BR
Les travaux d’un genre plus impersonnel, les recherches d'érudition, les projets de légis-lation, les essais de doctrine m'ont paru pouvoir être remis à plus tard : j'aurai ainsi le loisir de les mieux ordonner. Les aperçus sommaires que l’on trouvera dans les Notes et pensées, suffisent pour marquer dès à présent la direction des tendances de Rossel, et pour faire sentir quel cœur, quel esprit et quel bras ont été enlevés à la démocratie française par le crime ou la faute de nos gouvernants. |
Qu'ai-je à dire de plus? Je ne me suis point proposé d'écrire ici la’ biographie de Rossel. Comme les peuples heureux, les hommes d’ab négation et de devoir n'ont suëre d'histoire. Quand j'aurai dit que Rossel fut un fils dévoué et un frère affectueux; que partout où se passa sa jeunesse, il fut le modèle de ses camarades et par sa conduite et par son assiduité; qu'il se fit remarquer dans toutes les écoles,non point par la facilité quifaitles enfants-prodiges, mais
par la solidité quiannonce les hommes ; quand
j'aurai ajouté qu'il.eut la folie d'aimer son pays® en un temps où son pays avait oublié de s'aimer lui-même, et qu'il rêva d'allier à la
discipline du soldat la liberté du citoyen, —
j'aurai tout dit, en vérité, car j aurai dit com-
ment il a vécu et pourquoi il est mort.
Doux et fort, tendre et austère, modeste et inflexible, ignoré et patient, tel fut Rossel jusqu'à l'heure où les malheurs de la patrie l’arrachèrent à son obscurité, et le désignèrent comme une victime expiatoire des défaillances nationales.
Heureux Rossel ! puisque la destinée l'a choisi pour être l'un de ces grands régénérateurs par l'exemple, dont le sang marque les étapes de l'humanité.
Heureux ceux qui le pleurent ! car ceux-là sont digneS et capables de comprendre ce que promettait cette: existence humble et grave,
couronnée par une mort si éclatante et si terrible. Ce qui les console dans leur douleur, c'est cette grande parole de Rossel dans ses Derniers jours : « Ma mort sera plus utile que ma vie. »
La mort de Rossel, en effet, a, pour la première fois depuis nos désastres, secoué la France dans ses entrailles et ranimé en elle cette vie collective qui semblait défaillante, ce sentiment national que l'on pouvait croire disparu; la mort de Rossel, en donnant à la jeunesse un martyr, lui a annoncé une foi; la mort de Rossel a tué virtuellement, sinon encore en fait, cette fausse discipline militaire qui s'appelle le prétorianisme, et qui, en séparant l’armée du pays, fait d'elle l'agent de toutes les ambitions, l'instrument de tous les despotismes et de tous les priviléges ; la mort de Rossel, en donnant à la cause du peuple :
un héros qui était un soldat, a retrempé et refondu ie soldat dans le peuple.
Telles ont été du moins les grandes espérances de Rossel mourant.
Si elles se réalisent, Rossel a bien fait de mourir pour les réaliser.
Si elles sont mortes avec lui et ne doivent pas revivre, Rossel a bien fait de mourir, pour ne pas voir le suprême abaissement de son pays.
JULES AMIGUES
pp nn, mn es