‹ Papiers secrets et correspondance du second EmpireChapitre 48 sur 130 · IG · texte numérisé non relu

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Lettre de M. Duvernois à M. OUivier.

(Copie gardée par U. Duveruois.)

Paris, 31 décembre 1869.

Mon cher ami,

Vous avez bien voulu, avant-hier, me faire offrir par Girardin et m'offrir ensuite vous-même de prendre le portefeuille du Commerce dans le Cabinet que vous êtes chargé de former. Je vous ai dit toutes mes répugnances, et je vous ai fait moi-même toutes les objections. Ma jeunesse, ma nouveauté à la Chambre, mon dévouement trop connu à l'Empereur, si étrange que puisse me paraître ce dernier reproche adressé à ceux qui ont lutté dix ans pour la liberté par ceux qui défendaient le gouvernement purement personnel; ces objections n'ont pas tenu une minute quand j'ai su que les hommes si distingués qui forment le centre gauche et les hommes éminents qui forment la gauche du centre droit refusaient le pouvoir. J'ai accepté alors sans hésiter un honneur assez périlleux pour que tout:le monde le refusât.

Mais M. Magne a fait à son tour les mêmes objections que je vous ai faites moi-môme, et cependant vous avez tenu bon. Je vous en remercie, mais je viens vous rendre toute liberté en déclarant que je refuse d'entrer désormais dans une combinaison où M. Magne aurait le portefeuille des Finances.

Voici mes raisons :

On ne peut à mon sens défendre le traité de commerce qu'en entreprenant avec résolution l'exécution immédiate des promesses qu'on a faites à l'industrie et à l'agriculture lors de la conclusion des traités. Or, la première condition de ce programme c'est l'accompUssemeut prudent, mais hardi, de réformes finan-

cières que l'honorable M. Magne n'entreprendra pas. Il y a donc incompatibilité d'humeur entre un ministère du Commerce et un ministère des Travaux publics voulant beaucoup faire, et un ministère des Finances ne donnant pas les moyens de faire.

D'ailleurs d'une façon générale, je crois qu'il n'est pas pratique de vouloir coudre ensemble du drap neuf et du drap vieux, et qu'il faut choisir entre un cabinet d'action et un cabinet d'inaction.

A vrai dire, j'ai cru que le choix de l'Empereur était fait quand je l'ai vu prendre un [ireniier ministre de quarante ans. .l'ai pensé qu'après avoir donné au pays toutes les libertés de discussion, il désirait donnera ces libertés un aliment et un emploi en entrant résolument dans la voie des réformes civiles, judiciaires, financières, commerciales, industrielles. En un mot, je croyais à à un 5-2 libéral. Pour accomplir cette œuvre, je croyais que vous alliez faire appel à tous ces hommes jeunes que des ministres imprévoyants ont tenus à l'écart de l'administration et de la Chambre.

Je vous voyais déjà faire appel à tout ce qu'il y a de capable dans la Chambre, dans la presse, dans le barreau. Il me semblait qu'ù la tête de ces troupes fraîches, un général de quarante ans pouvait livrer avec succès, ou du moins avec honneur, une bataille décisive à ceux qui veulent renverser l'Empire et à ceux qui veulent en faire un tout petit gouvernement. Dans cette hypothèse, j'arrivais tout naturellement; je n'étais ni un favori, ni un accident; j'étais un rouage de la grande machine que vous allez mettre en mouvement, et, si haut que m'ait placé votre confiance, je me perdais dans la foule des nouveaux venus. Mais franchement, que voulez-vous qu'aille faire ma jeunesse au milieu d'un personnel gouvernemental hésitant, timide, et qui croit que l'art de bien gouverner est l'art de bien dire sans rien faiie?

Je vous demanderai aussi ce que vous allez faire dans cette galère, si le devoir ne vous y enchaîne. Entourez-vous donc d'hommes sages et prudents qui vous modéreront, et laissez-nous attendre. Seulement n'oubliez pas, mon cher ami, que la France est énervée comme l'homme qui ne boirait que du café et des liqueurs sans rien manger. Si vous lui laissez la liberté politique sans lui donner une occupation par les réformes indispensables, par la décentralisation, par le remaniement des impôts, par les travaux féconds, elle deviendra épileptique, et le gouvernement parlementaire périra encore une fois par les mêmes raisons qui l'ont tué.

Voilà donc qui est entendu; quand vous voudrez faire un gouvernement d'action, je serai votre homme sans condition et sans délai ; mais je suis trop résolu pour être le membre d'un cabinet mixte, et trop clairvoyant pour être le membre d'un cabinet d'inaction.

Croyez à ma vraie amitié et à un dévouement qui ne se démentira pas.

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