AU MARQUIS DE MOUSTIER
Ministère d*Êtat.
Cabinet du Ministre.
— Cerçay, le • »oftt •1866.
Mon cher ami
Il y a trois jours, le oomte de Goltz vint me voir, me dit que M. de Bismark désirerait obtenir la reconnaissance officielle, immédiate, des annexions acceptées pour la Prusse, jusqu'à concurrence de 4 millions d'habitants, et me prie d'appuyer télégraphiquement auprès de l'Empereur la démarche privée qu'il avait faite, dans ce but, auprès de M. Drouyn de Lhuys.
Je me prêterai à son désir, et j'adresserai à l'Empereur une dépêche télégraphique. Toutefois, je fls observer à M. de Goltz que cette question me semblait solidaire de celle de la rectification de nos frontières, et que, probablement, on lui manifesterait la volonté de les traiter simultanément. Mes prévisions se sont réalisées : hier, l'ambassadeur de Prusse m'a communiqué la réponse de notre collègue; celui-ci expose qu'une communication dans ce sens a été faite par Denedetti à M- de Bismark, et qu'on croit devoir attendre une réponse à cette suggestion avant d'aller plus avant dans les négociations. M. de Goltz trouve notre prétention légitime en principe; il considère que salisfacliondoit être donnée au seul vœu de notre pays pour constituer, entre la France et la Prusse, une alliance nécessaire et féconde. Mais il est un peu blessé de ce que les communications qui lui sont faites laissentnotre dessein dans le vague
5e plus complet, et de ce qu'on semble ne pas vouloir lui faire connaître les conditions qu'on pense remplir auprès de M. de Bismark. Je lui ai fait observer que M. de Bismark avait dû l'instruire ; il m'a répliqué que non, et il s'étonne d'autant plus d'être laissé en dehors de cette partie importante des négociations.
Je confesse que je n&vQis pas grande utilité à cette réserve de notre part vis-à-vis d'un ambassadeur qui se déclare spontanément favorable à nos idées. Je serais assez d'avis de lui en dire au moins autant qu'à M de Bismark, sous une forme officieuse, sinon officielle. Toutefois je suis resté muet, et ce filandreux exposé n'a pour objet que de savoir sije dois ou non délier ma langue. Sa Majesté veut-elle que, dans mon rôle officieux, je sois ou non explicite à l'égard de M. de Goltz? Faut-il ne demander que les frontières de 1814.? Ne faut-il pas avoir une prétention initiale plus vaste ." Exprimant une opinion purement personnelle, je peux, sans inconvénient sérieux, afficher de grandes exigences. Étant l'écho de la pensée impériale, je dois avoir un langage rigoureux et correct. Éclairez-moi par un télégramme sur l'attitude que j'ai à tenir, après avoir pris les ordres de Sa Majesté.
Et maintenant voici quelques impressions que je crois convenable de vous livrer : 1» Le sentiment public se prononce de plus en plus dans le sens d'un agrandissement à notre profit ; il est chaque jour dirigé, entraîné, égaré par les habiletés des hommes de parti. La presse favorable au Gouvernement ne peut pas modérer ce sentiment, parce qu'elle n'ose le partager dans une mesure quelconque; or, c'est là une mauvaise position, qu'il faut faire cesser le plus vite possible. Si demain nous pouvions dire officiellement : « La Prusse « consent à ce que nous reprenions les frontières de 1814 et à effacer ainsi les « conséquences de Waterloo, » l'opinion publique aurait Un aliment et une direction ; on ne se débattrait plus que sur une question de quotité à laquelle les masses resteraient indifférentes; 2" Je ne crois pas que cette rectification obtenue vaille quittance pour l'avenir. Sans doute, il faudra que de nouveaux faits se produisent i)Our que de nouvelles prétentions s'élèvent, mais ces faits se produiront certainement. L'Allemagne n'en est qu'à la première des oscillations nombreuses qu'elle subira avant de trouver sa nouvelle assiette. Tenonsnous plus prêts, à l'avenir, à profiter mieux des événements; les occasions no nous manqueront pas. Les États du Sud du Mein, notamment, seront d'ici à peu d'années une pomme de discorde ou une matière à transaction. M. de Goltz ne dissimule pas, dès à présent, des convoitises vis-à-vis de ce groupe de confédérés. Aussi je liens qu'à l'avenir nous pourrions stipuler pour notre alliance le prix que nous jugerons convenable.
S. M. C'Impératrice vous a écrit et a bien voulu m'exprimer des pensées toutes contraires. Elle voudrait demander beaucoup ou rien, pour ne pas compromettre nos prétentions définitives. Mais, pour deman^i r beaucoup, il faut être au lendemain de grands succès, et ne rienobtenir aujourd'hui, c'est laisser en grande souffrance l'opinion publique.
Je n'entends plus parler de l'acquisition des fusils à aiguille; or je vous ai Uit ma pensée à cet égard ; il est essentiel pour l'armée, soit comme garante,
soit comme expérience, qu'un décret de virement mette à la disposition du Ministre de la guerre une somme considérable pour commencer celte transformation. On ne l'utilisera que dans la mesure du possible, mais l'effet moral sera produit. Voyez en Angleterre : on n'a pas perdu vingt-quatre heures.
Voilà une lettre interminable et dont je me sens honteux. Je vous engage à ne la lire que pendant le laisir des bains.
Donnez-moi des nouvelles de la santé de l'Empereur, Ce malaise prolongé U fera-t-il renoncer à son traitement ou prolonger son séjGar? La date du retour est-elle fixée ou prévue ?
Mes amitiés à la marquise. Toute la smala de Cerçay est en santé parfaite.
Votre tout dévoué,
E. ROUHËR.
A L'EMPEREUR
Uinistère d'É.at.
Cabinet du Miniitre.
— (Swia «laie.)
Sire,
J'avais commencé la rédaction d'une note relative à la question que nous avons agitée hier. Elle est informe et illisible. Toutefois, à raison de l'urgence et en faisant abstraction de tout amour-propre d'auteur, je la transmets à Votre Majesté, qui pourra se la faire lire par M. de Saint-Vallier, plus familiarisé avec ma mauvaise écriture.
Daignez, Sire, agréer l'assurance de mes sentiments les plus dévoués.
E. ROUHER
L'!''mpereur est préoccupé de la fausse position qui lui serait faite par l'acceptation de la Vénétie '^t serait disposé à déclarer, par un acte officiei, qu'il rend à l'Autriche sa parole.
Cette mesure est-elle commandée par la situation?
Quelle impression ferait-elle sur l'opinion publique en France?
Quels avaa'ages ou quelles complications apporterait-elle aux néi^ociations pendantes?
La note du 5 juillet a sans doute iiroclnmé la cfssion pure et simple de la Vénétie à la Fiance, et les termes absolus de cette note ont pu autoriser à penser, d'une part, que la transmission était opérée sans conditions, de l'autre, qu'elle était constatée par un document authenti(iue et régulier ; mais cela était contraire aux faits et à la nature des choses, car l'Autriche est restée en
i>ossession, la France n'a pas pris livraison, et l'Italie a continué contre son ennemi une lulte qu'elle ne pouvait interrompre sans méconnaître ses cni;agements envers la Prusse. Sans doute ces incidents, que Sa Majesté ne pouvait comprimer par aucune force matérielle disponible, ont pu éveiller de justes susceptibilités, mais enfin la lumière s'est faite; l'opinion publique a compris que la cession de la Yénétie était moins une opération réelle qu'un moyen de négociation, qu'un levier pour l'obtention de l'armistice, et cette interprétation plausible, naturelle, qui dégage l'honneur et la dignité du Gouvernement français, est acceptée par tous les hommes sérieux.
Pourquoi donc agiter de nouveau cette question, délicate sans doute, mais qui est entrée aujourd'hui dans une phase d'apaisemeni? Nous sommes certains de l'obtention de l'armistice, la suspension des hostilités est signée, les luttes sur ce qu'on appelle notre territoire sont interrompues. Loin d'être exposée à des blessures nouvelles, notre susceptibilité a reçu des garanties.
Mais, dit-on, cette situation est absolument fausse; nous sommes propriétaires apparents de la Vénélie, et en réalité l'Autriche ne reconnaît pas notre droit, ou tout au moins en entoure l'existence de conditions inacceptables, pendant que l'iialie déclare ne pas vouloir accepter la Yénétie des mains de la France et ne consent à la recevoir que de celles de l'Autriche. N'est-il pas plus raisonnable de faire cesser l'équivoque qui couvre les positions respectives, de revenir au vrai et de renoncer au funeste présent qui nous a été fait?
Je ne saurais nier que l'équivoque s'est produite au lendemain du 5 juillet, ïnaisje maintiens et répète qu'elle est aujourd'hui dissipée pour ceux qui examinentetse rendent compte de tout. Je ne vois aucun profita enregistrer oiBciellement un désaccord qui prêtera à de nombreux commentaires et servira de prétexte aux attaques ennemies. Quant à l'Autriche, (pielles conditions opposé-telle à la cession de la Vénétie? Ces conditions sont absolument indépendantes et du nom du cessionnaire et de la forme de la cession. En effet, elles s'appliquent au pouvoir temporel du pape, à des restitutions d'argent, au régime du port de Venise, etc. Or ces conditions, l'Autriche peut-elle espérer les faire accepter par la Prusse et l'Italie? Évideumient non. LaPrusseestliée sur ce point vis-à-vis du Gouvernement italien, et celui-ci n'est disposée aucune concession ; les maintenir, c'est recommencer la guerre, et alors il est bien surabondant de s'occuper de la Vénétie, puisque la résolution désespérée de l'Autriche de recourir de nouveau aux armes entraînerait du même coup et la cession de la Vénétie, et l'armistice, et la médiation. Si au contraire r.\u triche doit, en définitive, abandonner ces conditions, il n'y a pas lieu de les présenter aujourd'hui comme une raison déterminante de la conduite que nous avons îtitenir. La seule observation fondée, à mes yeux, que fasse l'Autriche est ceUe-ci : « Si l'armistice n'est pas suivi de la paix, je ne puis me trouver alors dans «. des conditions plus mauvaises qu'à présent, car la livraison de Vérone t comme gage de l'armistice me dépouille d'une forteresse que j'ai intérêt à « conserver si la guerre continue. » Cette réfiexion aurait peut-être dû être faite plus tôt, elle nous aurait évité une fausse démarche vis-à-vis del'Italie; mais il advient que l'Italie déclare ne pouvoir accepter la remise de Vérone p^ir l'in-
termôdiaiie J'un commissaire français. Eh ! bien, celte double résistance, loin de compliquer les iiégocialions, les simplifie. Eu effet, elle permet de dire à l'Italie : « Ne parlons plus de Vérone comme gage de l'armistice; seule- K ment, à l'invitation de la Prusse, que le cabinet de Florence demande tt comme préliminaire de paix la stipulation de la remise, lors du traité défi- « nitif, de toute la Vénétie sans conditions, et le cabinet français négociera « auprès de Vienne dans ce sens. »
Mais ici l'objection reparaît : comment et dans quelle forme se fera la cession de la Vénéiie lors de la signature du traité de paix? Oh! je confesse qu'à ce moment cette question de forme me trouvera bien accommodant et bien désintéressé. En elïet, lorsque l'Empereur aura fait accepter l'armistice et sera parvenu ù faire triompher la paix en Europe, son grand but aura été atteint, son autorité aura reçu une sanction suprême. Dès lors, les questions de forme ne seront plus que des questions puériles, que l'opinion satisfaite envisagera avec la plus suprême indifférence. Il en serait tout autrement aujourd'hui, au milieu des préoccupations et des indécisions qui agitent le public : la renonciation publique à la cession de la Vénétie serait interprétée comme un aveu d'impuissance, une impossibilité d'obtenir l'armistice, une probabilité de reprise de la guerre. En France, on en serait ému et affligé ; les partis hostiles proclameraient brusquement l'avortement des combinaisons de l'Empereur; en même temps, le parti révolutionnaire en Italie chercherait à voir dans cet abandon une victoire. En elfet, si la guerre continuait, il croirait avoir atteint son but ; si, au contraire, il obtenait de la résignation de l'Autriche une cession directe, il présenterait ce résultat comme un succès contre la France.
Toute résolution relative à la Vénétie avant la signature de rarraislice est donc inopportune et entachée d'inconvénients sérieux.
Nota. Certaines conlidences nous autoriseraient à penser que la Prusse pousse à la demande du Tyrol. Est-ce encore là une manœuvre souterraine pour se conserver les apparences de la modération et donner à l'Italie l'attitude de l'opiniâtreté?
A L'EMPEREUR
HlNISTiRE fi' (TkT.
Cabinet du Uinistre.
Paris, le 48 septembre 1867.
Sire,
Je viens compléter les indications que j'ai données, par dépêche télégraphique, à Votre Majesté, sur les affaires du Crédit mobilier. Cette négociation, longue, hérissée de difficultés, pour le succès de laquelle j'ai été obligé de me mettre en relations directes avec la plupart des régents de la Banque, m'a démontré trois choses : 1° l'absence de toute autorité de la part de Rouland ; 2» une hostilité violente, fortement mêlée de spéculation à la Bourse, de la part de tout ce qui est finances, en dehors de la Banque, contre toutes les sociétés
constituées OU régies par MM. Pereire ; 3« des maux intérieurs dans les sociétés du Crédit mobilier et de l'Immobilière, beaucoup plus graves que je ne l'avais présumé.
MM. Pereire avaient eu la pensée d'un emprunt de 75 millions remboursable après trois ans. Celte somme et ce temps étaient utilement calculés à leur point de vue. Kn effet, d'une part, la Société immobilière ne possède plus que des construction^ et des terrains vaj^'ues. Ses propriétés à Marseille, qui représentent 177 millions, sont invendables; quant à ses propriétés à Paris, qui valent 144 millions, on ne veut pas en acheter dans l'espoir prochain d'une dépréciation par liquidation judiciaire. Le passif s'élève à plus de 220 millions. Or, les intérêts de ce passif sont supérieurs aux revenus de l'actif. Quant au Crédit mobilier, son portefeuille se compose en presque totalité de valeurs très-difficilement vendables et fortement dépréciées, pendant qu'il est sous le coup d'un passif exigible de 100 raillions.
La conversion de son passif en dette payable.à terme, jusqu'à concurrence de 75 millions, lui permettrait d'attendre des circonstances meilleures pour la réalisation de son actif. Mallieureusement, je l'ai écrit à Votre Majesté, l'opération n'a été possible que jusqu'à concurrence de 57 millions et demi. C'est de ces circonstances que la Bourse a déduit sa propension à la baisse sur les valeurs des sociétés Pereire.
Cependant rien ne périclite pour quelque temps, et j'ai eu hier une longue conférence avec M. de Germiny, qui est disposé à prendre la direction du Crédit mobilier, conférence dans laquelle nous avons ébauché un plan qui donnerait une vie nouvelle à ces affaires. Si j'en reconnais l'exécution difficile, je ne la crois pas impossible. M. de Germiny a demandé à réfléchir aux idées que je lui ai soumises. Aussitôt qu'elles nous seront devenues communes, je les soumettrai à la haute approbation de l'Empereur.
Mon voyage à Nantes s'est exécuté aussi rapidement que possible. Arrivé le dimanche matin, j'en repartais le lundi à 7 heures du matin. J'ai trouvé dans le haut commerce un bon esprit politique et des témoignages iiè^-vifs de dévouement à Votre Majesté.
Nous allons nous réunir, les ministres présents à Paris, dans quelques minutes. iNos iacoccupations et notre causerie porteront probablemeiW sur les affaires d'Italie. Je suspends ma lettre pour pouvoir faire connaître à liùmpereur le résultat de notre échange d'idées.
13 septembre 1S67.
Garibaldi paraît décidé à faire son expédition. On soutient qu'au lieu de chercher à traverser de vive force les lignes italiennes, il s'introduirait subrepticement à Viterbe, provoquerait une insurrection et se dirigerait sur Rome, dont la garnison ferait, en majeure partie, défection. Celle entreprise a-t-elle quelque chance de succès ? M. de Sartiges, que j'ai vu hier soir, est convaincu que non. Mais il ne saurait y avoir inconvénient à arrêter des résolutions en vue de ces éventualités.
ïôul est suspect dans celle malheureuse affaire. Garibaldi n'a-t-il personne
derrière lui? N'a-t-il pas reçu de l'argent de M. de Bismark? Cette question de Rome n'esl-elle pas destinée, comme en 1866 la Vénétie, à devenir le motit d'une alliance oÉfensive et défensive entre la Prusse et l'Italie? Cette alliance n'est-elle pas en voie de formation, dans l'hypothèse de conflits ultérieurs? Toutev, ces circonstances me préoccupent, mais ne sauraient, à mes Veux, modifier la conduite à tenir. Si Garibaldi envahit "Viterbe et marche sur Rome, nous devons envoyer immédialemeni 10,000 hommes à Civita-Yecchia, poursuivre et expulser Garibaldi, offrir au pape de rentrer à Rome, si par hasard il l'avait déjà quittée, puis ramener notre corps d'armée et, l'insuffisance delà convention du 15 septembre ainsi constatée, offrir aux différentes puissances européennes la constitution d'une garantie collective. Celte attitude me parait la seule conforme à notre dignité et à nos intérêts. Ne rien faire nous donnerait une apparence de complicité et renouvellerait toutes les accusations dirigées contre nous à propos des Marches et de l'Ombrie. Ce serait pour des élections plus ou moins prochaines une cause assez sérieuse d'affaiblissement. D'ailleurs, les temps actuels veulent que nous fassions énergiquement respecter la foi des traités, et une conduite résolue est plus propre à empêcher des alliances regrettables que les apparences de l'irrésolution.
Les Italiens nous demandent ce qu'ils doivent faire, et s'ils doivent poursuivre Garibaldi au delà de la frontière; leur présence à Viterbe, si nous uous étions réservé l'occupation de Civita-Vecchia et de Rome, ne me paraîtrait pas un inconvénient, en ce sens qu'elle prouverait une communauté de vues. Mais alors les limites de l'occupation et la nécessité d'une évacuation simultanée devraient être nettement convenues par un échange de notes.
Si l'Empereur donnait son adhésion aux idées que je me permets de lui soumettre, d'accord avec MM. de la Valette et Vuitry, il y aurait urgence : 1° à réunir à Toulon les bâtiments nécessaires ; 2° à diriger quelques régiments et des forces combinées de Lyon sur Toulon.
De nouveaux incidents se sont produits hier dans l'affaire du Crédit mobilier. MM. Pereire rencontrent des hésitations de la part de leurs administrateurs à s'engager vis-à-vis de la Banque ; ils sont eux-mêmes peu disposés à s'obliger, et veulent tantôt donner leur démission, tantôt rester à la tête de leurs affaires. Par suite, ils rêvent les combinaisons les plus illusoires et les concours les plus impossibles. On ne saurait être dupe désormais de tous ces mirages qui les ont abusés ; il faut en finir de cette crise, résolument et le plus tôt possible. Le mal est énorme : ces affaires succombent sous des exigibilités tout à fait hors de proportion avec les ressources disponibles. Aucun allégement ne peut être espéré, si ce n'est celui consenti par la Banque ; il faut donc que MM. Pereire se mettent en mesure pour l'obtenir et laissent la place à d'autres individualités ne soulevant pas d'hostilités violentes. Ces messieurs auront peut-être recours à Votre Majesté : je la supplie de les décourager nettement, car, si d'ici à huit jours ils ne se résignent pas, ils vont droit à la faillite. Je ne sais même si aujourd'hui, quoi qu'on fasse, on pourra réviter-
C'est vraiment quelque chose d'inouï que de voir les administrateurs de ces sociétés disposés à se laver les mains de désastres qui menacent cette
masse d'actionnaires. Ils se figurent tout simplemon' pouvoir rester riches au milieu des ruines qui les entoureraient. C'est ceitain.inent la plus folle des illusions : il faut qu'ils demeurent bien convaincus, c;'r c'est une chose juste et morale, que leur fortune et leur honneur sont pleinement engagés dans ces malheureuses entreprises.
Je fais mes excuses à Votre Majesté de cette missive démesurée, mais co sont, à proprement parler, deux missives dans une seule.
Daignez, Sire, agréer l'assurance de mon profond respect et de mon entier dévouement.
E. ROUHER
P. S. J'enverrai sous très-peu de jours à l'Empereur une note relative aux élections. L'Empereur ne croit-il pas utile que le maréchal Niel ait un intérimaire au moins désigné, sinon officiel? Il n'est pas inutile de se prémunir contre les incidents les plus invraisemblables.
La polémique relative au maréchal Bazaine me paraît très-regrettable ; elle maintient dans le débat public, fort inutilement, l'affaire du Mexique. Le maréchal ne paraît pas s'en soucier, ou mieux il va demander de l'appui à des journaux de l'opposition. L'Empereur ne croirait-il pas convenable que le Gouvernement doive intervenir officiellement dans ce débat? Le maréchal Bazaine pourrait adresser au Ministre de la guerre un rapport officiel sur l'expédition du Mexique; ce rapport serait mis sous les yeux de l'Emperenr par le Ministre; il serait approuvé et inséré au Moniteur. Si on ne fait rien, le maréchal Bazaine et le Gouvernement continueront à être attaqués sans se défendre. Cette inertie a des inconvénients.
L'Empereur a-t-il pris connaissance de l'article du prince Napoléon sur l'Allemagne inséré dans Le Siècle ?
A L'EMPEREUR
Uinistère d'État.
Cabinet du Ministr*.
Sire,
Cerfay, le "24 septeiiiliie tSUl.
Votre Majesté a daigné terminer sa lettre par des témoignages de haute bienveillance, dont je lui exprime ma gratitude avec effusion. Je ne saurais dire à l'Empereur tout le bonheur que j'en éprouve. Si un dévouement sans limites suffisait à les mériter, j'oserais croire que j'en suis digne.
QueVotre Majesté me permette aussi de la lemercier des félicitations qu'elle a bien voulu m'adresser à propos de la biographie de Billault et de la prier d'être l'inierprèie de mes remerciments auprès de Sa Majesté l'Impératrice.
Votre Majesté m'avait à peu près donné la permission de remeltre la décoration à l'artiste qui a fait la statue de Billault. Je n'en ai |)0int usé, d'abord parce que l'oeuvre est d'une grande médiocrité, puis parce que le préfet se
monlî-nit trop malheiueux de n'avoir pas réussi dans sa (temande en faveur du maire, et préférerait, par suite, qu'aucune distinction honorifique ne fût distribuée. Maintenant que cette récompense ne constituera plus un précédent en matière d'inauguration de monument, j'appelle de nouveau l'attention de l'Empereur sur la situation du maire de Nantes. Le préfe'., qui est un administrateur distingué, a eu peut-être le tort de faire la petite spéculation de ne pas insister pour l'obtention de cette croix au 15 août, croyant l'obtenir sans difliculté au 15 septembre; mais, en réalité, il y aurait des inconvénients politiques à ajourner cette récompense à l'égard du magistrat d'une grande cité qui lutte courageusement contre un conseil municipal hostile et porte résolument le drapeau du Gouvernement. Je ne connais pas personnellement M. Dulour ; la mort subite de son frère l'avait éloigné de Nantes le jour où j'y étais ; mais on ma affirmé qu'indépendamment même de ses fonctions municipales il avait les titres les plus sérieux à la décoration.
J'envoie à Votre Majesté une note sur les élections. Mon sentiment se résume en quelques mots : attendre le terme légal est une imprudence ; une dissolution immédiate a d'incontestables avantages, mais elle est trop utilitaire, un peu équivoque, subreptice et peureuse; elle viole toutes les bonnes traditions du gouvernement représentatif. Des élections au mois de mai prochain se présentent avec de sérieuses chances de succès, quoique avec certaines difficultés et certains périls de plus. Leur succès, plus chèrement acheté, donnera au Gouvernement une force incontestée, une autorité plus vraie et plus durable.
Garibaldi semble encore hésiter dans son agression contre Rome. Après tant de fanfaronnades, je regretterais presque son abstention. Il serait plus utile à notre politique générale que nous eussions l'occasion immédiate d'assurer l'intégrité des États Pontificaux sur de nouvelles bases. Sinon, la crise pourra éclater dans des circoftstances inopportunes et gênantes pour nos bons rapports avec l'Italie.
La circulaire Bismark produit la plus désagréable impression. M. de Moustier se demande quelle attitude diplomatique il doit prendre vis-à-vis de ce document, dont la portée semble devoir être aggravée par l'adresse du parlement fédéral. Il en écrira à Votre Majesté. Il me semble, en ce qui concerne les journaux officieux, qu'ils doivent se borner à dire que cette circulaire est bien plutôt un moyen d'aplanir des diflicultés intérieures et de faire voter des impôts nouveaux très-peu populaires, qu'elle n'est un acte d'agression volontaire à l'égard de la France. M. de Bismark se sert du nom de la France vis-à-vis de ses confédérés comme on se sert du nom de Croquemitaine vis-à-vis des enfants pour les rendre obéissants. La presse française ne saurait être dupe de ce jeu-là et contribuer à son succès par une polémique irritée. Elle conservera donc la quiétude la plus parfaite dans ses appréciations sur les affaires d'Al lemagiie, bien convaincue que les intérêts français n'auront pas à souffrir des événements ultérieurs et que la paix de l'Europe ne saurait être à lî merci de telle ou telle expression malencontreuse. Nous sommes d'accord avec M. de Mouslier pour faire développer ce thème par les journaux.
L'affaire du Crédit mobilier est entrée dans une phase d'apaisement. Mai»-
tenant qu'ils ont échappé au péril du jour, MM. Pereire commencent à se laisser entraîner à dos idées de regret et de réaction. Ces sentiments sont dans l'ordre naturel des choses, et, loin de s'effacer, y accentueront chaque jour davantage, parce que chaque jour leur donnera un peu plus la mesure de leur \solement, de leur chute et de leur responsabilité. Ils sont vraiment à pîainoie; ils n'avaient pas mérité les haines féroces qui les ont poursuivis et dûi;t leur témérité a facilité le triomphe. Mais leur abdication personnelle était devenue inévitable, et aujourd'hui tous les efforts doivent se concentrer dans l'étude des moyens propres à éviter de trop grands désastres. A ce point de vue, l'intervention de la Banque ne nous donne qu'un répit et du temps. La direction de M. de Germiny comme président des deux sociétés ne nous donne elle-même qu'une force contestée et un peu compromise par le souvenir des emprunts mexicains ; mais nous n'avons pas eu le choix des personnes. M. Freiny a bien voulu, au dernier jour, consentir à accepter la présidence du Crédit mobilier; mais absent de Paris pendant que les négociations étaient en pleine activité, il n'a pu donner signe de vie que lorsque les négociations sur les personnes étaient beaucoup trop avancées. M. Fremy doit être actuellement à Biarritz; il serait bien utile que Votre Majesté l'invitât à nous donner le plus entier concours, car nous aurons grand besoin de tous les bons vouloirs réunis. Au fond, le nœud gordien de toutes ces affaires est dans la liquidation favorable de l'actif de la Société immobilière. Or, la réalisation avantageuse de cet actif demande beaucoup de temps, alors que les embarras du Crédit mobilier, causés par l'imprudente immobilisation de son capital, exigent une prompte réalisation de ressources. Comment sortir de ce cercle vicieux ? Voici le moyen que j'ai soumis au préfet de la Seine et qu'au premier aliord il n'a pas repoussé.
La vente forcée de l'actif de la Société immobilière, indépendamment de la ruine causée aux actionnaires, produirait une sérieuse dépréciation pour les immeubles dans Paris, causerait ainsi une grande perturbation dans les nombreuses entreprises qui ont pour but des percements de rues et des reventes de terrains, réagirait même d'une manière très-fâcheuse sur les valeurs des immeubles que possède la ville de Paris, porterait enlin une certaine atteinte à la popularité des travaux qui s'exécutent dans la capitale.
A ces divers points de vue, l'intervention de la Ville s'explique et se justifie. Mais en quelle forme pourrait-elle s'exercer? quelles sécurités pourrait-on lui fournir? La Société immobilière est concessioiniaire de la rue Impériale, qui va du Théâtre-Français à l'Opéra à travers la butte des Moulins. Cette concession est faite moyennant une subvention de 50 millions. C'est sur ce marché, non encore régularisé, que je voudrais enter ma combinaison. La Société immobilière réorganisée émettr^il, sous la garantie de la ville de Paris, des obligations payables en quatre-vingt-dix-neuf ans, pour une somme de dOO millions. Ces obligations auraient un placement action; leur produit servirait à désintéresser le Crédit mobilier, qui dès lors serait sauvé d'une catastrophe. Les propriétés de la Société immobilière reprendraient toute leur valeur, parce que tout le passif de la Société serait converti en une dette à
k>ng terme. Quant à la ville de Paris, elle recevrait, à titre de garantie de son cautionnemenL, une hypothèque générale sur toutes les valeurs immobilières de la Société. Elle conserverait entre ses mains la subvention de 30 raillions comme un gage; enfln elle organiserait sur la Société même un système de contrôle destiné à sauvegarder ses intérêts. Cela serait nécessaire pour la validité de cet arrangement. Elle serait sans doute difficile à obtenir; cependant je n'en désespérerais pas, si celte disposition faisait partie d'un ensemble de mesures destinées à régler les finances et l'octroi de la cité.
Cet arrangement ferait, il faut bien l'avouer, entrer deux grandes et malheureuses affaires dans une ère de prospérité. Mais il ne sera possible que si Voire Majesté en fait sa chose propre et insiste vivement pour son adoption ; car je ne me dissimule pas qu'on pourra, avec une certaine raison, soutenir que le crédit de la ville de Paris est ainsi détourné de sa destination légitime, et que l'opération en elle-même n'est pas exempte de certains risques. 11 est d'ailleurs à désirer que les négociations sur ce sujet soient entamées le plus promptement possible. Daignez, Sire, excuser celte longue lettre et agréei l'assurance de mon profond respect et de mon entier dévouement.
E. ROUHER
P. S. J'apprends à l'instant qne Garibaldi serait entré sur le territoire pontifical. VolreiVlajesté a été avertie par le télégraphe et a dtî donner ses ordres h la marine et à la guerre.
A l/EMPEREim.
Minist&ro d'État (labiiiel ilu aiiaisli'B.
bir.E.
Cerçay, le 2G ieptcmbrf -ISCT.
Je soumets à Votre Majesté une note confidentielle relative à deux vacances de recettes particulières ; je prie l'empereur de me transmettre ses ordres par une simple note à la marge.
Les litres du Crédit mobilier et de la Société immobilière sont toujours Tubjet d'une ardente spéculation à la Bourse. Ces dépréciations exagérées n'ont pas d'inconvénient au fond des choses, car elles ne modifient pas l'actif réel ; mais elles effrayeni considérablement tous les petits porteurs et amènent des ééciassemcnls de litres qui sont fàclieiix. Les amis de M. Fremy, et notamment M. de Persigny, regrettent vivement tout à la iois que le gouverneur du Crédit foncier n'ait pas été nommé président du Crédit mobilier, et que M. de Germiny ait été désigné pour ceite position.
Pas n'était besoin de cet exemple pour savoir combien la critique est aisée. It'abord M. Kremy, après avoir ballotté les pauvres Pereire d'espérances en décepUons pendant plus de quatre mois , les avait délinitivemen!
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alandûimé?:, puis M. Fiemy, il.ms les dcniièiesnéi^ocialions qui ont eu. Dieu merci, une assez grande ptil)lit;ilé, s'est tenu à l'écart jusqu'au moment où les choses étaient accomplies; il n'a paru, à la dernière heure, que pour formuler une condition impossible, sa nomination de président du Crédit mobilier, pai décret impérial, nomination qui ne serait régulière qu'a|)rès la révision des statuts volée en assemblée générale d'actionnaires. Enfin, je dois dire à l'empereur qu'à tort, sans doute, la Banque avait fait objection à la désignation de M. Fremy. Sa préoccupation élait de ne pas venir en aide au maintien ou à la reconstitution de ce qu'elle appelait une maison de jeu. Or, elle apercevait volontiers M. Soubeycan se glissant sons le manteau de 31. Fremy et se servant du Ck'édit mobilier, non pour le sauver, mais pour l'éreinter dans de continuelles spéculations de Bourse. M. de Germiny, dont je ne méconnais pas les inconvénients, leur inspirait une plus grande confiance, parce qu'il est ancien gouverneur de la Banque.
Après tout, ni l'un ni l'autre ne représente un Dcus ex machina ; le succè& est tout entier dans la combinaison que j'ai soumise à Votre Majesté.
Daignez, Sire, agréer l'assurance de mon profond respect et de mon entier dévouement.
E. ROUHER
P. S. Si M. Fremy se décidait à accepter ce que je lui ai offert, la présidence de la Sociéié immobilière, ce qui est la chose importante, je tâcherais de décider M. de Germiny à l'abandonner, quoique je doive reconnaître combien aujourd'hui la démarche serait tardive.
A L'EMPEREUR
MiDidère d'iilut '
Cabinet du Ministre.
Carçay, U 19 Mpteiubr« 1867.
SllŒ,
L'iie nouvelle crise s'est produite dans les affaires dirigées par MM. Pereire.
Une noie publiée dans les journaux annonce que les intérêts des obligations
du chemin du Nord de l'Espagne ne seront pas payés le 1" octobre. Ce si-
istre n'a, à aucun degré, pour cause les affaires de la Société immobilière et
du Crédit mobilier, et nous n'étions pas en position de le conjurer.
La construction du chemin du >"ord de l'Espagne a coûté beaucoup pl«s d'argent qu'on ne l'avait cru dans le principe; le capital actions avait été bien vite absorbé, puis il avait fallu émettre des obligations à un taux assez défavorable. La ligne, une fois ouverte, n'a pas donné des produits suffisants pour le service des intérêts des obligations. Le Crédit mobilier espagnol a consenti à faire des avances pour ce dernier pendant plusieurs années, dans l'espoir que le cabinet de Madrid réaliserait les quasi-promesses par lui faites et vien-
drait en aide aux compagnies de chemins de fer de l'Espagne, qui louies sont en grande souffrance.
Votre Majesté sait les péripéties auxquelles cette négociation a été soumise et les résistances que nous avons rencontrées pour un acte de réparation légitime.
Le Crédit mobilier espagnol, découragé par ce mauvais vouloir, privé d'ailleurs par la crise financière actuelle de ses principales ressources, a refusé de continuer ses avances et force a été d'annoncer le non-paiement des intérêts des obligations.
J'avais signalé à M. Mon l'imminence de ce nouveau désastre et le nouvel obstacle qui en résulterait pour accorder aux valeurs de l'État espagnol la coie qu'il persiste imperturbablement à réclamer ; mais mon avertissement n'a produit aucun bon résultat. J'ai même dû déjouer une petite manœuvre .des agents de change, probablement provoquée par quelque agent secondaire et dont le but était d'avoir les bénéfices de la cote oflicielle sans l'avoir obtenue régiiIiiM'enipnt. i^ f'-
J'ai cru devoir transmettre ces détails à Votre Majesté, d'abord pour éviter une confusion sur les causes de cette situation, ensuite pour justifier la prière que je fais à l'empereur de saisir toute occasion favorable pour insister auprès du gouvernement de Madrid dans Tintérêt des porteurs français de titres espagnols.
Daignez, Sire, agréer l'assurance de mon profond respect et de mon entier dévouement.
E. RounER.
Lettre du Premier Président de la Cour de cassation, M. Portalis. au Garde des sceaux.
fans, ce 18 mai 1856,
Monsieur le Garde des sceaux,
Les magistrats de la Cour de cassation ont été profondément affectés efl lisant hier dans le Moniteur un article communiqué qui énumère la série des hauts dignitaires et de divers fonctionnaires publics qui seront seuh admis dux audiences qu'accorde au palais de l'Elysée le Prince Président de la République, les mardis et samedis de chaque semaine.
Les magistrats de la Cour de Cassation ne sont point compris dans cette nomenclature. Cette exclusion dépouille la Compagnie d'un hojuieur dont elle a été en possession tant qu'ont duré l'Empire et la Monarchie, c'est-à-dire tant que le Chef de l'État a admis en sa présence les hauts dignitaires et les principaux fonctionnaires publics de l'Étal.
La Cour do cassàtff»' possède un titre qui lui assure la constante possession de cet honneur. Le G vent'émiaire an xi, M. de Luçay, Préfet du palais, informa, par ordre du Premier Consul, M. Muraire, alors Premier Président (iv tribunal de cassation, que tous les dimanches, à onze heures et demie du matin, le Premier Consul receviait le^ membres de la Cour de cassation. Ce tribunal arrêta que cette lettre serait transcrite sur ses rcgisiros et que tous les dimanches un certain nombre de ses membres se rendraient auprès du Premier Consul.
Les magistrats de la Cour de cassation ne peuvent invoquer en leur faveur une plus puissante autorité : ils mettent leurs droits sous la protection du Premier Consul, qui le leur a concédé.
Je suis, par ma position, le représentant de la Compagnie que j'ai l'honneur de présider, son organe naturel auprès du Gouvernement, et je dois vous adresser à cette occasiOQ, Monsieur le Garde des sceaux, ses justes représentations.
Le rang que tient la Cour de cassation dans l'État la place immédiatement après les grands Corps politiques. Elle n'est pas seulement à la tête de l'ordre judiciaire : la loi qui l'a fondée fixe sa résidence auprès du Corps législatif, l'associe à l'esprit de la législation et l'institue comme un appendice et un auxiliaire de la législature, en lui imposant le devoir de signaler chaque année au Corps législatif les imperfections des lois qu'elle est chargée de maintenir et que son expérience lui révèle ; elle exerce un grand pouvoir disciplinaire sur la magistrature tout entière. Comment ses membres pourraient-ils' être exclus des audiences du Chef de l'État lorsque les agents de l'administration y sont appelés? Ne pourraient-ils offrir au Président de la République un tribut de lumières et d'information dignes de lui? La niaiche de hî justice l'intéresse-t-elle moins que la marche de l'administration ? Le maintien de l'unité de législation, ce grand bienfait de l'Empeieur Napoléon, et de l'uniformité de jurisprudence, importeraient-ils moins à l'ordre public et au bon gouvernement de l'État que l'équilibre et la balance des intérêts matériels de la société?
La faveur dont je réclame le maintien pour la Cour de cassation ne tire pas d'ailleurs à conséquence; aucune autre Compagnie ni aucun autre ordre de fonctionnaires ne peut lui être assimilé ; elle est unique dans l'organisation de l'État.
Si cette prétention contre laquelle je m'élève. Monsieur le Garde des sceaux, n'est justifiée par aucune considération tirée de la hiérarchie politique, quel autre motif pourrait l'avoir amenée? Le dévouement des magistrats de la Cour de cassation à leurs devoirs est constant. L'affliction que leur cause la décision que je vous signale est une preuve du prix qu'ils attachent à être admis auprès de la personne du Prince Président de la République. Pourraient-ils ne pas s'associer à la reconnaissance publique, quand ils sont témoins du consolant spectacle que présente la France pacifiée ei florissante en ce moment même dont l'approche inspirait à tous les bons citoyens de si justes et de si profondes inquiétudes ?
Ce serait pour moi, Monsieur le Garde des sceaux, lorsque chaque jour me rapproche du moment où je devrai me séparer d'une compagnie à laquelle je suis attaché depuis si longtemps à tant de titres, par tant de lient., e? à laquelle je dois tant de reconnaissance, ce serait, dis-je, pour moi une profonde douleur de la quitter, en quelque sorte amoindrie aux yeux du public par la perte d'un de ses honneurs les plus précieux. J'espère que vous obtiendrez pour elle 'a rectification d'un article où je me plais encore à croire qu'on n'a commis qu'une omission involontaire. J'ai d'autant plus de confiance dans le succès de ma démarche que je m'adresse à un Ministre, membre de ia Cour de cassation lui-même (1), et non moins jaloux que moi-même de la considération de la Compagnie qui s'honore de le compter parmi les siens
Agréez, je vous prie, Monsieur le Garde des sceaux, l'assurance de ma haute et respectueuse considération.
Le Premier Président,
Çte PoRTALIS.
Lettre de M. P. M. Pietri à M. Mocquard.
(Au sujet de l'obMrvatiou du dimanche.) Cabinet du Préfet de police.
— Paris, la 21 tvriUSBi.
Mon cher Mocquard,
Je te renvoie, avec la note de l'ex-gendarme Gondal, un rapport sur TAssociation pour l'observation du dimanche, que, conformément à son désir, tu voudras bien mettre sous les yeux de l'Empereur.
Tout en tenant compte de l'exagération des craintes qu'a pu concevoir l'esprit peu éclairé du gendarme Gondal, je suis persuadé que cette association est une mauvaise chose, au point de vue politique, et que, loin de l'encourager, il ne faut rien négliger pour en arrêter les progrès et mettre obstacle à son organisation. C'est déjà trop d'avoir les sociétés de Saint-Vincent-de- Paul, Saint-François-Xavier, et autres, sur lesquelles on n'ose pas trop portei la main et qui nous enlacent de toutes parts.
Dans la nouvelle société pour l'observation du dimanche, à côté de quelques chrétiens qui veulent sanctifier le jour du repos, de quelques marchands enchantés de pouvoir aller à la campagne le dimanche, jouant les uns et les autres dans tout cela un rôle secondaire, nous trouvons des meneurs s'efforçant de créer, sur tous les points de la France, des centres d'action d'une propagande hostile au Gouvernement «mpérial.
(4) W. Abbatucci, alors Garda des sceaux, avait été nommé conseiller h ta Cear de Cassation 1« St «art 18M.
Ali niomoiit où le Goiivcriicmenl abdi([iie en partie a» profit des aulorités locales en décentralisant l'action administrative, on ne peut admettre que des associations, fondées évidemment pour attaquer le Gouvernement et le saper peu à peu, afin d'être prêtes à le battre en brèche au premier jour, soient encouragées à se ranger sous une volonté unique et soient mises à même de lutter avec plus de chances de succès.
Tout à toi.
PlETRI.
Lettre de M. E. Chesneau à, M, Conti, en réponse.
Paris, i mars 18C9.
Monsieur lé Sénateur,
Lorsque vous m'avez fait l'honneur de me recevoir, vous m'avez fait espérer que vous mettriez sous les yeux de Sa Majesté le mémoire intitulé Réflexions politiques sur la liltéralure, la presse et Vcsprit public. Bien que j'ignore si mon plus cher désir a pu se réaliser, si l'Empereur a daigné s'intéresser aux idées que j'exposais dans ce mémoire, voulez-vous me permettre de vous entretenir encore de ce projet au moment où va se produire un fait qui me paraît avoir sa gravité? Rédacteur du Constitutionnel, j'apprends que décidément ce journal va passer à l'opposition.
En présence de cette défection, je me demande s'il n'y aurait pas lieu (sans renoncer à jamais à la fondation d'une revue) de remplacer ce journal liède, vieilli et qui nous échappe, par une feuille qui irait à la même classe de lecteurs, mais que nous ferions plus jeune, plus vivante, plus vaillante, plus littéraire et surtout plus dévouée.
Il faudrait arriver le plus tôt possible afin de faire la campagne des élections.
Puis-je espérer que vous voudrez bien arrêter votre esprit à celte idée que je vous expose si sommairement? Voudrez-vous l'examiner avec la bienveillance que vous avez déjà mise à m'écouter, et lui donner, si vous le jugez bon, les mêmes suites ?
Daignez agréer, Monsieur le Sénateur, l'hommage de mes sentiments respectueux et urofondément dévoués.
EUNEST ChESKEAU, 438, rue denivoU,
A M. Ghesneau.
Cabinet de ITm pereur.
Uinute.
Palais des Tuileries, 16 mars 18C9*
Monsieur ,
Votre mémoire sur la littérature, la presse et l'esprit public a été soumis à l'Empereur. Sa Majesté a donné son approbation aux idées qui y sont exprimées, et Elle verrait avec plaisir la réalisation du projet dont vous m'avez entretenu.
L'adhésion de l'Empereur est, de même, acquise à votre plan de journal ; mais je dois vous informer que Sa Majesté ne pourrait s'associer par un concours d'argent à ces deux utiles créations.
Le Chef du Cabinet,
COKTI.
cxxxrv.
Lettre du général de la Rue à M. Conti.
Mûiistire de la Guerre.
— Paris, le il octobre 1865.
Mon cher Monsieur,
J'ai reçu hier au soir de Sa Majesté une lettre qui m'honore grandement Je vous prie de mettre aux pieds de l'Empereur l'expression de ma reconnais sance et celle d'un dévouement qui ne faiblira jamais.
Les hommes vieillissent et certain;- gouvernements aussi : la Restauration était vieille en 1850. — Louis-Philippe et son gouvernement avaient bien vieilli en 1848. — l'Empire est condamné à rester toujours jeune, en sachant s'affermir de temps à autre par des actes de vigueur.
Dans le sentiment intime du pays, que je crois bien connaître, l'Empire n'a pas été acclamé pour donner la liberté, mais pour fortifier le principe d'autorité et garantir les intérêts de tous.
En ce moment on tàte le Gouvernement. Si les désordres aux Écoles recommencent demain, il faut absolument qu'un coup de vigueur y mette fin. L'opposition sait qu'il règne un certain malaise dans l'armée. — Les rapports reçus ces jours derniers des déparlements le signalent ; les propos qui se disent au café du Helder par les officiers en résidence et de passage à Paris devraient être adroitement surveillés comme moyen d'appréciation des senti- )[ients des officiers — ce qui n'est pas apparent dans la pratique du service journalier.
Tout à vous, Général Dr. la Rue.
ïtfote de M. Sainte-Beuve au sujet des encouragements À donner aux gens de lettres.
^itla pièce, écrite <le la main de M. Sainte-Beuve, était accompagnée de la lettre saivante, aditfii* probablement k M. Hocquart
Ce SI mars 4866.
Monsieur,
Voici une note qui est bien informe; elle exprime du moins des vœux sincères et dans lesquels domine avant tout Tappréciation de tout ce qui se fait de grand là où vous êtes et dont nous sommes témoins.
Veuillez, Monsieur, agréer l'expression de mes sentiments respectueux.
Sainte-Beuve.
Dce note da cabinet téiomait ainsi le mémoire de l'antear des Cauteriesl.
6 avril i856.
M. DE Sainte-Beuve.— • Nécessité d'exercer une influence sur les hommes de lettres, autres que ceux appartenant à l'Université et aux Académies.
Trois moyens :
lo Soulager les infortunes des écrivains pauvres, au nom de l'Empereur, en ménageant l'araour-propre ;
2° Fondation annuelle pour prix à des sujets désignés par une commission ;
o" Logement au Louvre pour la représentation nouvelle de la littérature, et rapports directs de la Société avec l'Empereur ou son ministre d'État, en dehors de l'Instruction publique.
Ces moyens ne sont que superficiellement indiqués. La question est soumise à Sa Majesté avec prière de vouloir bien la faire étudier.
Le Gouvernement de l'Empereur n'est pas de ceux qui craignent d'avoir affaire à la démocratie, sous quelque forme qu'elle se présente, parce que ce Gouvernement a la puissance et le secret de l'élever et de l'organiser.
La littérature en France est aussi une démocratie, elle l'est devenue. La èîès-grande majorité des gens de lettres sont des travailleurs, des ouvriers d'une certaine condition, vivant de leur plume.
On n'entend parler ici ni dps lettrés qui appartiennent à l'Université, ni de ceux qui font partie des académies, mais de la frès-grande majorité des écrivains composant ce qu'on appelle la Presse HUdraire.
Cette littérature, jusqu'ici, a toujours été abandonnée à elle-même, et elle s'en est mal trouvée ; la société aussi s'en est mal trouvée. Sous la Uestauration, celle littérature était encore contenue par des doctrines et des espèces de principes ; sous le régime des dix-huit années,elle n'a plus rien eu qui la contînt, et le désir du gain, joint au besoin de faire du bruit, à produit beau ■
coup d'œuvres qui ont contribué à la dissolution des pouvoirs publics et des idées.
Il s'estétabli une sorte de préjugé, qu'on ne peut diriger cette sorte de littérature vague : c'est une Bohême qu'on laisse errer.
Au contraire, rien n'est plus facile que d'y influer efficacement, sinon de la diriger.
Dans l'absence totale de parti pris, dans l'état de dissémination et de dispersion complète où en est cette littérature, la moindre attraction venue du centre la ferait rentrer et se mouvoir dans l'orbite des choses régulières, du moins quant à son ensemble.
Cette littérature est assez fidèlement représentée par la Société dite des Gens de lettres. Cette société, dans laquelle est admis, moyennant la plus modique cotisation, quiconque a publié un volume, se compose de la presque totalité des gens de lettres en activité.
LaSociété des gens de lettres est régie par un Comité qui, jusqu'ici, n'a guère eu à s'occuper que des questions d'intérêts matériels, industriels, relatifs à la littérature, et aussi des soins de bienfaisance envers les confrcreu nécessiteux dont die vient à connaître le malheur. Par cela seul que ce Comité se compose de gens de lettres plus en renom, ou ayant assez de loisir pour veiller aux intérêts généraux, il offre des garanties, et il en offrirait autant ^ue l'on pourrait désirer.
La Société des auteurs dramatiques, qui diffère par son titre de la Société des gens de lettres, n'en est guère qu'une branche plus spéciale et développée. Les deux sociétés pourraient être considérées comme étant comprises dans la dénomination générale.
Si le regard de l'Empereur se portait sur cette classe de travailleurs appelés les gens de lettres, comme il s'est porté sur d'autres classes d'ouvriers et de travailleurs, cette supériorité souveraine, à qui la France doit tant, trouverait sans nul doute des moyens d'organisation relative et appropriée.
On ne peut que tâtonner en attendant. — Et d'abord, comme dans les infortunes et les misères des gens de lettres l'amour-propre et la mauvaise honte jouent un grand rôle, comme ce sont les plus honteux" et les plus fiers de tous les pauvres honteux, on voit combien un intérêt direct, un bienfait direct, régulier, dont l'origine remonterait à l'Empereur et ne remonterait qu'à lui, dont le mode de distribution aurait été réglé ou approuvé par lui, honorerait et relèverait ceux qui en seraient les objets, en même temps que tous les autres membres en ressentiraient une vraie reconnaissance.
Et quant à la direction morale à indiquer aux travaux de l'esprit, il suffirait peut-être d'une fondation annuelle par laquelle on proposerait des sujets à traiter soit pour la poésie, soit pour la prose, des sujets nationaux, actuels, pas trop curieux ni trop érudils, mais conlurraes à la vie et aux instincts de U société moderne. Une commission nommée chaque année pourrait désigner ces sujets proposés à l'émulation de tous.
Louis XIY logeait son Académie française au Louvre. Pourquoi Ta représentation nouvelle de la littérature n'aurail-elle pas l'honneur d'une pareille
^ospita^ité et ti'obtiendrait-elle pas une des nouvelles salles de ce grand palais? Rien n'avertit une littérature d'être digne, sérieuse, honnête, comme de sentir qu'on a l'œil sur elle et qu'elle est l'objet d'une haute attention.
Les (iorps académiques actuels, par la manière dont ils sont composés et dont ils se recrutent, sont voués pour longtemps peut-être à la bouderie ou à une médiocre action publique. S'ils s'obstinaient à "rester en retard sur la société et à fermer les yeux à ce qui est, une telle institution élevée tout en face les vieillirait vite, et dans tous les cas elle les avertirait.
A un ordre social nouveau il faut des fondnlions nouvelles et qui en reçoivent l'esprit. Qu'il y ail aussW Académie du suffrage universel. L'honneur serait non d'y être admis, mais d'y être couronné.
Les beaux esprits pourraient sourir d'abord, comme ils sourient de tout en France ; mais la France n'est pas dans quelques salons, et les travailleurs, dans quelque ordre qu'ils soient, sont trop occupés pour sourire : ils sont sérieux et seraient reconnaissants.
L'ancienne Académie ne relevait que du roi; c'élait son privilège et sa noblesse; il serait bon que la nouvelle institution ne relevât aussi que de l'Empereur, le plus directemeut possible et avec le moins d'intermédiaires.
Le Ministère de l'Instruction publique est trop voué à la littérature savante, classique et universitaire pour être un intermédiaire tout à fait approprié.
Le Ministère de rintérieur est occupé de trop de choses administratives, politiques.
Ce serait du Ministère même de la liaison de l'Empereur, et, s'il était possible, de la personne même du prince, que relèverait l'institution littéraire. Une audience par année suffirait à consacrer et à maintenir le lien d'honneur qui flatterait et attacherait les amours-propres bien placés et toujours voisins du cœur.
On ne fait en tout ceci que balbutier. La pensée napoléonienne, si elle daigne s'arrêter un instant sur cette question, saura y mettre ce cachet qu'elle met à tout. Coordonner en un mot la littérature avc6 tout l'ensemble des institutions de l'Empire, et faire que cette seule chose ne reste pas livrée au pur hasard, voilà le point précis. v
Et le moment est propice entre tous, Tà-propos est unique. Si l'on a attendu jusqu'à ce jour, il semble que ce retard même ait été une sagesse, afin de mieux faire et d'agir en pleine lumière et en toute sérénité. Un enfant désiré de la France vient de naître ; une paix qui doit être glorieuse, pour répondre à une si noble guerre, vient couronner tous les souhaits et ouvrir une ère illimitée d'espérances. Il y a comme des soleils de printemps pour les nations. Quelque chose est dans l'air qui adoucit, qui rallie, et oblige tout bon Français h sentir que la France n'a jamais été dans une plus large voie de prospérité et de grandeur. Ce que l'armée, ce que l'industrie, ce que les serviteurs de la France ^t les travailleurs de tout genre ont obtenu de l'attention magnanime du prince, -que la littérature sente qu'elle l'obtient aussi à son tour; et ces gens de lettres, qui hier encore se décourageaient ou se dispersaient au
hasard en laissant s'égarer leur talent, deviendront véritablement alors des serviteurs de la France, des travailleurs utiles et dignes.
Quelques rapports du préfet de police.
Cabinet dm préfet de police.
— Paris, la 13 septembre 1S07.