‹ Papillon, dit Lyonnais le Juste; pièce en trois actesChapitre 39 sur 52 · SCÈNE XIII PAPILLON, LOUISE · texte numérisé non relu

SCÈNE XIII PAPILLON, LOUISE

l'APILLON

Elle VOUS paraît drôle, mon histoire ?

LOUISE

Très dr(')le. Vous êtes gai. Vous ne vous embêtiez pas, en somme, en faisant votre tour de France.

l'Al'ILLON

/ Pas du tout. C'était comme une grande ba- / lade- Je trouvais du travail tant que je voulais. j J'étais pas fier. Je sais tailler la pierre, pas vrai, \ ça, je m'en charge ; naturellement, je sais aussi \ faire les grosses besognes.

LOUISE

Qu'appelez-vous les grosses besognes ?

l'AI-ILLON

/ Tortiller un moellon de toutes les manières, / l'épincer, le tétuer, le boucharder, ça ne me j gêne guère, alors, vous comprenez, de cette V besogne-là, on en trouve partout.

LOUISE

Tandis que la véritable pierre de taille, c'est plus rare ?

r PAPILLON

/ Beaucoup plus rare.

LOUISE

Elle a duré longtemps, cette jolie balade?

/ Six ans. Dès que j'ai eu fini mon service mili- / taire, je suis parti. Je savais mon métier. Javais \ été reçu compagnon à la Saint-Pierre.

LOUISE

Reçu compagnon ? On n'est donc pas compagnon du fait môme de travailler d'un métier?

Ail ! mais non 1...

LOUISE

Expliquez-moi....

Les ouvriers s'interpellent de l'un à l'autre compagnon, la coterie», mais cela ne signifie rien. N'est pas compagnon qui veut. D'abord dans les travaux publics il n'y a que nous, les tailleurs de pierres, les charpentiers, les menuisiers, les forgerons, relevant du compagnonnage. Nous sommes les enfants de Soubise ou bien de Salomon.

LOUISE

Soubise, connais pas ; mais Salomon, c'est un ancêtre.

( Pour être compagnon, il faut être reçu, c'est-à-

dire avoir passé toutes ses soirées d'hiver et tous les jours de pluie chez la Mère, c'est l'auberge où nous réunissons tout ce qui nous appartient, et y avoir battu le cordeau, tracé des épures, travaillé au chef-d'œuvre. En deux mots, il faut connaître son métier.

LOUISE

Ah ! ah !

Oui, et on passe un examen! Et malgré les petites blagues de la réception, ce n'est pas si bête que ça en a l'air, parce que c'est grâce au compagnonnage qu'il y a encore en F'rance quelques métiers où l'on fait des apprentis qui deviennent des bons ouvriers. Je sais bien, nous avons une canne de tambour-major, des rubans que nous portons au chapeau, des surnoms, c'est un peu rococo, mais n'empêche qu'un compagnon sur le tour de France c'est quelqu'un. Il n'est pas isolé ; il trouve des frères, on se tope, {Geste de Louise.) on se reconnaît, et, dans quatorze grandes villes, nous avons une Mère où nous sommes bien reçus, où l'on trouve partout protection et aide matérielle.

LOUISE

C'est très bien, cette organisation.

Aujourd'hui, on cherche à remplacer ça par le syndicalisme. Ça a peut-être du bon, je ne dis

pas, mais oe n'est pas la même chose, je vous en f... donne mon billet. Là, dans le syndicat, tous gagnent le même salaire, on n'a pas le droit de travailler à la tâche, par conséquent pas le droit de gagner au-delà de sa nourriture, pas moyen de devenir patron. Il faut turbiner à l'heure, rien que pour son pain, et cela toute sa vie. Bon Dieu, quand je pense que des camarades donnent dans ces calembredaines, je m'échauffe ! Mais, mademoiselle, moi qui vous parle, j'ai gagné, mis de côté huit cents francs, je les ai ! Comment aurais-je pu gagner une pareille somme si je n'avais pas été à la tâche ? J'ai entrepris, à moi tout seul, la taille d'un pont biais en Bresse, près de Bourg. Je bûchais comme un nègre, mais je gagnais jusqu'à vingt francs par jour ! Avec mes huit cents francs, si je n'étais pas venu ici, j'allais m'établir. Je connais une carrière de grès dans les Vosges oîi la pierre est jolie. J'aurais fait toute la taille du pays. Les compagnons sont des hommes libres qui aiment et qui savent leur métier.

LOUISE

Je pense comme vous. L'indépendance est le premier des biens. Vous avez été dans les

Vosges?

Oui, il y a du grès rouge qui est merveilleux.

LOUISE

Et du blanc aussi.

Vous savez cela? C'est bien, on peut causer avec vous.

LOUISE

Mais je sais encore que le grès blanc des Vosges est pouf, et que le grès rouge est paf.

/ Et le grès pif, le connaissez-vous?

LOUISE

Mais oui, c'est le plus dur.

Voilà que vous connaissez le grès maintenant.

LOUISE

Et je sais encore que ces appelations bizarres désignent la qualité.

/ Mademoiselle!' Oh! vous êtes gentille de me parler aussi simplement de ce que je sais. Mais où avez-vons appris ces choses? Vous n'avez jamais taillé la pierre, sûrement. (// lui prend les

\^ mains.) C'est trop blanc, trop fin, trop délicat. LOUISE, bonne fille.

Venez ici, enfant de Soubise. {Elle le mène devant la cheminée.) Voilà des spires, là des besants ; ça, monsieur le compagnon du tour de France, ce sont les flots qu'il ne faut pas confondre avec les ondes, qui, dailleurs, n existent pas dans cette cheminée.

r PAPILLON

I Pas plus qu'il ne faut prendre ces bâtons j rompus pour des dents de scie.

LOUISE

Naturellement. Le bâton rompu est en saillie complète.

/ Mademoiselle... mademoiselle, vous savez / donc tout... Vous êtes délicieuse, vous connaissez les ornements, vous connaissez les pierres, vous connaissez la taille, vous êtes un ange. Ma parole, il n'y a pas deux femmes comme vous. Ainsi, vous êtes au courant du i travail, vous savez, vous comprenez, on peut y vous mener voir les églises, vous savez lire les \ façades.

LOUISE

Oui.

l'Al'lLLON

Tenez, je suis très ému, très ému... Une femme comme vous, belle comme vous, une marquise, connaître l'apareil, appeler les pierres par leur nom, c'est renversant, c'est à n'y pas croire!... Je vois bien maintenant que vous ne vous moquez pas de moi, quand je vous parle de mon métier, des beaux voussoirs que j'ai ^/ taillés... Oh! je ne sais pas comment vous dire...

LOUISE

Vous Taimez votre métier.

C'est le plus beau du monde. Il est amusant aussi. Le matin, par exemple, en été, avant la chaleur, quand vous tenez votre bloc, là, devant vous, bien en place, pas calé trop sec, vous poussez la moulure, vous allez à petits coups, la pierre sonne, plus vous avancez, plus le bruit devient clair. Positivement la pierre se met à chanter, elle vibre ; elle résonne sous le marteau, ça fait comme de petits airs de vieilles chansons. On dirait que la pierre est contente de prendre une forme nouvelle, elle se laisse faire, il semble que c'est une femme que l'on caresse... Je parle des jolies pierres, des pierres saines, sans défauts... oui... oui... c'est amusant.

Je le crois. Décidément vous n'êtes pas comme les autres, vous!... Vous êtes étrange... Je ne me suis jamais moquée de vous... non... mais j'ai peur d'éprouver pour vous quelque chose qui est peut-être plus que de la curiosité, plus que de l'estime... plus que de l'amitié. Ecoutez, je n'ai ni le choix du lieu ni de l'heure. Nous sommes jalousés, surveillés, traqués presque... je veux vous parler nettement, au risque de tout, de me compromettre à vos yeux, de me diminuer aux miens. Tant pis pour moi, tant pis pour vous si nous ne nous comprenons pas. Cette explication nécessaire sera décisive et défini-

tive. Après, nous nous séparerons, s'il le faut, sans espoir de nous revoir jamais.

Mademoiselle!

LOUISE

Comment me trouvez-vous?

Très belle.

LOUISE

Et encore?

Je nose pas.

LOUISE

Osez, dites.

( ^ Vous VOUS fâcheriez.

LOUISE

Non, parlez librement,

Je VOUS trouve, moi aussi, autrement que les autres... vous me faites peur... et vous me faites envie. A cause de vous, de vous seule, jeregrette de ne pas être un homme élégant... Lorsque je pense à vous, il me semble que je pense à quelqu'un qui serait très loin... Je n'ai jamais osé vous embrasser, vous.

LOUISE

Aimez-vous mademoiselle Berthe?

Non .

LOUISE

Il ne faut pas d'équivoques.

On ne trouverait pas dans la France entière une fille aussi belle que vous.

LOUISE

Mon père était le marquis de Sandray, une des nobles familles de l'Anjou, ma mère était de la maison des Calabris, illustre parmi les illustres.

CPAl'ILLON Ma mère était servante.

LOUISE

Je suis absolument sans fortune, mais j'ai l'âme flère et mon cœur cesserait de battre si je devais commettre une lâcheté. Je suis devant vous, Papillon, sans hypocrisie et sans fausse honte... Je vous aime.

PAPILLON, troublé, veut la prendre dans ses bras, elle le repousse.

Que vous êtes belle !

LOUISE

Ne nous diminuons pas, mon ami. Laissons à d'autres ces vulgaires marques de tendresse. Je puis faire de vous l'homme le plus envié... Vous êtes riche et je suis belle î... Vous êtes la force

des temps nouveaux, je suis le charme du passé ! Rions des bourgeois qui nous jalousent et nous dénigrent.

PAPILLON, troublé.

Oui, rions des bourgeois... Vous êtes belle. . . (// va vers elle.) Je ne sais pas comment... Je suis tout bête devant vous... Laissez-moi vous embrasser.

LOUISE

Non, je vais rentrer dans ma vieille maison.

C PAPILLON

Jamais!

LOUISE

Après ce nouvel aveu, je dois partir.

(^ Mais non. Pourquoi?

LOUISE

Vous êtes décidément trop riche et moi trop pauvre.

/ Je suis riche, vous êtes pauvre ; cela ne ( regarde personne. Restez.

LOUISE, tendre et mélancolique.

C'est tout ce que vous trouvez à me dire. Alors, c'est impossible, mon ami... Il est des mots qui ne se répètent pas. Oublions ce moment... Restons bons amis, cela vaudra mieux... C'était un beau rêve ; trop beau. Le bonheur est peut-être

passé près de nous, nous n'aurons pas su le saisir. {Avec amertume.) Tout de même, le destin est parfois stupide... Allons, adieu, mon ami. [La main tendue.) Adieu, puisque nous ne nous comprenons pas. {Papillon lui prend la main et va sur elle pour V embrasser. Elle sort jetant un cri.) ■ ■

PAPILLON, la suivant.

Ouvrez-moi, mademoiselle Louise? {Revenant.) Oh ! elle s'est enfermée... Cane se passera pas comme ça... {Il aj^erçoit le mouchoir de Louise quil ramasse.) Son mouchoir... Oh ! ce parfum ! Elle me grise, cette femme... elle me grise ! J'ai le sang en mouvement, moi.., Ça ne se passera pas ainsi, mademoiselle Louise ! (// respire le mouchoir. Il s' élance du côté où est sortie Louise.)

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