‹ Papiers secrets et correspondance du second EmpireChapitre 42 sur 130 · BION CHER GÉNÉRAL · texte numérisé non relu

BION CHER GÉNÉRAL

Je viens de voir le commandant Schenck, qui m'a apporté de vos nouvelles et m'a dit que vous l'aviez entretenu de certains faits qui se passeraient en ce moment à Mayence et Rastadt, et seraient assez signiflcatifs.

Les mêmes renseignements me sont parvenus à Strasbourg par des bruits qui circulent dans la ville et à l'origine desquels il m'a été impossible de remonter. Les Prussiens, dit-on, font couper les arbres sur les glacis de Mayence et de Rastadt *, dans le grand-duché de Bade, l'on met en réquisition

■.'.-•\ if; '->(■! 1 »" . ..1- •■■ . ■■■. !

les médecins et vétérinaires en étal de marcher et l'on en fait la répartition, comme auxiliaires, entre les différents corps de troupes. ; ;

N'ayant plus la possibilité d'envoyer des officiers à l'étranger, j'ai dû chercher un moyen détourné pour vérifier l'exactitude de ces renseignements et je me suis adressé à un M. de Gaston, ancien sous-officier français, fixé à Landau depuis quelques années, et qui, ayant fréquemment occasion d'aller ù Mayence et dans le duché de Bade, a bien vouluse charger de prendre, de «isM, tous les renseignements utiles.

Quant à l'affaire des médecins.et vétérinairesy M. de Gaston m'a cité un fait qui paraît concluant. Il y a aujourd'hui quinze jours, son vétérinaire qui habite Mannheim, a reçu une commission de vétérinaire de première classe, pour un corps de troupes (M, de Gaston n'a pu se rappeler lequel), avec injonction de se tenir prêt à rejoindre au premier ordre.

Il est vraiment fâcheux que nous n'ayons aucun moyen de surveiller ce qui se fait ou se prépare chez nos trop actifs voisins. Ne serait-il pas indispensable d'organiser dès à présent un service d'espionnage militaire qui mettrait à notre disposition un certain nombre d'agents chargés de nous tenir au courant des moindres incidents présentant ■quelque signification et qui, le jour oti la guerre éclaterait, pourraient nous rendre d'incalculables services. Ce n'est pas au moment où les relations seront interrompues qu'il sera possible d'organiser ce service, il faut du temps et beaucoup d'adresse pour le monter convenablement. Je livre ces réflexions à votre appréciation.

Je vous remercie d'avoir bien voulu me communiquer les bonnes paroles de l'Empereur à mon sujet, cela m'a fait grand plaisir ; j'ai écrit au général Caslelnau dans le sens que vous m'avez indiqué, mais je saisà quoi m'en tenir sur ses bienveillantes intentions à mon égard.

Croyez, mon cher général, à l'assurance de mes sentiments les plus dévoués. Général A. Ducrot.

Schenck est parti ce matin pour Rastadt ; il sera demain à Darmstadt, mercredi à Mayence, et de retour ici jeudi soir.

Affaires de Prusse.

La lettre suivante nous montre M. de Bismark proposant rnovemT)re 1805) une entrevue entre le roi Guillaume et Napoléon pour aplanir les difficultés entre la France et la Prusse. Pas plus que M. Benedetti, M. le lieutenant-colonel de Stoffel, attaché militaire à l'ambassade de Berlin, n'a paru se douter que ces témoignages d'un désir de paix coïncidaient avec les études faites par M. de Moltke sur notre frontière du nord-est.

Le lieutenant-colonel de Stoffel à Pietri.

Berlin, tOooTembre <SCS.

Mon cher Pietri, Cette lettre suivra un singulier chemin avant de vous parvenir, car je la

remets au courrier anglais : elle aura donc l'honneur de passer par Bruxelles ei Londres et vous sera remise par notre Ministre des affaires élrangère? Il faut absolument que vous me fassiez savoir, par deux mots jetés à la poste, si vous avez reçu un envoi jeudi dernier 19, dans la soirée. C'étaient un travail pour l'Empereur et un autre pour le Ministre, tous deux contenus sous un même pli à cinq cachets que j'avais confié à M. Bieichrœder, banquier de Berlin, se rendant à Paris. Rien n'est plus rare dans la vie que de rencontrer des gens qui sachent se mettre à la place des autres. Or, mettez-vous à la mienne un moment, et dites-vous que je suis inquiet du sort de mes paquets ou envois chaque fois que je les expédie autrement que par nos courriers d'ambassade. Quand vous ne m'écririez que deux mots, commme, par exemple : a Je vais bien, sauf un panaris au doigt milieu, et j'ai reçu votre lettre jeudi dernier,» cela ne vous dérangerait guèrs de vos graves occupations ni de la Boulangère que vous dansez si bien, et du moins me sentirais-je tranquillisél Mon travail sur la Xole en question a-t-il répondu à la question ?

Je vous disais dans ma dernière lettre que j'avais d'assez curieux détails à vous donner. Voici la chose. M. B., dont j'ai parlé plus haut, est un banquier important de Berlin, correspondant de Rothschild et homme d'affaires de Bismark. Parti de bas, il est parvenu à force de constance et de sens pratique, à se faire une position considérable. C'est le seul juif que Bism. reçoive familièrement, le seul chez qui il consente à dîner. Il l'emploie comme chasseur aux renseignements, lui donne certaines missions de confiance, etc., etc. Chose à noter dans l'histoire des gouvernements prussiens qui se sont succédé depuis cent ans, ils ont presque tous employé un juif (déjà du temps de Sieyès) comme instrument plus ou moins occulte. Celui dont je vous parle, sans être précisément un intrigant, aspire à jouer un rôle et à prendre la place de ses devanciers, parmi lesquels le juif Ephraïm brille au premier rang. Ajoutez que c'est un homme doux, de formes bienveillantes, avec lequel je vis en relations assez suivies et cordiales. Or donc, M. B., après avoir passé huit jours à Varzin chez Bismark, est venu me trouver tout dernièrement, et, si je vous conte les détails de notre entrevue, c'est que tout me porte à croire qu'il était chargé de me sonder ou de connaître mon avis. II eut soin, comme préambule, de me demander le secret le plus absolu sur notre conversation, et me raconta ensuite longuement ses derniers entretiens avec Bism. et les dispositions où il avait trouvé celui-ci. » Le ministre, me dit M. B., désire la paix plus ardem- » ment que jamais ; il fera tout son possible pour la conserver ; il est d'autant » plus sincère en s'exprimant ainsi qu'il explique lui-même pourquoi le Nord » ne peut ni ne doit désirer aujourd'hui l'annexion des États du Sud ; que j» l'unité de rAllemagne se fera tout naturellement d'elle-même tôt ou tard, et ;> que sa mission, à lui Bism., n'est pas d'en hâter le moment, mais bien de » consolider l'œuvre de 1866, etc., etc. De tous côtés, on se demande s'il » n'existe aucun moyen de rétablir la confiance entre la France et la Prusse, I aucun moyen de rassurer les esprits en Europe et de faire cesser cette afilip géante stagnation des affaires. Une entrevue de l'Empereur avec le roi Guli- » laume serait regardée par beaucoup de gens comme le moyen le plus efficace

» d'atteindre ces résultats. Il en a été question à Varzin, et les personnes de » l'entourage de Bism. cherchent à connaître son avis sur la possibilité d'une » telle entrevue. Ses intimes m'ont dit qu'il serait enchanté qu'elle pût avoir » lieu ; mais il ne dissimule pas que, pour y amener l'Empereur, il serait » nécessaire que lui (Bism.) et le roi s'engageassent à donner des garanties » sérieuses nettement exprimées (]wr<fcri^ me disait le banquier), celle de ne rien » entreprendre en vue d'arriver à une union avec le Sud. » En fin de compte, M. B. m'a demandé ce que je pensais des dispositions de l'Empereur à accepter ou à refuser une entrevue avec de telles garanties données.

Je vous fais grâce, mon cher Piétri, des autres détails de ma conversation avec ledit banquier, et je vais vous dire ce que j'en pense. 11 est incontestable pour moi que l'idée d'une entrevue s'élabore en ce moment-ci. Je le regarde comme d'autant nlus certain que deux journaux prussiens l'ont mise en avant ces jours derniers, et que le même M. B., après m'avoir juré que la précédente conversation était entre nous, n'en a pas moins eu une toute semblable avec le chargé d'affaires de France (en l'absence de Benedetti). Secondement, je ne regarde pas comme aussi certain que Bism. ait dit au banquier de me tâter pour connaître mon avis. Cela me paraît probable cependant; mais, remarquez-le bien, il serait possible aussi que M. B., désireux de jouer un rôle, n'eût été chargé d'aucune commission à mon endroit, et qu'il eût voulu, pour sa seule gouverne, se renseigner auprès de moi. Il n'en reste pas moins, comme fait acquis, selon moi, que l'on poursuit l'idée d'une entrevue.

Je n'ai pas besoin de vous dire quelle a été ma contenance pendant la conversation dont je viens vous entretenir; car, je vous l'ai déjà dit, par raison autant que par caractère, je reste dans mon rôle et dans mes fonctions. Je laisse à de sots vaniteux, comme Vipérin, le soin de se mêler de ce qui ne les regarde pas, et de vouloir se transformer d'attaché militaire en ambassadeur. Je me suis donc borné à répondre évasivement et à arguer de mon ignorance quant aux dispositions de l'Empereur,

Je dois ajouter un détail qui me donne à croire que Bism. songerait réellement à la possibilité d'une entrevue : c'est que M. Bl. m'a dit devoir se rendre à Paris, fin décembre, et m'a demandé de lui remettre une lettre pour vous. Il m'a donné à entendre qu'il songeait à solliciter une audience de l'Empereur. Vous le voyez donc, de deux choses l'une : ou Bism. désire sonder le terrain jusque dans l'intérieur des Tuileries avant de rien entreprendre .d'officiel, ou son juif est entraîné par la rage déjouer un rôle politique.

Soit dit pour terminer, si je vous ai entretenu de tout ceci, c'est dans le seul but de vous prévenir au cas où vous apprendriez que des efforts sont tentés pour solliciter de l'Empereur une entrevue avec le ros. Peut-être verrez-vou s aussi dans ces faits la preuve du désir de Bism.. sincèfe ou non, de conserver la paix et d'éviter tout prétexte à conflit.

L'état de l'opinion publique en Prusse est toujours le même : défiance ou animosité générale contre la France. Regardez cela comme certain. D'ailleurs, vous en comprendrez facilement les causes si simples :

Premier fait incontestable. — La Prusse aspîre à réunir toute rÂUemagne (laissons de côté la forme, qui est indifférente ici).

Deuxième fait incontestable :— Quel obstacle voit la Prusse à la réalisation de ce désir? La France, la France seule.

Conséquence forcée. — Nous sommes suspects à toute la nation prussienne : certains partis nous détestent, tous se défient de nous, et les moins passionnés nous regardent au moins comme gênants et éprouvent à notre endroit les sentiments qui animent un homme contre un autre homme qui l'incommode incessamment. De là cet état général de l'opinion que je résume par ces mots : animosilé, ou défiance, ou irritation contre la France.

Telle est la conséquence fatale des événements de 66. Rien n'y fera tant que la situation générale restera la même, et l'état que je signale n'ira qu'en empirant.

En voilà assez pour aujourd'hui, mon cher ami. Vous en avez vu de toutes sortes depuis que vous ne m'avez écrit : révolution d'Espagne, affaire Baudin, que sais-je? Écrivez-moi, cela me fera plaisir.

De Stoffel.

?.-S. Mille amitiés et à Oppermann.

Affaires de Prusse.

La Commission a trouvé les dépêches suivantes dans un paquet assez considérable de télégrammes saisis aux Tuileries et contenant la plupart des lettres de remerciments de souverains adressées à l'Empereur et à l'Impératrice après les visites à l'Exposition de 1867. La première de ces dépêches, toute de cérémonie, n'a de valeur que si on la rapproche de la dépêche à M. Beaedetti et de la dépêche de Berlin à Tambassadear de Prusse à Paris.

Le Roi de Prusse à Napoléon,

[Aprh* la risite 6 rExpotition de 1867.)

Babeliberg, ISjaia <867, 8 b. 60 n. lOU.

A S. M. L'Empereur des Français, a Paris.

Au moment de rentrer dans mes foyers, je m'empresse de remercier de tout mon cœur Votre Majesté, ainsi que l'Impératrice, pour l'accueil plus qu'aimable et amical que j'ai rencontré de la part de Vos Majestés pendant mon séjour à Paris, à jamais mémorable sous tant de rapports.

C'est en formant les vœu,K les plus sincères pour le bonheur de Vos Majestés et pour la France que je suis,

De Votre Majesté, le bon frère et amt Guillaume.

A la veille de la réunion & Londres de la conférence pour la neutralisation du grand* duché de Luxembourg, et un mois avant la dépêche précédente, les télégrammes suivants étaient échangés entre M. de Bismark et l'ambassadeur de Prusse à Paris, et entre le Ministre des affaires étrangères et M. Benedetti, ambassadeur français à Berlin. On remarquera que c'est de Paris que M. Benedetti reçoit des renseignements sur ce qui se passe en Prusse.

A l'Ambassadeur de Pnisse à Paris.

Berlin, 6 mai i8G7, 9 h. 2S m. soir.

M. de Werther annonce de Vienne que même l'ambassadeur, de France autorise maintenant de continuels achats de chevaux en Hongrie pour le compte de la France.

Bismark.

L'original est en allemand, et porte en tête cette note : Arrivée à H h. ^o m. soir, le 6.

Le lendemain, le Ministre des afifaires étrangères (M. de la Valette) télégraphie à a. Benedetti.

Paris, 7 mai 1867, minait 40 nu AFFAIRES ÉTRANGÈRES.

A M. Benedetti,

Berlin.

Les mesures militaires de tout genre sont poursuivies par le Gouvernement prussien sur une grande échelle; il fait en outre acheter des chevaux de tous côtés, en Hongrie, en Pologne et même en Irlande. Nous n'en, voulons pas tirer de fâcheuses inductions ; mais je crois devoir vous le faire savoir pour votre information personnelle.

Moins d'un an après ces visites olScielles et ces dépêches secrètes, le télégramme suivant arrivait au ministère de la guerre, à Paris, et montrait M. de Moltke lui-même, le major général de l'armée prussieoue, étudiant chez nous, le champ possible de batailles futures.

2093. Forbaeb, 9 avril 1868, 9 b. 80 m. matin.

Page 1