LA DÉFAITE DE LA COMMUNE
Le bruit de l'entrée des troupes régulières dans Paris se répandit le soir même, et se confirma le lendemain matin. Il y eut partout une sorte de stupeur, et il est probable que l'armée aurait pu, en se développant immédiatement, occuper dans la matinée la ville proprement dite. On avait raconté d'abord que la porte de Saint-Cloud avait été surprise ou livrée: on citait le 98% bataillon de la garde nationale. Les progrès de l’assiégeant dans la région du sud-auest avaient été. prodigieux : en même temps que la perte de l'enceinte, on savait l'oecupation. du Trocadéro, de l’École Militaire, de Invalides. Razoua et Vinot avaient fui sans
combattre. Le Ministère de la guerre avait été évacué.
‘Les chefs militaires de la Commune avaient hérité de leurs prédécesseurs réguliers cette maniede centralisation administrative qui nous a si souvent été funeste. Gouvernement despotique et centralisateur autant que ses devanciers, la Commune avait laissé à la manutention du quai de Billy le monopole presque absolu de la fabrication ‘du pain pour la troupe ; c'est un des rares services où il se soit trouvé des agents consciencieux et entendus : l'armée trouva à la manutention quarante mille pains, soit quatrevingt mille rations.
A l'Ecole Militaire, le colonel Henry s'était efforcé de réunir le matériel d'artillerie; mais la jalousie des chefs particuliers, la faiblesse des moyens d'action, l'opposition personnelle du colonel Rossel, qui était furmellement opposé à toute centralisation, furent au-
tant d'obstacles qui ne permirent pas à Henry de réunir toute l'artillerie de Paris dans cette région.
-Il se trouvait cependant dans l’École même, depuis le début de l'insurrection, un grand nombre de pièces de gros calibre, mortiers sur porte-corps, pièces de 24 lisses ou rayées, sur affüt ou triqueballe, et mitrailleuses de divers systèmes. Sur le Champ-de-Mars, il y avait un parc de voitures d'artillerie assez nombreux pour constituer, avec les pièces correspondantes, la richesse militaire dune nation. Le peuple, moins jaloux de cet article que des canons eux-mêmes, avait méprisé tout cela, Il y avait de nombreuses files decaissons, des forges, des chariots de batterie, des charrettes de siége, beaucoup de haquets tout chargés, quelquesuns portant un nouvel équipage de demi-pontons; il y avait aussi des caissons à deux roues et quelques voitures à bagages du train auxiliaire. Une certaine apparence d'ordre régnait
dans cet immense parc, dont l'insurrection était incapable de faire usage.
Les premiers progrès de l’armée dans Paris lui livraient donc une grande partie des ressources centralisées par l'insurrection. Le manége de l'École Militaire, l'annexe de l'École, le dépôt de la rue Beethoven, à Passy, étaient des magasins à munitions d'une grande richosse.
Ce dernier s’étendait, dit-on, sous une grande partie du Trocadéro; c'était une succession de souterrains, et l'inventaire des munitions accumulées dans les voûtes ne fut jamais fait. A l'Ecoleet à l'Annexe, des gardiens consciencieux “avaient conservé le bon ordre aumilieude cette dilapidation de richesses militaires. Le personnel del’artillerie devait aussi être centralisé à l'École . Militaire; la cavalerie et le train y avaient leurs bureaux. Enfin, par une ironie fortuite qui s'est souvent reproduite dans les incohérentes mésaventures de notre pauvre France, les journaux de la Commune reproduisaient, le lendemain de
— "175 — la prise de l'École Militaire, un avis officiel du citoyen Assi, ordonnant que les munitions ne seraient désormais délivrées que sur des bons visés à l’École Militaire.
Les deux rives avaient été entamées en même temps, et les premiers récits racontaient l'aventureuse reconnaissance d'un sergent et de quatre hommes, qui avaient traversé le viaduc d'Auteuil et s'étaient avancés assez loin sur la rive gauche, causant avec la population, fatigués et recevant un verre de vin de la main de quelque femme. Rien ne prouve mieux l’incurable incapacité de la garde nationale pour un seivice régulier, que cette paisible promenade d’une patrouille ennemie à l'intérieur des remparts attaqués.
L'armée se préoccupa d’abord de s'étendre le long du rempart: elle parait avoir fait sur la rive droite des progrès particulièrement rapides, car on annonça bientôt qu'elle tournait les buttes Montmartre par le nord, ayant ainsi occupé
les remparts du 16°, du 17° et du 18° arron-
dissement.
Vers midi, La stupeur fit place à une certaine activité. Paris se couvrait de barricades ; mais ".en vérité la barricade de 1871 est une maigre . fortification, c'est un mur en pavés, de 1" 50 à 1 80 de hauteur et 1 mètre à 1"50 d'épaisseur, parementé quelquefois, quelquefois couronné de créneaux en pavés. Une fois pris, ce pauvre .retranchement se retourne contre ses défenseurs, puisque les deux faces sont semblables. Pour les construire, on arrétait les passants; un bataillon de gardes nationaux occupait la place, et les sentinelles requéraient le promeneur d'aller, de gré ou de force, de fournir son pavé à la défense. Ce procédé est vexatoire et peu efficace; les gardes nationaux eux-mêmes se mettant au travail auraient fait beaucoup plus. vite et beaucoup mieux, malgré leur paresse.
Cela donnait lieu à des scènes de diverse nature: « Allons, citoyen, disait une sentinelle,
— AT — | un pavé pour vous et un pour votre femme! »
Et l’interpellé ôtait lestement sa redingote, la posait sur le bras de sa femme, et allait fournir sa quote-part de travail. Il y avait aussi des récalcitrants, et les fédérés se met-
taient jusqu à huit pour escorter un de ces réfractaires.
: La nuit de l'occupation fut employée à mettre sur pied toutes les forces de la Commune. La générale retentit toute la nuit; ‘au matin, les bataillons s’assemblaient, et, l’imminence du danger rendant un peu d'énergie aux défenseurs de la Commune, on se trouva plus nombreux que d'habitude ; les plus tièdes étaient mabacés et signalés, et n’osaient se soustraire. En revanche, les équipements étaient plus variés que jamais, et plus que jamais on pouvait se demander ce qu'étaient devenus les vêtements militaires distribués avec profusion par la Commurie. Une grande partie des gardes
avaient des blouses ou des redingotes au lieu | 12
de la vareuse d’uniforme ; plusieurs avaient des: pautalons de travail, et même des casquettes ou des.chapeaux, |
Dans la guerre des barricades, le Parisien retrouve une vigueur qu'il ne possède pas pour la défense des remparts ou la guerre de campagne; la possibilité de fuir, d'échapper aux conséquences de la défaite en rentrant chez lui, de reprendre les armes au moment opportun, lui donne cette sécurité que les troupes régulières trouvent dans le coude-à-coude et la solidarité “du drapeau. C'est cette préoccupation d'assurer sa retraite qui engage le soldat de barricade à abjurer l'uniforme quand il veut se battre sérieusement. Ce n'est pas avancer un paradoxe que de dire que l'uniforme enlève à l'émeutier une partie de son courage ; les gens en blouse ont plus d'énergie, d'initiative, de valeur militaire, que les gardes nationaux, et surtout que les offi- “ciers de la garde nationale.
En organisant leurs suprêmes moyens de dé-
fense, les fédérés devinrent tyranniques et vexa-
toires. Leur méfiance habituelle fut portée à l'extrême, surtout dans les quartiers où ils: étaient assurés de leur force. Les habitants durent ouvrir les persiennes”-des fenêtres, fermer: les croisées, lever les rideaux'; une croisée en-
tr'ouverte, un visage à une fenêtre provoquaient les cris des sentinelles et quelquefois des per-
quisitions; Le motif de tout.çe ménage était la
crainte qu'on tuât duhaut.des fenêtres les -dé-
fenseurs des barricades, en tirant sur ‘eux par derrière avec des fusils à ‘vent. Il est certain
que souvent on a entendu des balles siffler dans
les rues sans qu'aucune détonation eût averti
du feu, parfois même des gardes nationaux ont été blessés de la sorta ce sont des balles éga-
rées qui peuvent venir de plusieurs kilomètres
de distance; elles proviennent de quelque tireur
maladroit ou épeuré qui aura laissé échapperla
détente sans coucher en joue. On entend. quel-
quefois ces balles siffler à l'aventure par-dessus
. les maisons.
Bientôt on requit les marchands de vin de fournir à boire, les boulangers de donner du pain, le tout gratuitement : il fallut se' prêter à œs cxigences, mais les marchands y apportaient, cela va sans dire, autant de restrictions qu'ils pouvaient.
* Le 23, on apprit les progrès de l'attaque, l'incendie du Ministère des finances, qu'on attribua d'abord aux gens de la Commune ; mais les journaux du parti dirent « qu'on avait réussi à étein- « dre l'incendie du Ministère des finances. »
Le 24 l’incendie de l'Hôtel de Ville dénonça les intentions des révolutionnaires. Entre neuf heures et dixheures du matin, les flammes jaillirent de la tourelle, qui fut pendant plusieurs heures la cheminée d'appel de l'incendie ; puis d'autres foyers éclatèrent à l'ouest du premier, et l’on sut que la Préfecture de police ei les Tuileries brûlaient sous la protection des fédérés. |
La majorité de la Commune peut être justement accusée de ces crimes. Félix Pyat et les Blanquistes en sont les instigateurs. Le 98, Félix Pyat commençait son journal par un article dont le titre était : « Que ferons-nous des Tuileries? » Les vainqueurs étaient déjà dans Paris, et.ce misérable se préoccupait plus de se venger de la défaite que d’arracher le succès aux ennemis de la Révolution. La Légion d'Honneur était le quartier-général d Eudes; le Corps Législatif, celui de Bergeret; la Cour des Comptes avait été confiée aussi à Bergeret, pour y cantonner une partie de ses bataillons.
Au contraire, le Ministère de la guerre a été préservé; c'est que la majorité de la Commune n'a jamais trouvé dans son sein personne à qui elle püt confier la gestion de la Guerre. Cluse- -ret, Rossel, Delescluze étaient des dissidents, presque des ennemis; quant à Eudes, le ministre des premiers jours, son occupation ne s'était pas étendue au-delà de la cuisine.
‘ Il est très-probable que le Dépôt de la guerre, le Dépôt des fortifications et Saint-Thomas- ‘d'Aquin sont rentrés intacts aux mains de l’arméo régulière ; une grande partie des richesses militaires de ces grandes collections avait: été emportée en province avant le siége. Le reste fut soigneusement protégé par les délégués à la guerre, particulièrementles modèles d'armes qui se trouvaient à Saint-Thomas-d'Aquin, et qui étaient convoités par l'insurrection.
Tous les moyens d'action que possède. Le ministère de la guerre français, stériles entre les mains de nos officiers, stériles entre les mains de l'insurrection, sont de puissants moyens de destruction, el les occupants éphémères du Ministère ont été des révolutionnaires . assez intelligents pour ae. pas priver les révelutions à venir d'armes aussi redoutables: à la s0ciété existante.
L'Assemblée nationale ,a témoigné uns: vio-
lente douleur à la nouvelle desincendies dé:Paris: le‘trait le plus saillant de ces incendies -n'est guère cependant que la destruction du ‘Grand-Livre de la Rente, et encore pourra-t-6n ke reconstituer. En tout cas on peut trouver cette ‘ sensibilité déplacée de la part de l’Assemblée - qui a consacré la défaite et la ruine de la:France et l'abandon de deux provinces, qui a poursuivi cette œuvre à travers la crise sociale et la guerre ‘civile, et qui vient de’la consacrer dans un:traité “aveugle, au même moment où elle achevait de . vaincre l'insurrection.
Un autre fait à noter, c'est l'exagération des premières nouvelles données au public. L'in- <endie du. Louvre, de la Sainte-Chapelle sont démentis, d’autres sinistres ont été atténués : l'odieux de ces incendies n’a pas besoin d’exagération. |
Le 24 au soir, la fusillade éclata dans.la rue, at dura jusqu'à minuit. Vers sept heures du
matin, quelques soldats parurent. Les fédérés avaient enlevé leurs morts, excepté deux, mais avaient laissé un grand nombre de fusils. Les soldats en emportèrent une charge. Plus tard, deux soldats et un sergent du 70° de ligne viennent prendre le reste des armes, puis une troupe de vingt-quatre hommes, sans un officier, fouille les petites rues. Le soldat cause avec les femmes et quelques habitants descendus dans la rue : hier tout le monde avait quelque insigne militaire; il n’était pas jusqu'aux gamins qui n'eussent quelque bonnet de police, ou une veste de hussard, ou un pantalon à bandes ; on était chaussé du soulier militaire, avec la guêtre blanche sur le pantalon ; aujourd’hui, c'est tout le contraire, « la tenue civile est de rigueur »; pas la moindre apparence guerrière. Le soldat a un air confiant, bonhomme: il fait contraste aveo les gardes nationaux de la veille, et le contraste est en sa faveur : il n'a pas cette
apparence déguenillée et sale du garde national sous l'uniforme; son ceinturon est bien
ajusté, la capote ne fait pas au-dessus du fourniment un bourrelet disgracieux et incommode. Il peut être neuf heures quand le régiment arrive : le drapeau est planté sur l’une des barricades ; les trois couleurs sont joyeuses à voir après le triste drapeau rouge, et pourtant ce drapeau tricolore va être souillé de meurtres et d’exécütions sommaires plus affreuses que n'a. pu en abriter le drapeau couleur de sang. Le régiment passe; voici des, officiers français : leurs guêtres sont couvertes de poussière ou de boue, mais malgré la fatigueils portent l'uniforme avec une aisance coquette. Cela fait plaisir à voir après ces gueux d'officiers de la Commune, trinquant sur le cgmptoir avec quelque sergent, gueux déguisés en soldats, et qui transforment en guenille l’uniforme dont on les a affublés : le pantalon en vrille, le sabre dans les jambes, le ceinturon pendant sur une capote trop large, le képi crasseux couronnant une personne crasseuse, l'œil et la parole avinés. |
Tels étaient les drôles qui prétendaient affranchir le pays du régime ‘du :sabre, et (qui ne pouvaient qu'y substituer le régime du delirium tremens. Mais quel que soit le plaisir qu'on éprouve à en être débarrassés, il faut rendre justice à leurs remplaçants.
Les officiers de l’armée ne se sont pas amendés dans cette courte campagne : ce sont toujours les vaincus de Metz et de Sedan. Les premières reconnaissances , quoique d'une trentaine d'hommes au. moins, n'avaient pas d'officiers ; la troupe n'a pas profité des premières heures ‘du jour; lès colonnes sont longues et offrent des traces de désordre; les officiers supérieurs ne sont pas en tête de la troupe, les officiers d'état-major paraissent seulement après que la brigade a passé. Enfin le général arrive, le dernier de tous. Il a la voix forte et il en profite pour crier. Il veut faire démolir les barricades, et pour cela on va fouiller les maisons et faire descendre les habitants : ils ont fait les barricades, il faut donc qu'iis les défassent. ‘Une
section pari aussitôt pour exécuter cet ordre : le général ne parle de rien moins .que de faire fusiller'ceux qui feraient résistance à ses volontés. La terreur, décidément, n'a pas disparu avec la Commune, elle n’a fait que changer .de couleur.
La compagnie d'avant-garde avait amené “avec elle un homme, il avait insulté-un officier. La compagnie s'était arrêtée près de l'église, | on avait mis l'homme contre'la grille, et quél- ‘ques coups de fusil l’avaient étendu mort.
Le général a établi son quartier au café ; on amène deux hommes et une femme; au bout d'un moment les prisonniers sortent, on pousse l'un d'eux jusqu’au mur du marché, il se cache le visage et cherche à fuir; un coup de feu -l'abat;, il se ‘relève, on l’achève; puis l'autre a ‘le-mêms:sort. La femme qui 18s accompagnait -#st au milieu de la place; les soldats la: retiennent : «Mais o'est mon frère! crie-t-elle, man . frère ! ».On.la laisse aller lorsque les coups de
feu ont retenti. Plus tard c'est une autre femme qu'on amène, pâle, effarée : elle a insulté un officier; on avait tué son mari, et elle l'a appelé assassin. L'officier la menace de se faire justice lui-même : toutefois elle trouve grâce devant le prétoire du général, et s'en va plus morte que vive. |
Cependant onse dégoûte de tuer. Deux hommes ont été amenés; le général est sous Île porche de la maison, tout en passant, il condamne; mais comme on les emmène, le général rencontre le regard désolé et effrayé d’une jeune fille de la maison. Il se ravise, et la vie des deux hommes est sauvée. Le général monte et demande à revoir la jeune fille à laquelle il est reconnaissant de ce bon mouvement.
J'ai entendu dire que les plus fiévreux conventionnels caressaient quelquefois la fille tout en faisant guillotiner ke père. C’est une des légendes de la Révolution. J'aime mieux cette assurance dans la férocité que l'indécision du
juge grotesque qui fait grâce pour un regard. Pourquoi donc avait-il condamné ?
Plus tard, on amène un brave homme en lunetles, dont la grosse figure est blafarde de peur, il est intempestivement coiffé d'un képi de capitaine de la garde nationale : ce képi retarde d’un jour. On emmène l’homme au Luxembourg. Un lieutenant est moins heureux, il est en uniforme. On le conduit au café; le généralest allé dormir, mais le prétoire ne chôme pas pour cela ; le lieutenant sort condamné. Il marche allègrement vers le mur du marché et meurt de bonne grâce.
Tout cela se passait le 25. La bataille, qui avait éévi avec rage la veille dans le quartier de l'Hôtel de Ville, s’est apaisée ou éloignée. Le feu s’est transmis de l'Hôtel de Ville aux maisons situées en amont. La canonnade des buttes Chaumont et du Père-Lachaise a augmenté
de violence.
Le 26, la rive gauche, dit-on, est nettoyée: Le rayon de l'insurrection se circonscrit. Les journaux publient les noms d'un certain nombre de chefs de l'insurrection arrétés, et surtout fusillés. En même temps, ils publient l'assurance donnée par Thiers à la Chambre que «les coupables seront jugés et ne seront frappés que par la loi. »
Le 27, le général
(4) est.revenu : c'est le héros des exécutions du marché; mais ses collègues ne seront pas en reste avec lui. On parle de deux cant cinquante hommes fusillée ensemble au Champ-de-Mars ; un gendarme raconte des exécutions en masse faites au Luxem-
bourg par gronpes de quatre. Le général s’ins-
(1) Ainsi queje l'ai dit déjà, j'évite de substituer l'anonyme aux désignations personnelles du manuserit; mais des raisons faciles à comprendre en l’état où nous sommes me conseillent, pour ce coup, de ne point baptiser la gloire du Sénéral #4*, et de ne mettre, à la place de son nom, que les étoiles de ses épaulettes,
Il est clair, au surplus, que les actes de tel ou tel général n’incriminent point l’armée tout entière ; et Rossel ne parle ici que de faits spéciaux dont il a été témoin dans quelque quartier où il se cachait alors. J. A.
talle : à son premier passage, il avait avec lui quelques hommes de police; maintenant il en est entouré, ils-ont voix à son conseil, Mais il s'est fait une sorte de réaction dans l'esprit de la. troupe contre les exécutions sommaires. « Allons-nous-en, dit un soldat en voyant interroger deux prisonniers: on va les fusiller, je ne veux; pas voir ça. » Les officiers recommandantsaux hommes d'être ciroonspects dans Les arrestations, et les avertissent que les dénonciations-servent souvent à venger des:rançunes. personnelles.
On.a amené: deux hommes au. général ***,, Is: s'avouent délégués. de la Commune, ils sont donc condamnés à mort: mais ce-n'est pas la « mort sans phrases », car on les accable d’injures, et d’injures assez sottes : « Tout ce qui arrive est de votre faute; vous faisiez marcher les gens par force, et maintenant c’est votre faute s'ils sant fusillés! » O logique! — « Votre âme doit:être ausgi noire que votre paletot, » dit le:général..« Nous vous fusillerons.
sans vous faire souffrir, dit un officier; si nous vous livrions au peuple, il vous déchirerait. » Les deux patients supportent stoiquement les insultes: on leur impose silence, et d’ailleurs ils ne répondent rien. L'un est un grand jeune homme bran, l’autre un petit homme chauve.
lls s'embrassent en silence. « Embrasse ton frère! » dit le général en les injuriant. « C'est mon fils! » répond le petit vieillard. On continue à injurier les misérables : « Si je ne craignais pas de me souiller de votre sang, continue le général “**, je vous brülerais la cervelle avec mon revolver. » Enfin on conduit les deux délégués au Luxembourg, où siége la cour
martiale.
Le général est parti pour le rempart avec les officiers. Ce sont toujours les vaincus de Metz et de Sedan.
De Cissey commande sur la rive gauche ; Ladmirault sur la rive droite : ce sont là de bons choix. Clinchant commande aussiun corps
d'armée sur la rive droite. Les mêmes troupes sont rangées sous les mêmes chefs qu'avant la captivité; mais elles ont pris des numéros provisoires, au moins pour quelques-unes.
La terreur règne partout; on fusille en masse sur dénonciations douteuses ; la circulation est presque impossible. Les Prussiens ont coupé les voies de chemins de fer en enlevant les rails sur une longueur de cent mètres ; ils rendent au vainqueur les fédérés qui cherchent à s’échapper, et fusillent, dit-on, ceux qui sont parvenus à franchir leur ligne. La Commune a peu d'amis en Europe; mais il faut lui rendre cette justice qu'elle a fait peu pour en avoir. L'Espagne et la Belgique, qui ont une légitime terreur du drapeau rouge, considèreront comme des malfaiteurs les réfugiés de la Commune.
Cependant l'Assemblée de Versailles fait à défunte la Commune une concurrence déloyale :
elle décide que la colonne Vendôme sera rebâtie,
et détermine les inscriptions en style lapidaire qui seront gravées sur le socle.
Samedi, 27 mai 1974.
La question de la solde de la garde nationale a été une des grosses questions dans la révolution de Paris. On n'a pas réussi à organiser le contrôle des fonds, et l'argent du public a constamment été au pillage. La plèbe était aux gages de la révolution, qui n'a pas osé chasser les serviteurs inutiles.
JL fallait payer le service fait, et conformer les prestations et la solde aux tarifs militaires cônvenablement modifiés; 1l fallail rompre avec les vices du système précédent, remettre aux municipalités tout ce qui était bienfaisance, quitte à organiser cette bienfaisance avec libéralité, et à n’attribuer la solde qu'aux services effectifs.
La Commune a voulu entrer dans la peau du défunt gouvernement : elle a eu son ministère des finances, son ministère de la guerre, son intendance générale ; tout cela était mauvais en principe, plus mauvais encore pour elle ; tout cela l’a mal servie.
Est-il vrai que le peuple de Paris combattit pour les trente sous? Le Comité central et la Commune l'ont cru, ils ont cru du moins qu’il ne combattrait pas sans les trente sous. Îls se trompaient: le peuple de Paris combattait pou r la liquidation sociale, ce problème dont l'histoire ne donne pas la solution et que les abstracteurs de quintessence n’ont pas renoncé à chercher. Les chefs de la révolution ont été indignes de l’armée de la révolution; ils ont eu peur d’elle, ils l'ont menée au cabaret et aux mauvais lieux, et ont achevé la dissolution morale qu'ils auraient pw vainere.
29 mai, 14 h. 4/2 du soir.
Dans les derniers jours de leur domination, les fédérés ont usé avec un sans-façcon tout révolutionnaire de la propriété privée autant que de la propriété publique. Les marchands de vins, les boulangers, les épiciers ont été réquisitionnés à fond ; il y a des magasins qui ne rouvrent pas, faute de denrées.
Les vainqueurs ont fait fermer les marchands de vin. Le marchand de vin est un club en permanence; c'est là que les gardes nationaux aimaient à s'épancher. C'est un peu là que les révolutions se confectionnent ; il s’y fait un constant échange d'idées, échange profitable surtout au « mercanti » : le marchand de vin est comme un bureau d'esprit public à l'usage de la démocratie. Mais si les révolutions s’y élaborent, elles s'y démolissent aussi. C’est là que l'émeutier contracte cet esprit d'indépendance nonchalante, cette confiance dans sa force et dans son jugement qui se substituent bientôt au sentiment du devoir, à l'esprit de sacrifice,
qui ont pu l'animer aux premiers moments de la lutte et qui ne se retrouvent plus que dans
quelques crises suprêmes.
Il ne faut pas oublier, en étudiant nos révolutions, que le peuple veut quelque chose, et qu'il sait ce qu'il veut. Il a toute la puissance des forces naturelles, et peut-être il n'est pas inconscient comme elles. Depuis quatre-vingts ans, le peuple français se soulève périodiquement en immenses marées, il enveloppe tou, il couvre tout d'écume et de sable, il brise tout ce qui s'oppose à son Courant impétueux,; mais bientôt il retombe, assoupi et comme vaincu, au pied du rocher qui limitait ses flots. Il semble que le rocher ait été plus puissant que la vague; qui l'emporte à la fin, cependant, de la vague ou du rocher ?
La suffisance, l'indiscipline et l'ivrognerie ont été les compagnons de guerre de l'armée française dans la guerre de 1870, et de la garde
nationale de Paris dans la révolution de 1874. L'une et l’autre ont péri misérablement.
-Les gens qui ont conduit la révolution du 48 mars Semblent ne l'avoir considérée que’ comme une immense goguette. Pour le garde national, c'était l'affaire des trente sous par jour ; les comités de légion exploitaient l'afiaire en boîtes de conserves alimentaires et en mètres courants de galon. Le Comité central de la Fédération était le défenseur de ces beaux priviléges ; on y risquait l'orgie, et le champagne, et tout. Félix Pyat se payait la maison de Thiers, Courbet abattait la colonne: Trait sua quemque... D'ailleurs nul souci de l'avenir, nul souci de la victoire.
Le défaite de la révolution de Paris n'est peut-être pas un malheur pour la démocratie.
C'est un combat d'avant-garde, mal engagé et perdu, mais les réserves n'ont pas été engagées; de corps de bataille même n’est pas compromis.
Plus d'un démocrate sérieux a combattu ave la. Commune de Paris; beaucoup l'ont abandonnée aux différentes étapes de sa carrière insensée; les plus vigoureux n'ont pas paru dns l'arène, tellement le combat était mal engagé.
La victoire, à la vérité, va être exploitée d'abord par le parti Le plus extrême parmi les vainqueurs : c’est l'usage. Déjà l’on fusille à outrance sur les places et on chante des actions de grâce dans les églises ; mais l'exercice même . de la victoire va user l'extrême-droite.
Aiñsi le terrain va se trouver déblayé, d'une paride l'ivrognerie démagogique des Parisiens, constamment funesie à la cause qu'elle a prétandu servir, d'autre part du parti blanc, qui va exploiter la victoire « à s’en faire mourir. »
Ï est. merveilleux d'examiner combien peuple intempérant qui se soulève à Paris d'épo-
que en époque a été constamment funeste aux vrais intérêts de la démocratie. Les prétendues révolutions de 1830, de 1848, de 1871 ont été immédiatement exploitées par des indignes ou des incapables, et ont constamment faussé nos institutions dans un sens qui n’a rien de démocratique.
L’Internationale n’a pas sérieusement donné dans la révolution de Paris; elle envoyait, diton, de l'argent (la Commune n'en a jamais parlé); mais ce n'était évidemment qu'une minorité très-effacée dans le gouvernement de Paris.
Le Comité central a toujours été très-exclusif. C'est quelquefois une force; ce fut pour lui et pour la révolution une cause de faiblesse. Il n'a pas cherché à s’assimiler les forces révolution naires qui existaient en dehors de lui, il les a exclues et combattues avec une étroitesse de jugement qui était sa condamnation. Vaincu par sa propre incapacité, il a fait faire les élec-
tions au moment où la victoire était loin d’être assurée. Ayant une fois remis à la Commune le soin d'achever la révolution, il n’a remis aucun pouvoir à la nouvelle Assemblée et n’a quitté que les positions d’où il était chassé. Le Comité central s’est perpétué à l'Hôtel de Ville, le Comité d'artillerie de même, les sous-comités ont continué à exploiter l'administration des arrondissements. Il a fallu mettre tout cela à la porte; le 10 avril, les délégués de la Commune pour l'administration locale n'étaient pas encore maitres des mairies.
La mort de Raoul Rigault est confirmée. Jaroslaw Dombrowski a, dit-on, été frappé d’une balle qui a traversé les intestins. Transporté d'abord à Lariboisière, puis à l'Hôtel de Ville, il a rapidement succombé à une péritonite sub-
aiguë. On affirme également la mort de Ladislas Dombrowski. La Petite Presse, datée du 29 mai, racontait la découverte du corps de Delescluze, et parlait en termes désobligeants de
o8 vieillard qui a si longuement souffert et qui g'est dévoué à sa cause jusqu’à la dernière boure, malgré sa faiblesse physique, ses souffrances, ses infirmités.
Raoul Rigault avait, dit-on, de grandes aphitudes. Quoi qu'il en soit, il aurait dù, pour servir utilement sa cause, ajourner la débauche et le temps perdu. Il a mené à la Préfecture de police l'existence scandaleuse d'un viveur dépensier, entouré d'inutiles, consacrant à la débauche une grande part de son temps.
Jaroslaw Dombrowski n’a jamais joué franc jeu ; il a accepté des avances du Comité de salut public, de l'assenblée des chefs de légion, en même temps qu'il obéissait à la délégation de la guerre. Ces intrigues ont été plus d'une fois nuisibles à la défense.
Ladislas Dombrowski était un brave soldat.
Delescluze, s’il n'avait pas été affaibli par
d'âge et par la maladie, aurait peut-être élé l'homme de la révolution. Il a marqué son arrivée au ministère de la guerre par plusieurs mesures heureuses et qui auraient pu remettre de l’ordre dans le gouvernement des affaires militaires. Quant aux questions techniques, il y était absolument étranger. Il ne parait pas non plus qu'il.füt administrateur. Tout considéré, c'était un homme usé. Le 9 mars, il s'était relevé de quinze jours de maladie : une longne déportation avait ruiné sa santé, il ne parlait plus, il respirait à peine; c'était un cadavre ambulant. L'acceptation du pouvoir était Le saprifice des misérables restes de sa vie, et cependant il accepta ; il accepta de la majorité de la Commune, dont il ne faisait pas partie, mais qu'il dominait de la grandeur de son passé, un rôle. impossible, condamné d'avance, et dans lequel il ne fut pas soutenu. Il est tombé dermère urie barricade, mais déjà il avait succombé à la tâche. On a retrouvé son corps défiguré
par une affreuse brûlure que lui avait faite au
cou une poutre tombée d'une maison voisine.
Les vainqueurs trouvent des paroles pour insulter sa mort.
29 mai, 414 houres soir.
Cluseret était grand ; il avait peut-être quàrante-quatre ans, le teint blanc, les cheveux et la barbe noirs, une figure bellâtre. Il avait dû être un garçon à bonnes fortunes. Il avait la faconde d’un journaliste, et savait placer hors de propos une déclaration de principes. Son écriture est très-nette, sa rédaction, beaucoup moins : ce qui dément les analystes qui prétendent juger l'homme sur son écriture. Le caractère de Cluseret manquait surtout de netteté, et son esprit de décision. Il ne paraît pas qu'il eût ni principes fixes, ni connaissances appro- “ fondies, ni expérience sérieuse. C'était peut-être un bon et intelligent capitaine d'infanterie; peut-être les hasards qu'il a subis depuis qu'il
— 90% — a quitté l'armée française ont-ils amolli son caractère sans éclairer son esprit. Jeune homme distingué, il était devenu un homme médiocre. Rien n'est plus problématique que sa carrière de général aux États-Unis : il y avait servi peu de temps, et dans un corps complétement décrié sous le rapport de la conduite autant que de la valeur militaire le choix de ce chef a décrié la Commune dans tous les États-Unis. Délégué à la guerre, il n'a pas su vouloir, ni continuer ce qu'une fois il avait voulu ; il n'a pas su se soumettre au rôle secondaire que lui donnait l'inintelligence de la Commune, il n’a pas su non plus le secouer. Au début, il a paru se préoccuper de s'assurer la prépondérance, il a même joué une bonne fois le tout pour le tout; mais voyant qu'il perdait, il s’est adroitement dégagé. Depuis ce moment, il a usé jusqu’au bout sa situation au ministère, peut-être même l’at-il exploitée. Il avait des agents à lui qui ne s’occupaient ni de politique ni de guerre, mais de fournitures, et entre les mains desquels ont
passé plus de 600,000 francs. Ces agents ont disparu après son arrestation.
Cluseret allait au feu très-carrément. Il n'a pas mis l'uniforme une seule fois ; il marchaït devant, en chapeau rond et en veston, et on le suivait. Lorsqu'il a ramené une garnison au fort d’Issy, un obus à pétrole a brûlé grièvement un
officier auprès de lui.
Il n’a pas su choisir les hommes ; tous ceux qu'il a favorisés étaient des médiocrités parfaites. Roselli, son’chef du génie, et le colonel Mayer ont été les plus désastreusement médiocres de tous. Les mesures qu'il a prises étaient parfaitement incohérentes et dépourvues de sanction autant que de moyens d'exécution ; encore revenait-il trop aisément sur une mesure prise. En un mot, il était au-dessous de la si- .tuation. Quel homme peut assurer qu’il n'eüt pas été de même?
Cluseret a eu des moments d'énergie, il n'a
pas eu de volonté. Après avoir entrepris la lutte contre la Commune, vaincu, il devait se retirer, Ce n’était pas un franc révolutionnaire, c'était un Français superficiel, frotté de Yankee, et qui, dans la philosophie yankee, n’avait guère compris que le mot dollar.
28 mail, 14 heures soir,
Le colonel Leperche, qui a été blessé devant le fort d'issy, est un officier distingué à de certains points de vue. Îl a eu des débuts brillants aux écoles, mais je le tiens pour incapable de conduire quarante tirailleurs : il l’a d’ailleurs prouvé. Il était attaché à l'état-major du général Bourbaki, qui tenait beaucoup à lui; il retrouva son général à Lille, et fut nommé par lui lieutenant-colonel.
La sommation envoyée par lui au fort d'Issy
était parfaitement déplacée, et l'acte autant que l'homme méritait la réponse cavalière que fit le colonel Rossel. Une sommation aussi extrême était prématurée, et Leperche n'était nullement en état de passer la garnison par les armes après un quart-d'heure; il en a reçu lui-même la preuve par un argument ad hominem, puisque deux jours après il a été blessé à la tranchée devant le fort. Son message devait donc être réputé, en l'état des attaques, pour une intimidation ou une ruse, et l’un ou l’autre cas autorisait la réponse de Rossel, réponse dont la justesse ne fut pas comprise, mais qui obtint un grand succès humoristique. La Gazette de France fit aigrement remarquer que les lois de la guerre n'autorisent nullement à fusiller un parlementaire . la bonné vieille se trompait. Le drapeau parlementaire ne peut être sacré que si les abus que peuvent en faire les’ Leperche sont sévèrement punis.
Lullier a, dit-on, été fusillé ; il n'y a guère de
chefde l'insurrection dont on n'en ait dit autant. Celui-ciaurait été priscomme il tirait surla troupe à travers un soupirail. Lullier était peut-être le seul homme dans Paris qui püt utiliser la flottille ; malheureusement sa santé physique et intellectuelle était trop profondément altérée par la boisson pour qu’on püt recommencer l'expérience malheureuse que le Comité central avait faite de ses facultés. Il paraît que l'usage même modéré des liqueurs produisait chez lui une exaltation furieuse. À l'état de repos, et même lorsqu'il s’observait, son regard avait des égarements passagers. Il a souhaité avec violence le commandement des dix-sept canonnières que possédait la Commune, et il expliquait avec une réelle supériorité les moyens de les mettre en œuvre. Rossel, qui était alors chef d’état-major, eût peut-être fait la folie de satisfaire à cette fantaisie lucide, mais Cluseret aftectait de s’en remettre à Delescluze et à Pyat, qui tremblaient à la seule pensée
d'employer Lullier. Le malheureux poursui-
— ‘M0 — vit cette espérance avec toute la ténacité d’un fou; lorsqu'il lui fallut-y renoncer, il écrivit contre la gestion du délégué de la guerre des ar-
ticles qui ne manquaient pas de justesse.
Le gouvernement de la révolution parisienne a été depuis le début jusqu'à la fin une sorte de Conseil des Dix. Le Comité central, et ensuite la Commune, avaient conscience de leur honteuse infériorité : s'ils ne publiaient pas leurs orageuses réunions, qu'on ne peut réellement pas appeler délibérations, ce n’était pas par système, mais par une juste pudeur. La discussion se faisait, la conscience de ces assemblées souveraines s’éclairait par un procédé qui n’a pas de nom dans le dictionnaire ; mais si le parti qui a gquverné Paris pendant deux mois revenait au pouvoir, il faudrait absoument que le mot engueulade prit place dans le langage des comptes rendus parlemen-
taires.
Paris n'a pour ainsi dire pas besoin
— Mi — de cette publicité absolue, immense, qui semble une des nécessités Jde l’existence d'un peuple libre. Paris est assez intelligent pour deviner ce qu'on ne lui dit pas, pour rectifier ce qu’on lui dissimule. Semblable à un homme qui aurait l'habitude de vivre dans l'obscurité et de distinguer au toucher les formes réelles, Paris a des organes mystérieux qui lui font lire entre les lignes de ses journaux chaponnés, qui lui font deviner la signification d'un sitence et dépister une fausse nouvelle. Cependant, à tout prendre, la publicité vaut mieux, surtout pour ke gouvernement, qui n'a jamais voulu comprendre que la vérité, quelle qu'elle soit, lui sera moins défavorable que les interpréta-
tions.
Le colonel Rossel parait être le seul révaluhonnaire qui aït compris quelque chose à la puissance de la presse et qui ait cherché à l'utiliser. Il accueillait les journalistes avec une
considération proportionnée à leur tirage, et
n’hésitait pas à leur mettre en main les pièces authentiques relatives aux événements les plus récents. Ses relations avec le Père Duchéne avaient eu pour origine ce besoin réciproque de renseignements d’une part, de publicité de l’autre. La communauté des vues et la franchise des relations amenèrent une confiance réciproque et une sorte de familiarité. Le commandant *“** lui reprochait un jour l'empressement avec lequel il recevait « ce misérable » Père Duchéne, à quelque heure qu'il se présentât : « 60,000 exemplaires » répondit Rossel ; et la raison était aussi péremptoire que le « Sans dot » de l'Avare.
Cette liaison aurait pu d'ailleurs porter des fruits utiles à la Révolution. La première fois qu'Eugène Vermersch vint au ministère, Rossel lui parla avec énergie de la nécessité de rendre publiques les séances de la Commune. Vermersch saisissait immédiatement une idée, et sa verve endiablée la traduisait avec un éclat, un
brio surprenants; par une opération rapide de son esprit, il vous rendait votre propre pensée transformée en un feu d'artifice, étincelante de bouquets et de girandoles, émaillée de ces fioritures que proscrivent l’Académie et la bonne société, et qui fournissaient tant de « lignes » au Père Duchêne. Trois jours après cet entretien, la Commune accordait la publication des comptes rendus analytiques de ses séances, publication qui ne fut pas d'ailleurs faite avec bonne foi.
Le Père Duchéne et l'Avant-Garde de Jules Vallès étaient les journaux les plus répandus de la Révolution parisienne; le Mot d’Ordre en était le meilleur journal. L'Avant- Garde était aux jacobins, qui ont dirigé et perdu la Révolution.
Rochefort et le Père Duchéne étaient, au contraire, des adversaires de ce parti, Ce qui explique leur entente spontanée avéc le colonel
Rossel. Rossel et les rédacteurs du Mot d'Ordre ne se sont jamais vus, mais il y a eu entre eux des échanges inavoués et tout naturels de bonnes relations et de bons offices qui se sonk prolongés, de la part du Mot d'Ordre, jusqu'après la chute de Rossel.
Les ordures dont le Père Duchêne parait sa marchandise pour afiriander le public étaient un simple hors-d'œuvre; il y a vingt jours, une aimable femme qui lisait le Père Duchéne, une heureuse femme alors, veuve désolée aujourd'hui, M Dombrowska, me faisait remarquer qu’en effaçant dans cet étrange journal les ar. tifices de style dont il s'enguiriandait, il restait un langage éloquent quelquefois, quelquefois touchant.
Les Français ont toujours aimé à trouver un peu gras les abords de la coupe où ils buvaient la-vérité. Pourquoi le procédé qui réussit à Rabelais contre les papegaux, à Voltaire contre
les cagots, serait-il devenu mauvais contre les cuistres de nos jours? Pourquoi serait-il au
jourd hui illégitime?
Le Père Duchéne a une chose sur la conscience qui est plus graveque tous ses b...…, et tous ses f.... Un jour, dans l’activité un pau falle de la confection du journal, une dénonciaton passa, empruntant à la langue dans la quelle elle était exprimée l'énergie et la violenca qui en assurèrent le succès. Gustave Chaudey, rédacteur du Siècle, dénoncé pour avoir tiré sur le peuple le 22 janvier, fut arrêté et incarcéré; il y eut un orage dans la presse, el un autre orage intime dans le. bonnet qui contenait la triple tête du Père Duchêne, car la dénonciation s'était produite à l'insu de Vermersch et d'un autre des collaborateurs. Cependant, pris la main dans le sac, comme on dit, le Père Dnchêne capitula avec lui-même; il s’enorgueillit de la délation qu'il aurait voulu effacer. Gus tave Chaudey a été fusillé, en même temps que
les prisonniers les plus marquants de la Commune.
Si quelque chose pouvait sauver la Révolution, nourrir l'agitation révolutionnaire, l’épurer et la préserver de l'erreur, c'était la liberté de la presse, c'était l'organisation de la publicité. Elle était sans inconvénients au point de vue militaire, car ce qu'on dirait des opérations militaires de la Commune ne pouvait que les grandir; à travers le mirage du journalisme, les hordes devenaient des bataillons et des corps d'armée, l'agitation était de l'activité, les aventures des entreprises : tout grandissait ainsi, tout devenait redoutable, et la liberté était une excellente spéculation.
Au point de vue politique, la liberté de la presse devenait un dérivatif par où s'écoulait la mauvaise humeur. C'était aussi un modérateur, et ce gouvernement inexpérimenté en avait plus besoin que tout autre, car il n’en avait au-
cun. Aucune institution n'avait survécu à la Révolution du 18 mars, mais la presse est une institution qui a tout intérêt à être éclairée, et qui peut être séduite et faussée si elle est soumise à des limites.
Avec une presse libre et le marché monétaire en activité, un gouvernement est mieux éclairé que par les remontrances d’un parlement de légistes ou les travaux d’un conseil d’État.La presse est un parlement et un conseil d’État qui ne coûte rien; le taux du marché est plus instructif que le meilleur rapport de police.
Le colonel Rossel, qui a pensé beaucoup plus qu’il n’a agi, et en cela il a eu grand tort, disait après avoir sondé l'insuffisance des hommes qui l'entouraient : « Je ferai du peuple mon chef d'état-major.» Il aurait tout fait par l'intermédiaire de la presse. Le temps ou la volonté lui ont manqué pour cela; le Journal officiel, d'ailleurs, l’a toujours mal servi.
Le Journal official de la Commune était vénal ; c'était de tout point ua serviteur infidèle, il était inexact et peu intelligent.
Le Mot d’Ordre était un puissant journal de lutte. Rochefort v prodiguait cet esprit acerbe, ces mots à l'emporte - pièce, cette verve qui donne au sens commun la tournure d'un paradoxe, au paradoxe l'apparence du sens commun, qui font de lui le premier des polémistes de nos journaux. Lui aussi était serviteur de la Révo-
Jution et ennemi de la Commune.
Il importe de distinguer quand on parle de la puissance de la presse. Un journal est un écho: ce n'est pas un point d'appui quand même. Un vrai journal, qui vit de sa publicité, est astreint à suivre les évolutions de sa clientèle, les évolutions de l'esprit public. Il laisse ainsi à découvert, dans un moment critique, l'homme politique qui devance ou qui affronte l'opinion.
— Personne n'était prêt. Aucun des servi-
teurs de la Commune n'avait étudié son rôle pour la grande scène. Pas d'étude, pas d’acquis, pas de caractère, pas d’audace durable. Cette plèbe ouvrière aspire à posséder le mande, et elle ne sait rien du monde. Lorsqu'un malfaiteur veut forcer une maison, il enfait d'abord le tour ; il étudie les portes, les serrures; il sait où sont les meubles et comment les forcer. La Commune a été lë malfaiteur novice qui est réduit à tuer pour voler, et qui se trouve ensuite embarrassé de crimes inutiles, ne sachant où sont les caches et les secrets.
La comparaison me plaitet je m'ytiens. Paris a été, entre les mains de ces sauvages, comme un coffre-fort à secret. La maison était forcée, le peuple faisait la courte-échelle sous la fenétre, et la Commune, se grattant le front devant lecoffre-fort plantureux qui contenait la richesse sociale, était obligée de se éontenter du billon. Seulement eïle a mis, en partant, le feu à la maison par acquit de conscience. |
— Quelques anecdotes sur la prise de Paris.
À la gare de Strasbourg, une femme fut amenée prisonnière par un artilleur, qui l'accusait d’avoir mis le feu à des canons. C'était une grande et belle femme, proprement vêtue, une ouvrière, et non une gourgandine. Conduite à un officier, elle fut remise à deux caporaux, dont un à moitié ivre, qui la poussèrent vers le corps de garde; et là, lorsqu'elle fut entrée, on la tua d’un coup de fusil par derrière, sans | l'avoir prévenue de son sort. Son cadavre fut l'objet des plaisanteries des soldats jusqu'à ce qu'un des employés de la garele fit recouvrir.
Il y avait dans le même quartier, pendant la lutte, un gamin d'une quinzaine d'années, armé d'un fusil, qui tirait des fenêtres sur la troupe. Tous ses coups portaient. Il arborait à la fenêtre dont il {avait fait Son quartier général un petit drapeau rouge, et le transportait avec lui lorsqu'il changeait de fenêtre.
— 221 — | Les exécutions sommaires sont à peu près arrêtées. On dit que cet arrêt est dû au général Ladmirault. Ladmirault aurait même menacé de faire fusiller des officiers qui n'auraient pas pris directement ses ordres. Le fait est qu’à un moment donné, la vie d’un chacun était à la
merci de la fantaisie d'un sergent.
Les exécutions régulières se font après un examen sommaire devant une cour marliale.
Lorsqu'il y a condamnation, l'exécution se fait à peu près dans les formes de ce que l'histoire a appelé les massacres de septembre 1792.
— Un aveu qui pourra être exploité pour la défense des vaincus se trouve dans une dépêche de Thiers à la province, en date du 27 mai, 7h. 45 du soir : « Le commandant Ségoyer, du 26° de chasseurs à pied, s'étant trop avancé, a été pris par les scélérats qui défendaient la Bastille, et, sans respect des lois de la guerre,
a été immédiatement fusillé. »
__— Delescluze s'esé fait tuer après l'abandon de la barricade où il se (trouvait. H a été frappé d'une balle au cœur.
— Le Temps du 30 mai contient de précieux renseignements sur la prise de Paris. Dimanche soir, 21, les corps des généraux Douay, de Cissey et Vinoy étaient à Paris. Le Trocadero fut enlevé dans la nuit, ainsi que l'Arc de Triomphe, en même temps que le 15° arrondissement. Le matin, 2, de Cissey occupait le Champ de Mars et marchait vers le Panthéon. Sur la rive droite, le corps de Vinoy s’appuyait à la Seine; puis venait celui de Douay, et, à l'extrême-gauche celui de Clinchant. Le mardi 23, la caserne de la Pépinière et la gare Saint-Lazare, Monceau et les Batignolles étaient emportés. En Même temps que l’armée se développait à l’intérieur, la division Montaudon s'avansait dans la zone neutre par Saint-Ouen. Le 23, Ladmirault occupe la gare
du Nord; la mairie du 18° arrondissement est égatement prise.
— La prise d'armes de la Commune a forcé la France à demeurer les armes à la main. Ladmirault, de Cissey, du Barrail ont été portés à de grands commandements; depuis longtemps les sincères amis de la patrie avaient les yeux fixés sur ces officiers. Il n’a pas fallu moins de deux révolutions et la pressante nécessité du siége de Paris, pour que le général Fournier fût appelé à jouer un rôle militaire ; jamais l’armée des vaincus de 1870 n'aurait toléré l'élévation de cet homme de science et de commandement. C'est lui, selon toute probabi.
lité, qui a pris Paris.
Parmi les chefs de corps d'armée de la guerre civile, il n’y a guère que *“** qui ait fait preuve d'incapacité notoire. Que l'on compare ces
noms à ceux de l’armée de Metz.
Le soldat ne s'est pas fait ; on l’anourri de l'es-
poir d'une prompte libération : ce qui détruittous les liens de l’armée, et brise par avance la solidarité et l’émulation. L'officier s’est battu, mais on ne peut pas espérer que sa victoire sur un ennemi ignorant ait profité à ses connaissances. Deux mois de défaites contre les Prussiens auraient mieux valu pour l'armée française que deux mois de succès contre la Commune.
En promettant la libération au soldat à l'échéance du siége de Paris, les réactionnaires ont servi la liberté.
— Voici quelques notes qui retracent l'esprit de la répression exercée par les vainqueurs sur les partisans de la Commune ; elles sont découpées dans la Petite Presse du 31 maï:
« On voyait, hier, sur la Seine, une longue traînée de sang suivant le fil de l'eau et passant sous la dernière arche du côté des Tuileries. Cette traînée de sang ne discontinuait pas. »
— Sous le titre /es F'uries, le même journal publie le fait suivant: « Rue de Bretagne, une - « femme passait près d'un groupe de soldats, « elle se mit à les apostropher violemment, les « appelant assassins. L'officier qui commandait « le poste tire son sabre et laboure la figure de « la mégère ; elle a été achevée à coups de « baïonnette. »
Il faut lire aussi l'exécution de Dereure, racontée par Paris-Journal. C'est effrayant de sans-façon.
Les officiers se plaisent à jouer un rôle dans les meurtres; les règlements militaires ont cependant pris soin de leur refuser toute part active aux exécutions. Tantôt c'est un officier qui donne le coup de grâce à un supplicié, tantôt un autre qui brûle la cervelle à un fuyard ; mais le plus distingué est certainement, et de beaucoup, celui qui frappe de son sabre au
visage une femme qui l'a insulté. Les journaux
—… 226 — racontent tout cæla sans colèro, je me trompe, avec une vive colère contre les victimes :
« Une cour martiale est installée au théâtre « du Châtelet, dans le foyer du public. Elle est ‘ « présidée par ua lisutenant-oolonel. Les indi- « vidus reconnus coupables el condamnés à la « peine de mort sont conduits à la caserne « Lobau, derrière l'Hôtel de Ville, sous l’es- « corte d'un piquet du 10° chasseurs à pied.
« Des pelotons d'exécution attendent les con- « damnés dans la cour de la caserne, et justice «a cest faite aussitôt qu'ils entrent. »
Ceci est une autre note extraite du Joærnal de Paris, ct qui a paru dans plusieurs feuilles : « Voici comment à procédé, pendant laluite, la « cour rmartiale établre au Luxembourg tt pré- « Sidée par un officier supérieur de gendarme- « rie. out accusé subit un intetrozatoire « sommaire, après lequel ke présitent grononce « la seulence. Si le coupable cat déclaré ordi-
« naire, on le reconduit en prison, et de là il est « dirigésur Satory; si, au confraire, ilest déclaré a classé, on l'amène dans une salle voisine, où « il lui est permis de s’entretenir quelques ins-
« tants avec un prêtre avant d’être exécuté. »
La circulaire de Jules Favre relativement à l’extradition est d'un gouvernement de fous, aussi bien que le sanglant système de la répression. Les procédés de la Commune à l'égard de ses otages et en ce qui concerne les monuments, sont des procédés de guerre, extrêmes, mais réguliers. L’incendie du Louvre me scandalisé beaucoup moins que l'incendie de Bazeilles, et cependant M. Jules Favre serait mal venu de demander, à l’occasion de l'affaire de Bazeilles, l’extraditioù de l'empereur Guillaume. La demande d’extradition n'est pas fondée en droit; refuser à l'insurrection de Paris le caractère politique est un sophisme que notre illustre rhéteur pouvait seul aventurer.
« On nous assure, dit le Siècle du 30 mai,
« que les exécutions sommaires ont cessé ce « matin, sauf en ce qui concerne les membres « de la Commune, les incendiaires et les soldats « pris dans les rangs des insurgés. » Pourquoi cette exception en faveur des membres de la Commune? Je suis loin de me faire leur apôtre ayant toujours été leur adversaire ; mais comment juger l'insurrection après avoir, au préalable, passé par les armes ceux qui ont la principale responsabilité de l'insurrection? On tue Varlin, Jourde (1), Rigault, et on conserve Assi, Eudes et autres, bien connus pour leur nullité : si l'on veut que l'Europe juge l'insurrection d'après les réponses d'Assi ou de Mégy devant la cour martiale, la Commune passera pour une assemblée d’imbéciles désespérés ; le gouvernement de Versailles supprime par le chassepot les témoignages qui pourraient le mieux éclai-
rer le procès.
(1) La date de ces notes, écrites, en quelque sorte, au milieu de la mélée, explique les erreurs qui peuvent s'y trouver sut le sort de telle ou telle persontie. J. A.
M. Beslay , ou le citoyen Beslay, membre de R Commune, a sauvé la Banque, où il commandait pour la Commune, de la main des incendiaires. Sera-t-il fusillé sans jugement? Son exemple montre qu'il y a communeux et communeux, comme il y a fagot et fagot. Si on fusille tout le monde impartialemert avant aucun débat, si on fusille les hommes intelligents de la Commune et qu’on garde quelques échantillons soigneusement choisis parmi les crânes les plus déprimés, pour leur faire un bon procès, la répression n’est plus œuvre de justice, c'est œuvre de parti. |
Avoine fils a été fusillé à Belleville. C'était un des rares théoriciens du socialisme.
La garde de Paris rentre à Paris depuis le 28. C'est une imprudence du vainqueur, qui negarde aucun ménagement. Il était facile de constituer, sous l'uniforme des troupes de ligne et de la cavalerie de ligne, des corps d'élite qui.
auraient utilement remplacé l'ancienne garde. La mesure que l'on prerid en ramenant cet uniforme haï eût été opportune si on pouvait tuer l'insurrection; mais on ne tue pas un semblable | mouvement , on ne peut que le décapiter, mail-
gré « le filet de sang qui coule sans discontinuer dans la Seine. »