIV.
Des coins de paysages, des notes pittoresques apparaissent à travers le récit du politique; mais visiblement Saint-Simon ne comprend qu'à moitié cette Espagne, amoureuse et mystique, fanatique et galante, qui mêle à ses dogmes un peu sombres un rayon de poésie orientale et comme une réminiscence des enchantements et des délices qu'abritaient au temps des Maures les Alhambras embaumés des Kalifes.
L'homme, au xvii^etau xviii* siècle, s'absorbait dans son époque et n'avait pas cette faculté presque maladive qui est spéciale à notre temps, ce don de s'extérioriser, de vivre de la vie des civilisations éteintes et des générations évanouies.
Plus coloriste, plus accessible aux impressions, plus artiste, encore une fois, que ses contemporains. Saint-
Simon n'a point évidemment le cerveau organisé comme un Théophile Gautier.
Mais on cède si facilement à la tentation de s'entretenir de Saint-Simon que nous nous laissons aller au plaisir de parler de pages que tout le monde a lues et relues à maintes reprises. Les lettres et les dépêches de Saint-Simon que nous publions pour la première fois ont du moins le mérite d'être absolument inconnues; elles sont comme l'annexe naturelle et le nécessaire complément de la partie des Mémoires relative à l'ambassade d'Espagne; elles nous montrent dans Saint-Simon le personnage officiel; elles contribuent aussi à nous faire connaître l'homme plus à fond.
En ceci, je le crains, elles ne serviront que médiocrement à la réputation de Saint-Simon ; la figure de puritain que l'auteur des Mémoires s'est efforcé de se donner devant la postérité perdra un peu à la lecture de ces lettres. Sans doute la politique a des exigences et impose d'inévitables accommodements, mais quand on se rappelle que Saint-Simon plaçait le portrait de Duboisdans sa garde-robe, près de sa chaise percée, on est contraint de confesser que, pour un homme à principes, certains éloges sont bien outrés et certains remerciements bien serviles. On souflre de voir l'austère époux, qu'était vraiment Saint-Simon, en arriver à madrigaliser avec Dubois et à mêler le nom de sa femme à ces marivaudages adressés à celui que la Fillon traitait si lestement, à celui dont le nom accompagné d'épithètes salées réjouissait la halle aux poissons au temps où la halle inspirait la muse de Vadé.
Un homme de génie qui, à part quelques faiblesses
et quelques obliques manèges qu'on relève çàet là dans les Mémoires, quand on les contrôle de près, fut réellement un honnête homme, à plat ventre devant Dubois! JN'est-ce pas un chapitre de plus à ajouter à ce que M™® de Maintenon, Saint-Simon lui-même et M'"^ de Rémusat ont écrit sur la vie de cour ?
En dehors de ce point de vue, cette publication des lettres et des dépêches concernant l'ambassade d'Espagne a un avantage immense à nos yeux ; elle met du Saint-Simon dans la circulation, elle proclame que la porte de la prison qui retenait ces manuscrits devenus légendaires est, sinon ouverte, du moins entre-bâillée.
Peut-être — quoiqu'un tel souhait, nous l'avons dit, semble bien chimérique — peut-être l'heure approchet-elle où l'on découvrira, dissimulées dans des séries fallacieuses, ces innombrables lettres, qui ont été évidemment portées par M. Le Dran aux Archives du ministère des affaires étrangères.
Même si cet espoir bien précaire et bien frêle se réalisait jamais, il est douteux que ces lettres eussent, au point de vue de la forme, l'attrait piquant et vif de ces chefs-d'œuvre épistolaires qui sont une des branches de notre littérature — une branche chargée de fleurs ravissantes. On n'est pas à la fois l'émule de Tacite et le rival de M""® de Sévigné. Quoique plusieurs billets particuliers adressés au Régent pendant cette ambassade d'Espagne soient d'un fort joli tour, le lecteur sent à chaque ligne, dans ces phrases touffues et comme enchevêtrées au milieu de lianes, que la pensée de l'écrivain est mal à l'aiss dans un cadre trop resserré pour elle. A défaut d'un esprit qui babille, on enten-
drait certainement parler une âme et protester une conscience dans ces lettres, qui devaient contenir plus d'une révélation terrible, si l'on en juge par les recommandations pressantes que fait Saint-Simon aux héritiers de Gualterio de brûler toute la correspondance qu'il avait entretenue avec le cardinal pendant vingt années de sa vie.
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