VIXERUNT
Or, voici ce que je lis dans l’un des cahiers que la famille de Rossel a recueillis dans sa cellule, et qu'elle vient de m'envoyer :
«a Les sénateurs du temps de Cicéron me rappellent, en mieux, les législateurs de cette année ; mais il faut avouer que les consuls et les assemblées législatives ont bien dégénéré depuis ce temps-là.
« Cicéron étant consul, ou, pour mieux dire, chef du pouvoir exécutif de la République romaine, un communeux, nommé Catilina, voulut faire à Rome quelque chose comme un 18 mars:
le pillage, l'incendie étaient les moindres de ses projets ; l'histoire en a été fidèlement écrite, peu de temps après, par les vainqueurs euxmêmes.
« Un beau soir, le chef du pouvoir exécutif, sentant que le torchon brülait, fit saisir les
principaux de ces agitateurs et les fit enfermer dans la prison publique. |
« Mais c’est ici qu’il est facile de voir la supériorité des anciens sur les modernes. À Rome comme en France, voilà un système social qui s'écroule ! Là, comme ici, les possesseurs de la terre, des esclaves, de l'influence politique, s’acharnent à sauver leur situation. Ils ont pour eux l’organisation tout entière de la force publique ; ils ont un chef qui est naturellement le premier magistrat de l'État.
« Ce chef légitime empoigne les perturbateurs et les enferme. Mais ce n'est pas tout de les enfermer : comment faire pour s'en débarrasser ? La loi est chose sacrée dans une République ; le Chef du pouvoir exécutif, s’il ose décidez du sort des accusés, empiète sur les pouvoirs publics. D'autre part, les formes de la justice sont impossibles à suivre dans un cas pareil : le procès seul de tant d'accusés, et si considérables, est une crise pour l'État.
« .... Le lendemain matin, comme on demandait au consul des nouvelles des prisonniers, il eut un mot charmant, digne de ce grand avocat, un de ces euphémismes comme les aimait la belle antiquité. Il ne dit pas qu'il les avait faif mourir, car un consul, dans Rome, n’avait aucun droit de faire mourir un citoyen : s'il le faisait, il n'était qu'un assassin vulgaire ; il ne dit même pas : « Ils sont morts; » ce mot funèbre n'était pas de bonne compagnie. Il dit : « Ils ont vécu ! »
« La République romaine était sauvée !....
Elle était sauvée ; mais la fin de l’histoire mérite d'être dite :
« À quelques années de là, la question sociale, mal posée par Catilina, recevait une solution ; l’ex-chef du pouvoir exécutif, aussi bien que la plupart des législateurs qu'il avait sauvés par son éloquence et par la hache, étaient proscrits à leur tour.
« Ils périrent, et l'histoire a gardé un épouvantable souvenir de cette chasse à l’homme qui se faisait dans les rues de Rome, dans les demeures des citoyens, dans les splendides villas de ces souverains du monde. Le vieux Cicéron, celui qui avait eu jadis le courage inouï de faire périr sans jugement des citoyens romains, ne tenait guère à disputer les restes de sa glarieuse vie ; il fit cependant un effort : il partit en litière de sa belle maison de Tusculum, et alla jusqu'au bord de la mer, où un vaisseau l'attendait pour le mettre en sûreté.
« Mais le mal de mer effraya le vieillard ; il remonta dans sa litière, et s’en retournait chez lui lorsqu'il rencontra les soldats chargés du mandat des triumvirs : on enverrait aujourd'hui comme cela une escouade de gendarmerie. Sur un signe du brigadier, les porteurs s'arrêtèrent, et le vieillard, avançant la tête, vit de quoi il s'agissait : « Approche, dit-il au vétéran qui était chargé de l'ordre funèbre, approche, et montre comment tu sais frapper ! »
« En ce temps-là on coupait les têtes: et c'était sur le vu de ces têtes que le meurtrier recevait son salaire, la prime fixée pour chaque mort. On porta cette tête au triumvir Antoine Les avocats ont souvent des paroles. imprudentes : Cicéron avait autrefois dit du mal de la femme de cet Antoine, qui s'appelait, je crois, Fulvie.
« Fulvie, lorsqu'elle vit cette tête, prit une
longue épingle dans sa chevelure, —une épingle | d'or, — et lui perça la langue. La tête de l'orateur fut ensuite exposée à la tribune aux harangues.
« Cicéron avait sauvé Rome de Catilina.
Qu'aurait fait Catilina de pis qu'Octave?
« Il y a des jours où on aime à se raconter de vieilles histoires. C’est après-demain que quinze législateurs vont discuter s'ils me mettront à mort pour sauver la République.
« Cette vieille histoire n'est pas finie.
Lorsque cette génération fut passée, la révolution sociale était consommée. La vieille organisation avait péri; mais la plèbe, lasse de gagner de mauvais coups à suivre des Gracques, ou des Marius, ou des César, la plèbe s'était retirée des affaires publiques. Qu'on lui donnât son pain et d'honnêtes divertissements, elle ne demandait qu'à se tenir tranquille.
« Quant à la bourgeoisie (je dis la bourgeoisie et non pas la noblesse), quelque sauvée qu'elle eût été par l'exploit de Cicéron, son règne était fini. Elle conservait sa fortune, son rang, ses magistratures ; seulement il y avait parmi les citoyens un homme, qu'on appelait le César, ou l’empereur, ' ou le prince, qui, de temps à autre, envoyait chez un bourgeois riche ou influent pour lui dire de se tuer, et le bourgeois, qui parfois s'appelait Sénèque, avait la permission de rassembler quelques amis, de leur offrir un bon diner, et de causer
tranquillement avec eux pendant qu'on lui ouvrait les veines. La plèbe regardait faire et ne s’en souciait pas; elle s'était désintéressée du gouvernement du pays.
« C’est ainsi que Cicéron, consul, sauva la République romaine. Il commit un crime, c’est vrai; mais la grandeur du résultat obtenu lui servit d'excuse, et ajouta à sa gloire. »
« Novembre 1874, »
Je n'affaiblirai par aucun commentaire cette page étonnante. Il ne m'a pas paru inutile de placer, à la suite des « Derniers jours» de Rossel, la prédiction d'outre-tombe qu'il a laissée à ceux qui lui survivent.
JULES AMIGUES
VIXERUNTI
Le 28 novembre, en revenant
Ce matin, j’arrivais à Versailles, croyant qu'il restait encore une chance pour sauver Rossel. -
Je sonre chez la triste famille : c’est l’aînée des deux jeunes sœurs qui vient m’ouvrir la porte et qui me dit, d’une voix brisée par les sanglots :
— Eh bien, c’est fait!
Je ne vous dirai pas ce que j'ai ressenti.
Je vous dirai quelque autre jour aussi ce
qu'il y a au fond de cette exécution, et ce qu'elle annonce pour la France.
Aujourd'hui, je veux vous dire simplement comment cela « s'est fait » : rien de plus.
À quatre heures et demie du matin, Bourgeois, le sergent condamné pour insubordination et rébellion, et qui, à ce titre, était détenu dans la prison militaire de Versailles, a été transféré, de cette prison, dans la prison civile où étaient enfermés Rossel et Ferré.
Presqu'au même moment, M. Albert Joly entrait dans la cellule du condamné pour lui annoncer que le moment étaît venu : l'amitié du jeune avocat pour son jeune client s'était attribué cette dure mission.
Rossel dormait.
M. Albert Joly, assisté du directeur de la prison, s'approcha de son lit.
La lumière, tombant dans les yeux de Rossel, le réveilla.
— Ah! fit-il de sa voix claire et pure, c'est pour ce matin ?
— Oui, répondit Albert Joly en pleurant.
— À quelle heure?
— L'exécution à sept heures; le départ de la prison, à six.
— Et il est maintenant ?
— Cinq heures.
— Ah! c’est mal, mon ami.
— Quoi donc?
— Vous m'aviez promis de me prévenir au moins trois heures d'avance, pour que j'eusse le temps de me reconnaitre et de ne rien oublier.
— Excusez-moi. Je me sentais si peu de courage que j'ai tardé le plus que j'ai pu.
— Oh! mon ami, je vous demande pardon si j'ai pu vous blesser par ce reproche. Telle n'était pas ma pensée. Seulement j'ai besoin de me recueillir un peu, et je n'aurai guère de loisir.
Puis, s'adressant tout ensemble au directeur et à M. Albert doly :
— Voulez-vous me faire la grâce de me laisser seul un quart d'heure seulement ?
Le directeur, M. de Coussol, quoique bienveillant, à l'ordinaire, pour son prisonnier, craint de le quitter à ce moment. Il considère sa responsabilité comme engagée à ne pas le perdre de vue un seul instant, et exprime le regret de ne pouvoir se rendre à son désir.
M. Albert Joly, seul, se retire par discrétion.
— 5017 — | Rossel commence à s'habiller, par-devant le directeur.
— Je vais, dit-il, laisser ma chambre bien en désordre. Je vous demande pourtant de n'y rien laisser toucher, afin que mes parents la trouvent telle que je l'aurai quittée. Ils la rangeront eux-mêmes. Ma mère et mes chères sœurs savent mes habitudes et se retrouveront dans ce fouillis.
Il tire de dessous son lit un petit paquet, où il prend une chemise blanche, qu'il revêt en place de la chemise de grosse toile de la prison. |
— Ce n’est pas la peine, dit-il au directeur en souriant, que je fasse perdre une chemise à l'administration des prisons; il vaut mieux que celle que l’on va trouer sur moi soit à moi.
Il achève de s’habiller : pantalon gris, vareuse courte à la manière des mobiles de pro-
vince; foulard rouge autour du cou, chapeau mou, qu'il pose à côté de lui, au pied de son lit.
Il rappelle Joly et cause avec lui un quart d'heure environ, tous deux assis côte à côte
sur le lit,
Rossel est calme et grave. Il parle de diverses choses avec la netteté d'esprit qui lui est propre. Une larme passe dans ses yeux quand il parle de sa famille, de ses parents bienaimés, de ses chères sœurs, de sa petite Sarah, la plus jeune, sa filleule. Il s'apitoie sur ceux à qui il va manquer, non point sur lui-même.
Il se préoccupe surtout de l'avenir de la France.
— Vous êtes républicain, dit-il à Albert Joly. Songez bien à ceci : Si, avant peu, vous n'avez pas refait l'armée, c'est l’armée qui défera la République. Je meurs pour les droits civiques
| — 369 — du soldat : c'est bien le moins que vous m'en croyiez là-dessus.
À cinq heures et demie, arrive le pasteur Passa.
M. Albert Joly se retire de nouveau; d’un geste plein d'autorité, Rossel, congédiant le directeur lui-même, referme la porte et demeuré seul avec l'aumônier.
Sur le seuil de cette entrevue, la chronique lastf s'arrête.
On sait seulement que Rossel a remis au ministre une lettre qui peut être considérée comme son testament politique, et où il recom-
mandequ on ne venge point sa mort.
À six heures dix.minutes, Rossel rouvre sa cellule et rappelle M. Joly.
— J'en ai fini, lui dit-il gaiement, avec le spi- 2!
— IT — rituel. Nous pouvons maintenant cause ensemble encore un peu.
Cette seconde conversation est plus libre, plus riante, plus familière que la premiére.
L'âme du croyant, mise en paix par l’absolution, est désormais plus sereine.
On cause de choses et d'autres, de sujets intimes surtout. Il donne une hoïite de chacolat pour la petite fille de Joly. Il lui recomrramde de ne pas oublier une photographie qu'il a promise au docteur Bérigny.
Joly et Passa pleurent.
Rossel les. console et les embrasse.
— Que voulez-vous? leur dit-il : quand on ne vu point étre jugé par los autres, on doit commenter par ne les point juger : c'est la Bible qui a fait ainsi par avance la morale de ma “siéuntion!
— JA — Il appelle le directeur, qui, dans les couloirs, veille aux derniers préparatifs.
— Vous avez, monsieur, lui dit-il doucement, un profession bien pénible, et je vous sais gré de la bienveillance avec laquelle vous avez su en remplirles devoirs envers moi. Voulez-vous, en signe de reconnaissance, me permettre de vous embrasser?
Le directeur fond en larmes.
Les geôliers, les gendarmes, tous les assistants. pleurent aussi.
Sept heures approchent : le moment de partir est venu, et le commandant de. la gendarmerie de Versailles, M. Amat, en fait donner avis à Rossel.
— Je suis. prêt, dit-il.
Un bruit de fers se fait entendre : Rossel
frissonne. Un gendarme s’approche pour lui mettre les menottes, selon l'usage.
— Est-ce bien nécessaire ? demande Rossel
un peu ému.
Albert Joly intervient et proteste : mais quoi! c’est l'usage. Cependant le commandant daigne consentir à ce qu'on ne passe les fers qu'à une seule main : on aura ainsi satisfait à la forme.
Le gendarme s'excuse et se met en devoir de passer la menotte; mais comme ses yeux sont pleins de larmes, ses doigts s'embarrassent.
— Sera-ce bientôt fini? demande brusquement le commandant.
— Laissez ce pauvre garçon, mon commandant, dit Rossel très doucement ; vous lui faites faire une si dure besogne ! il ne faut pas lui en vouloir, s'il en tremble un peu; et quant à moi, je l'en estime.
On se prépare à partir.
Rossel prend congé de Joly en lui défendant de le suivre jusque sur le terrain de l'exécution.
— Je remercie en vous, lui dit-il, tous ceux qui ont cherché à me sauver. Dites-leur qu'ils continuent de me défendre après. ma mort et qu'ils ne craignent pas de se tromper en attestant que mon seul mobile, mon unique ambition, a été de recommencer la guerre.
Et il se dirige vers la porte de la rue, où les voitures attendent les condamnés.
Cependant les mêmes apprêls ont eu lieu pour Ferré et pour Bourgeois.
Réveillé en même temps que Rossel, Ferré
a dit comme Rossel et avec le même sangfroid :
— Ah! c'est pour ce matin ?