Par dessus le mur nouvelle
On citerait, quoi qu’on en dise, bon nombre de petites villes en France qui portent coquettement leur robe de provinciales, et qui séduiraient ceux qui les dédaignent faute de les connaître. Et nous ne parlons pas seulement de celles qui se cachent au- fond des jolies vallées, dans des sites choisis, à cheval sur de verdoyantes rivières, et mirant dans l’eau leurs maisons blanches et leurs jardins en étages. Non, en vérité, la tâche serait trop facile. Il est encore de vieilles cités bien noires, bien dépenaillées, qui ont, avec un fort grand air, cette hospitalité polie, affable et chaque jour plus rare.
Les unes et les autres ont, d’ailleurs, leur physionomie propre, et de leurs mœurs locales on pourrait tirer toutes sortes d’observations et * t
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même de récits, si tout ce qui arrive ou arrivera n’avait été auparavant raconté avec plus d’esprit que n’en a le plus souvent le fait brutal.
Aussi ces curieuses figures des Guignet père et fils existent-elles sans doute en pied dans le cadre de quelque livre contempprain. Au moins n’avons-nous pas lu ce livre, et n’écrivons-nous ceci que pour ceux qui ne savent pas non plus lequel.
Vieillir est le plus grand chagrin de M. Gui- ' gnet le père. Il a soixante ans passés, et sur des jambes trop courtes, un buste supèrbe qui lui fait honneur à table ; c’est l’essentiel, car ce fut toujours son fort et faible que la table. Ç’a été véritablement une rare fourchette, et ce qui lui en reste suffirait pour illustrer un appétit parmi nos estomacs vulgaires ; aujourd’hui surtout, c'est lui qui parle, qu’on ne sait plus manger et qu’on courre ses morceaux comme s’il s’agissait d’un handicap.
Ce qui seul pourrait le consoler, si ses regrets n’étaient de ceux qu’on irrite en les voulant
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apaiser, c’est que nous l’avons tous connu dans son beau lustre.
Et sambleu ! c’est justice de dire qu’il fut non moins héroïque buveur que magnifique gourmand. Il a cueilli dans ses repas ou plutôt dans ces joûtes fameuses dont les provinces du Nord sont le champ clos, bien des lauriers. Le verre en main, il eût alors mis Bacchus lui-même sous la nappe.
Il buvait comme il mangeait : lentement et sans se presser. Galant comme un gentilhomme, il avait appris à sa mâchoire à ne point se mêler de ses sourires. Aussi souriait-il aux dames avec une grâce courtoise qui ne laissait soapçonner à aucune qu’il pût leur préférer une aile de faisan ou un salmis de bécasse. Et pourtant croyez qu'il en connaissait bien, le digne homme, les plus discrètgs saveurs, les plus fins arômes. On se souvient quand, élevant son verre plein d’un vieux bourgogne, il le faisait étinceler au soleil, comme à ses reflets de pourpre dorée son œil s’éclairait de lueurs inconnues 1 comme il en savait aspirer le parfum par toutes les papilles, par tous les pores 1 Et quand enfin il goûtait à petits coups ce roi des breuvages, on se rappelle quelles expressions pittoresques, quelles comparaisons admirables il laissait tomber de ses lèvres.
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Hélas ! aujourd’hui le voilà tel que les années, ces adversaires invincibles, l’ont fait. Elles sont venues à bout de ce puissant athlète. Mais combien en a-t-il tué sous lui !
Il a la goutte, son pied titille quand le temps est incertain ; l’homme est devenu un baromètre et malheureusement quand les nuages s’amoncèlent dans le ciel, de noires vapeurs s’amassent aussi dans son cerveau. Il souffre alors. Aussi est-11 devenu morose et sensible. Sa fibre s’est amollie, et ses joues qu’a creusées le rire éternel de sa vie se sentent parfois sillonnées d’une larme furtive donnée à d’irrémédiables souvenirs. Mais quand le soleil vient à bhre dans l’azur profond et serein vous le reconnaîtrez sans peine : il se redresse, il oublie, il renaît. Il ha : sarde alors sa libation de la liqueur divine ; eh termes moins renouvelés des Grecs, il boit sa bonne bouteille ; et alors il est illuminé à giorno.
Nous l’aimons tous, car il est bon et franc; et l’esprit lui vient naturellement. Ce sont, j’en appelle à ses amis, des heures qui coulent vite et sans ennui que celles passées à côté du père
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Guignet dans les soirées d’hiver, quand il fait bien froid dehors, que ses chenets sont rouges sous la braise, et que l’énorme bûche pétille à demi enterrée sous la cendre. Il est là dans son fauteuil qu’il nomme toujours sa ganache.
— Bonjour, mon garçon, vous dit-il, approche le guéridon, mets toi-même ton couvert, tu vas dîner avec moi.
Vous qui le connaissez, vous savez quelle affliction réelle c’est pour lui qu’un refus. Bon gré, mal gré, vous tirez un couvert tout préparé pour l’ami en cas. Vous vous installez à votre aise dans la ganache d’en face. La table est entre deux, la table avec ses conserves, ses hors-d’œuvre, ses pimens assortis, ses flacons étiquetés et un grand ordre de revue. A six heures sonnant, le personnel du service entre. Ce personnel est, pour tout citer, le cordon-bleu, c’est-àdire une grosse fille accorte, active et bravement rouge et joufflue. Elle suffit à tout dans ce ménage de vieux garçon, et elle est toujours prête à s’écrier, si on lui offrait un aide, ni plus ni moins que Médée :
Moi, moi, dis-je, et c'est assez !
Elle ne hasarde pas un coulis, elle n’affronte pas une sauce, elle n’aborde pas une crème sans
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consulter, sans invoquer vingt fois son précepteur dans l’art des Vatels, son maître.
Il est vrai que celui-ci n’a rien négligé pour développer en elle cette foi sans limites. Il a fait avec elle l’analyse logique de la cuisine, et l’a réduite en axiômes. Ce dont Berchoux a fait un poème, Guignet l'a mis en théorèmes. Aussi l’élève pousse-t-elle j usqu’au fanatisme le culte de son art.
Quel orgueil naïf quand le convive s’extasie sur le rôti doré par son feu, quand il se pâme sur ses confitures ! Mais quelle humilité quand le maître blâme, quelle admiration quand il explique, quelle soumission quand il prononce I
Le père Guignet est veuf. Sa femme était une excellente créature simple de goiïts et de mœurs. Elle adorait son mari. Ceci prouve une fois encore la loi des contrastes. Cette honnête personne, sortant peu dans sa jeunesse, ne fréquentait à vrai dire que le bon Dieu, et plus au courant de l’église et du prône que de la vie des salons, avait été du premier coup prise comme à la glu par la désinvolture de Clodomir Gui-
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gnet. Celui-ci avait, à cette époque, vingt-cinq ans. Il possédait une réputation parfaitement établie, inaliénable et insaisissable de mauvais sujet.
Avec un mollet du galbe le plus riche, c’était à vrai dire le plus clair de ses revenus ; sa culotte de casimir chamois, ses bas de soie tirés comme au cabestan, ses souliers à boucles eus- • sent été seuls irréprochables à des yeux rigides. Enfin tel qu’il fut il avait fasciné M Ue Euphémie Camus et, ma foi, sentant derrière cette colombe palpiter dix bonnes mille livres de rente, il avait, en lin limier, tenu l’arrêt et, finalement à la stupéfaction générale, épousé l’héritière.
Ce fut, hâtons-nous de le dire, un excellent mari. Sa reconnaissance pour sa femme était sans bornes. Il l’entoura toute sa vie de soins et d’égards. Comme preuve publique de leur entente parfaite, il signa en toute occurrence comme le jour de ses noces — Guignet-Camus.
— Il eut voulu dissimuler le trait d’union.
Sa femme, qui assista, qui participa à son existence si bien remplie, ne se départit jamais de sa première admiration pour l’homme de son choix. Elle l’écouta toujours comme un oracle et le considéra jusqu’à la fin de ce même œil dont les Indiens fanatisés pourraient suivre une nouvelle incarnation de Bramah.
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Elle mourut, et sa perte fut pour notre bon ami un deuil long et sincère, malgré sa nature sensuelle et par cela même un peu égoïste ; en ces circonstances pénibles il nous donna mille preuves de la noblesse de son cœur et des sentiments les plus délicats.
De ce mariage naquit Napoléon Guignet peintre de paysages et réaliste quand même. Napoléon est dans toute la force du terme un brave garçon. Il a surtout en sa faveur cette originalité vraie qui ne prétend pas à l’effet, et se tâte au contraire pour deviner chez elle ce qui fait rire autrui.
Il a presque toujours vécu à l’atelier, et en a pris au sérieux les usages, les formes et les excentricités. Il est fertile en délicieuses distractions. Il a ces aspérités de l’artiste qui se met en brosse contre les hypocrites caresses du monde, contre la tyrannie ouatée de ses formes. Napoléon s’étonne tout autant et souvent avec une bonne foi supérieure des mièvreries provinciales et du marivaudage d’Avesnes que ses concitoyens s’exclament de son genre inaccoutumé.
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Pourtant, grâce à son bon caractère, et désolé qu’il serait de se singulariser, il essaie de se façonner au joug, mais sans grand succès, et, dans ses rares apparitions à Avesnes, rien n’est curieux comme de le voir hasarder, à côté d’une répartie adorable dont il n’a pas conscience, une lourde plaisanterie dont il éclabousse la galerie, et dont il rit aux éclats tout seul. Cela bien entendu (et il le dit à ses intimes), parce qu’il faut faire le mignon comme tout le monde.
Au physique, notre jeune homme a le torse majestueux de Clodomir Guignet. Il possède sa prestance et le timbre de sa voix. L’expression ’
de sa tête est spirituelle avec des traits prononcés. Un sourire fin court autour de ses lèvres ;YY - ’ épaisses et semble les amincir. Ses yeux noirs se cachent derrière des sourcils touffus ; mais l'intelligence passe au travers de ces yeux-là, et, malgré tout, ils sont beaux. En somme, il est sympathique à tout le monde ; égal d’humeur, gai comme une chanson, on ne lui connaît d’ennemis que ses jaloux. "Vous devez croire qu’il a ceux qui suivent le talent de loin et, en désespoir de cause, lui jettent des pierres.
Il est vrai qu’il ignore tout cela et est complètement incapable de distinguer, entre tous les sourires dont on l'accueille, ceux qui émanent
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d’un véritable ami ou d’un cœur enflellé. Pourtant on sait à quoi s’en tenir sur son tempérament, et plus d’une fois, dans les inévitables querelles de sa profession, les mains puissantes et larges de Napoléon Guignet lui ont fait honneur. Ceci sans préjudice d'un poignet souple autant que vigoureux, d’un œil agile à rendre envieux Grisier lui-même.
Inutile d’ajouter que Clodomir Guignet aime son fils de passion, et qu’il a pour lui le même fétichisme que professait naguère envers son époux feue Madame Euphémie Guignet.
En août 1861, notre réaliste vient d’obtenir du jury de l’Exposition une médaille d’or de deuxième classe pour son tableau de la Alareaux-Oies.
Il y a là-dedans, à ce que dit Clodomir, des oies comme on n’en voit pas. Cette après-midi, le père Guignet, hors de son assiette habituelle, ouvre à chaque instant la fenêtre et interroge anxieusement la rue. Puis il reprend sa promenade ou plutôt sa course de long en large. Il fait une moue de mauvais présage que consi-
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dère avec assez de calme Sylvestre, plantée devant lui comme un if, et les deux mains dans les poches de son tablier. — Pourquoi a-t-on affublé de ce nom d’homme cette brave servante, c’est un de ces mystères de baptême impossibles à pénétrer.
— Sylvestre, s’écrie enfin Clodomir, je suis sûr que vous vous trompez ; le courrier de Valenciennes n’est point arrivé.
— Mais j’en viens, Monsieur; la diligence est
depuis une heure dans la cour de l’hôtel. J’ai vu, Monsieur. •
— Enfin, c’est écrit, le 17, le 17, c’est aujourd’hui. Il y a tant de voitures ! Avez-vous précisé votre demande ; en quels termes ?
— Dam ! d’après les ordres de Monsieur, j’ai demandé si le tableau de la Mare-aux-Oies était arrivé.
— Il devait y avoir quelques personnes pour le voir, interrompt Clodomir.
— Non, Monsieur, personne. On ne savait pas ce que je voulais dire. Ils m’ont gaussé à l'hôtel en me demandant si c’étaient des portraits de famille.
— Personne ! Les barbares ! les Vandales !
dédaigner ainsi la gloire du pays!... Car c’est une illustration pour Avesnes que mon fils Napoléon, sais-tu bien, Sylvestre ?
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Et dire qu’il me laisse son tableau, son chefd’œuvre pour 6,000 fr. Je le vole de plus de 30, j’en suis sûr. Mais, bah! ajoute-t-il en riant, il ne perdra rien pour attendre. Après moi, cela aura vieilli. On se l’arrachera.
Mais encore, comment expliquer ce retard.
C’est bien aujourd’hui le 17 ?
— Oui, Monsieur.
En ce moment on sonne, Sylvestre ouvre et rapporte avec une boîte oblongue une figure rouge et tout impressionnée.
— \k)ilà l’objet, Monsieur, dit-elle, et vous ' eussiez deviné au son de sa voix quelque chose .d’extraordinaire. Mais Clodomir, sans s’inquiéter autrement de Sylvestre, saisit la boîte avec une vivacité toute juvénile, et une voix qui fait affluer le sang à ses joues. Il arrache l’enveloppe; mais l’émotion voile son regard.
— Mon pauvre enfant ! s’écrie-t-il, c’est beau, n’est- ce pas ? dis, Sylvestre ; regarde, et dis si ce n’est pas superbe, car, moi, je ne sais pourquoi je ne distingue pas très bien.
— Avec cela qu’elle s’y connaît, répond tout à coup la voix d’un personnage qui s’est pendant cette petite scène glissé inaperçu, et qui n’a cessé d’échanger force signaux avec la grosse servante.
Ces deux mots font bondir le pauvre Clodo-
mir, qui se retourne et jette autour du cou de son enfant ses deux grands bras.
Celui- ci lui rend chaleureusement son étreinte. Sylvestre ne sait si sa joie le fera rire ou pleurer. Cela fait un tableau tout aussi charmant, tout aussi réel que peut l’être le tableau de la Mareaux-Oies.
— Comment, c’est toi ! Quelle surprise, et cette Sylvestre qui ne dit rien ! Ma foi ! écoute, laisse-moi encore t’embrasser. Tous les deux ans on peut bien permettre à un vieux père de s’y reprendre à deux fois. Sais-tu que tu te portes bien, Napo ! quel bonheur, mon Dieu !
Napoléon a toujours eu deux noms : Napo, quand il était sage et travailleur ; Léon quand il s’agissait d’être sermoné; aussi ne répondaitil qu’à l’un. L’âge et l’amitié avaient supprimé l’autre, et notre héros était resté Napo tout court.
— Bonjour, père, je n’ai pù davantage résister au plaisir de te voir. C’est si long deux ans ! Après tant de jours, j’ai toujours peur de trouver mon brave homme de père changé, j’hé-
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site à entrer. Mais, saperlote le temps a peur de lui. Voyons que je te regarde. Allons, Sylvestre a soin de toi et je crois, Dieu me damne, que tu rajeunis.
— Oh 1 fut avec un énorme soupir la seule réponse du pauvre Clodomir, qui baissa les yeux et dont le silence protesta contre ce qu’il ne pouvait en conscience applaudir.
— Eh bien ! quoi ? Qu’est-ce donc à dire ?
— Ne parlons pas de cela, mon bon Napo, parlons df* to^ ; comment te voyons-nous à l’improviste, quand je te croyais tout à tes travaux et à tes voyages ? Raconte-moi tes succès, parie- moi de. tes souvenirs, je vou irais tout savoir à la fois. Tu viens d’Orient, n’est-ce pas? Comme tu as dû voir de curieux pays I que de belles choses ! et que de bonnes soirées ton vieux père va passer à t’écouter 1
Sylvestre, mon enfant (avec ce mot Sylvestre eût à minuit traversé la forêt de Mormal, et Dieu sait si elle craignait les sorciers, la paysanne I), Sylvestre, ravage la ville, mais que ton dîner soit à la hauteur des circonstances. Voilà, Dieu merci, assez longtemps que Lucullus dîne chez Lucullus ; aujourd’hui qu’un père soupe avec son fils, surpasse-toi, grandistoi ; je jugerai.
Sylvestre disparut et Nap<f prit place dans le
grand fauteuil à roulettes où son père s’enfoncait d’habitude. Clodomir s’assit en face de lui. On ranima le feu, et ils restèrent quelque temps plongés dans cette rêverie qui est comme la réaction des grandes joies et des grandes douleurs de l’âme. Napo, les pincettes à la main, fouillait distraitement la cendre. Clodomir regardait son fils.
— Comment es-tu venu ? demanda enfin le père qui voulait encore l’entendre parler.
— Mais par l’express ! répondit Nano ; puis, à Valenciennes, je me suis perctié sur l’impériale de la diligence, entre le conducteur et un ambassadeur de commerce. Sans la pipe du premier et ma bouffarde, j’aurais dû quitter la place tant ce Monsieur émânait l’eau de Portugal. Quand on a de ces infirmités-là, au moins devrait-on se boucher à l’émeri I Le conducteur est un vieux müi taire avec qui j’ai causé de Constantinople. Quant à l’autre, je ne lui ai pas parlé, je ne connais pas Lisbonne.
— Tu as donc vu Constantinople ? Et en effet, ta dernière lettre est datée de Gallipoli.
— Oui, j’ai vu Stamboul, et j’arrive d’Écosse. Je suis encore imprégné de brouillards et de la poésie de Walter-Scott. Je suis un fils de Morven, je m’appelle Fingal. Il me semble que j’ai une harpe et le plaid traditionnel. C’est un beau
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pays que l’Ecosse, mon père, c’est la réalisation des rêves du peintre, et le torrent n’est vraiment que là digne de son nom. Ossian, ajoutat-il, est un grand peintre avant d’être le roi des poètes. Pour un réaliste, c’est peut - être étrange ce que je dis là, car nous sommes de l’avis que
Rien n’est beau que le vrai ; le yrai seul est aimable,
en peiqturç, comme en morale, comme en poésie. Le vrai, c’est le réel ; tandis qu’Ossian est l’idéal de la forme vague et nébuleuse. Mais il a dans ses images et dans ses tableaux une telle grandeur que, s’il avait peint comme il décrit, je serais de son école.
— O jeunesse I ô enthousiasme, s’écrie Clodomir, heureusement que non, car ta veine est trouvée. Il paraît que ta Mare-avtx-Oies a eu un grand succès, hein ? Je parie qu’on aura couvert ton tableau de pièces d’or ?
— Mais, non, mais, non ; tu me l’as demandé, je te l’apporte, je te le fais payer ce que je crois sa valeur, parce qu’il faut vivre.
Ce qui n’empêche pas Clodomir de fermer finement l’œil gauche ; cela veut dire qu’il n’est point dupe de cette générosité et qu’on ne saurait le prendre sans vert.
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On tire la Mare-aux-Oies de la boîte, on l’expose à tous les jours possibles afin de donner au père le moyen de se livrer à toute son exaltation. Il va, vient, recule, avance, se penche de toute façon ; se fait de la main, pour mieux concentrer tous les rayons et toutes les teintes, une sorte de visière. A chaque instant il découvre une nouvelle beauté qui permet à son enthousiasme d’essorer de plus belle. Ceci prend une bonne heure, pendant laquelle Napo se livre avec une bonhomie à la fois naïve et orgueilleuse à cette contagieuse allégresse. Enfin, le jour baisse, le dîner vient. Devant une bécasse dépouillée et une poudreuse bouteille de Romanée parfaitement vide, ils devisaient encore quand sonna le couvre-feu. Ils riaient ; Clodomir partageait avec Napo ses bienheureux vingt-cinq ans, le premier héritage que nous laissent nos pères, le seul qu’ils regrettent quelquefois.
Un débris de pâté couronné de laurier vert était sur la table ; avec l’autorisation de Clodomir, Napo en avait soustrait une tranche et l’avait offerte à Sylvestre qui cachait son bonheur à l’office.
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