P' MÉRIMÉE
P. S. Vous avez vu, sans doute, le British Muséum de Londres, qui renferme les collections les plus admirables en tout genre sous la même administration. La splendeur de cet établissement et sa prospérité sont dues à la concentration dans le même service d'une galerie d'antiques, d'une bibliothèque, de collections d'histoire naturelle, d'un musée ethnographique, etc. C'est la réunion du musée du Louvre et de la Bibliothèque impériale. C'est le résultat d'une diroclion unique pour les arts et les sciences.
Voici maintenant la note dont M. Mérimée parle dans sa lettre. Quoiqu'il l'ait intitulée Copie, elle peut fort bien avoir été rédigée par lui. En tout cas, elle est écrite de sa main.
Que le Ministère de l'Instruction publique et des Cultes soit maintenu ou que ses attributions soient divisées, il serait regrettable de ne pas voir saisir l'occasion qui s "oli re aujourd'hui de faire cesser un état de choses fâcheux, que nous avons plus d'une fois signalé aussi bien à M. le Ministre de l'Instruction publique, que la mort vient de nous enlever, qu'à M. le Ministre d'État el de la Maison de l'Empereur.
La Bibliothèque impériale et le Musée du Louvre ne sauraient être logiquement placés dans des mains différentes. Ce sont deux parties d'un même tout. Les deux établissements possèdent des collections analogues et régis par deux minisires ; on les voit dans les ventes d'antiques et de camées historiques enchérir l'un contre l'autre aux dépens du trésor. Il y a une absolue nécessité à ce qu'ils. soient réunis administralivement comme ils le sont en Angleterre, et cette séparation est aussi choquante que celle des monuments historiques et des cathédrales, — des éditices diocésains et des bâtiments civils, — des Archives de l'Empire et de l'École des chartes.
.Mais la question est plus large ;
N'est-il pas convenable que tous les établissements scientifiques et littéraires relèvent du Ministère d'État et de la Maison de l'Empereur? On le pensait si bien sous l'ancienne monarciiie, que le Muséum d'histoire naturelle était appelé le Jardin du Roi, et que les professeurs du Collège de France avaient le titre de Lecteurs du Roi.
N'est-il pas convenable encore que les missions scientifiques soient données, en quelque sorte, par l'Empereur, comme Louis XVI traçait la sienne à La Peyrouse? Le zèle des savants et des artistes qui les recevront en sera trèsutilement stipulé, et ils se verront accueillis à l'étranger avec d'autant plus de protection et de faveur.
Les souscriptions aux publications nouvelles, les encouragements aux savants et gens de lettres, les subventions aux sociétés savantes acquerront plus de prix en émanant de l'Empereur.
L'Institut est difficile à conduire, sans doute, même pour un ministre qu* ne tient pas à y entrer ; mais l'Institut, résistant envers une administration qui siège rue de Grenelle, sera beaucoup plus facile avec un ministre voisin des Tuileries.
cvn.
Lettres de MM. Gonti et Eelmontet.
Cabinet de l'Empereur.
Minute n° 29.
Mon cher Belmontet,
Palais des Tuileries (mars 1870).
L'Empereur n'a pas signé le décret conférant la croix de chevalier de la Légion d'honneur au nommé L***, ailcndu qu'il résulte d'informations prises à la préfecture de police, que M. L*" est noté, aux sommiers judiciaires, comme ayant été condamné par la Cour royale de Paris, le 10 avril 1858, à un an de prison, pour escroquerie.
Il est inconcevable, mon cher Belmontet, que vous ayez mis une telle légèreté à présenter à l'Empereur pour une nomination dans la Légion d'honneur.
Tout à vous.
CONTl.
Corps Légiilalif.
Mon cher Sénateur,
Paris, lu 26 inar* 1870.
Le cher bonapartiste est encore sous le coup de la tuile qui lui est tombée
sur la tête, venant des Tuileries.
Votre reproche de légèreté n'est nullement léger pour moi. Je suis sur la croix de M. L*". Pourquoi me crucifier pour une erreur que les minisires et l'Empereur lui-même ont eu le malheur de commettre quelquefois ?
L'Empereur a nommé un préfet que M. Turgol, ministre des affaires étrangères, avait destitué pour avoir commis certains méfaits, étant en Amérique, ministre plénipotentiaire de la France.
Un préfet de Tarn-et-Garonne a fait décorer un maire que le conseil des notaires avait frappé d'indignité quelques années auparavant, comme notaire forcé de céder sa charge.
Dans l'armée, on a fait monter à des grades supérieurs des officiers que l'opinion publique accusait de malversation.
Il est vrai de dire qu'une erreur n'est pas justifiée par une autre erreur ; c'est évident.
Mais moi, qui n'ai pas les moyens d'être renseigné comme les ministres, les préfets et le chef de l'État lul-:;!ème, surtout pour les faits passés depuis trente ans, comme celui que vous signalez contre M. L*", comment vouliezvous que je ne fusse pas entraîné devant des états de service militaire trèsdistingués et devant des lettres probantes d'officiers supérieurs !
Quoi qu'il en soit, je suis désolé d'avoir patronné un officier que l'Empereur avait complimenté à Londres, sur la publication de son traité ou code des relations internationales.
Il faudra bien que M. L*"me donne des explications non équivoques sur une condamnation, dont j'ose douter encore.
J'espère que Sa Majesté ne me tiendra pas rancune d'une erreur inévitable pour un esprit loyal comme le mien.
Le jour de la réception, aux Tuileries, des médaillés de Sainte-Hélène, l'Empereur m'a fait l'honneur de me dire, dans son cabinet, qu'il m'accordait le titre de commandeur, que quelques jours auparavant Sa Majesté reconnaissait m'être dû depuis longtemps, titre que je crois mériter autant que les Latour-Dumoulin et autres députés ejusdem farinœ.
Le décret n'a pas encore paru dans le Journal officiel ; à quoi attribuer ce retard? L'indignité de L*** ne peut déteindre sur le président des médaillés de Sainte-Hélène.
Nous, les impérialistes vrais, nous sommes habitués à tant de déceptions, qu'une de plus ne peut absolument rien sur la sincérité de notre culte et de notre dévouement. Nos principes nous viennent de l'âme, et l'âme se suffit à elle-même.
C'est égal, le coup de la tuile retentit encore.