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MON ROLE SOUS LA COMMUNE

CLUSERET, DELESCLUZE, erc.

Prison de Versailles, 20-24 jaîn 19971.

Avant le 148 mars je m'étais préoccupé du parti que j'aurais à prendre en cas d'insurreclion à Paris. La condamnation à mort de plusieurs hommes du parti démocratique pour un mouvement qui avait eu lieu pendant le siége, et la suppression de plusieurs journaux, avaient augmenté mes sentiments d'hostilité contre ces vaincus, incapables et humbles en face de

l'ennemi national, audacieux et impudents en présence des partis.

Les journaux avaient fait le dénombrement de l'artillerie existant dans Paris; j'y avais remarqué surtout plus de six cents pièces de campagne. Les armes portatives et les munitions y étaient aussi en abondance. Si l'on savait mettre en œuvre cet immense matériel, il n’était pas impossible de ressaisir la victoire. J'écrivis dans ce sens à un homme intelligent qui avait pris une part active aux mouvements populaires dans Paris depuis le début de la guerre. Il me répondit par des renseignements précis, mais l'impression générale de sa réponse était l'incapacité, le manque d'organisation du parti d'action et l'impossibilité d'un mouvement. Son opinion sur ce dernier point était catégorique et bien motivée. Cependant l'existence d'un matériel de guerre suffisant pour lutter et d’un parti disposé à la lutte me séduisaient en dépit de tout. Je ne prévoyais

pas l'éventualité d'une guerre civile autre qu'une guerre de rues.

Le 19 mars, une dépêche de M. Thiers, affichée officiellement, à Nevers, annonça l'évacuation de Paris par le gouvernement et par quarante mille hommes de troupes en bon ordre. Quand même Je n'aurais eu aucun penchant pour la révolution, ce dernier détail m'aurait jeté dans l'insurrection. L'armée n'était pas assez abreuvée de hontes dans cette guerre; il fallait

que quarante mille hommes quittassent Paris sans combat, sans un jour de lutte, en présence

d’un ennemi aussi méprisable que l'est toujours une insurrection, et après avoir eu même l'avantage de l'offensive, qui est la seule chance réellement favorable d'un mouvement insurrectionnel.

Le soir, en dînant, mon hôte, M. de L..., devinant que javais pris parti, eut avec moi une conversation où il chercha discrètement,

— 88 — et avec les sentiments de la plus amicale bienveillance, à me détourner d’une résolution aussi” extrême. S'il se souvient de cet entretien, son témoignage pourra m'être utile. Ce qu'il me dit me toucha et m'attrista sans me convaincre. Je lui représentai qu'en somme, cette révolution était faite par le peuple, par ceux qui souffrent de l'ordre social actuel; que les erreurs ou les crimes dont la Révolution pouvait être entachée ne devaient pas empêcher les gens honnêtes et instruits de se joindre à leur parti dans celte circonstance critique ; en un mot, mon départ fut plutôt un sacrifice qu'autre chose, et dans le désastre et l'affaissement de tout le pays, le parti révolutionnaire parisien n'était à mes yeux qu'un pis aller.

J'appris le même soir le meurtre des généraux Thomas et Lecomte : de pareils faits sont presque inséparables des révolutions.

Je partis dans la nuit de Nevers, et j'arrivai à Paris le 20 mars au matin.

Sur la première affiche que je lus, je vis les ‘noms de Lullier et d'Assi : ce fut mon premier dégoût et mon premier déboire. Je m'informai où siégeait le Gouvernement et j’allai à l'Hôtel de Ville faire inscrire mon nom et demander du service.

Le 22 mars, je fus présenté par des amis au Comité du 17° arrondissement, et, le même jour, je fus nommé par le Comité central de l'Hôtel de Ville et élu par le Comité du xvrr° arrondissement chef de la 17° légion.

Les premiers jours de mon commandement furent occupés à prendre des dispositions contre le mouvemeut réactionnaire qui se préparait sous les ordres de l'amiral Saisset, et qui avait une de ses principales places d'armes à la gare Saint-Lazare, tout près de mon arrondissement. On amenait à la mairie des prisonniers, arrêtés généralement dans les trains qui partaient pour Versailles ; il régnait contre eux une

grande animation, et j'apportai tous mes soins à les protéger, élant naturellement opposé à toutes les violences dont les révolutions sont le prétexte, et déterminé à n'en permettre aucune à aucun prix. de fis traiter humainement ceux qui étaient retenus, et je délivrai tous ceux que je pus, les conduisant moi-même jusqu'en dehors de la foule mécontente. Ces gens-là doivent me garder quelque reconnaissance, car

‘ils s’étaient crus bien près d'être fusillés.

La retraite de l'amiral Saisset rompit les espérances de la réaction; presque aussitôt eurent lieu les élections pour la Commune, qui se firent par les soins et l'autorité de la Fédération de la garde nationale (26 mars).

Je ne sais pas si c'est la Fédération qui avait fait la révolution du 18 mars; mais ce qui est certain, c'est qu'elle avait confisqué cette révolution et exclu de toute participation aux affaires les républicains les plus avérés, les

membres les plus actifs de l’'Internationale, s'ils n’appartenaient pas à la hiérarchie de la Fédération. C’est ainsi que des conflits s’élevèrent, dès le début, entre les maires et adjoints, républicains et révolutionnaires, de certains arrondissements, et les délégués de bataillon formant le Conseil de légion ou Comité d’arrondissement. Ceux-ci confisquèrent, au nom de la Fédération, les pouvoirs municipaux, dont ils usèrent sans intelligence et parfois sans honnêteté. Il en fut ainsi dans le xvin* arrondissement , et dans le xvir°, où je me trouvais.

Ce conflit terminé, il s’en éleva d’autres entre des délégués du Comité central de la Fédération et le Comité d'arrondissement, au sujet des élections.

Les élections faites, il semblait que tout pouvoir dût retourner à la Commune ; il n’en fut rien, et la même lutte continua entre les délégués de la Commune et le Comité d’arrondissement (ou Conseil de légion).

Dans toutes ces dissensions, j'étais constamment appelé à prendre parti en qualité de ” chef de laforce armée, et je ne ménageais pas le Gomité d'arrondissement, qui était bien le petit despotisme le plus idiot quon puisse imaginer ; enfin, lorsque la municipalité envoyée par la Commune voulut s'installer, il me fallut faire arrêter le plus autocrate de ces démagogues.

En mêmetemps que de ces querelles, je m'occupäis de rallier à la Révolution le 33° et le 90° bataillon : j'y réussis sans violence et sans accidents ; je m'occupais aussi des bataillons de la banlieue voisins de mon arrondissement, depuis Saint-Ouen jusqu’à Suresnes. La Révolution, depuis le départ de l’amiral Saisset, eut quelques jours de progrès réels, et j’arrivai à compter dans l’arrondissement dix-sept bataillons fédérés, au lieu de sept qu'il y avait à mon arrivée. Quelques détachements de l’armée, demeurés sans chefs, adhérèrent à la Fédé-

ration, et j y fis procéder à des élections qui donnèrent de bons résultats.

Le Comité central, pendant son court gouvernement, avait prescrit la réélection de tous les cadres des bataillons fédérés : ce fut là le véritable écueil du commandement. Ces élections se firent dans un esprit très-peu éclairé ; les convocations étaient entravées par le service militaire dont les bataillons se surchargeaient comme à plaisir ; il fallait constamment renou- “veler les élections qui avaient été incomplètes, irrégulières ou sans résultat; enfin on arriva à grand'peine, et après des variations sans nombre, à élire des chefs sans autorité, sans instruction et sans dignité. Les cadres continuèrent à changer et les élections à se renouveler jusqu’à la chute de la Commune ou peu s’en faut.

Ainsi se termina le mois de mars. Les délegués de la Commune à la mairie de mon arron-

dissement étaient Malon, Gérardin et Varlin.

Ïls me considéraient comme capable de rendre de sérieux services militaires à la cause révolutionnaire, et cherchaient à me faire entrer dans les conseils où se décidaient les questions

militaires.

Sur ces entrefaites, eut lieu, dans l'étendue de mon commandement, le premier engagement de la guerre civile. Une reconnaissance de deux escadrons de cavalerie chassa du rondpoint de Courbevoie un détachement d’un bataillon de la banlieue, et un garde national fut sabré par un officier. Cette reconnaissance s’'avança jusqu'au pont de Neuilly, et se retira devant l'attitude résolue d'un autre détachement de la banlieue, qui occupait la tête du pont. |

Le lendemain, un fort détachement, que j'envoyai, occupa sans résistance le rond-point évacué la veille; mais il revint en désordre

quelques heures après, ayant été abandonné par ses chefs. |

Le jour suivant, l'ennemi revint avec du canon, plaça une batterie au rond-point et canonna le pont de Neuilly, qui fut abandonné; les obus arrivaient jusqu'aux remparts. C'était probablement le 4% avril. Je projetai alors de passer la Seine au pont d’Asnières la nuit suivante, et d'aller par la ligne du chemin de fer reprendre Courbevoie et le pont de Neuilly. Ce mouvement aurait été très-efficace ; jusqu'au 45 avril il aurait été opportun, mais la mauvaise qualité des troupes en empêcha constamment le succès. |

Le 4% avril, autant qu'il m'en souvient, je fus appelé, avec les autres chefs de légion, à un conseil de guerre à l'État-major de la place Vendôme : c’est probablement là que fut élaborée et résolue la marche sur Versailles qui coûta la vie à Flourens ; jy passai environ

deux heures, et voyant qu'on ne disait rien de sérieux, je m'en allai, après avoir reçu l’autorisation de mettre à exécution la tentative que j'avais projetéé contre Courbevoie.

Cette tentative aboutit à l'échec le plus complet, peut-être à cause des défauts du plan en lui-même, mais surtout à cause de la mauvaise qualité des troupes et des officiers. Je partis avec sept bataillons, se montant ensemble à 2,000 hommes environ, divisés en trois groupes sous les ordres de Malon, membre de la Commune, de mon sous-chef de légion et de Gérardin, membre de la Commune. Il y avait au moins deux bataillons qui étaient complétement ivres; d'autres se plaignaient de ne pas avoir mangé. La tête de colonne, que je conduisais, me suivit en bon ordre, mais les autres bataillons, dont les officiers étaient sans autorité, ne tardèrent pas à s asseoir sur les bords du chemin, à se quereller, à se plaindre; il y eut deux ou trois paniques, enfin le désordre le plus parfait. Les

officiers ne firent nullement leur devoir. Malon et Gérardin payèrent de leur personne ; je fis de mon côté tout ce qu'il était possible pour obtenir quelque chose, jusqu'à ce qu'enfin, voyant l'impossibilité de conduire ces gens à l'ennemi, nous résolümes de les faire rentrer en ville. Mais s’il avait étéimpossible de les faire avancer, i fut encore plus pénible de les faire retouruer. Ce fut pour moi une nuit cruelle, et je pensais qu'elle me dégoûterait à jamais de semblables échauffourées et de semblables soldats.

J'avais été suivi pendant toute la nuit, et à mon insu, par quelques-uns de ces républicains jaloux qui considèrent comme leur premier devoir de contrôler rigoureusement les faits et gesies des gens en place. Ce contrôle me fut absolument favorable, et l'opinion qu'ils se firent de mon caractère, se joignant à l'opinion de Malon et de Gérardin, me fit appeler au ministère de la guerre.

Je faillis être fusillé au pont d’Asnières par

mes gardes nationaux. En rentrant à la Mairie, mes premières préoccupations furent d'imposer à la légion une discipline rigoureuse et de faire un triage parmi les officiers pour exclure les incapables du commandement ; mais la première mesure que je pris pour cela éveilla les susceptibilités du Comité d'arrondissement, qui m'arréta, et trois délégués me conduisirent fort proprement à la Préfecture de police, où je fus aussitôt écroué. C'était le 2 avril, vers sept

heures du matin.

J'étais accablé de fatigue et profondément dégoûté de la Révolution et des révolutionnaires, de la garde nationale et des gardes nationaux. Je m'endormis immédiatement, et je fus éveillé à onze heures par le gardien, qui venait me faire sortir aussi précipitamment qu'on m'avait fait entrer. Un officier qui m'était tout à fait inconnu venait de faire lever l'écrou.

Je rentrai chez moi, ne songeant qu'à quitter

Paris, et je dormis encore tout le jour pour me remettre de dix jours de fatigues continues. Mais le lendemain, 3 avril, le même officier qui m'avait mis en liberté la veille, ayant su mon adresse au 47° arrondissement, arriva avec une lettre de Cluseret, qui me priait d’être son chef d'état-major au ministère de la guerre,

Voic ce qui s'était passé. Le pouvoir militaire, confié à Eudes à la fin du gouvernement du Comité central, avait ensuite été partagé entre Eudes, Bergeret et Duval. Le 1% avril, ces trois généraux avaient combiné, dans le conseil de guerre dont j'ai park , une marche sur Versailles , qui s'effectua en même temps que ma malencontreuse opération par le pont d'Asnières. On sait quel en fut le résultat : la mort du malheureux Flourens, de Duval, et surtout un grand nombre de prisonniers. Le jour même de cette bousculade, le trio Eudes Bergeret Duval fut mis à bas, et le commandement confié à Cluseret. On m'a dit que ma nomination lui fu

imposée par la Commission de la guerre, sous l'influence des membres du 17° arrondissement: c'est possible, car le fond de sa conduite envers moi me semble avoir été une certaine jalousie, mitigée par le sentiment que je lui étais nécessaire. Quoi qu'il en soit, la lettre par laquelle il me mandait était fort obligeante. On me cherchait depuis vingt-quatre heures, et on avait fouillé toutes les prisons de Paris pour me re- |

trouver.

Je merendis immédiatement à cet appel, malgré marépugnance pour les fonctions de l’étatmajor et malgré mes précédents déboires. Jd’espérais dans la Révolution : enfin je ne me crus pas permis de refuser.

A partir de ce moment, j'ai été constamment assujetti, et occupé d'affaires si multiples, si incohérentes, qu'il me sera presque impossible de m'en rappeler les principales, et surtout de mettre les dates.

La meilleure partie de mon temps, lorsque j'étais chef d'état-major de Cluseret, était certainement prise par les importuns et les inutiles, les délégués de toute provenance, les hommes à inventions, les quémandeurs de renseignements, et surtout les officiers et les gardes qui quittaient leur poste pour venir faire des plairttes de leurs chefs ou de leurs armes, ou du défaut de vivres et de munitions. Il y avait aussi, un peu partout, des chefs particuliers qui n'acceptaient pas ou n'exécutaient pas les ordres. Chaque arrondissement avait son comité comme le 47°, aussi nul, aussi hargneux, aussi jaloux; l'artillerie était séquestrée par un, comité analogue, relevant aussi de la Fédération, et qui était une rare collection d’incaables. Chaque monument, chaque caserne, chaque poste avait son commandant militaire, et ce commandant militaire avait son état-major et souvent sa garde en permanence : tous ces produits spontanés de la Révolution n'avaient d'autre titre et d'autre règle que leur bon plaisir,

le droit du premier occupant et la tranquille prétention de rester en place sans rien faire. On voyait des médecins se promener avec les galons et l'escorte de général, des concierges de caserne équipés en officiers supérieurs; tout cela avait des chevaux, des rations et la solde.

En revanche, la garde nationale manquait souvent de chefs. Les anciens cadres n'étaient plus obéis à cause des ordres de réélection ; les nouveaux cadres étaient contestés ou n'étaient pas encore élus; les bataillons tiraient prétexte de là pour ne pas marcher. Les élections des chefs de bataillon furent très-longues ; celles des chefs de légion, impossibles. Un offcier n'était pas plus tôt élu que les protestations contre son élection, les dénonciations contre ses opinions et son caractère, pleuvaient dans les bureaux du ministère, des Comités de la Fédération, de la Commune et de toutes les autorités qu'on imaginait.

Ce n'était pas petite besogne que de faire

quelque chose avec tout cela ; encore ne parléje pas des vices profonds de l’organisation de la garde nationale, vices que nous avaient légués les précédents gouvernements et qui seuls auraient suffi à faire avorter nos tentaiives d’organisation et de défense. Nos gardes nationaux avaient été soigneusement formés par le despotisme et pour le despotisme ; il nous fut imposs sible d'en faire quelque chose par la liberté et pour la liberté; la transition était trop brusque, les conjonctures trop impérieuses, les événements trop précipités.

Le personnel du ministère de la guerre 8e composait, au début, de Gluseret et de moi, avec deux ou trois flâneurs qui formaient la suite de Cluseret. Je racolai des bureaux en prenant des hommes un peu instruits qui venaient offrir leurs services, et je m'appliquai surtout à l’organisation des légions. Les premiers jours il fallut éliminer Bergeret, qui commandait la place et voulait tout commander; Cluseret dut

en venir à le faire arrêter et le remplaça par Dombrowski, dont j'appuyai la nomination, et qui était poussé par Félix Pyat. Il fut convenu alors que Dombrowski dirigerait les mouvements de troupes et les opérations militaires, pendant que nous organiserions les légions et ordonnerions l’administration. Plusieurs choses s’opposèrent à l'exécution de cette idée. D'une part, Dombrowski se cantonna dans Neuilly et ne porta aucune attention à la rive gauche; d’autre part, Cluseret se trouva presque immédiatement au-dessous de sa tâche, soit comme activité, soit comme initiative, soit comme aptitude à l’organisation. Les dispositions qu'il prescrivait étaient mal combinées, il n’indiquait pas les moyens d'exécution et surtout il ne se tenait pas à une idée une fois adoptée; ses variations et ses incertitudes furent une grande cause de tiraillements.

Il commença par modifier à deux reprises l'organisation des compagnies de marche,

rétablies par ses prédécesseurs. Puis il éleva la solde journalière des artilleurs à 8 francs. Ces deux mesures eurent des résultats fâcheux. Les autres innovations qu'il fit augmentèrent aussi le désordre. La complication des rouages du gouvernement devint extrême. Il y avait une Commission spécialement chargée de contrôler Cluseret, et dont Delescluze et Félix Pyat étaient les membres les plus actifs. Cette Commission « embêétait » Cluseret, pour employer le mot propre; elle n'était bonne qu’à cela. Elle nous transmettait par le télégraphe des avis frivoles ou des questions ridicules; elle nous adressait, avec recommandation expresse, de piètres inventeurs ou des délégués ivrognes. La Commission elle-même se transportait souvent au ministère, et flânait d’un air affairé dans le cabinet de Cluseret.

L'organisation de la Cour martiale tranche seule sur le chaos de mes souvenirs. Elle siégea pour la première fois vers le 44 ou le

46 avril. Cette juridiction fut instütuée par la Commune sur les instances pressantes de Cluseret : des actes effrénés d'indiscipline et de rébellion étaient impunément commis chaque jour ; il fallait y mettre un terme par une répression énergique. Je fus nommé président de cette cour et j'en remplis les fonctions pendant environ une semaine. Cette époque est particulièrement importante dans le rôle que j'ai joué.

En premier lieu, l'obligation de siéger à la Cour martiale me détourna de faire moimême le rapport des légions, qui commençait à se régulariser, et auquel je vaquais dès le matin. Les séances de la Cour martiale se tepaient le soir et se prolongeaient assez tard, et en rentrant j avais encore des affaires à expédier. Je fus donc obligé de confier le soin du rapport du matin à un officier dans lequel j'avais une médiocre confiance, et qui donna à ce travail d'organisation, d'une importance capitale, une direction mauvaise, et peut-être

volontairement nuisible au succès de la Révolution.

De plus, le pouvoir que ces fonctions mettaient entre mes mains éveilla les susceptibilités de la Commune, assemblée défiante ot peureuse autant que le fut jamaisune assemblée démocratique.

Enfin, c'est. à ce moment que Cluseret manifesta de plus en plus nettement l'intention de m'écarter de la direction des affaires, tout en continuant à m'employer et en me conservant auprès de lui pour m'empêcher d'être ailleurs. On sait que le service d'un chef d'étatmajor comprend les détails de tous les services et qu'ilest l'intermédiaire nécessaire des ordres de son chef. Cluseret, au contraire, se mit à traiter directement les principales branches du service, el me constitua ainsi une situation très-fausse, puisque j'étais chargé de faire exécuter, d'expliquer et de compléter des or-

dres dont je n'avais pas connaissance. J'ai supposé depuis, qu'à cette époque Cluseret, dont l'esprit indécis était accessible aux aberrations les plus complètes, avait des raisons de me dérober la connaissance des mesures qu’il prenait et de supprimer ce contrôle involontaire qu'un chef d'état-major exerce sur son général. Cependant il continuait à me traiter avec distinction et ne me marchandait pas les éloges sur le prix qu'il attachaït à mes services.

Je reviens à la question de la Cour martiale, question que je traiterai peut-être plus à fond, et séparément s'il y a lieu.

L'acceplation des fonctions de président de celte Cour est le plus grand sacrifice que j'aie fait et que je pusse faire à la cause de la Révolution. Ennemi des révolutions, les circonstances m'âvaient jeté dans une révolution : haissant la guerre civile, je m'étais engagé dans la guerre

civile. Il s'agissait aujourd’hui de présider un tribunal révolutionnaire, un tribunal qui ne porterait que des condamnations à mort. |

Si j'ai à me défendre de l'accusation d’ambition, l'acceptation douloureuse que je fis de cette charge est peut-être l'argument le plus fort que je puisse produire. Quel intérêt a un ambitieux à se souiller les mains ? J'aurais été un ambitieux bien sot, ou bien dépourvu d'étude, d'aller ensanglanter mon nom dans des fonctions subalternes. [In'y a qu'une explication raisonnable à ma conduite, c’est que je me sacrifiais à la Révolution. Je n’avais choisi aucune des fonctions dont j'avais été successivement chargé, je n'én avais refusé aucune. Dans des moments de crise semblables, il faut avoir le dévouement d’un sectaire. J'acceptai donc la présidence d'un tribunal qui, à mon sens, ne devait rendre que des arrêts de mort, et je me préoccupai seulement de remplir ces fonctions de la manière la plus efficace pour le service de la

Révolution.

À mesure que la situation militaire devenait plus : pressante, l'indiscipline et la désorganisation des troupes étaient plus manifestes. Il serait hors de propos de donner des détails étendus sur cette situation; il suffit de dire que toute espérance de succès était impossible aussi longtemps que les troupes ne seraient pas obéissantes et pourraient se dérober impunément à ious leurs devoirs militaires. Nous ‘avions failli à donner à la garde nationale une organisation stable qui aurait été le meilleur remède ; il restait à essayer de la répression, et il la fallait prompte et réelle.

Tel était le but de l'institution de la Cour martiale; son action était limitée par cette clause du décret, qu'aucune exécution à mort n'aurait lieu qu'après approbation de la Commission exécutive, qui était le pouvoir exécutif de la Commune.

Dans la première séance, la Cour rendit

un arrêt réglant la procédure et les peines. Cet arrêt était nécessaire pour compléter le décret

peu précis de la Commune :il simplifiait la pro- | cédure et assurait à l'accusé les garanties de la publicité et de la défense ; pour les peines, il réglait simplement que la Cour se conformerait aux lois existantes et à la jurisprudence martiale. Tous les arrêts suivants furent rendus sans viser aucun texte de loi. Tous les accusés .

ont été des fédérés poursuivis pour des crimes ou délits militaires. La Cour n'a jugé ni causes politiques ni causes de droit commun.

Le lendemain, un chef de bataillon, coupable d’avoir refusé de marcher à l'ennemi, fut condamné à mort. La Commission exécutive commua la peine, sur la demande du défenseur, en une détention pour la durée de la guerre.

La décision de la Commission exécutive, qui commuait ce premier arrêt, énerva la Cour martialke. Elle jugea encore quatre ou cinq affaires,

dont les deux principales furent: l'abandon d'une tranchée, près du fort de Vanves, par un ba:taillon du v° arrondissement, dont plusieurs officiers furent condamnés à diverses peines : et l'affaire du 405° bataillon, qui amena devant la Cour une douzaine d'officiers et gardes accusés d’avoir refusé de marcher à l'ennemi, avec rébellion et voies de fait envers un supé- . rieur dans le service : cette affaire n'entraina pas de condamnation à mort; il y eut des condamnations variées et quelques acquittements ;

mais elle eut d'autres suites plus graves.

L'action de la Cour martiale inquiétait la Commune ; elle redoutait ce pouvoir nouveau, qui condamnait les coupables sans égard pour : leurs antécédents plus ou moins démagogiques. Il se trouvait, en effet, que nos coupables les moins incontestés étaient de fermes soutiens de la bonne cause. Le commandant que nous avions condamné à mort était un vétéran de l'insurrection, et le 405° bataillon, que nous

avions vilipendé, était le pilier de la Fédération dans le vu arrondissement. La Commune manifesta, en décrétant que ses membres n'étaient justiciables que d'elle, qu’elle redoutait d'être justiciée par d’autres. Elle considéra donc comme ennemie une juridiction qui condamnait, sans acception de personnes, les gens qui n'allaïent pas au feu ou qui en revenaient à leur plaisir.

J'ai dit que le 105° bataillon appartenait au vu* arrondissement, qui est le faubourg Saint- Germain, et qui s'étend le long de la Seine jusque vers le Champ de Mars. Les fédérés étaient rares dans ce quartier, mais le 405° se recrutait dans l'extrémité excentrique de l’arrondissement, il se fédéra en partie dès le début, procéda à de nouvelles élections, et fut l'appui de l'organisation révolutionnaire dans cette partie de la ville. Les membres de la Commune qui y furent élus (1) devaient beaucoup au

(4) Parisel et Urbain.

405°. Frapper ce bataillon, c'était attaquer la validité de leur élection et l'appui de leur pouvoir. Ils déférèrent le jugement de la Cour martiale. à la Commune, et le jugement fut cassé par un décret dont un considérant m'était personnellement injurieux.

Mon père, qui habitait avenue Latour-Maubourg, avait commandé ce même bataillon à l'époque du 4 septembre; il avait donné sa démission vers les derniers temps du siége; son successeur avait quitté Paris après le 18 mars, et le commandant actuel, un nommé Witt, était incriminé dans l'affaire et fut acquitté. La Commune jugea que cette parenté que j'avais avec le 105° était suffisante pour infirmer le jugement, et, sans examiner le fond, où elle aurait vu manifestement que la condamnation était équitable et modérée, elle cassa le jugement. Le décret avait été libellé par Léo Meillet.

L'arrêt avait été rendu dans la nuit du 22 au

— 145 — 28 avril ; il fut cassé le 25 ou le 26 ; je l’appris par l'Officiel, et j'envoyai immédiatement ma démission de président de la Cour martiale et de chef d'état-major de Cluseret.

Pour la deuxième fois ma bonne fortune me présentait une occasion facile, avec de bonnes et valables raisons pour abandonner, pour détester cette révolution incohérente : ma mauvaise fortune l’emporta.

Je dois revenir un peu en arrière pour parler des événements qui préparèrent l'arrestation de Cluseret, et de ce qui s’ensuivit.

Cluseret, après avoir déployé, dans les premiers instants de son ministère, une activité excessive, avait été complétement dominé par les événements. Quelques tentatives qu'il avait faites pour s'affranchir de la Commune l'avaient encore détourné du travail journalier ; il était sorti de ces luttes vaincu et amoindri. Pyat et

Delescluze, qui étaient alors les membres les plus actifs de la Commission exécutive, l'obsédaient de leur surveillance, de leurs questions, de leurs inquiétudes puériles.. D'une autre part, il n'avait ni ma sympathie ni (au point de vue de la capacité) la confiance des officiers qui travaillaient au ministère. J'ai dit que son caractère était indécis et son esprit accessible aux plus grosses erreurs : je pourrais citer des faits qui montreraient entre lui et moi plus que des germes de dissentiment. Lorsque je fus nommé, sur la proposition de Cluseret, à la présidence de la Cour martiale, je dus laisser, comme je l'ai noté ci-dessus, le soin de faire le rapport à un officier qui ne manquait pas de connaissances spéciales, mais dont le caractère ne m'inspirait aucune confiance. Cet officier profita de la circonstance pour se faire donner par Cluseret,que j'avais cependani averti, le soin exclusif de l'organisation des légions : il fit des nominations nombreuses et s’entoura d'un étatmajor complet, enfin, il rendit à Cluseret un

rapport journalier très-sommaire et très-insuffisant pour commander le service, et se créa un service tout à fait indépendant. Cela peut paraitre étrange, mais la réalité était beaucoup plus étrange encore, car ces tentatives d'autonomie chez les moindres employés, loin d’être l'exception, se produisaient partout et tous les jours, et lorsque Cluseret en eut toléré ou favorisé quelques-unes, je lui offris une première fois ma démission, que je motivai surtout par la répugnance que m'inspirait la politique despotique et inintelligente de la Commune. Peu après, je la lui offris de nouveau avec assez d'insistance pour qu'il l’acceptât, mais en me priant de continuer mes fonctions jusqu'à ce qu'il m'eût donné un successeur. Enfin, après le décret de la Commune qui cassait l'arrêt de la Cour martiale, je cessai toute fonction le 27 avril.

Les hommes s’usent vite en temps de révolution. Après un mois de pouvoir et surtout

de lutte, Cluseret était complétementusé, malgré les concessions de toute nature qu'il avait constamment faites à tout le monde. Au “début,

il avait voulu être ce que doit être le chef militaire dans une place assiégée, dans une

armée, dans un camp, c'est-à-dire le chef absolu, incontesté et sans contrôle. Il avait complétement échoué devant la Commune, et avait eu le tort de conserver le commandement après cet échec. Il avait subi d’abord le con- . trôle - assidu de la Commission exécutive, représentée surtout par Pyat et Delescluze; puis une des nombreuses révolutions de palais qui onteu lieu dans la Commune avait composé la. Commission exécutive de tous-les délégués aux différents ministères, et nommé une Commission spéciale de la guerre pour surveiller la gestion de Cluseret. Les méfiances s’accumulaient contre lui; et plusieurs fois déjà il avait été question de l'arrêter. |

Telle était la situation lorsque je cessai

d'être chef d'état-major de la guerre. Ma démission affligea les révolutionnaires sincères qui meconnaissaient. Gérardin, qui méprisait dès le début les discussions byzantines de la Comrune, et qui ne s’occupait que de la guerre, Gérardin, qui avait, à cause de sa présence constante aux avant-postes, une idée beaucoup plus exacte de la fausseté de la situation que les gens de l'Hôtel de Ville, s'ouvrit alors à moi d’un projet qu'il entretenait d'annuler la Commune; en faisant mettre le pouvoir aux mains d’un Comité de salut public ou de tout autre comité exécutif composé des membres jeunes et résolus de la Commune, qu'il me nomma, et où j'aurais, avec Dombrowski, la direction des opérations militaires. En même temps, les membres de la Commission de la guerre me prenaient pour confident de leurs inquiétudes, et même des républicains systématiques et qui n'avaient pas participé aux actes dela Commune me proposaient spontanément et leurs systèmes et leur concours. Je me trouvai ainsi le centre

d’un mouvement incohérent, divers, et dont le mot d'ordre inconscient était : « Sauver la Révolution en annulant la Commune. »

Je laissai faire; j'étais aussi ennemi de la Commune qu'ont jamais pu l’être les républicains sensés, et je croyais toujours que la Révolution pouvait et devait être salutaire.

Gérardin m'assurait le concours des hommes d'énergie et d'intelligence de la Commune; d'autres, que je ne nomme pas parce qu'ils n'ont pas parü sur la scène révolutionnaire, offraient leur expérience financière. Enfin, les généraux m'obéissaient volontiers. Dans ces conditions-là, le succès n'élait pas impossible et la Révolution pouvait sauver le pays.

Le 29 au soir, je fus mandé à la Commission exécutive, composée des délégués aux ministères, on ne'me cacha pas qu'on ne voulait plus de Cluseret, et on me posa diverses questions sur la situation et sur mes idées.

Je dis ce que je pensais de la situation, qui était de plus en plus compromise. La défense était presque nulle, et l'attaque, étant indépendante des plans des généraux ennemis, mais dépendant uniquement du talent des officiers snbalternes du génie et du courage des pelotons qui nous étaient opposés, devait faire des progrès continus jusqu'à la prise de la place. Il n'y avait d'espoir de succès que dans une réforme absolue du système de la solde, qui metiait le peuple, combattant ou non combattant, aux gages de la Commune, dans le rétablissement de ladiscipline par des exemples sévères,

dirigés principalement contre les officiers élevés

en grade, enfin dans l’organisation immédiate d'un petit corps d'armée, capable de tenir la campagne et de. prendre l'offensive. Lorsque je fus sorti, ma nomination aux fonctions provisoires de délégué à la guerre fut signée par la Commission; elle me fut notifiée le lendemain, vers trois heures après midi, en même temps que Cluseret était arrêté à la Commune. de dois

noter ici que je défendis Cluseret, devant la presse et à la Commune, de l'imputation vulgaire de trahison.

Tel fut le résultat des efforts de la Commission de la guerre, qui, chargée de partager la gestion avec Cluseret et trouvant que Cluseret ne faisait rien et ne voulait rien faire, ce qui était assez exact, lui avait cherché un successeur et m'avait fait agréer par la Commission exécutive. L'une et l'autre commission me promettaient un concours entier, qui consista en bons sentiments de la part de l'Exécutive et en bonne volonté de la part de la Commission de la guerre. Mais il n’y avait, ni d’un côté ni de l’autre, ni idées étendues, ni capacité suffisante, ni aptitude à un travail aussi exCeptionnel, aussi révolutionnaire que celui qui se

présentait à nous. :

Mais en même temps que se faisait ce changement, l'idée dont m'avait parlé Gérardin,

aboutissait au renversement de la Commission exécutive et à la création d'un Comité de salut publio, qui fut élu le 1% mai; seulément dans ce Comité, au lieu d'hommes résolus et intelligents, Gérardin était associé au lamentable Félix Pyat, à Léo Meillet et à deux utilités dont je ne me rappelle pas les noms. Ce flasco me privait du concours de la Commission exécutive et élevait au pinacle Félix Pyat, dont l'activité brouillonne devait faire avorter toute entreprise, et dont la cervelle dépourvue de judiciaire était le réceptacle de toutes les idées impures et malsaines qui peuvent fermenter dans une Révolution. J’appris cette nouvelle par une avalanche de dépêches qui tombèrent au ministère de la guerre dans la nuit du 4° au 2, et par lesquelles il brouillait toutes les mesures militaires que j'avais prises.

Aussitôt rentré au ministère, le 80 avril au soir, je m'étais occupé de prendre les mesures ls plusurgentes. Il n’est pas indifférent de dire

que, dans la nuit du 29 au 40, une tranchée située sur lé droite du fort d’Issy avait été sur- ‘prisé par l'ennerni avec la batterie qu'elle couvrait. Mégy, l’incapable commandant du fort, voyant au matin l'ennemi s'étendre sur sa droite, avait pris peur et évacué le fort avéc la garnison. Cluseret, à cette nouvelle, était parti pour Issy, et, réunissant quelques troupes, les avait ramenées au fort, où il était rentré le premier. C'est à son retour de cette expédition que la Commission l'avait fait arrêter. Pour moi, je consignai Mégy et j'envoyai au fort d'Issy le général Eudes, qui ne comprit pas du tout l'importance de cette position et qui n'yalla qu'à contre-cœur.

J'ai dit que les questions urgentes étaient la solde, la discipline et l’organisation de forcés actives.

Ï1 était urgent en effet dé mettre un terme aux abus criants dont Ia solde était le prétexte:

j'en denne une idée en disant qu’on aurait certainement obtenu le même effet utile avec une dépense vingt fois moindre. Le 4% mai, ayant convoqué la Commission exécutive, la Commission de la guerre et les officiers généraux à un consei} de guerre, je convins avec Joùrde, délégué aux finances, que nous étudierions ensemble, le soir même, un projet ayant pour base la réduction des prestations allouées à la garde nationale aux tarifs en vigueur pour l’armée, avec une légère augmentation, etl’allocation d'une certaine somme à titre de secours aux femmes et aux enfants, somme supérieure à la solde de O fr. 75 co. qui était allouée aux femmes, et destinée à compenser et à faire admettre la réduction de la solde des gardes. Jourde s’engagea, de plus, à trouver el à mettre en fonctions les employés nécessaires pour répartir et régulariser l’ordonnancement de la solde et pour contrôler l'emploi des fonds. C'était une quarantaine de comptables actifs et honnètes qu'il fallait trouver sur-le-

champ. Ni l’un ni l’autre de ces projets n’eurent de suite. La Commission exécutive ayant été détrônée dans la séance du même jour, Jourde lutta pendant deux jours à la Commune contre la création du Comité de salut public, et la solde resta où elle en était à mon arrivée.

Je fis désigner une Commission de trois membres pour juger Mégy. Dombrowski, Eudes et Bergeret furent ces trois membres :

cette Commission ne se réunit pas.

Dès le 30 avril, je traçai le plan d'un groupe tactique et administratif de cinq bataillons, commandé par un colonel et deux lieutenantscolonels, pour servir de base à l’organisation d'une armée active. Je chargeai Bergeret de choisir cinq bataillons à lui connus, de trois à quatre cents hommes d’effectif chacun, pour en formerun regiment: Eudes dut former deux régiments, également dans Paris; Dombrowski entreprit d’en former trois, puis un quatrième

dans l'étendue de son commandement ; La Cécilia, qui allait prendre le commandement du centre, demanda aussi à former un régiment.

Chacun de ces régiments devait rendre tous les nombreux drapeaux et fanions dont les fédérés abusaient, et recevoir en échange un canon de 4 ou une mitrailleuse par bataillon. Ainsi je mis sur le chantier, dès le 1% mai, huit régiments, qui étaient en réalité des brigades actives de deux mille hommes environ, et quarante pièces d'artillerie de campagne. En même temps je destinais à Wroblewski, qui commandait l'aile gauche, toute la cavalerie disponible, malheureusement très-peu nombreuse.

Quoique je m'efforce d'écarter de ce memorandum toutes considérations d'art mililaire ou de politique, je dois faire remarquer ici que cetie tentative d'organisation, destinée à me permettre de donner bataille devant Paris, était la seule chance de succès de la défense. En se bornant à une défense passive, on ne pouvait

, que retarder la chute de la fortification, qui est le terme fatal d'une attaque régulière. Quant au mode d'organisation que j'avais adopté, c'est affaire aux raffinés d'art militaire de résoudre s’il était approprié à la nature des troupes dont je disposais et aux autres circonstances. Je projetais d'y joindre un équipage de douse ou seize pièces de canon de plus gros calibre.

En même temps que je prenais ces mesures, je répartissais entre les membres de la Commission de la guerre les principaux services du ministère. Avrial s'était déjà chargé de l'artillerie; Bergeret , qui remplaçait Delescluze malade, de l'habillement ; en même temps il commença la fabrication de sacs à terre pour la défense et de musettes pour les bataillons de marche. Arnold entreprit de constituer une commission d'examen pour les officiers, afin d'éliminer tous les inutiles et ignares porteurs de galons qui encombraient la ville. Tridon, le plus capable et le plus considéré de tous, mais

à qui sa santé d‘labrée ne permettait pas un travail régulier, se chargea de ce qui concerne l'intendance, et commença par envoyer en prison les frères May, qui dirigeaient ce service. Je dois dire que toutes ces fonctions, acceptées sans hésiter, furent remplies avec beaucoup de mollesse.

J'ai dit que j'avais envoyé Eudes au fort d'Issy:' Mon choix avait été dicté par la notoriété révolutionnaire de cet homme, qui avait tout intérêt à défendre la révolution, et qui n'était rien que par elle. de croyais eneore qu’il était trop en évidence pour manquer de cœur. Il se rendit à regret à ce poste dans la journée du 4°" mai, laissant à Paris son chef d'état-major Collet, et une partie de son nombreux état-ma]jor, pour organiser ses régiments. Une fois arrivé au fort d’Issy, il ne songea plus qu’à en sortir. Il envoyait à la Commune, au Comité de salut public, à la place, au minis-

tère, des dépêches où il exprimait vivement

l'impossibilité de tenir davantage et la nécessité d’avoir des renforts, des vivres, des munitions, des habits, du tabac, des canons. Pyat, qui était dans la ferveur de son premier jour de gouvernement, y répondait en m'envoyant . des dépêches pressantes : « Conservez le fort . d'Issy à tout prix. »

Le 2 mai, Gérardin m'aunonça l'avénement du Comité de salut public, et m'engagea à me présenter à la Commune, après quoi je dinerais avec le nouveau gouvernement. Il faudrait, pour raconter cette journée, prendre franchement le ton humoristique qui convient à un récit à la fois grave et bouffon. Il me suffit de dire que j'arrachai des transports d'applaudissements à cette assemblée quinteuse, qui n'était pas insensible à la vérité dite sans ménagements et sans ambages. Je passai la soirée à l'Hôtel de Ville, avec les membres du Comité de salut public ; je crois que ces messieurs Comptaient que je leur soumettrais un plan d'organisation

ou de défense, et Félix Pyat, en particulier, parla abondamment de la chose militaire, qu'il envisageait par les côtés les plus étroits. A la fin, un autre des membres du Comité ayant parlé des mesures qu’il prenait dans son arrondissement pour constituer la garde nationale et réduire les abus, « Au moins, vous, lui dis-je, vous êtes raisonnable. » Pyat demanda aigrement si je voulais dire que lui ne le fût pas: je me mis à rire et nous fûmes ennemis mortels.

-Le lendemain, Eudes devint de plus en plus pressant, et ses dépêches instantes me déterminèrent à me rendre au fort d'Issy et à faire une tentative pour le dégager. J'emmenai une partie du bataillon de garde au ministère, qui dot m'attendre à Vanves; mais .divers accidents, et en particulier une chute de cheval, mé retardèrent assez pour ne me permettre d'arriver au fort qu'à la nuit, avec trois batail-

lons que j'avais glanés en chemin et dont la

présence remonta un peu le moral des défenseurs. Je donnai quelques instructions importantes à Eudes, qui avait pris son quartier dans la casemate la plus obscure et la moins exposée de tout le fort, et qui encore se plai- | gnait du danger, une seule de mes instructions fut suivie et procura un succés.

Mais ce qu'il y eut de particulier dans cette aventure, c'est que je trouvai au fort, Dombrowskj, auquel j'avais assigné dès longtemps pour commandement la rive droite, et qui fut ‘aussi étonné de mon arrivée que je l’étais de sa présence, Car il venait de recevoir du Comité de salut public un ordre qui l'investissait du commañdement de toutes les forces actives, tout en me laissant le ministère de la guerre.

Nous étions, Dombrowski et moi, dans des relations fort amicales ; i me dit donc, tout en mangeant un morceau de pain dans la casemate d'Eudes, de ne plus me déranger de mon tra-

vail d'organisation, qu'il se chargeait, conformément à ses nouveaux pouvoirs, de toute la besogne active. Je tombai d'accord avec lui en lui disant que, dès que nous nous serions entendus sur les opérations à exécuter, je serais très-heureux de m'en remettre à lui pour l’exécution. Déjà dans le courant du mois d'avril, Dombrowski avait reçu pleins pouvoirs pour diriger toutes les opérations, et il s'était cantonné dans Neuilly sans s'occuper du tout de la ligne du Sud: l’expérience était donc faite et je ne trouvais pas qu'il y eût lieu de lui confier: toute l'étendue de la ligne.

!. En rentrant au ministère j’écrivis à Gérardin pour lui reprocher cette surprise; je lui expliquai le lendemain mes motifs et le peu d'opportunité d’un commandement militaife unique. Le premier décret fut révoqué et Dombrowski redevint le commandant des fronts attaqués de la rive droite. Je ne puis discuter ici avec étendue les causes de ma détermination. Il est certain

— 4134 — | que ces décrets successifs mirent de la jalousie entre Dombrowski et moi.

Le gouvernement de Pyat ne se borna pas ‘là. Il envoya à Wroblewski, qui commandait l'aile gauche depuis la Bièvre jusqu’à la Seine, l'ordre de se porter au secours du fort d'Issy. Wroblewski, homme soigneux et méthodique, se plaignit de recevoir des ordres de tous côtés, mais crut néanmoins devoir obéir au Comité :

de salut public. Ïl passa la nuit du 3 au 4 à Issy, et, pendant son absence, la redoute du Moulin-Saquet, dépendant de son commandement, fut surprise par l'ennemi et les canons enlevés, Il y eut débandade, panique, émotion dans la ville, et Wroblewski, en me rendant compte de l'événement, s’excusait sur son absence et l'impossibilité où il avait été d'exercer sa surveillance habituelle sur les postes avancés. En eflet, il était, comme je l’ai dit, très-soigneux, et, dans tous les cas, s'il n'avait pu empêcher l'accident, sa présence en aurait diminué l'effet.

J'avais encore contre le Comité de salut public un autre sujet de plainte. Le 2 mai, un parlementaire prussien était venu à l'Hôtel de Ville, où je l'avais vu, porter une lettre par laquelle son général se plaignaiït à la Commune de l'armement du fort de Vincennes, et réclamait le droit de faire visiter le fort le lendemain à 2 heures après midi. Cet armement provenait du fait d'un commandant brouillon, et j'y fis immédiatement mettre ordre. de fis retivoyer sans réponse le parlementaire, qui avait ordre d’attendre la réponse, et j'indiquai à Paäschal Grousset, délégué aux relations extérieures, dans quel sens il devait répondre. Il me communiqua en effet dans la nuit la lettre fort convenable qu'il adressait au général prussien, où il lui faisait remarquer qu'un officier général n'avait pas le droit de correspondre avec l'Assemblée souveraine de Paris, maïs devait communiquer avec l'autorité militaire. Après ce rappel aux convenances internationalès, il disait que le parlementaire que Îles

. Prussien enverraient le lendemain serait admis et recevrait satisfaction. Le parlementaire se présenta effectivement; mais, au lieu de s’adresser à l'officier d'ordonnance que j'avais envoyé, il trouva deux officiers de la garde nationale commandés directement par Paschal Grousset, et qui lui firent voir tout ce qu'il voulait dans le fort de Vincennes.

Tous ces empiétements de l'autorité civile, tout ce désordre, pour mieux dire, avait donc des conséquences graves. Les ordres directs donnés par le Comité de salut public paralysaient et contrecarraient l'action du délégué à lä guerre, qui n'avait plus de raison d'être si tout le monde excepté lui dirigeait les opérations. C'est ce que j'allai dire à la Commune le 4, el je pris particulièrement à partie Félix Pyat, lui reprochant les dépêches dont il accablait, sans me prévenir, les commandants particuliers, et mettant à sa charge tous les inconvénients qui en résulteraient. Pyat se dé-

fendit comme un pauvre homme et nia formellement avoir Jamais signé de tels ordres, ce qui .m'obligea à produire les originaux et spécialement l'ordre qui avait déplacé Wroblewski de son commandement. Ces ordres furent produits à la Commune le lendemain par les membres de la Commission de la guerre, et obligèrent Félix Pyat à offrir sa démission de membre du Comité de salut public.

“Tout cela constitue un récit assez compliqué et difficile à suivre ; cependant j'ai encore à raconter d’autres intrigues et d'autres com- “plications, et je suis certain qu'en même temps il y en avait bien d’autres dont je n'ai pas eu connaissance.

Le Comité central de la Fédération de la garde nationale, ce même Comité centraf qui avait géré la révolution au début, tout amoindri qu'il fût par l'élection de ses membres les plus influents à la Commune, avait cependant conti-

nué d'exister et ne s'était pas privé de donner des ordres en dessous main, de recevoir des réclamations et plaintes et de vaquer à des élections. Il trouvait son rôle bien petit dans une révolution dont il se considérait comme le père, le tuteur et le légitime propriétaire. Aussi profita-t-il du changement de système qui eut lieu à la fin d'avril, pour venir proposer Son COncours au nouveau gouvernement, et, dans le même moment que je parlais à la Commune contre Félix Pyat, des députés du Comité central attendaient une décision du Comité de salut public, qui leur avait donné rendez-vous pour résoudre le point débattu.

Lorsque je sortis de la Commune, Gérardin m'emmena au Comité de salut public, etons’en remit à moi de la décision à prendre. Il y eut quelque discussion; les députés du Comité central, qui étaient en effet les plus intelligents et les plus résolus de cette assemblée, faisaient valoir leurs moyens d'action sur la garde na-

tionale, et la facilité qu'ils avaient de faire accepter et exécuter les résolutions dont ils, seraient les agents. Comme je les pressais en leur demandant s'ils avaient assez d'hommes résolus et expérimentés pour diriger les diverses branches du service : « Nous nous sommes tâté le pouls, dit l’un d'eux, et nous sommes en mesure. »

J'acceptai donc de les charger de toute la partie administrative et des services d'organisation dépendant de mon ministère, et voici

pourquoi :

Il m'était impossible de m'appuyer sur la Commune, dont les résolutions étaient constamment mobiles, et qui ne s'occupait pas volontiers d’affaires, mais s'épuisait en discussions stériles et en querelles. La Commission exécutive, formée des délégués aux différents services, était sans force et sans volonté depuis qu’on l'avait reléguée au second rang par

l'invention du Comité de salut public. La Commission de la guerre se composait de cinq membres, dont trois seulement travaillaient, et “encore leur travail était-il improductif à cause de leur peu d'aptitude au gouvernement. Dans la situation où ils étaient, il s’agissait moins de travailler eux-mêmes que de faire travailler les autres, et je crois que Tridon seul aurait eu peut-être cette apti- ‘ tude..Quant au Comité de salut public, ce n'était qu’un fantôme de pouvoir: tous ces gens-là n’ont jamais rien compris à la vieille révolution; ils n'en ont jamais vu que l'écorce, et ne se doutent pas du labeur immense qui a assuré le succès des révolutionnaires de 1793. Ainsi je n'avais pas de point d'appui sérieux; la réforme de la solde et la mobilisation d’une armée, ces deux nécessités du succès, étaient compromises ou ajournées ; je voulus essayer, comme chance extrême, d'employer le Comité central.

C'est avec un véritable dégoût que je reviens

sur les rapides événements de cette courte période, et ce sentiment m'empêche peut-être de détailler les événements comme je le devrais. Le souvenir de tous ces révolutionnaires présomptueux, mais dépourvus d'études et d’énergie, capables d'un coup de main peut-être, mais non d'une volonté et d’un ferme propos, leur souvenir, dis-je, est pour moi un cauchemar.

Le Comité central de la fédération n'était pas capable de rien gérer. Puissant pour entraver, pour désorganiser, à cause de l’affiliation dont il était le centre, il fut absolument impuissant pour créer. Le 5 et le 6, je vis quelques-uns de ses membres : ils étaient portés de bonne volonté (et d'ailleurs on ne m'adressait que les plus capables), et s'étaient divisés en commissions pour les différentes branches du service, mais le temps de l’action était pris par les séances toujours confuses de cette assemblée, et, somme toute, la masse du Co-

mité élait peu intelligente et peu éclairée.

Le fort d'Issy était toujours le point le plus menacé de l'enceinte ; Eudes l'avait abandonné et s'y était fait remplacer par son chef d'étatmajor, Collet, homme de peu de valeur. En revanche, j'y avais envoyé un ingénieur de mérite et de courage, qui profitait, pour réparer sa fortification, de tous les moments de répit que lui laïssait le feu de l'ennemi. Je'me rendis encore, à deux reprises , sur ce point des attaques, mais sans réussir à mettre des troupes en mouvement. Enfin, le 7 mai, j'avais acquis la conviction que je ne réussirais pas à grouper les capacités nécessaires au travail du ministère, et que le Comité de salut public ne pouvait ou ne voulait pas m'aider, soit qu'il manquäât d'énergie ou de confiance. Une seule voie restait à tenter pour améliorer les affaires militaires, décidément compromises, et cette voie était de prendre brusquement l'offensive, avec des troupes telles quelles, pour interrompre le progrès des attaques en donnant de sérieuses inquiétudes à l'ennemi.

Ma tentative d'organisation de troupes actives avait cependant été mise à exécution, mais elle avait de toutes parts rencontré des obstacles. Le nom de régiments, que j'avais adopté, au lieu de celui de brigades, pour ne pas multiplier nombre des généraux, avait donné de l’ombrage aux chefs de légion, qui craignaient de se voir dépouillés de leur autorité par cette combinaison.

L'officier qui faisait le rapportdes légions du ministère et centralisait tout ce qui concernait l'organisation, fomenta ces méfiances, au point d’entraver la formation complète de plusieurs régiments. J'ai déjà dit combien cet officier m'était suspect; j'appris enfin qu'il avait convoqué sans ordre les chefs de légion et leurs chefs d'état-major, et je le fis arrêter. Une commission du Comité central le remplaça dans gon service,

C'est probablement le 7 mai que je fis ma

dernière visite au fort d'Issy : j'en parlerai avec quelque détail et je tirerai de là occasion de rapporter quelques circonstances anecdotiques qui peuvent intéresser ma défense.

Le général La Cécilia commandait au Petit Vanves, où j'avais fait retirer depuis plusieurs jours les troupes destinées à la défense du village d'Issy, pour qu'elles pussent se refaire en sécurité. Toujours préoccupé d'attaquer les postes de l'ennemi, ce qui était le seul moyen de rendre la défense efficace, j'avais envoyé à La Cécilia l’ordre de réunir ses troupes à trois ou quatre heures du matin. Je me trouvai au Petit Vanves à l'heure convenue ; mais les troupes n'étaient pas réunies. C’est une grosse affaire de réunir à point nommé des gardes nationaux, et je fus plusieurs heures auprès de La Cécilia, sans qu'il parvint à assembler ses hommes. Pendant qu'un bataillon prenait les armes, l'autre se dissipait. |

Ce fut là que je fis faire une exécution de

plusieurs gardes nationaux qui avaient abandonné leur poste, exécution inoffensive, mais qui leur fit une vive impression. Je leur fis couper la manche droite, en commençant par les officiers. Tous ces gens sanglottaient, et la garde qui les entourait était peut-être plus émue que par une exécution à mort. Je dirai à ce propos que, par une chance singulière, beaucoup plus que par l'effet de ma volonté, il ne m'estjamais arrivé de faire mourir un homme.

J'ai prononcé, à la Cour martiale, une condamnation capitale; mais elle a été commuée sans mon intervention. Ennemi du meurtre autant que de la guerre, j'accepte cependant toutes les conséquences nécessaires des situations où je me trouve. Le 7 mai, je ne croyais plus assez à l'efficacité de notre défense pour m'engager dans la voie de la répression.

Ce même jour, je visitai le fort d'Issy, qui était‘cruellement bombardé parl'ennemi. Il est

rare ‘que, dans une guerre, le feu soit aussi

violent qu'il l'a été, pendant quinze jours au moins, sur cette malheureuse bicoque. J'y passai plusieurs heures pour me rendre compte. de tout. Collet en était alors le commandant, et son caractère ne permettait pas d'espérer une longue défense. |

J'avais prescrit des travaux de retranchement au lycée. d'Issy, qui est dans une très-belle position en arrière du fort. J'espérais quon pourait y tenir l'ennemi quelque temps après la perte du fort, et j'y avais envoyé plusieurs détachements de barricadiers, qui étaient des terrassicrs et autres ouvriers en bâtiments.

Mais ils ne purent se résoudre à travailler sous le feu, ét mes instructions ne furent pas sui-

vies.

Enfin me voici arrivé au terme de ce récit. Le 8 mai les chefs de légion se réunirent pour protester contre la formation des régiments:

plusieurs d'entre eux, qui me furent envoyés à ce sujet, m'affirmèrent que leur autorité était

suffisamment établie pour qu'ils pussent mettre des troupes en campagne immédiatement, et me promirent pour le lendemain vingt-cinq bataillons de 500 hommes, prêts à marcher.

Je n'y comptais guère ; mais comme un succès était urgent, ne fût-ce que pour donner du temps à la défense, je résolus, s'ils me présentaient quelques bataillons en bon état, de les faire sortir et combattre. Je commandai aussi le régiment de Bergeret, qui était plus avancé que les autres ; Bergeret me le promit,

mais S'excusa au dernier moment pour trois bataillons, qui ne voulaient pas marcher faute

de je ne sais quels accessoires. Plusieurs chefs de légion vinrent aussi me représenter dans la soirée qu'ils ne pourraient pas mettre en mou-

vement les troupes qu'ils avaient promises.

C'est alors que je dictai ma démission, dont j'envoyai des copies aux journaux les plus répandus. L'instant après, j'appris que le drapeau tricolore flottait sur le fort d’Issy,. abandonné la veille par sa garnison et que j'avais

vainement essayé de faire réoccuper. J’allai | ensuite, par acquit de conscience, voir les troupes que les chefs de légion avaient réunies, et je fis compter exactement leur effectif. Cet effectif n'atteignait pas cinq mille hommes, et c'étaient des troupes pitoyables. La Commune, au reçu de ma lettre, m'envoya successivement deux députations pour me prier de retirer ma démission; sur mon refus, elle ordonna à la Commission de la guerre de prendre la direction de la délégation de la guerre et de m'arrêter.

En même temps le Comité central, qui siégeait au ministère de la guerre, m'envoyait députation sur députation pour me demander de me rendre à sa séance. Je dus céder à cette obsession, et je leur donnai les explications qu’ils me demandèrent, leur exposant que je ne pouvais pas faire toute la besogne, être à la fois caporal et général, et courir à hue et à dia pour ramener au feu des gens lassés de se battre, pendant que tous ceux qui auraient dù travailler s’occupaient à des délibérations fort

intempestives. Le Comité central était hébété. En sortant de là j’allai diner chez Dombrowski, où je reçus un envoyé du Comité central qui m'annonça que ce Comité allait demander à la Commune pleins pouvoirs pour moi.

" Je rentrai vers dix heures au ministère, où je ne tardai pas à recevoir toute la Commission de la guerre, renforcée de Johannard et de Delescluze Après les premiers compliments, Delescluze me reprocha d'avoir annoncé par une affiche la prise du fort d'Issy. Je lui répondis assez vivement que le peuple devait être le premier à connaître une nouvelle de cette importance. Nous raisonnâmes quelque temps sur ce point, qui était le plus grand grief de la Commune contre moi, et la Commission, qui avait en poche l'ordre de m'arrêter, s’en alla sans me faire part de cet ordre et en me priant de continuer mes fonctions jusqu'au lendemain : ce que je n’'acceptai qu'en conservant un des membres de la Commission dans mes bureaux, pour n'avoir rien à signer.

Le lendemain matin, la Gommission, fort embarrassée de n’avoir pas rempli son mandat formel, m envoya deux de ses membres pour me prier de les accompagner à l'Hôtel de Ville : je les fis déjeuner, je les menaï à l'Hôtel de Ville, dans ma voiture, et je restai à la Questure jusque vers cinq heures, sans être ni libre ni prisonnier. À cinq heures Gérardin vint nous rejoindre, et m'annonça qu'il venait se constituer prisonnier avec moi. La séance de la Commune était tumultueuse : on n'avait voulu entendre aucune raison et on m'avait décrété d'accusation. On avait même nommé la Cour martiale, dont Collet devait être le président. Je ne.pus supporter l'idée de paraître en accusé devant ce Collet, que j'avais vu caponner devant les obus à Issy, et c'est alors que je me déterminai à me soustraire à la justice de la Commune. J'emmenai Gérardin dans ma voiture, qui nous déposa sur le boulevard Saint-Michel, et chacun de

nous s’en alla chercher un gite.

Le nouveau Comité de salut public, où figuraient Arnaud, Billioray, Eudes, Gambon, ne cessa pas, jusqu'au dernier jour de son pouvoir, d'attribuer à ma trahison la perte du fort d'Issy. Félix Pyat et Vallès me firent l'honneur d'ouvrir un dossier à ma charge dans les colonnes de leurs journaux, et je fus même le sujet de plusieurs premier-Pyat, où il était démontré que j'avais aspiré à la tyrannie. Enfin un journal de Versailles, Paris-Journal, publia contre moi un acte d'accusation fictif, signé Protot ët Vermorel, où l’on établissait quand, comment ‘et par qui j'avais reçu cinq cent mille francs pour perpétrer la trahison.

Me voilà au bout de la tâche que j'avais entreprise de raconter le rôle que j'ai joué dans l'insurrection, tâche qui n’a pas été sans amertume pour moi, car il m'a fallu revoir une à une mes désillusions, et mes déboires, et mes

espérances trompées. ®

J'ai servi fidèlement, aveuglément la Révolution jusqu'au jour où j ai eu expérimenté par moi-même toute la vanité des espérances que j'avais fondées sur cette tentative. La Commune n'avait pas d'hommes d'État, pas de militaires, et ne voulait pas en avoir : elle accumulait les ruines autour d'elle, sans avoir ni la puissance, ni même le désir de créer à nouveau. Ennemie de la publicité parce qu’elle avait conscience de sa sottise, ennemie de la liberté parce qu'elle était dans un équilibre instable d’où tout mouvement devait la faire choir, cette oligarchie était le plus odieux despotisme qu'on puisse imaginer. N'ayant qu'un procédé de gouvernement, qui était de tenir le peuple à ses gages, elle ruinait par ses dépenses l’épargne de la démocratie, et en ruinait les espérances parce qu'elle désaccoutumait le peuple du travail. Lorsque je vis que ce mal était sans remède, que tout effort, que tout sacrifice était stérile, mon rôle se trouva fini.

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