‹ Papiers posthumesChapitre 28 sur 29 · SU · texte numérisé non relu

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sans cérémonie religieuse : car il meurt « matériahste comme il a vécu ; »

L'autre, au ministre de la guerre, dans laquelle il réclame l'élargissement de son père et de son frère.

Ces deux lettres achevées, Ferré, voyant reparaïtre l’aumônier :

— Entrez, monsieur l'abbé, et causons si cela vous plait; mais il est bien entendu que c'est simplement en amis.

Quelques minutes plus tard, l'appel du commandant interrompait la causerie entre l’athée

et le prêtre.

Pendant que Rossel se préparait à mourir comme un saint et Ferré comme un brave, le sergent Bourgeois, enfermé dans une autre cellule, buvait et mangeaïit tout son saoûl avec la plus parfaite indifférence. |

Un peu avant sept heures, trois voitures cellulaires partaient de la prison, et, passant sous les fenêtres du président de la République, se dirigeaient vers Satory.

La première renfermait Rossel et le pasteur Passa. |

La seconde, Bourgeois et l’aumônier Folley.

La troisième, Ferré, seul.

À Satory, les trois condamnés sont rangés contre trois poteaux, adossés à une butte.

Rossel, Bourgeois, Ferré : tel est l'ordre où ils se présentent de gauche à droite.

On pose les pelotons d'exécution.

Rossel demande à son ministre s’il y a là quelqu'un de ses juges.

Passa lui désigne le colonel Merlin, à cheval, l'épée haute, à la tête de son régiment.

Rossel dit. à Passa quelques mots que l'on n'entend point ; mais le ministre, se retournant, articule d'une voix forte :

— Colonel Merlin, Rossel me charge, et c'est sa dernière volonté, de vous dire que ses juges ont fait leur devoir, puisqu'ils ont cru le faire, et qu'il voudrait, s'ils étaient là, leur serrer à tous la main.

Le colonel Merlin baisse la tête et l'épée et murmure tout bas :

e — Pauvre garçon !

Un vieux sergent décoré s'approche pour mettre le bandeau à son ancien officier.

— Pas vous, mon ami, lui dit Rossel ; laissez ce soin à M. le ministre.

Et il remet le bandeau aux mams de M. Passa, qui le lui pose sur les yeux.

Bourgeois se laisse poser le bandeau en disant insouciamment ;

— Puisqu'il le faut !...

Quant à Ferré, on lui met le bandeau : Mais il le rejette aussitôt, et, tenant d'une main une cigarette, campant l'autre sur ses reins, il affronte du regard le peloton qui va le foudroyer.

Au signal donné, les trois condamnés tombent en même temps.

Rossel fléchit sur ses genoux et se renverse en arrière : la masse des décharges a porté dans la poitrine ; mais une balle égarée lui a troué la mâchoire, sans pourtant le défigurer.

Bourgeois et Ferré ont reçu le plomb dans la poitrine et dans le ventre.

Le sang a rejailli jusque sur la face de Ferré. Un chien noir, égaré, on ne sait comment, au milieu des troupes, s'approche et lèche ce sang: on le chasse.

Quelques minutes après, une voiture de déménagement transportait trois cercueils au cimetière : une dizaine de jeunes gens saluaient ces victimes au passage, mais ne pouvaient les suivre au cimetière, dont l’entrée était interdite par ordre de l'autorité.

À ce moment même, un laitier venait, suivant son habitude de chaque matin, déposer la provision du jour sur la fenêtre du rez-dechaussée qu'habite la famille Rossel.

— Ya-i-il du nouveau dans la ville ? lui demande le pauvre père.

— (ri, monsieur, répond le laitier, qu ne eounaisait pas son client pour le pére de Ros-el, il y a l'exécution des trois condamnés.

Rossel pere se précipile chez Passa

La servante de ce dernier, qui n'a pas entendu son maitre se lever, dit à Rossel que Mf. Passa dort encore.

Rossel respire : le laitier s’est trompé, cela est clair.

Il rentre, et rassure la mère et les deux jeunes filles.

— On ne l’a pas tué aujourd'hui ; on ne le tucra plus maintenant ! s’écrie l'ainée, toute rayonnante.

Comme elle disait ces mots, Passa entre

dans l'appartement, et, s'adressant au père, il dit d'une voix grave :

— Votre fils est au ciel.

Les trois condamnés avaient vécu!

Et maintenant, — Ô consul de la République française, — pareil à Cicéron sortant des prisons mamertines après y avoir fait étrangler les complices de Catilina, vous pouvez jeter au monde épouvanté le sanglant vixerunt, et faire croire aux vieillards du Sénat qu'ils ont sauvé la République !

JULES AMIGUES

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