‹ Papiers posthumesChapitre 4 sur 29 · PRÉFACE · texte numérisé non relu

PRÉFACE

Ne fallait-il pas qu'il souffrit de la sorte, et qu'il entrât ainsi dans sa gloire ?

(Évangile selon saint Luc).

Durant les jours rapides où Rossel exerça dans Paris la première autorité militaire, j'étais à Versailles, négociant entre le Gouvernement et la Commune, au nom des Syndicats de l’Industrie, du Commerce et du Travail parisiens, une pacification qui ne put aboutir.

Je voyais clairement, dans mes rapports avec le pouvoir, que l’on redoutait Rossel, soit à cause de ses talents, soit à cause de son incorruptibilité; mais chacun alors, à Versailles du moins, le considérait simplement comme un officier ambitieux, et je n’avais aucune raison d'être sûr du contraire.

Le jour où parut sa lettre de démission à la Commune, Rossel me fut révélé. On n’écrit pas ainsi sans être l'homme de son style : celui qui avait signé ce document n'était point un ambitieux déçu qui tombait du pouvoir, c'était un patriote qui dépouillait de généreuses illusions et de fières espérances.

De ce jour, et sans autrement le connaitre, je conçus de l'estime pour Rossel.

Quand j'eus vu plus tard, devant les conseils de guerre, sa défense si claire et si loyale, son attitude si simple et si noble à la fois, mon estime devint de l'admiration.

Quand, plus tard encore, j'eus lu les quelques fragments que les journaux publièrent de lui ; quand je l'eus vu de près et que, par delà ses actes publics, j'eus pénétré sa pensée intime; quand j'eus compris que le soldat citoyen avait l’étoffe et la portée d’un réformateur; quand j'eus constaté que cette intelligence avait été .

menée, par les chemins hardis de l'intuition, aux mêmes conclusions où m'avait conduit une longue observation des hommes et des choses; quand j’eus reconnu dans ce jeune homme, qui était mon cadet de quinze ans, un esprit qui était le frère aîné du mien,— oh ! alors je me pris à l'aimer, à l'aimer d’une amitié passionnée, ardente, farouche, presque sectaire: car je sentais que celui-là était l'homme d'action de nos idées communes, et que pour le salut de ces idées, il fallait sauver cet homme.

Voilà pourquoi je le défendis avec cette äpreté, avec cet acharnement dont les uns me louent sans que je le mérite, et dont les autres me blâment sans que je daigne m'en apercevoir.

Hélas ! je n'avais pour le défendre que mon dévouement, et ce dévouement était bien peu de chose, quoiqu'il ait trouvé de généreux et actifs auxiliaires. Aussi Rosset est mort!

N'ayant pu le conserver à la vie et à l'avenir, je dois à sa mémoire, je dois à mon pays et je dois à ma tristesse de fixer, autant qu'il est en moi, cette grande figure dans la conscience de ceux qui lui survivent. Pour cela, le mieux m'a paru être de le faire se révéler lui-même, de donner au public, comme garantie des faits et gestes de cette âme sans peur, le témoignage de cette plume sans faiblesse. La famille de Rossel a bien voulu remettre entre mes mains tous les manuscrits qu'il a laissés, tous ceux du moins qui n’ont pas été égarés ou soustraits : je puise à même dans ce précieux recueil, et jy emprunte aujourd'hui les documents ou les récits qui me paraissent de nature à saisir davantage le sentiment public, parce qu'ils se réfèrent aux actes mêmes qui ont mis Rosselen lumière, parce qu'ils montrent les ressorts moraux et psychologiques qui le déterminèrent à ces actes, parce qu'ils sont ainsi le commentaire de sa vie et de sa mort.

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