‹ Par dessus le mur nouvelleChapitre 2 sur 9 · VIII · texte numérisé non relu

VIII

Le lendemain, au lever du soleil, Napo, vêtu d’un pantalon à la turque acheté au bazar de Constantinople, d’une longue vareuse comme en portent les marins de Boulogne, coiffé d’une immense chéchia rapportée de Smyrne, Napo prenait le frais dans le jardin paternel. Nonchalamment étendu sur un banc rustique qu’abritent l’été la vigne et le chèvrefeuille entrelacés, il fumait gravement un superbe chibouque. Rien ne troublait son immobilité de bronze, rien n’attirait son regard, ni les flocons légers de fumée montant par intervalles et dansant dans un rayon de soleil, ni les bourgeons précoces qui fendaient leur enveloppe au-dessus de sa tête, ni le givre de la nuit laissant aux pointes de l’herbe, en se fondant, des girandoles de diamans liquides, ni les hirondelles qui couraient dans l’azur, ni les fenêtres voisines s’éveillant l’une après l’autre. Tout cela eût fait un spectacle tout comme un autre, si Napo eût été curieux ; mais il rêvait, et ses deux yeux regardaient en dedans de luimême où, sans doute, il déroulait l’écharpe merveilleuse des souvenirs.

LA MAHE AUI OIES.

C’est ici le cas de parler de cette petite ville d’Avesnes. Elle n’est ni plus désagréable, ni moins curieuse qu’une autrer^Avesnes possède trois mille habitants, un^is-pr?£çt^qui domine au tribunal de première instance deux bals par hiver. Les avocats y dansent comme sait danser ce corps si jaloux de toutes ses supériorités. Hâtons-nous de dire qu’Avesnes jouit pourtant d’une physionomie qui lui est propre. La ville se partage en ville haute et ville basse.

La population active et commerçante florit dans la ville basse. L’autre population la regarde d’en haut s’agiter et s’enrichir sans se mêler à elle, sans frayer avec elle. Aussi, tout bon habitant de la ville basse n’a pas assez d’ironie pour les prétentions et pour les ridicules de cette aristocratie de position. Il faut néanmoins ajouter que, sa fortune faite, il passe avec armes et bagages à l’ennemi et va se loger en haut. Là, on finit par s’humaniser à son égard. L’habitude de ces désertions empêche que les gens d’en bas ne s’en formalisent ou même ne s’en étonnent.

LA MARE AUX OIES

On monte de la ville basse à la ville haute par une rue escarpée comme une échelle. Les maisons grimpent l’une sur l’autre, et, présentant, non leurs façades aux passants, mais leurs pignons, regardent unanimement la campagne par toutes leurs fenêtres, par .leurs jardins en terrasses. Aussi malgré son irrégularité et peutêtre à cause d’elle, Avesnes est pittoresque et plaisant à l’œil. Lavallée qui est au pied de la montagne s’étend à perte de vue en allongeant ses allées de peupliers et la rivière sinueuse. Des bois coupent et bordent l’horizon. De la ville haute, qui s’étend en demi-cercle, on domine tout le paysage comme d’un balcon, les terrasses dont nous avons parlé forment des gradins couverts de fleurs et de verdure d’un immense escalier.

. C’est là une cause permanente de distractions pour les gens d’en haut, qui assistent à la vie intime des gens d’en bas ; car, maisons et jardins, tout est forcément à jour. Le plus petit évènement, le moindre sujet de scandale est-il aperçu ou même deviné, que l’alarme est sonnée, et quelquefois une plaisanterie peut prendre des proportions dramatiques.

Le scandale ! Les oies du Capitole n’éloignèrent pas avec plus de vigilance les Gaulois de ses murailles que les habitants d’ Avesnes ne chassent cette hydre redoutable.

LA MARE AUX OIES

C’est dans ce milieu si favorable a la vertu, si contraire au vice, qu’était né, que revenait parfois après ses longues absences Napo le réaliste. Ce n’était jamais sans plaisir, tant il est vrai que dans le cœur de l’homme le plus nomade, l’amour du sol natal, le gai souvenir qui remonte au berceau s’imprègnent profondément.

La maison paternelle était une charmante maison blanche, entre cour et jardin, avec un toit de tuiles rouges. Ce jardin et cette cour réunis formaient une miniature de parc anglais. Tout s’y trouvait, depuis la pelouse entourée de massifs, depuis la volière jusqu’au bassin de forme irrégulière et profond de cinquante centimètres qui figurait un lac. Cela était bordé au Sud par un mur d’appui plongeant à pic d’une hauteur de trente pieds dans le jardin inférieur.

Là tout était plus modeste. C’était l’utile mêlé à l’agréable ; mais l’agréable, composé de maigres plates-bandes entourant l’utile, c’est-àdire les pommes de terre, les choux et des carottes, n’avait rien assurément qui méritât ce nom. Ce potager était dessiné en carrés égaux et divisé par ses grandes allées comme l’est un livre de comptes.

LA MARE AUX OIES

Napo savait sa ville par cœur et fumait sans autre souci d’elle avec cette conscience de bonheur tranquille qu’inspire le bon maryland. Il fut distrait de sa rêverie par un éclat de rire argentin, qui monta et retomba sur lui comme une fusée, un éclat de rire perlé, modulé comme la gamme d’un pinson; si harmonieux, qu’il ne put que s’éteindre dans les premières mesures d’une romance que vous connaissez:

Rêve, parfum ou frais murmure, etc.

Napo ouvrit lesyeux et imita d’une main, sans quitter toutefois sa nonchalante position, le mouvement des joueurs d’orgues de barbarie pour indiquer sans doute que cette gracieuse chanson était devenue parfois fâcheuse.

Mais la voix était si gentille qu’il s’humanisa, car, lorsque le premier couplet fut fini :

— Elle est jolie, cette rengaine, dit-il..

Après la rengaine survint un dialogue qui dut, tant les voix étaient joyeuses et essoufflées, s’échanger au milieu d’une sarabande.

— T’es-tu bien amusée hier soir, Alice ? Moi j’ai pris du plaisir jusqu’à l’hiver prochain.

— Je ne comprends pas, dit Alice, qu’à ton

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âge tu ne sois pas plus raisonnable. Hier au bal tu as ri comme une vraie folle, et M. Aristide est venu me dire que l’on ne pouvait pas causer sérieusement avec toi. Encore, pour me dire cela avait-il pris son air pincé.

— Bah ! et t’a-t-il dit aussi de quoi il voulait causerai gravement?

— Non, et je me suis bien gardée de le lui demander.

— Tu as eu grandement raison. Apprends qu’il voulait me développer une théorie sur le suicide.

— Sur le suicide 1

— Oui ! païce qu’on a trouvé je ne sais qui pendu je ne sais où. Il entre dans le genre qu’il se donne de prendre dans les endroits où l’on s’amuse l’air aussi noir que son habit. Cela fait contraste ; tout le monde n’a pas le bal aussi mélancolique.

Napo se mit à rire.

— A propos, reprit la voix, sais-tu qu’il m’a parlé de toi ?

— Ah! ah!

— Yeux-tu savoir ce qu’il m’a dit?

— Cela m’est égal.

— Oh ! Alice, tu joues un rôle maintenant.

— Je te jure que non; il a parfois de si ennuyeuses façons que je me suis surprise vis-à-vis

LA MARE AUX OIES

de lui, de la plus grande indifférence, et je suis polie en disant cela. Hier, par exemple, je ne puis t’exprimer combien je l’ai trouvé odieux.

— C’est comme moi, sa présence seule suffit quelquefois pour me rendre nerveuse, oh ! mais nerveuse !

— Âh! Nina! si ce mariage n’était si arrangé,^ si souhaité, si caressé par mes parents, il ne se ferait peut-être pas. Mais il est trop tard ; après tout, il est bon enfant et il m’aime sincèrement. Avec ces qualités-là, un homme peut et doit rendre sa femme heureuse. Que veux-tu de plus? Et puis, d’ailleurs, pour être franche et tout dire, les épouseurs sont rares ici, et je ne veux pas coiffer sainte Catherine.

A ces paroles, Napo s’assit tout à fait.

— - Et puis, continua la voix au bout de quelques instants, ces défauts-là sont plutôt des travers. Une femme qui a de la volonté et de l’adresse doit pouvoir en débariasser son mari.

A force de rire de ses sottes prétentions, j’espère qu’il 11e prétendra plus qu’à me plaire, et je lui * * dirai tout franchement comment il doit s’y ■

prendre.

— Voyez-vous cela ! se dit Napo.

— C’est fort bien raisonné, dit Nina, et quand j’en serai où tu te trouves, j’aurai en ma cousine une femme de bon conseil.

LA MARE AUX OIES

— J’allais oublier de te dire...

Ici Mademoiselle Nina baissa prudemment le ton, mais elle avait compté sans le timbre ailé et sonore de sa voix. Napo d’ailleurs n’était pas sourd. *

— Sais-tu que M. Napoléon Guignet, le peintre, est revenu hier?...

— Non, répondit Alice, je l’ignorais, et j’en suis désolée, car me voilà calfeutrée pour tout le temps de son séjour ici. Dès qu’il arrive, maman ferme les fenêtres et baisse les jalousies jusqu’à ce qu’il s’en aille. On m’interdit jusqu’au jardin, sous prétexte que ce Monsieur est un dangereux voisin pour une jeune fille. On dit qu’il a fait des siennes à Paris, et même ici avant d’y aller; qu’il chante des chansons plus que légères toute la journée. Je te demande ce que me fait ce Monsieur, et d’ailleurs je doute fort que, s’il me voyait me promener, il se permît des choses semblables.

Ici, Napo, qui n’y allait jamais par quatre chemins, crut à propos d’intervenir. Il s’approcha du mur d’appui et, soulevant sa magnifique et rutilante coiffure, il dit d’une voix dont il adoucit autant que possible la basse retentissante :

— Vous pouvez, dès à présent, Mademoiselle, prévenir Madame votre mère que Napoléon

LA MARE AUX OIES

Guignet, qui sert de croquemitaine pour la première fois de sa vie, préfère la prison pour lui à la pinson pour vous. Il vous supplie d’user de toute votre liberté sur cette assurance que luimême vous en donne.

Ce n’était pas une médiocre apparition que celle de Napo se penchant avec son costume cosmopolite et sa barbe de réaliste au-dessus du mur, et faisant en ces termes galants sa profession de foi. — Aussi la première impression des deux jeunes filles fut de rougir, la seconde de se regarder, la troisième de partir ensemble d’un franc éclat de rire, et, ne sachant que répondre, de s’envoler vers leur demeure comme des oiseaux effarouchés.

Napo resta donc maître et seigneur de la situation, assez interloqué, il est vrai, du succès imprévu de sa démarche. Puis, prenant son parti, il rentra lui-même dans la maison où l’attendait Clodomir, complotant avec Sylvestre un déjeuner de friandises.

Pendant le déjeuner, Napo, découpant un homard, resta la main en l’air, et dit à Clodomir :

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— Qu’est-ce que c’est donc que Mademoiselle Alice?...

A quoi Clodomir répondit par un haut le corps plein d’étonnement et d’interrogations.

• — Alice, qui?

— Alice je ne sais pas qui; si je le savais je ne * le demanderais pas. Mademoiselle Alice qui a des cheveux blonds admirables ; Mademoiselle Alice qui rendrait pour la démarche des points à la Vénus de Virgile, taille riche et souple, robe noire à volants, petit col rabattu, manches blanches, signes particuliers : une mouche séduisante auprès du sourcil gauche et une cousine qui chante des romances plus âgées qu’elle.

— Ah ! ah! je vois que tu parles de notre voisine, Mademoiselle Quellot.

— Probablement. Est-ce Monsieur son père qui est le cultivateur d’ici dessous ?

— C’est lui-même. D’où connais-tu cette jeune personne?

— Moi ! Je ne la connais pas.

— Comment sais-tu donc qu’elle a une mouche et une cousine ?

— Ah voilà! je l’ai appris en abdiquant à ses pieds ma liberté et ton jardin. Je suis un tigre enchaîné par sa parole.

— Explique-moi ce rébus.

— M’expliquer ! mais je ne fais que cela depuis

LA MARE AUX OIES

un quart d’heure. Ah ! aussi — qu’est-ce que M. Aristide? — cette fois je ne parle pas d’Aristide le Juste, mais de celui que ces demoiselles appellent le Noir, de celui qui est le futur de Mademoiselle Quellot.

— M. Aristide de Saint-Hangest! la fleur des pois d’Avesnes, le plus beau des danseurs et le plus noble des avocats. Le connais- tu?

— Pas le moins du monde.

— Mais alors pourquoi ces questions ?

— Mais pour savoir si je dois avoir de lui la même opinion que sa future.

— La famille de Saint-Hangest est une ancienne famille de robe. Elle habitait son château d’Hilaret, au. milieu de ses terres. Mais la cherté des vivres et le besoin de régner ont décidé le vieux baron et la baronne à vendre les bois d’Hilaret et à s’établir ici dans leur hôtel qu'ils ont restauré. Ils ont maintenant de prosaïques rentes sur l’État ; mais ils ont fait ainsi d’un revenu de quinze à dix-huit mille francs cinquante mille livres de rentes. Ce qui est une fort belle fortune en tout pays et leur donne le pas dans la ville haute.

Aujourd’hui, le vieux baron est mort et la douairière de Saint-Hangest s’est consacrée à l’éducation de son fds Aristide.

Un jour, M. Quellot père est venu manger ici

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les rognures de trente mille livres de rentes acquises par l’exploitation d’une sucrerie et par une économie qu’envierait Harpagon. Que dirastu quand tu sauras que Madame Quellot épargne encore sur ce qu’elle nomme les délapidations de son mari. Ils ont une fille, Mademoiselle Alice Quellot, ta Vierge à la mouche, qu’on trouve unanimement charmante. Comme correctif à mon appréciation un peu verte sur eux, les époux Quellot adorent leur fille et lui assurent une dot de trois cent mille francs. Ils lui ont donné, ce qui ne saurait nuire, une bonne éducation parisienne, et pour laquelle, eux qui tondent sur un œuf, ont jeté l’or par les fenêtres.

Madame Quellot est assidue aux églises et reçoit une fois l’an, dans un grand dîner, la noblesse et le clergé pour fêter Monseigneur lors de sa visite pastorale.

Tu dois comprendre, mon cher Napo, qu’une belle dot et de beaux yeux ont attiré bien des papillons et bien des mères ambitieuses. L’habile Madame de Saint-Hangest a fait vers l’hôtel Quellot, comme elle le nomme, le premier pas.

Elle a su flatter leur amour-propre, caresser leurs penchants. Elle a traité leur grosse avarice de charmante simplicité. Les relations entre les deux familles sont promptement devenues une sorte de promiscuité. Madame de Saint-Hangest

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couve sa petite héritière et bouche aux préten- dants toutes les issues. Bref, M. Aristide n’a plus qu’à se laisser aller pour épouser la plus riche et la plus jolie fille de l’arrondissement. Il est vrai que j’ai ouï dire que ce jeune homme si fortuné a autant de prétentions que de bonheur, qu’il n’aime au monde que lui-même, et que, parmi ses ridicules, se trouve celui de publier à tout venant que Mademoiselle Quellot a la main heureuse.

La Mare aux Oies n’est pas un tableau vulgaire, ne vous en déplaise. Il est destiné à devenir une des gloires de l’école réaliste contemporaine. Parviendra-t-il aussi loin? Napo l’espère en secret et Clodomir le proclame. Pour le présent, le jury a décidé, mais Avesnes se pose en connaisseuse et se divise en deux camps : l’un, des amis de l’illustre peintre, et l’autre de ses Aristarques.

La Mare aux Oies! surtout n’allez pas la prendre pour une mare ordinaire, qui croupit dans la cour fangeuse, entre les étables d’Augias. N’allez pas croire que nos oies sont ces volatiles

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criards qui assourdissent nos basses-cours et donnent le mal de mer lorsqu’on les regarde marcher. Oh ! que non ! Il s’agit sur le premier plan d’un site agreste et nerveux, d’une sorte d’étang verdi par les nénuphars et semé de roseaux desséchés. De grands platanes dépouillés de leurs feuilles étendent sur lui leurs bras couverts d’écorce bigarrée.

L’horizon s’étend au loin sur un pâturage inhabité. Le ciel est sombre, et-ses ternes nuées courent vers l’est. Des oies sauvages, au plumage grisâtre, viennent de s’y abattre et cherchent dans cette eau couverte de feuilles mortes et de détritus d’herbes, quelque pousse aromatique. D’autres, élevant leurs grandes ailes fatiguées, lissent leurs plumes avec un bec fauve à qui la lilxirté conserve ses tons dorés que ne gardent pas nos espèces privées. Enfin, dans les nuages, un long vol triangulaire d’autres oiseaux voyageurs qu’attirent les premiers venus descend vers l’étang. Tout cela vit dans une triste et» glaciale atmosphère de novembre. Telle est la Mare aux Oies.

A tout prendre et sans l’avoir vue, nous pensons que vous pouvez laisser au jury sa justice, à Napo sa médaille, à Clodomir son orgueil • paternel.

LA MARE AUX OIES

On s’occupe beaucoup de Napoléon Guignet à l’hôtel Quellot pour parler le langage de Madame de Saint-Hangest. Celle-ci occupe dans le grand salon la place d’honneur. Les deux jeunes filles, dans l’embrasure d’une fenêtre, causent à voix basse avec toutes sortes de chuchottements et de rires étouffés. M. Quellot père tient à la main le journal le Monde , dont il nasille la lecture ; Madame Quellot, vêtue d’une douillette de drap et d’un jupon pareil, tricote en face de la baronne.

Rarement interrompt-elle le lecteur par quelque observation. ^

La douairière, femme de cinquante ans, sèche et bien conservée des ans, grâce à son visage de parchemin, se tient au coin de la cheminée ; ses lèvres minces, les ailes fines d’un nez long et droit,* ses yeux vifs, indiquent chez elle l’intêlligence et la malice, et la coupe carrée de son menton annonce la volonté. De temps à autre elle s’exclame et tout le monde alors adopte son opinion.

En un mot, c’est un oracle dont le Saint-Père * envierait l’infaillibilité.

— Ainsi, dit-elle, ce jeune homme dont parle votre compte-rendu de l’Exposition dernière est votre voisin ? Quel homme est-ce ?

— Chut! fait Madame Qnellot en désignant du doigt sa fille; puis' tout haut : C’est, ma chère, un assez mauvais sujet, qui rapporte ici de temps à autre des mauvais lieux qu’il fréquente toutes sortes de manières détestables et une odeur de tabac dont il empeste les salons où on le tolère.

— Quelque tournure vulgaire sans doute?

— On ne peut plus commune. Une figure enfouie sous une barbe inculte, et nul savoirvivre.

— Quelle chose rare pourtant, mes chers amis, qu’une éducation sans défaut et un .jeune homme sans reproche ! reprend la baronne sur un ton de voix qui indique que l’intention n’en doit pas être perdue.

Mais Alice, qui a fort bien entendu, dédaigne de le montrer et rit de plus belle avec Nina, ce qui déconcerte madame de Saint- Hangest.

Madame Quellot se hâte d’appeler auprès d’elle les deux jeunes filles.

— Nous disions, continue la baronne en attirant d’un geste caressant Alice auprès de son fauteuil, que vous êtes heureuse d’avoir un mari élevé à la brochette, pour vous, pour vous

LA MARE AUX OIES

seule ! — Savez-vous que vous avez fait la conquête complète d’Aristide et qu’il est fou de vous? 11 ne tarissait pas d’éloges sur votre charmante coiffure, et me disait que nulle de vos jeunes amies n’approchait de votre .bonne grâce à porter vos jolies toilettes.

— Soyez sûre, Madame, que, pour ma part, je remercierai M. Aristide, dit gaiement Nina.

— Oh ! mon enfant, vous savez bien que je ne dis pas cela pour vous, reprend la dame en se mordant les lèvres ; — vous connaissez trop le goût qu’il professe pour votre malin esprit et votre gentillesse.

— Oh ! Madame, je le trouve bien excusable de préférer Alice, et à sa place je ferais comme lui. D’ailleurs, M. Aristide est franc, et dit, luimôme, croyez-le bien, fort carrément sa pensée à mon égard; n’est-ce pas, Alice ?

Et là-dessus les deux jeunes folles de se reprendre à rire de plus belle.

Madame de Saint-Hangest, qui devine quelque bévue de son fils, ne rit pas, elle.

C’est alors qu’entre M. Aristide, vêtu de noir comme la solitude d’Alfred de Musset, et d’une cravate aussi blanche que sa vertu.

C’est un grand jeune homme à l’air impérieux et froid. Au physique, il ressemble à sa mère; au moral, celle-ci lui est incomparablement

LA MARE AUX OIES

supérieure. G’est un mélange de fatuité naïve et de sottise étudiée. On sait que c’est la pire espèce de sottise. Il a pourtant cet esprit de lieux communs que donne l’usage du monde, et que conserve facilement la mémoire. Il a été élevé sous l’aile maternelle sans la quitter jamais, et, n’ayant pu fondre ses idées, s’il en possède, au creuset de l’éducation commune, il est absolu dans tout et ne comprend ni n’excuse la contradiction. Aussi le barreau s’amuse-t-il autant de ses prétentions que les clients se moquent de son diplôme. Cela ne saurait empêcher sa mère, qui peut-être, n’en pense rien aii fond, de s’extasier sur les jolis mots d’Aristide, sur son jugement solide, sur son bon goût, etc. — Au sommet de cet échafaudage de qualités se tient tant bien que mal, son üls, qui croit tous ces éloges, gobe tout cet encens et par cette foi même se trouve sauvé.

Nous avons vu que la baronne ne réussit pas toujours.

Monsieur Aristide fait une entrée de père noble ; il salue tout le monde en homme qui sent l’importance d’une tenue irréprochable. — Il

tient à la main un énorme bouquet de violettes de Parme, qui arrive de chez Madame Prévost, et le remet gravement aux mains d’Alice qu’il baise avec respect, puis s’assied comme il a vu faire au président du tribunal lorsqu’il ouvre la séance.

Alice, à cette offre inattendue, toute rouge et tout heureuse, bat des mains et s’écrie :

— Monsieur Aristide, vous êtes bien gentil, vraiment ! Nina, quel beau bouquet !

— Mademoiselle, répond le jeune homme, j’ai appris par ma mère votre goût pour les fleurs, et je me suis hâté d’écrire à Paris d’où, elles arrivent.

Un coup d’œil sévère de la baronne vient lui apprendre, mais un peu tard, qu’il a dit une sottise, car la mère conseillait bien les galanteries, mais ne voulait pas qu’elles lui fussent attribuées.

Heureusement les deux jeunes filles, toutes à leurs belles fleurs qui parfumaient la chambre, avaient déjà, avec cette ingratitude qui est le fond de notre triste nature, oublié l’auteur du présent pour le présent lui même.

— Je ne veux pas négliger de vous dire, Mademoiselle, continua M. Aristide, que le souspréfet donne son bal le 25 de ce mois, et qu’il compte bien vous y voir briller de tout votre éclat.

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Quelle mauvaise humeur même aurait survécu à cette annonce du plaisir qui fait battre tous les cœurs de jeunes filles ! Alice et Nina n’y tinrent pas. Ce que le bouquet avait commencé, le bal l’acheva. Elles redevinrent charmantes pour le jeune homme ; on lui fit mille questions sur hier, on fit avec lui mille projets pour demain. La soirée s’écoula comme une heure, et, après tout ce babillage; chacun s’en fut coucher comme dans la chanson du grand Malborough.

Le lendemain arrivèrent des lettres de toutes formes et de tous pays à l’adresse de Napo, qui les décacheta l’une après l’autre et au hasard.

— Tiens, dit-il, voilà ce fou de Lautomer qui va visiter le Brésil en touriste.

A tous les cœurs bien nés, que la patrie est chère !

S’il compte sur moi pour l’accompagner, le paquebot qui doit nous prendre n’est pas encore construit.

Un petit billet qui embaumait l’ambre eut son

LA MARE AUX OIES

tour... — «Mon chéri... » Voyons un peu. — « Malade de langueur... » Hum 1... « Baignée de larmes... » Pauvre enfant, tant de sensibilité jointe à tant de candeur ! Perfide que je suis ! — « Reviendras-tu bientôt... »

Aux cannes à sucre. — Autre chose. — tiens ; qu’est-ce que cela? Une invitation au bal du souspréfet. — Qn’irai-je y faire ?

Napo Usait toutes ces lettres auprès de la fenêtre. En se parlant ainsi, il leva par hasard les yeux vers l’hôtel Quellot, dont une jalousie se baissa aussitôt. Cet incident eut une grande influence sur la vie de notre réaliste. — Après tout, se dit-il, j’irai. Tous mes vieux camarades d’enfance seront là. Nous ferons une partie de billard en causant du collège.

Napo se mentait impudemment à lui-même; mais il eût rougi de s’avouer que, professant, en fait d’amour, le stoïcisme le plus complet, ü se sentait attiré comme au bout d’un fil par cette main blanche à peine entrevue, appartenant à la jolie future de M. le baron A. de Saint- Hangest. — Il y songea plus qu’il n’était besoin, fut distrait, se fâcha contre lui-même, déjeûna mal, et dîna peu ; si bien que Sylvestre le dit avec tristesse à Clodomir.

Le bon père effrayé proposa d’aller faire une promenade. Napo accepta pour chasser tous

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les papillons noirs qui folâtraient dans son cerveau.

Il s’habilla dans son costume de Jeune-France, c’est-à-dire avec un pantalon à la hussarde et une redingote boutonnée de la taille au col. Il emprisonna ses longs cheveux dans une manière de sombrero. C’est ainsi qu’il accompagna Clodomir à travers les rues d’Avesnes, attirant ses concitoyens sur les portes, riant aux uns et aux autres, saluant tout le monde. 11 est juste d’ajouter qu’il recueillit, chemin faisant, bien des sympathies qu’excitait chez les hommes sa nature sincèrement loyale. On lui vanta son succès.

Qui n’a pas en lui cette fibre que chatouille l’éloge ? Napo revenait aussi gai chez son père qu’il en était parti morose. C’est à ce moment que la fortune voulut qu’il rencontrât les dames Quellot à leur retour du Salut, comme elles traversaient la place. Clodomir salua, Napo l’imita. Les dames rendirent une froide inclinaison. Mais mademoiselle Alice et surtout Nina, reconnaissant l’orateur du jardin, et le voyant pour la premièrefois dans ce costume hétéroclite, eurent sur la physionomie une ombre de sourire et de moquerie qui n’échappa point à notre héros.

Napo se sentit ridicule pour la première fois

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de sa vie, et cette pensée le mordit au cœur. Il rougit jusqu’aux oreilles, et, plus furieux que jamais contre les petites filles, contre la Jeune France, contre sa propre sottise, il entraîna sans répondre à ses exclamations le pauvre Cfodomir qui arriva devant sa demeure aussi essoufflé qu’intrigué.

Sur le trottoir de l’hôtel Quellot, M. Aristide, invariable dans sa raideur comme dans ses habits, attendait les dames. Cette figure de Napo le frappa sans doute, car il s’arrêta ; et, sans impolitesse, mais sans cérémonie, lorgna notre peintre des pieds à la tête.

— Que veut cet imbécile? dit brusquement Napo, et il bouleversa Sylvestre qui avait ouvert la porte. Celle-ci resta face à face avec Clodomir stupéfait, tandis que le réaliste se précipitait comme Achille sous sa tente pour bouder à son aise.

— Eh bien ! Monsieur ! fit-elle. .

Clodomir répondit par ce geste bien connu qui signifie : Ma foi, je n’y comprends rien non plus.

Les dames Quellot arrivaient à leur tour, et la première parole d’Aristide fut celle-ci :

— Qu’est-ce donc que ce drôle de corps qui accompagnait M. Guignet?

— Oh I Monsieur de Saint-Hangest 1 rendez

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grâces au ciel que ce drôle de corps n’ait point entendu cette remarque, car la baronnie eût couru risque de s’éteindre ici dans la personne du plus délicieux de ses rejetons.

Quant à mademoiselle Alice, elle avait curieusement examiné notre héros avec une sûreté de coup d’œil qu’ont les jeunes filles, et sans trop savoir pourquoi elle s’était dit, qu’à tout prendre, Napo n’était pas si affreux ; que ‘ ses yeux étaient vifs et doux, et qu’il ne méritait nullement, quant aux apparences, sa terrible réputation.

Nina riait ; mais , on le sait , Nina riait toujours.

La nuit porte conseil; notre réaliste avait mal dormi. Le fantôme cauchemar s’était assis sur sa poitrine. Il avait rêvé que, vêtu en ours du mardi-gras, et tenu en laisse par Clodomir, mademoiselle Quellot se livrait au plaisir de lui jeter des pièces de dix sous.

Le matin, il fit venir le Dusautey d’Avesnes et lui commanda une demi-douzaine d’habillements complets. Chose étrange, ce tyran des

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tailleurs demanda timidement des avis, fit avec humilité ses objections. Il en passa par où on voulut ; le praticien promit la livraison pour le 25, et Napo fut enchanté.

Cependant, à travers les apprêts sans nombre, éloigné par l’impatience, rapproché par le travail, le fameux jour du bal arriva.

Après dîner, Napo monta chez lui, alluma toutes ses bougies, déplia son habit neuf, inspecta minutieusement son gilet blanc, et appela Sylvestre.

— Monsieur ! fit-elle.

— Allez dire au coiffeur que je l’attends.

Sylvestre, comme dans les romans, se retint à la rampe pour ne pas tomber, tant le mot lui parut bouffon.

Napo l’entendit rire et se pâmer.

— Veux-tu te dépêcher ! dit-il, du même ton que Neptune le quos ego.

La pauvre fille effrayée dégringola plutôt qu’elle ne descendit, et s’en alla trouver Clodomir qui lisait près du feu, et qui releva ses lunettes pour contempler cette belle terreur.

— Monsieur, dit- elle, il veut un coiffeur ; j’y cours.

Le journal échappa de ses mains ; et Loth voyant sa femme changée en sel ne fut pas plus étonné

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que Clôdomir en apprenant que Napo avait besoin d’un coiffeur.

A huit heures, Napo coiffé en boucles, cravaté de blanc, grâce à Sylvestre, descendit auprès de son père qui le salua comme un étranger, et ne le reconnut qu’après.

— Fichtre ! dit le père, voici M. de Saint-Hangest aux calendes grecques.

Quel mirliflor !

— Crois-tu ? dit Napo radieux. Lorsqu’on veut, on peut faire voir à ces automates que leur science est facile. Quant à ces petites péronnelles qui rient du costume d’un brave garçon, parce qu’elles n’ont rien vu, je leur souhaite un futur comme Napoléon Guignet, bien qu’il n’ait pas de binocle.

Ceci expliquait toute la transformation de Napo, derrière laquelle il y avait beaucoup de dépit et un peu d’envie. On se demandera peutêtre comment, après une vie si agitée, cette résolution avait pu être si subitement prise.

Mais notre nature humaine est bizarre, et telle maladie couvée cinquante ans n’éclate chez nous que par une circonstance imperceptible.

Ce qui est vrai pour le physique peut être vrai pour le moral, mille fois plus varié, mille fois plus fantasque dans l’infinité de ses phénomènes que notre pauvre corps.

LA MARE AUX OIES

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