‹ Papyrus démotiques de Lille. Tom. IChapitre 5 sur 60 · LES ÉTUDES DÉMOTIQUES, PARTICULIÈREMENT EN FRANCE · texte numérisé non relu

LES ÉTUDES DÉMOTIQUES, PARTICULIÈREMENT EN FRANCE

toutes de détail. Ne serait-il pas humiliant que les érudits modernes fussent arrêtés par des obstacles que des anciens, d’une culture tellement inférieure, franchissaient, pour ainsi dire, sans y penser ?

Si MASPERO recommandait avec insistance l’utilisation linguistique des documents en écriture démotique, par contre, en 1870 du moins, montrait-il quelque dédain pour leur contenu : «des prières funéraires, des formules magiques hérissées de noms baroques, des

qui «pensaient que le résultat final ne valait pas la peine qu'il fallait se donner pour

contrats de vente et d'achat»; et il prenait un peu à son compte le jugement des personnes

l'obtenir ». Certes, il ne se serait plus exprimé de la sorte à la fin de sa vie, car, à l’unique texte littéraire connu en 1870 s’en sont venus joindre plusieurs autres, d'importance égale, et dont, lui-même, il a donné des traductions minutieuses et élégantes. En outre, c’est seulement dans les quarante dernières années que la papyrologie grecque, à la suite de découvertes sensationnelles, à pris ce prodigieux développement qui en fera désormais auxiliaire indispensable de quiconque étudie par le menu les institutions et la vie privée de l'antiquité classique. Déjà l'éditeur des papyrus grecs de Paris, BRUNET DE PRESLE, et, après lui, REVILLOUT, s'étaient bien rendu compte du rôle que devait jouer le papyrus démotique parallèlement au papyrus grec. Aujourd’hui, grâce au déchiffrement d’un nombre considérable de contrats dans les deux langues, il y a, sur le terrain de l’histoire de la civilisation, mélange intime entre les deux disciplines, l’une classique, l’autre d’orientalisme ; et nul ne saurait dire si, le point de vue strictement linguistique à part, l'étude de cette classe de pièces démotiques relève davantage de l’égyptologie ou de l’hellénisme.

Aussi, comme il y a lieu de réagir contre la défiance que rencontre parfois l’interprétation des documents démotiques, défiance provoquée jadis par une trop grande hâte à produire des résultats encore incertains et surtout par des polémiques inconsidérées. Quelle belle discipline au contraire, pour un esprit tant soit peu précis, est celle qui s’appuie, du côté philologique, directement sur la forme la mieux connue de la langue égyptienne, le copte, et d’autre part, sur cette histoire grecque qui procure les avantages attachés à un idiome et une littérature confinant à la perfection, et des mieux étudiés qui soient!

Devant un papyrus ou une inscription démotique, le déchiffreur est comme un assaiïllant en face d’un objectif éloigné, mais exactement délimité et qu'il doit conquérir sans le dépasser. A-t-il ramené les éléments linguistiques de son texte à leurs équivalents coptes, et mesuré les menues différences; a-t-1l établi la liaison avec son allié helléniste, dans la zone historique commune, et obtenu les correspondances des termes spéciaux, titres, noms propres, ete., sa tâche peut être considérée comme terminée. Il appartient à d’autres d'exploiter le succès. Au total, c’est une opération infiniment dure, maïs sans très grand aléa. Il faut fournir des efforts violents et renouvelés, s’acharner sur les nids de résistance; cependant, une fois dans la position, on n'a guère à craindre d’en être délogé par un retour offensif, car, si l'on n’a pas été piètre tacticien, on doit, sur bien des points, approcher de très

près la certitude.

SOTTAS, Papyrus démotiques de Lille. b

Ce n'est pas tout. Bien qu’une telle proposition aît l'allure paradoxale, les études démotiques peuvent avoir aujourd’hui, au vingtième siècle, leur utilité pratique immédiate. Elles mettent à même de contribuer, presque sans préparation, aux essais de déchiffrement de la correspondance secrète. Il s’est avéré que l'entraînement acquis dans le domaine archéologique, au contact des textes les plus rébarbatifs, permettait d'arriver, après quelques semaines d'initiation, au niveau des cryptologues spécialisés. Et en effet, malgré l'apparence, il s'agit de deux gymnastiques de l'esprit des plus voisines. Je ne puis établir une comparaison de détail : une remarque très simple suffira. Rechercher la clef, ou plutôt les clefs superposées, d’un chiffrement, c'est partir de la compréhension nulle, pendant une période plus ou moins longue, pour aboutir, du moins dans le cas le plus favorable, à la compréhension totale et certaine. Que l’on se reporte à ce qui a été dit plus haut du démotique. On s’y heurte, dès l’abord, à des difficultés de lecture qui empêchent souvent de reconnaître, jusqu’à des mots isolés, et privent des ressources ordinaires du philologue, syllabaires, grammaires, lexiques, etc. Mis en face de ces textes, l’initié, comme le profane, ne sait parfois, pour employer l'expression vulgaire, mais typique, par quel bout les prendre. Il est réduit à procéder par tâtonnements, à tenter des essais qu'il poursuit ou abandonne, selon le résultat des vérifications. Et, en fin de compte, après être parti de très loi et avoir parcouru l’espace maximum dans cet ordre de recherches, il se trouve toucher presque à la certitude, en arrivant aux confins des domaines bien connus du copte et de l’hellénisme. Ainsi, malgré l'extrême dissemblance des matériaux mis en œuvre, les méthodes sont sensiblement les mêmes, (1) et notre époque, affolée par l’amor sceleratus habendi, ne pourra pas reprocher au démotisant de demeurer captif dans sa «tour d'ivoire ».

B. Le présent ouvrage.

Fais pour le mieux avec ce que tu as.

(Amiral RONARC'H.)

Les dimensions indiquées dans les en-têtes sont d’abord la hauteur, puis la largeur. En cas de contour irrégulier, les nombres se réfèrent à la plus grande dimension verticale ou horizontale. En photographiant, on a réduit le moins possible, et pas du tout dans certains Cas.

(1) Le P. KirCuEr, fondateur de la science égyptologique moderne, avait inventé, entre autres choses, un nouveau procédé de chiffrement. — J'ai été quelquefois surpris d'entendre exprimer par de bons esprits, évidemment abusés, cette opinion que nul système cryptographique n’est indéchiffrable. En théorie peut-être, et l’on en pourrait dire autant de tout langage inconnu et de tout <hiéroglyphe», puisqu'ils ont été jadis compris par des milliers d'individus et qu'il suffit d’un hasard heureux pour en livrer la clef à d’habiles chercheurs. Mais, dans la pratique, c'est autre chose, et, comme on dit, ceux qui parlent ainsi, je voudrais les y voir. « Les types généraux sont peu nombreux, mais le détail est d’une extrême complexité», cette remarque s'adapterait exactement à l’art cryptographique, bien qu’elle aît été écrite pour caractériser le langage ordinaire (A. Mercixr, Linguistique historique et linguistique générale, p. 20). En fait, la multiplicité des surchiffrements, le désordre voulu des vocabulaires, la rapidité des changements ne sont pas limités, si ce n'est par le danger que courent les correspondants de ne plus s'entendre eux-mêmes, quand ils sont dans l’impossibilité de communiquer «en clair» de temps en temps. Bien des systèmes sembleraient dépasser la capacité d'analyse des cerveaux les mieux doués, si l’on ne comptait sur les fautes de l'adversaire.

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