Tome X de l'édition Cbéruel en 20 volumes
temps. « A la fin la grâce plus forte le conduisit à la Trappe. »
« Monsieur de la Trappe, raconte Saint-Simon, le mit dans le logis qu'il venait de bâtir au dehors de l'enceinte de son monastère, pour y loger les abbés commandataires, dans un lieu d'où ils ne puissent troubler la régularité. Saint-Louis, vif et bouillant, qui aimait la société, qui, sans a^oir jamais abusé- de la table en aimait le plaisir, qui n'avait ni lettre, ni latin, ni lecture, se trouva bien étonné dans les commencements d'une semblable solitude. 11 essuya de cruelles tentations contre lesquelles il eut besoin de tout son courage, et de ce don admirable de conduite que possédait éminemment celui qui avait bien voulu se charger de la sienne, quoique si occupé de celle de sa maison et des ouvrages qu'il s'était vu dans la nécessité d'entreprendre pour en défendre la régularité. Il disait toujours à Saint-Louis de se faire une règle de vie et de pratiques si douce qu'il voudrait, pourvu qu'il y fût fidèle. Il se la fit et y fut fidèle jusqu'à la mort, mais la règle qu'il se fit aurait paru bien dure à tout autre. Il y persévéra trente et un ans dans toutes sortes de bonnes œuvres et y mourut saintement vers ces temps cy, à quatre-vingtcinq ans, parfaitement sain de corps et d'esprit, jusqu'à cette malattie qui l'emporta sans lui brouiller la tête. »
Chacun sait l'amitié qui unissait Saint-Simon au vertueux réformateur de la Trappe, chacun a lu les lignes éloquentes où il parle de ce monastère situé h cinq lieues seulement de la Ferté-Vidame, et où l'auteur des Mémoires allait presque chaque année, dès sa plus tendre jeunesse, se calmer dans la retraite et se remettre des corruptions de la cour. 11 n'est point douteux que les deux volumes qui, avec leurs caractères rouges et noirs, ont un peu l'air d'anciens missels, n'aient été
les compagnons assidus de l'écrivain et ses livres de chevet.
Il nous reste à parler des papiers spéciaux à l'Ambassade cVEsjjagne dont nous nous occupons ^ Ces papiers sont ainsi désignés dans l'inventaire de M^ Delaleu : N'> 132. Deux portefeuilles du recueil concernant Vambassade d'Espagne, le premier de quarante-sep)t cayers, le second de vingt caycrs paraphés sur les j)remiêres et dernières pages de chaque volume par les notaires soussignés.
Ces portefeuilles ont subi sans doute diverses manipulations. Quelques-unes doivent être récentes, puisque le volume qui renferme une partie des pièces de ces deux portefeuilles est tout nouvellement relié aux armes de notre jeune République. Il porte le numéro 99 et est intitulé : Espagne ilOO à 1755. Mémoires et documents.
Voici dans son ensemble ce que contient ce volume :
(( Portrait au naturel de la cour d'Espagne comme elle est en 1701 et au commencement de 1702. »
Ce travail, utilisé plus tard pour les Mémoires, est divisé, selon la coutume de Saint-Simon, par charges : le président du conseil de Castille, le grand inquisiteur, le patriarche des Indes, le grand escuyer, le connectable de Castille... 22 pages.
Précis de l'histoire de la succession d'Espagne commencée en 1701 qui n'a fini qu'en 1715. Le titre seul
1. Trois petites lettres écrites par Saint-Simon au Régent pendant cette ambassade ont été publiées par M. Chéruel dans sa Notice sur la vie et les mémoires de Saint-Simon. Elles avaient été communiquées à M. Chéruel par M. Desnoyers, membre de l'Institut.
est de la main de Nicolas Le Dran, mais le résumé est certainement de lui.
Co2}ie de la déclaration de L. M. C. du i5 décembre iliS au moment de la conspiration de Cellamare.
Mémoire sur les conseils d'Espagne fait en i7iS par M. l'abbé d'Estrées.
Copie des jjièces relatives à la conspiration de Cellamare : requeste jjresentee au roy d'Espagne au nom des trois Estais de la France.
Lettre escrite de la propre main du roy d'Espagne que le prince de Cellamare avait ordre de pointer au roy de France, etc.
Tableau de la cour cV Espagne fait à la fin de 17 2i et au coymncnccment de i722.
Ici encore nous pouvons étudier de près et saisir en quelque façon sur le vif le système de travail de Saint- Simon. Il jette à la hâte quelques touches rapides, fixe un détail caractéristique, écrit parfois simplement le nom d'un personnage en laissant un intervalle entre ce nom et celui qui suit, puis complète, appuie, refond, efface, accentue ou atténue. Ces 134 pages, entièrement de la main de Saint-Simon, seront au point de vue des variantes très précieuses pour une édition définitive. Nous nous sommes décidés à donner à la suite des lettres de Saint-Simon un fragment de ces notes premières, oii les portraits de Philippe V et de la reine traités en ébauche sont d'un ton plus chaud et d'une vie plus intense peut-être que les portraits définitifs.
D'autres pièces, parmi celles qui composaient ces portefeuilles de V Ambassade d'Espagne, c'est-à-dire quelques originaux des lettres reçues par Saint-Simon
et un certain nombre de minutes des lettres écrites par lui pendant son ambassade ont été versées à une époque, qui paraît du reste assez lointaine, et peutêtre par le Le Dran lui-même, dans un volume portant le numéro 299 et le titre Espagne. Ces minutes, dont quelques-unes sont paraphées par les notaires qui ont inventorié les papiers, forment deux cahiers complets. Au-dessus de la lettre, datée de Yillalmanzo 22 janvier 1722, est écrit troisième caliycr-, au-dessus d'une lettre datée de Ségovie 11 mars 1722 : quatriàne cahyer.
Il nous faut maintenant résumer l'impression d'ensemble que nous avons éprouvée en compulsant ces manuscrits ou ces copies de mémoires rédigés par Saint-Simon lui-même.
Ces papiers inédits, autant qu'on peut en juger d'après un premier examen, n'ajoutent rien d'essentiel à la personnalité de Saint-Simon. Ils correspondent à trois inspirations distinctes ; ils représentent des matériaux pour les Mémoires auxquels l'écrivain doit toute sa gloire après sa mort, des arguments pour ses prétentions de duc et pair qui ont rendu l'homme insupportable pendant sa vie, ou des projets de réforme gouvernementale soumis soit au duc de Bourgogne, soit au duc d'Orléans.
On devine, sans qu'il soit nécessaire d'insister, l'importance que présenteront, lorsqu'on les analyseraàfond, les études préparatoires des Mémoires, non pas seulement au point de vue des nuances et parfois même des différences absolues de jugement, mais au point de vue des renseignements qu'ils fourniront sur la manière
dont Saint-Simon a entrepris son œuvre. M. de Boislisie, qui a écrit dans son avertissement trois ou quatre pages excellentes sur la façon dont les Mémoires ont été composés, le dit très justement : u On ne pourra parler en toute assurance de la composition des Mcmoires qu'après avoir examiné les manuscrits de Saint-Simon que détient depuis cent vingt ans le Dépôt des Archives étrangères. » 11 y aura là de très étonnantes révélations sur les transformations successives grâce auxquelles une simple'note prise par Saint-Simon s'amplifie, prend les proportions d'une figure, puis d'un portrait en pied, amène avec elle le récit d'une scène et, remaniée une seconde fois dans ses développements, prend place dans le texte même des Mémoires.
Balzac, on le sait, faisait ses romans sur les épreuves, au grand désespoir des éditeurs, des protes et des compositeurs; Saint-Simon aurait très probablement agi de même s'il s'était vu imprimé. Chose bizarre ! il semble que ce puissant observateur ne soit pas très remué par le fait même tel qu'il se passe sous ses yeux et que l'impression soit d'autant plus vive chez lui qu'elle lui arrive par un témoignau'e écrit, quelque médiocre qu'il soit. On le montre volontiers rentrant dans son logement, l'esprit tout rempli d'un spectacle auquel il vient d'assister, et jetant à la hâte sur le papier un récit de ce qui l'a frappé il y a quelques instants. Les plus belles pages des Mémoires ïi owX certainement pas jailli de cette façon, elles ont été composées à distance des événements, loin peut-être de la cour, avec un document quelconque qui servait à l'écrivain comme de prétexte pour s'indigner et, s'il est permis de s'exprimer ainsi,
6Zi PAPIEHS INÉDITS DU DUC DE SAINT-SIMON.
comme de tremplin pour bondir. L'artiste qui évoquait avec son imagination avait un rôle plus considérable peut-être dans ce travail que l'homme qui se souvenait.
Ce qui se rapporte aux questions purement généalogiques est naturellement beaucoup moins intéressant. Tout est-il donc ridicule dans ce monceau de discussions héraldiques? Assurément non. Un Sainte-Beuve écrirait un volume tout entier sous ce titre : Saint-Simon duc et pair. Dans ce duc et pair, qui se gonfle d'une noblesse qui est très médiocre et se pavane d'un titre tout récent, il y a un vigoureux esprit qui soupçonne quelque chose qu'il ne distingue pas très clairement.
Saint-Simon, on s'en rend compte en étudiant ces élucubrations un peu troubles, s'efforce de remonter à nos traditions interrompues par la Renaissance et tombées absolument en oubli sous la monarchie apothéotique de Louis XIV ; il cherche, en tâtonnant, cette histoire de France qui n'existe pas de son temps; il a l'intuition des origines véritables de l'ancien droit français; il pressent le mouvement de retour vers la vérité historique qui commencera à Augustin Thierry. Il assimile à tort le féodal, qui est maître sur la terre qu'il a conquise et qui ne se rattache à la couronne que par l'hommage, avec le duc et pair, qui n'existe que par le bon plaisir du roi ; il confond la noblesse du sol avec la noblesse de cour, mais on démêle une idée dans ces billevesées; il comprend ou du moins il devine d'instinct ce qui manque à notre aristocratie pour jouer le rôle qu'a joué l'aristocratie anglaise.
Quand on écarte le premier ennui que causent ces paperasses, on s'intéresse aux eflbrts de cet homme
essayant de découvrir la philosophie de l'histoire de France, consacrant les dernières années de sa vie à interroger le passé de cette vieille monarchie que déjà menacent des tempêtes prochaines. Parfois aussi on trouve des perles dans ces compilations, comme cette page exquise écrite en tête de l'abrégé de l'histoire de France. On rencontre ces quelques lignes qui sont les plus touchantes peut-être qui soient sorties de la plume de Saint-Simon ; pleines, en effet, de la poésie de tout ce qui fmit, elles peignent non pas seulement la mélancolie du courtisan condamné à une retraite prématurée par la mort du duc d'Orléans, mais comme la désillusion suprême de l'homme, qui croit, selon l'expression de de Retz, « n'avoir pas rempli tout son mérite », et qui, sans se douter que son nom vivra à jamais dans les mémoires humaines, regrette de ne pas avoir réalisé tout ce qu'il projetait.
« Un grand loisir qui lout à coup succède à des occupations continuelles de tous les divers temps de la vie forme un grand vide qui n'ait pas aisé ny à supporter ny à remplir. Dans cet estai l'ennui irrite et l'application desgoute; les amusements, on les dédaigne. Cet estât ne peut-estre durable; a la fin on cherche malgré soi à en sortir. Ce qui rappelle le moins tout ce qu'on a quitté, ce qui mesle quelque application légère à de l'amusement, c'est ce qui convient le mieux. De médiocres recherches de dattes ou de faits pris par éclaircissement dans les livres, d'autres sortes de faits qu'on a veus ou qu'on a sens d'original sont de ce genre quand ces autres faits qu'on trouve en soy mesme ont quelque pointe, quelque singularité, quelque anecdote fugitive et qui peut mériter d'être sauvée de l'oubli. L'esprit y voltige quelqueteraps sans pouvoir se
poser encore jusqu'à ce que le besoin de s'émouvoir de quelque chose contracté pendant une si longue habitude devienne supérieur au dégoust général et que, par l'affaiblissement des premiers objets à mesure quïls s'éloignent, il saisisse au hazard la première chose qui se présente à lui» Un malade repousse bien des plats sans vouloir y gouster et plusieurs autres encore dont il n'a fait que taster et encore avec peine. L'esprit languissant du vide effleure ainsy bien des objets qui se présentent avant que d'essayer d'accrocher son ennuy sur pas un. A la fin la raison se fait entendre mais en luy permettant le futile pour le raccoustumer peu à peu car, le futile n'a jamais été de son goust; il ne pelotte pas longtemps sans approfondir daventage. Telle a été l'occasion et le progrès de ce quon ne peut appeller qu'un escrit et dont on ne fait icy même que le cas qu'il mérite, c'est-à-dire qu'il a esté utile a amuser en le faisant, fort bon après à en allumer le feu, peut-estre aussy à monstrer à quelquun de peu instruit et de fort paresseux d'un coup d'œil aisé et grossier ce qu'il ignore et qu'il voudrait touttesfois mieux ne pas ignorer; une sorte de rapsodie copiée pour les datles, certains faits généalogiques et quelquefois mesme historiques, ou on s'est laissé negligeamment entraîner au fil de l'eau à raconter et raisonner emporté par la matière parcequ'on n'a pas voulu prendre la peine de se retenir et qu'on ne l'a estimée que pour soy après l'amusement qu'on y a pris. »
A ce courant d'idées il faut rattacher, quoiqu'il représente un mouvement un peu différent dans l'existence de Saint-Simon, les Mémoires rédigés pour le duc de Bourgogne. L'intimité de Saint-Simon avec l'élève de Fénelon fut une date fraîche et charmante dans la vie de l'auteur des Mémoires, et les pages dans lesquelles il a raconté ses entrevues débordent encore de l'enthou-
siasme qui remplissait cet homme, si longtemps concentré sur lui-même, cet illusionnaire qui parfois se demandait peut-être s'il ne rêvait pas tout éveillé, lorsqu'il rencontra tout à coup un être disponible, ouvert, préparé à toutes les utopies par son voyage à Salente.
Avoir des idées et découvrir un beau matin le moyen qui vous aidera à les réaliser, quel enchantement soudain du cerveau pour des natures à l'imagination développée comme Saint-Simon! 11 faudrait, pour comprendre lajoie qui animait Saint-Simon lorsqu'il traversait les salons de Versailles pour courir aux rendezvous avec des papiers « qu'il avait peine à cacher dans ses poches sans en laisser remarquer l'enflure », entendre Bismarck vous raconter l'impression qu'il éprouva quand, après avoir causé un peu avec le roi de Prusse , il fut convaincu qu'il avait trouvé son homme, et que les projets qu'il n'osait pas s'avouer tout haut à lui-même s'accompliraient un jour.
Le seul levier, en effet, pour changer la face du monde par l'action extérieure ou transformer son pays par l'action intérieure, est un roi, un homme qui représente un principe et qui ait la force en main. La situation, sous ce rapport, n'a point changé autant qu'on le croirait. Sans doute il semble plus facile d'arriver de notre temps, il suffit de flatter le peuple dans ses instincts bas; mais ceux qui sont montés au sommet de cette façon ne détiennent qu'une décevante apparence d'autorité; ils sont hors d'état d'agir dans un sens, ou dans un autre, ils ont une minute de profonde désillusion en plein succès, puis ils s'endorment, tombent malades, et les plus habiles, pour ne pas
attendre que leurs amis les tuent, prennent le parti de mourir.
Même lorsqu'elle se produit, cette rencontre de deux êtres organisés pour se complémenter, l'un ayant le pouvoir, l'autre la pensée, n'est féconde qu'à la condition qu'il y ait concordance entre les plans humains et l'opportunité d'en haut. Les choses qui ne doivent pas se faire ne se font pas. La promenade à travers ces projets patiemment ourdis que la Mort a coupés net, comme une visiteuse malfaisante couperait tout à coup dans un atelier les fils d'une tapisserie qui avait déjà pris forme et couleur, est un des plaisirs graves du penseur. Le Présent, là encore, éclaire le Passé. Pour plus d'un le prince vaillant et doux qui est tombé à Italeky était un duc de Bourgogne. En dehors de ceux qui ne voient dans un gouvernement quelconque qu'un moyen d'avoir des places bien rétribuées, beaucoup caressaient l'espoir d'entrer aux affaires avec un souverain jeune, d'appliquer des théories, de sauver leur pays, en un mot, manie commune à tous les Français et qui a sa source, du reste, dans les sentiments les plus généreux. Tout cela est allé à vau-l'eau avec le beau roman de Saint-Simon.
C'est ce dessous des catastrophes humaines, ces écroulements de rêves et ces naufrages de destinée que nul n'aperçoit dans le tumulte causé par quelque événement, qui sont émouvants à observer. C'est ce qui rend attrayant ce côté réformateur de Saint-Simon.
L'auteur des Mémoires^ d'ailleurs, est très moderne par ce point encore; il est scripturaire, il croit au papier écrit, à l'influence de l'encre, à l'efficacité de systèmes
tout d'une pièce sur le gouvernement d'une nation. Par un phénomène d'atavisme qu'il serait curieux d'examiner, nous verrons plus tard un de ses descendants refaire exactement, dans un sens contraire, ce que son aïeul a essayé, et tenter d'organiser le monde nouveau comme Saint-Simon, le duc et pair, a tenté d'organiser l'ancien monde.
Même premier ministre du duc de Bourgogne devenu roi, Saint-Simon aurait-il empêché la chute de la monarchie? Ces « damoiseaux et ces baronnets » auraient-ils reconstitué l'ancienne hiérarchie féodale? H est permis d'en douter. Ce qui est certain, c'est que Saint-Simon se rend compte très nettement de la décadence et prévoit qu'on va aux abîmes à une époque où cette idée ne vient à personne.
11 y a effectivement dans Saint-Simon, — et c'est un trait à ne pas oublier dans cette physionomie complexe, — ce qu'on nommera, quand le xviii" siècle aura quelques années de plus, la passion du bien public: il a, pour employer encore un terme dont les déclamateurs feront un peu plus tard un étrange abus, l'âme d'un citoyen. En ceci, il est de la famille des Vauban et des Fénelon et se distingue un peu de ses contemporains. Sous l'ancien régime, l'amour du nom de la France, le zèle à la servir, le souci de la faire grande en Europe, animaient les plus corrompus et les plus pervers eux-mêmes, — nous le constaterons par l'exemple de Dubois, — à un degré que nos hommes d'État ne connaissent plus aujourd'hui. L'attention aux souffrances intérieures était plus rare. Cette sollicitude pour le sort des paysans écrasés d'impôts, Saint-Simon l'éprouvait, et la lettre plus éner-
gique clans sa simplicité que bien des tirades verbeuses, qu'il écrivait au cardinal Fleury du fond de sa retraite ' est un éclatant témoignage de ces sentiments. Elle a été dictée par une anxiété douloureuse à laquelle ne se mêlait évidemment aucune préoccupation personnelle: elle prouve qu'à certains moments Saint-Simon, sous l'impulsion de sa conscience, était incapable de se taire. Cette lettre et les mémoires et conversations avec le duc de Bourgogne indiqumt, serions-nous tenté d'ajouter, les deux meilleures périodes morales de la vie de Saint-Simon. En 1712, il était plein d'illusions encore et vivait dans ses espérances; en 17/i2, il était désabusé des hommes et vivait dans ses souvenirs. Entre ces deux dates il fut mêlé de près aux affaires, et descendit, comme nous le verrons, à flatter servilement
1. On nous saura gré, je crois, de reproduire cette lettre datée de La Farté Vidame, 20 novembre 1738.
« Après avoir bien réfléchi je me croy oblige en honneur et en conscience d'avertir V. E. de l'extrémité ou tous ces pais cy se trouvent. Vous estes bon et humain, vous voyez tous les revenus du Roy augmentés et exactement payés et sur cela V. E. peut se persuader que les peuples sont en estât de satisfaire à ce qu'on leur demande. La vérité est pourtant que ce que nous vojons de nos yeux et ce qui nous revient de tous costés, et par les Curés et par d'autres gens sensés, c'est que la misère est telle que le pain mesme d'orge manque et que l'extrémité est a un point qu'il faut être sur les lieux pour le croire. Je puis asseurer V. E. en homme d'honneur que qui que ce soit ne m'a prié, pas mesme insinué d'en écrire àV. E., que je n'ai dit à personne que je le ferois ny que je le fais, que d'interest particulier je n'y en ay aucun parce que presque tout le revenu de cette terre est en bois et que mon marché est fait et bon pourplusieurs années. Les Intendants n'osent s'attirer des lettres fâcheuses et dures en mandant la vérité et cette véi'ité peut encore moins aller jusqu'à vous. J'entends que presque tout le royaume en est au mesme point, mais cela peut n'estre pas, comme estre, je ne le voy pas; je ne parle à V. E. que de ce qui est sous mes yeux. De moyen d'y remédier personne n'en a que la puis
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Dubois; il rêvait de moraliser le gouvernement quand il était dehors, il fut corrompu par lui dès qu'il fut dedans.
L'époque dubeaufeuduSaint-Simonréformateur fut, nous l'avons dit, l'année 1712; même après la mort du duc de Bourgogne, il se crut une mission. Il écrivit à Louis XIV cette lettre anonyme où l'on sent l'homme qui, possédé par le mens dicinior, ouvre la bouche comme malgré lui et vient, ainsi que les anciens prophètes, jeter l'anathème à quelque David qui a trop aimé les Belhsabée. Cette lettre de 22 pages, où court le souiïle d'un de Maistre parlant la langue de Bossuet, mais avec je ne sais quoi encore de plus fougueux et de plus véhément, est pour moi, dans son désordre et ses incohérences, ce que Saint-Simon a pro-
sance roj-ale ; elle est toute entière entre vos mains ; mais celuy d'avertir doit au moins demeurer à ceux dont l'attachement vous est connu et qui vous l'ont voué au point où je l'ay fait à V. E. Toutte la grâce que je luy demande est de ne me deceller pas au controUeur g^' ny à personne des finances. Aller droit à vous sur ce qui les regarde est un crime qui ne se pardonne point, c'est les attaquer directement et encoi-e gratuitement, à leur sens, puisqu'il ne s'agit d'aucune affaire particulière. Rien n'est pis que d'être en but à ces M" là depuis que nos terres et nostre patrimoine est tombé à leur discrétion. Ainsi je conjure V. E. de jetter ma lettre au feu et de ne me nommer jamais, de penser bien sérieusement et promptement au remède d'un mal aussy urgent et aussj' extrême, que l'hyver va augmenter et jetter les peuples en désespoir et d'être persuadé que je n'aj' eu en ce que je vous mande aucun autre interest que celuy de la charité publique, le bien de l'Estat, l'honneur du roy et le vostre et l'acquit de ma conscience, puis que je le vois et que l'honneur de votre amitié me met à portée de vous le mander. V. E. ne scaurait la conserver à personne qui la mérite plus que moy par mon plus entier attachement pour elle. (France '738, vol. 575.)
Le duc DE Saint-Simon.
duit de plus admirable. Dites-moi s'il est possible d'imaginer rien de plus fort que ces lignes, où tout s'accumule pour frapper davantage, où les morts eux-mêmes semblent sortir du tombeau pour reprocher au vieux roi d'avoir donné d'aussi haut de si pernicieux exemples?
« Ne refusez pas, Sire, une si sincère lumière qui vous éclaire à force de douleurs. Vous voyez que votre postérité directe et légitime est presque périe, que ce qui vous en reste est moins l'objet de votre consolation que des sollicitudes les plus aiguës par leur âge et par leur établissement tandis que tout vit, que tout prospère dans votre autre postérité et que si la mort s'en est approché de si près ce n'a été que pour vous mieux faire tenir qu'elle ne l'épargne que pour dévorer l'autre. N'est ce pas un Nathan invisible qui, dans ces temps ou il n'y a plus de prophètes, vous déclare avec un cri puissant que cette postérité naturelle en qui vous avez mis toute votre complaisance et toute votre puissance ne vous est conservée que pour s'accroître au delà de vos désirs et aux dépens de votre postérité véritable, de votre couronne, de votre royaume, de votre gloire, de votre salut par les moyens que vous même leur en avez mis entre les mains par les plus grands efforts de votre amour, de votre autorité et de l'obéissance profonde que vous vous êtes acquise et qui ne vous a pas été donnée d'en haut à ce dessein et que Dieu est enfin indigné de voir jusqu'à son temple le théâtre de leur triomphe et Votre Majesté y écoutant la divine parole, y assistant aux mystères redoutables, donnant l'exemple des fonctions chrétiennes, n'y être plus environné à droite et à gauche à la face de Dieu, de ses autels et des hommes que de cette sorte de postérité qui aurait du être le sujet de vos larmes et qui par l'être de votre joie le deviendra de la destruction de vos enfants légitimes et de votre empire après vous ? »
Ici encore, l'esprit, secoué par cette éloquence sauvage qui bondit à travers des ellipses colossales, trouve matière à réflexions dans le spectacle de cette conscience interrogeant une autre conscience, de ce chrétien s'adressant à un autre chrétien, au nom de vérités éternelles, qu'à cette époque nul ne met en doute. On se figure ce monarque chargé de jours, que des malheurs noblement supportés ont rendu plus vénérable encore à cette cour dont il est l'âme, cherchant en ce Versailles, où il est adoré comme une idole, celui qui a été assez hardi pour lui dire ce que la chaire chrétienne, en ses leçons les plus austères, n'osait pas encore proclamer si brutalement.
La plupart des pièces contenues dans ces volumes se rapportent aux indications de M'' Delaleu; d'autres encore surgiront de séries multiples. Mais que sont devenus les h numéros suivants :
N° 165. Un Portefeuille rempli de » Lettres de différentes personnes » , paraphé seulement sur le carton par les notaires soussignez.
N" 166. Un autre Portefeuille rempli de « Lettres et Pièces fugitives », paraphé seulement sur ledit Portefeuille.
N° 167. Un autre Portefeuille aussy rempli de u Lettres et Pièces fugitives », paraphé, id.
N" 168. Un Portefeuille 'm-h° de treize cayers de différentes « Lettres et Mémoires », paraphé sur la première feuille du premier cayer et sur la dernière page du dernier feuillet.
7/i PAPIERS INÉDITS DL' DLC DE SAINT-SIMON.
Que sont devenus surtout ces l\ numéros, d'une importance si considérable :
Ps" 172. Cent vingt-quatre pièces qui sont « Lettres et Enveloppes », paraphées par les dits M.M. Baron et Delaleu, par première et dernière.
N" 17.3. Quatre-vingts pièces, paraphées par les dits Notaires, par première et dernière, qui sont « Lettres et Enveloppes. »
N" 17/i. Cent soi.xanie-neuf pièces, paraphées par les dits Notaires, par première et dernière, qui sont (( Lettres et Enveloppes. »
N° 175. Cent vingt pièces, qui sont « Lettres et Enveloppes », paraphées par première et dernière par les dits Notaires.
Lemontey, qui a eu tous les papiers de Saint-Simon entre les mains, a indiqué lui-même l'intérêt de cette volumineuse correspondance.
(( Sa correspondance^ écrit-il dans son Histoire de la Régence., qui dura tonte sa vie, offre à l'historien un aliment plus pur et plus substantiel -, cjuelquefois elle explique ou rectifie les injustices de ses Mémoires. Au lieu de réminiscences équivoques ^ on y entend, pour ainsi dire en présence des faits, le langage de l'homme vrai et du citoyen courageux. »
Ce sont ces lettres qu'il faudrait retrouver. Quelques-unes sans doute sont dispersées dans des fonds variés ^ Y sont-elles toutes? La chose paraît bien
I. Une des rares lettres que nous ayons rencontrée est la copie par Saint-Simon d'une lettre adressée au cardinal Fleury à la date du 11 septembre 1742. En tête on lit d'une autre écriture : i« du n° 175
invraisemblable. Une Iradilion très accréditée au ministère des Affaires étrangères prétend qu'un grand nombre de ces lettres ainsi que d'autres documents ont disparu dans des temps déjà reculés.
Le chiffre insignifiant des lettres de Saint-Simon — une cinquantaine tout au plus — qui ont passé en vente publique semble prouver cependant que cette correspondance si curieuse n'a pas été enrichir quelque célèbre cabinet d'amateur.
Quelques lignes de M. Francis Monnier, qui s'est cru obligé malheureusement de parler en mots énigmatiques et nébuleux comme tous ceux qui se sont occupés jusqu'ici de cette question, tendraient à démontrer qu'il a pu consulter ces lettres, il y a vingt années à peine.
Après avoir raconté le départ de Saint-Simon de la cour, M. Francis Monnier ajoute :
H Encore écrivit-il, dès lors des lettres nombreuses sur les principaux événements. Les lettres sont conservées encore inédites an ministère des Affaires étrangères. Saint-Simon y continue ses Mémoires^ et si nous en jugeons par les courts fragments que nous en avons rus, il y mettait autant de verve, de hardiesse et cV inépuisable fécondité que dans ses Mémoires *. »
Quant à nous, nous avouons ne pas savoir cette fois dans quel sens nous prononcer. Il nous paraît bien diffi"
copie ; ce qui prouve une fois de plus que les numéros mentionnés dans l'inventaire comme contenant la correspondance sont entrés au ministère des Affaires étrangères et ferait croire aussi que certaines pièces ont été détachées pour être répandues dans divers volumes.
1. Le Chancelier d'Aguesseau par M. Francis Monnier, un volume chez Didier, 18G0.
76 PAPIERS lAÉDlTS Dl DLC DE S ALNÏ-SIMON.
cile qu'un corps de lettres aussi considérable (les quatre derniers paquets seuls, nous l'avons dit, donnent un total de 493 pièces), existe au ministère des Affaires étrangères sans qu'on sache où il est; il nous paraît bien difficile également qu'il ait disparu sans qu'on sache dans quelle collection il est entré.
Nous ne pouvons qu'exprimer un vœu. Si, à une époque ou à une autre, des étrangers sont devenus possesseurs de lettres de Saint-Simon, qu'ils nous en informent et nous permettent d'en prendre copie au nom de la fraternité intellectuelle qui doit unir toutes les nations! Nous agirions ainsi pour des lettres de Skakespeare ou de Goethe qu'ils agissent de même pour les lettres de Saint-Simon !
Voilà à quelles conjectures on en est réduit ! Voilà à quel résultat assez piteux et assez peu honorable, somme toute, pour un ministère comme le département des Affaires étrangères, ont abouti tant d'années de mystère, de rigoureuse clôture, de prétentions ridicules à ne pas laisser pénétrer dans le Saint des Saints.
C'est ici le lieu de remarquer que cette fausse pompe, ces paroles solennelles, sesquipedalia vcrba, ces appels à la majesté des traditions formulés à toute occasion par des gens hauts sur cravate, cachaient la plus complète incurie, le désordre le plus honteux. Depuis cent ans il ne s'est pas trouvé un fonctionnaire ^assez bien équilibré du cerveau pour demander à l'École des Chartes un jeune homme de bonne volonté pour établir un catalogue. MM. Cintrât et Faugère sont sortis de ce poste magnifique comme ne sortirait pas d'une place de 1,800 francs un pauvre petit caissier. Celui-ci
remettrait, en effet, à son successeur un élat exact et circonstancié de ce qu'il a reçu et de ce qu'il rend.
Est-ce que les papiers de Saint-Simon ne valent pas les joyaux de la couronne? Ne devrait-on pas avoir dressé une liste minutieuse, précise à une ligne près, de tout ce qui vient de lui, de tout ce qui est de sa main avec une indication du volume où chaque manuscrit, chaque lettre figure présentement ? Les employés en sous-ordre n'ont rien à se reprocher à ce sujet, puisque leurs supérieurs n'ont pas voulu faire d'élèves — heureusement pour nous du reste — et que, jaloux de garder leur secret pour eux seuls, ces directeurs d'Archives en chambre enfermaient les manuscrits appartenant à l'Etat dans le sanctuaire inviolable de leur vie piivée, sous la protection des Dieux Lares.
Ceci était indispensable à dire, mais il ne servirait à rien de récriminer plus longtemps sur le passé. Il vaut mieux essayer de reconstituer par des efforts successifs le Fonds de Saint-Simon, de rassembler ce qui est épars, de constater ce qui est définitivement perdu. C'est ce que nous avons tenté de faire en entreprenant cette première publication.
Saint-Simon est à moitié délivré, voilà le fait important. L'honneur de cette mesure libérale appartient tout entier à M. de Freycinet, qui, noblement soucieux des droits de l'Histoire, ne s'est pas contenté de vouloir ce qui était équitable et droit, mais a su, du moins au début, faire respecter sa volonté.
Comment cette décision a-t-elle été peu à peu amoindrie, dénaturée et enfin presque réduite à rien ?
C'est ce qu'il nous reste à raconter, non qu'un sentiment d'amertume nous anime, mais parce que ce récit fait partie intégrale de l'histoire des vicissitudes des papiers inédits de Saint-Simon et que, s'il n'est pas l'épilogue de cette pièce tragi-comique, il est du moins la conclusion momentanée de cette introduction.
Ne cachons rien de notre pensée : nous eussions presque regretté, au point de vue artistique, que cette péripétie dernière eût manqué à la légende de ces papiers. N'est-on pas tenté de croire, ainsi que le pensent quelques-uns, qu'un sort a été jeté par un diable de cour rancunier au trop véridique historien de Louis XIV, lorsque l'on voit ce génie prisonnier condamné à se débattre toujours au milieu des mêmes intrigues? Les années s'écoulent, les trônes s'effondrent, la démocratie est partout et, sous des formes changeantes, cette âme d'écrivain, victime d'un maléfice obstiné, aperçoit sans cesse autour d'elle comme des fantômes de courtisans d'autrefois faisant mouvoir des ressorts secrets, glissant par les cabinets, ourdissant des trames, fomentant des troubles, semant des alarmes. Tout a disparu du passé, et cependant il suffit de prononcer le nom de Saint-Simon pour qu'une ombre de cabale s'agite immédiatement autour d'une ombre d'autorité.
Quoi qu'il en soit, j'avais, jusqu'aux derniers jours de mars, consulté sans nulle restriction les manuscrits du Duc, et j'étais penché sur le Parallèle lorsque l'atmosphère s'emplit de nouveau de mouvements mystérieux, de vagues rumeurs, de chuchotements confus.
M. Guéroult, qui vouait jadis son prédécesseur aux dieux infernaux, avait làté le Ministre et l'avait proba-
blement trouvé moins persistant dans sa fermeté qu'on ne le supposait. Il s'avisa de prétendre que le fait qui avait été si vivement reproché à M. Faugère d'avoir, étant gardien d' n Dépôt public, refusé indûment à des travailleurs la permission de consulter Saint-Simon pour s'accorder cette permission à lui-même, constituait une priorité; il ne craignit pas d'affirmer qu'un avantage qu'on s'était arbitrairement assuré équivalait a un droit qu'on aurait légitimement acquis.
Un Garde des forêts peut s'approprier les arbres des plus rares essences ; un Garde des Archives peut se réserver les pièces les plus remarquables de nos collections ; le citoyen, le contribuable, le public ne vient qu'après. Tel est le brillant paradoxe que soutenait l'ancien directeur de la comptabilité. Développa-t-il cette thèse dans toutes ses conséquences devant l'homme intègre qui fut comme ingénieur en chef un si rigide observateur du devoir? La fit -il accepter à ces heures douteuses où la main seule agit pour signer, tandis que l'intelligence, fatiguée des labeurs de la journée, sommeille depuis longtemps? Nous ne savons.
J'allai voir M. Girard de Rialle. Quel changement! Tout Jacobin nanti devient conservateur, a dit Proudhon, mais jamais peut-être on n'avait assisté à une métamorphose aussi subite. Le sous-directeur des Archives était resté ce qu'il est, je crois, au fond, point haineux, sans fiel, exempt de morgue, mais il me tint des propos de l'autre monde ; il m'exposa des théories qui auraient réjoui dans le sépulcre, non pas les fonctionnaires de la Restauration, mais Nicolas Le Dran lui-même. Il ergota sur la portée de l'autorisation du
Ministre qui jusque-là avait été interprétée dans son esprit et non dans sa lettre étroite. Bref, un peu honteux de lui-même et se sentant légèrement ridicule, il me renvoya à la Commission qui, récemment reconstituée et composée de Républicains partisans de tous les progrès, accorda libéralement l'autorisation de faire des extraits d'un auteur mort le 2 mars 1755, mais s'opposa à ce qu'on publiât aucun document complet!
Le propre de toutes ces mesures restrictives, dans un temps où l'on ne peut jouer de l'arbitraire qu'à demi, est une impuissance effective. 11 m'eût été facile de copier, sous couleur d'extraits, tout ce qui m'aurait semblé précieux pour l'histoire ; on ne se figure pas, en effet, un gardien de la paix installé derrière chaque fauteuil. J aurais publié ensuite tout ce qui m'auraitconvenu, car on n'imagine pas davantage l'autorité ordonnant en 1880 de saisir du Saint-Simon comme subversif.
Je dédaignai ces petits moyens. J'écrivis sur la lettre qui m'annonçait cette nouvelle ce que le documentaire Saint-Simon écrit en marge de certains papiers : iwiir natte, et si j'en parle, c'est uniquement, je le répète, pour que les curieux puissent suivre dans toutes ses phases cette bizarre histoire des papiers de Saint-Simon, cette histoire qui n'a pu avoir pour théâtre qu'un pays comme la France où le besoin de tyranniser quelqu'un est inné dans le cœur du jeune citoyen qui vagit à peine et n'a pas encore ouvert les yeux à la lumière.
Pour qui veut se convaincre, en effet, de la difficulté qu'éprouvera toujours parmi nous la mise en pratique de la vraie liberté, M. Girard de Rialle est un type utile à soumettre à l'analyse phsychologique.
Voilà un homme qui est un intrus aux yeux de l'ancien personnel; ceux qui ont mis quinze ou vingt ans à conquérir un grade plus ou moins élevé admettent malaisément qu'un favori, qui n'a à son actif aucune œuvre littéraire exceptionnelle, arrive d'emblée à un poste aussi important, uniquement parce qu'il a plu à un des puissants du jour.
La seule raison d'être du fonctionnaire installé dans ces conditions serait d'appliquer résolument un système nouveau, de se faire une doctrine sur ces questions, s'il n'en a pas, de dire très nettement : « Saint- Simon est mort depuis cent vingt-cinq ans, ses papiers ne touchent pas aux affaires actuelles ; chacun est libre de les consulter, .chacun aura les volumes à son tour comme à la Bibliothèque ou aux Archives, chacun les publiera comme il voudra en in-folio, en in-octavo, en in-douze, les imprimera comme il l'entendra, sur papier de Hollande, sur papier de Chine, sur papier à chandelle. Le ministère est absolument étranger à toute considération de personne, qu'il s'agisse d'un auteur ou d'un éditeur. »
Si M. Girard de Rialle eût envisagé ainsi la situation, au lieu de se laisser gagner par la malaria qui tient encore, on le dirait, aux rideaux, aux tentures, au parquet de cette direction des Archives, il eût obtenu d'unanimes applaudissements. Les ennemis mêmes de la République auraient été forcés de convenir qu'elle comprenait la liberté de la pensée humaine plus largement que les autres gouvernements. En se conduisant autrement, il n'a pu que retarder un résultat inévitable.
11 ne faut point effectivement, en signalant franche-
ment ce qui est mauvais, être injuste pour les réformes accomplies. Les tendances sont incontestablement meilleures en haut,- on a renoncé définitivement à ces maximes funestes qui, sous prétexte de rendre toute recherche difficile aux studieux du dehors, léguaient, de direction en direction, le désordre et le chaos aux employés du dedans. Il n'en est que plus déplorable qu'on ait mutilé, pour la satisfaction de quelques individualités, un programme que le Ministre, nous en sommes convaincus, avait conçu très vaste et très complet; il est inexplicable que l'on ait précisément exclu des mesures libérales qui sont à l'ordre du jour ces œuvres inédites de Saint-Simon, cette propriété vraiment nationale dont la presse a réclamé, à tant de reprises, la remise dans le droit commun.