IX
a Elle dort, pensa- t-il, ne troublons pas son repos. Mais comment se fait-il que cette adorable enfant soit dans cette maison de santé ? Je n’ai pu, pendant le repas, découvrir sa folie. Mais quel singulier et fâcheux hasard m’a logé dans un établissement d’aliénés ? En tout cas, il est de la simple prudence de prendre quelques précautions, on a vu des fous méchants.
Il roula devant la porte une lourde table, devant la table un piano, devant le piano une commode, et, rassuré par ce luxe de fortification, après avoir baissé les jalousies et fermé soigneusement les fenêtres, il tira de sa valise une sorte de chemise de nuit, dont les plis tombants jusqu’aux pieds lui donnaient un air singulier.
Lorsqu’il s’en fut revêtu, il roula un madras autour de son front, alluma un cigare et se prit à songer.
<t De quelle singulière liberté jouissent ici les folles ' se dit-il, je n’ai pas vu un seul gardien,
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et la vieille dame a un air emporté, qui ne me rassure qu’à demi. Pas de médecins, pas desurveillance : jamais hôpital semblable ne fut si follement régi. »
Comme il disait ces mots en les terminant par un rire muet, une porte dérobée s’ouvrit, la tapisserie glissa dans une rainure, et, dans la pénombre, la forme blanche de madame la baronne de Fisherbrodhausen apparut. — Elle était vêtue d’un peignoir garni de dentelles, et tout, dans cette forte femme, était disposé pour le décent plaisir des yeux.
Ulysse qui ne s’attendait à rien moins, faillit jeter un cri qui eût compromis dans sa personne la bravoure de toute l’armée française. Ce grand jeune homme, maigre et blanccomme un funambule, se dressa de toute sa hauteur, à croire que cela n’en finirait pas. Mais la dame ne s'effarouchait pas facilement. Elle marcha droit à ce spectre résolûment et s’assit.
a Mon dieu, madame, s’écria le pauvre Ulysse fort empêché de son costume, souffrez que je passe dans mon alcôve pour y revêtir un habit plus convenable. Excusez-moi, en , vérité, madame, vous me voyez confus. — Laissez, monsieur, et restez-là, cela ne me fait rien. Écoutez-
moi. — Mais moi, madame, cela ne saurait m’être indifférent; je ne puis écouter un mot
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sans cela. Mais c’est à en perdre la raison ! Aussi, que diable 1 on n’entre pas chez les gens sans frapper, sans prévenir, sans crier gare tout au moins. Cela peut être, et cela est, madame, très-désagréable. »
En disant ces paroles, il arrachait sa Coiffure de nuit et cherchait inutilement sa robe de chambre.
« Voilà pourtant, grognait-il entre ses dents, à quoi l’on s’expose en faisant la carte de France. Que vais-je faire de cette pauvre femme, à une pareille heure, et que va-t-on penser de moi,* si l’on ne peut plus, rien penser d’elle? — Monsieur lui dit la baronne, je suis venue iciparune issue que je connais seule. Vous ôtes capitaine, n’estil pas vrai ? — Oui, madame, j’ai cet honneur, fît l’autre, résigné et ramenant autour de lui les plis insuffisants de sa tuniquede lin. — Monsieur, cela se voit sur votre beau visage : cet air fier, ce noble profil... »
En ce moment, un bruit de voix, des chuchotements, des pas dans le corridor voisin, des appels étouffés forcèrent la baronne à interrompre son discours.
Rosalinde et Hermengarde, sorties en môme temps de chez elles pour épier les démarches de leur mère et du capitaine, s’étaient rencontrées et s’interrogeaient.
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.Craignant d’être surprise en un tel lieu et si tard, la lionne dame se leva précipitamment et s’éloigna, à la grandejoie d’Ulysse. Mais madame de Fisherbrodhauseu avait l’âme inondée d’une satisfaction pure. Son rêve s’était réalisé dans toutes ses formes. Ulysse était, lui aussi, un capitaine.
Quand on n’entendit plus aucun bruit dans le vieux château, le capitaine ralluma son cigare et s’aventura, d’un pied léger, dans lescorridors voûtés, qui conduisaient à la bibliothèque. Des bouffées de vent, sortant des mâchicoulis pratiqués dans les bonnes vieilles pierres, s’engouffraient dans les longs escaliers. — C’était moyen âge comme la baronne, et terrifiant à faire plaisir. — Par instant, de gros champignons de couche se montraient dans quelque coin, qui avaient poussé là par la force des choses.
Il s'en allait donc ainsi, quand une ombre *
blanche, fantatisque apparition, apparut àquelques pas en avant. — L’ombre l’aperçut, car elle s’enfuit prestement. — Ce n’était pas l’affaire d’Ulysse, qui ne croyait pas aux revenants et qui n’était pas sans avoir pourtant, dans l’esprit, une pointe de merveilleux. Il voulut au moins
savoir à quoi s’eu tenir, et Finit par découvrir le spectre acculé à la porte de la chambre de la baronne.
« La plus jeune ! pensa-t-il, allons, j’en augurais mieux. Elle est hallucinée, quel guêpierl mon Dieu ! quel guêpier ! »
Quand il Fut auprès d’elle, Amalia, rassurée par le voisinage maternel sourit et mit un doigt sur ses lèvres :
« Monsieur, dit-elle à voix basse, j’ai entendu tout à l’heure maman venir chez vous. — Ouf ! je suis pris, tout est perdu, pensa le jeune homme. — Monsieur j’ai pensé que vous pourriez bien être ici pour devenir mon beau-frère. Mes sœurs sont très-dissimulées avec moi, personne ne peut me renseigner mieux que vousmême. Je ne vous trahirai pas, je vous le jure. J’ai déjà beaucoup de sympathie pour vous. — Merci, mademoiselle, mais il n’est pas question de mariage. Je voudrais seulement savoir comment une personne de sens telle que vous me paraissez l’être a pu être enfermée ici ? — Enfermée 1 où prenez-vous que je sois enfermée ?
— O aveuglement ! ô insouciance ! ô pire folie que toutes les autres qui s’ignore elle-même ! Je me serai trompé, excusez -moi, mademoiselle
— Mais non, non, non, vous allez m’expliquer vos paroles. — Elles n’avaient aucun sens. —
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Pauvre monsieur ! Est-ce que vous seriez un peu... fou ? — Fou ! moi! par exemple ! Vous verrez que ce sera moi, maintenant. — Expliquez vous alors. — Puisque vous m’y forcez, je crois être ici dans un établissement aliéniste. — En voici bien d’une autre ! Comment vous prenez le château de la Pie pour... mais c’est à en mourir de rire. Comment voulez-vous que je ne vous suppose pas à vous-même quelques absences t •— Ah ! par ma foi, pour peu que je continue à passer par des événements aussi extraordinaire, ma raison ne peut tarder à s’endommager. — Des événements extraordinaires! ici ! Ah ! monsieur, quelle délicieuse chair de poule vous me donnez ! Mais parlez donc ! — C’est que ma chère demoiselle, voici que le coq a chanté. Permettez -moi de remettre à demain le récit de ces aventures. »
Amalia n’osa pas insister, si brûlant que fût son désir de tout savoir à l’instant. Changeant d’avis, elle rentra dans sa chambre et se recoucha sur cette suite au prochain numéro et resta éveillée comme une souris, regardant dafiser autour d’elle les dessins de la tapisserie, contemplant le jour lent à paraître et maugréant d’impatience. Hélas ! le capitaine ne se réveilla qu’à dix heures passées, lorsque la grosse cloche sonna le déjeùner du château.
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Ce déjeûner n’eut rien de bien extraodinaire que l’incident que nous dirons tout à l’heure. Chacun s’observait, excepté le capitaine, qui creusait consciencieusement un pâté de canard à n’y laisser que l’écorce. Il faisait bien ses réflexions et se disait que la destinée de tous les Ulysses fut toujours les voyages et les malheurs, et qu’il existait entre le roi d’Ithaque dans l’île de Calypso et lui plus d’un rapport.
« Les nymphes filles de ma baronne Calypso ont un abandon dans l’éducation qui est singulièrement désagréable parfois, malgré mon désir de n’être pas difficile. Heureusement que je n’ai pas de Pénélope et que la plus jeune de ces demoiselles n’a rien de farouche. » Il lança vers Amalia une œillade assassine.
« Monsieur, dit tout à coup la baronne, le métier des armes, cette chevalerie héroïque, doit avoir des charmes supérieurs à tous les périls
— C’est donc un militaire? soupira Rosalinde.
— Et que voulez-vous donc, ma mère, interrogea Hermengarde, que monsieur puisse vous dire tout cela ? — Par ma foi ! mademoiselle, vous avez raison, je ne me suis jusqu’aujourd’hui occupé que de travaux géométriques, et j’ignore
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entièrement quelle sorte de poésie les belles occupations dont parle madame la baronne peuvent renfermer. — Et vous consentez sans rougir à faire les viles fonctions d’arpenteur? — D’abord, je ne sais ce qu’elles peuvent avoir en elles d’avilisant. Ensuite, j’y suis bien forcé. — Forcé ! Quelle force pouvait donc vous y contraindre ? La force publique peut-être vous pouvait obliger à vous affubler d’un costume ridicule et à jouer le rôle d’un employé du cadastre? *— Mais oui, mademoiselle, parfaitement. — Allons donc, monsieur. »
Ulysse ne jugea pas à propos de soutenir plus longtemps la discussion. « Voilà, pensa-t-il une jeune personne qui abîme un peu notre beau corps de l’état- major. »
Il pleuvait ce jour-là, quand .le repas se termina, le travail du capitaine était devenu impossible, il fallait bien tuerie temps. Notre héros se dirigea vers la bibliothèque. Rosalinde, qui s’était mise au piano, et, avec des airs penchés, des yeux languissants, des attitudes de roseau, avait entonné le Lac de Lamartine, musique de Niedermeyer, en fut pour sa poésie.
La bibliothèque ! là était le nœud de la question. Cette salle vaste et confortable contenait,
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sur de beaux rayons en chêne sculpté, la prodigieuse et complète quantité de romans et de poèmes qui ont été publiés en notre langue depuis trente-cinq ans. Chaque genre avait son étage, tous les poètes avaient leur étui de velours, dont la teinte correspondait à leur esprit. Je n’ai pu savoir, malgré mon désir de vous le raconter, de quelle couleur était l’étui de M. Charles Baudelaire, le réaliste. Là, le dossier fatigué des chaises, le drap blanchi de la table, indiquaient un séjour privilégié.
Devant le grand fauteuil d’honneur de cette pièce, Ulysse trouva le célèbre livre d’Hugo, encore ouvert et marqué à cette page par un sinet. Entre les feuilles, d y avait une page d’écriture encore fraîche. Une curiosité invincible s’empara de notre héros, il lut :
a C’est luil c’est bien lui! plus je le contemple et mieux je reconnais ces traits tant rêvés. — Fantôme adoré de mes nuits sans sommeil, objet de mes prières, de mes soupirs, des larmes arrachées par l’absence à une fière patricienne telle que moi, tu reposes, enfin sous mon toit. Phœbus! Et quel autre nom que Phœbus pourrais-tu porter? — Je serai ton esclave soumise. Si Ju le veux, mon front balayera la poussière de tes sandales. Je te soignerai comme un enfant, un tout petit enfant que sa mère enveloppe de ses
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bras caressants. Messeigneurs les anges, si vous saviez combien je l’aimerai ! — Dors, beau capitaine, dors en paix sous les voûtes hospitalières du château de la Pie. — Juillet 18... »
« Allons, se dit Ulysse, il devient trop évident que cette femme-là m’adore par procuration dans la persônne de Phœbus de Châteaupers. La fée qui commande ici est la folle du logis ; l’imagination a la bride lâchée et on lui passe tous ses caprices. Voilà donc le secret de la baronne. Elle me prend pour un revenant. »
Il s’approcha de la fenêtre, dans l’embrasure de laquelle à demi enseveli sous les rideaux se trouvait un moelleux fauteuil. De cette fenêtre le regard courait à l’aise sur le parc dont les arbres s’étageaient en masses verdoyantes. Sous un ciel estompé de nuages follets comme des plumes de cygnes, les eaux dormaient au soleil. — Une paresseuse langueur vous saisissait l’âme par les yeux. — Il y avait sur ce doux fauteuil un livre relié de velours bleu de ciel, on lisait en lettres d’or sur la couverture le nom de Jocclyn. — C’était le coin des poètes. On les avait entourés d’un fouillis de belles plantes, ils avaient l’air de vivre là dans une .chapelle privilégiée. Une odeur de poésie mystique, uu parfum de lis virginal s’échappait de ce coin-là. Ulysse ramassa ce joli volume tout embaumé et dont le
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velours gardait la trace d’une main amoureuse des beaux vers. En tète une petite écriture fine et toute penchée, comme si les frêles caractères n’eussent pu se tenir debout, avait tracé : a Rosalinde de Fisherbrodhausen. Mon livre bienaimé, que Dieu Le garde de mains impures J »
a Voici le nid de la colombe, pensa le bel Ulysse. Quel malencontreux destin qui m’a fait si près de terre et si loin du ciel ! J’aurais aimé à voguer avec elle à travers les espaces planétaires ; j’ai les ailes trop courtes, il n’y faut pas penser. Cette soyeuse nichée' ne sera pas la mienne. En attendant, je puis faire comme cet oiseau qui va dormir dans le nid des autres. » Il s’assit dans le fauteuil de Rosalinde, allongea les jambes, et il allait, comptant sur la fenêtre ouverte, se mettre à fumer sans autre cérémonie, quand Rosalinde vint jeter sur la table je Roman d’un Jeune homme pauvre et prendre le premier volume de Mauprat. Elle sortit sans avoir aperçu le capitaine.
« Le Roman d'un Jeune homme pauvre. Ce que c’est que l’impression du premier moment ! je ne m’étonne plus. Elle me prend pour un faux géomètre. J’aurai pris une figure géométrique pour lui faire accepter mon amour, pour mettre le feu aux poudres. Ah ! mais voilà une Sainte-Barbe dont je ne suis pas ! Quelle singu-
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lière manie de vouloir me réduire à la mendicité ! je 11 e suis point un jeune homme pauvre, moi, j’ai 2,400 fr. de rente qui me viennent de feu maman. J’ai une place qui me rapporte presque autant, quelque chose comme 5,000 fr. tous les ans, payés rubis sur l'ongle par l’État. » En ce moment, Amalia qui le cherchait en tous lieux entra à son tour. Elle tenait à la main une broderie digne de la patience d’un Chinois, et qui représentait des années de travail. Elle entra vive et charmante, une chanson aux lèvres. Cette enfant dégageait autour d’elle comme un fluide sympathique. C’était la gr;\ce et la fraîche jeunesse mêlées ensemble. Une idée sortit de terre dans le cerveau du capitaine; assez à l’étourdie, il est vrai, mais une idée et undésir.
« Par ma foi! se dit-il, usant de son juron favori, il faudra faire quelque jour une fin, je ne saurais mieux choisir que cette charmante enfant-ci, qui décidément n’est pas folle comme les autres et qui au moins rend à mon faible mérite l’hoinmage de ne voir en moi que moimôme, tandis que ses sœurs y découvrent des personnages inconnus. C’est dit. En attendant, je vais lui faire un doigt de cour. » *
« Ah ! s’écria la jeune fille, je vous trouve enfin, ce n’est pas malheureux. Dites-moi vite ce fameux secret. Mes sœurs ne me disent jamais
rien. Elles me tiennent pour une petite sotte, parce que je ne lis pas comme elles toute la journée. Mais, voyez-vous, il y a dans leurs livres tant de choses impossibles I Et puis le merveilleux m’endort. — Àh ! croyez que je vous en félicite de tout mon cœur ! — Eh bien, mon secret c’est que je suis venu ici pour vous épouser. — M’épouser 1 moi ! Mais vous n’y songez pas, puisque je vous répète que je n’ai pas d’esprit ! Et puis mes sœurs ne sont pas mariées, et maman ne pefmettrait pas... — Consentez seulement, le reste me regarde. — Mais je vous ennuierai. Vous cesserez bientôt de m’aimer. Hermengarde affirme queje ne suis bonne qu’à faire une ménagère et que mon mari ne peut être qu’un homme du commun. Êtes-vous du commun, vous, monsieur? — Du commun des martyrs, oui. Mais sachez bien que vous ne m’ennuierez jamais. Je vous trouve énormément d’esprit. Et puis j’ai le plaisir de vous apprendre que vos deux sœurs ont le cœur pris. — Ah ! monsieurque me dites vous-là ? — La vérité; Hermen ) garde adore un jeune homme pauvre, mais bien né ; Rosalinde, un jeune prêtre plus vertueux que coupable, du nom de Jocelyn. Ce dernier amour est aussi innocent qu’éthéré. Les gens du commun seuls ont besoin de plus matérielles distractions. — Et, monsieur, si je vous donne mon
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consentement, que croyez-vous que ma mère pense de cet hymen ? — Hymen ! aïe 1 qui vous a appris ce terrible mot? — C’est Rosalinde, monsieur ; c’est donc bien laid ? — Ah ! je respire, vous ne l’avez pas lu vous-même. Votre mère pensera que je suis un gendre tombé du ciel exprès pour vous. — Eh bien, monsieur, si mon assentiment seul vous manque, je vous le donne. Aussi bien, d’après vos paroles, voilà mes sœurs pourvues, et je ne puis pourtant pas rester comme cela, toute seule. »
En ce moment la baronne entra et la petite fiancée du grand Ulysse s’échappa.
La majestueuse baronne entra roide comme une reine de carton et fit signe au jeune homme de s’asseoir en face d’elle :
« Monsieur, fit-elle, cette nuit je n’ai point eu le loisir de tout vous dire. — Mais il me semble, pensa Ulysse, qu’elle in’en a dit assez. Pardon, interrompit-il, mais j’ai moi-même,
madame, ur aveu à vous faire. — Parlez ! — Ma-
dame, je suis jeune, j’ai vingt-quatre ans à peine et j’aime une femme. »
Ici un frisson de plaisir fit tressaillir Madame de Fisherbrodhausen de la tête aux pieds.
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® Cette femme, continua le capitaine, vous pouvez en faire la mienne. Vous pouvez serrer des nœuds charmants. N’est-ce pas, madame, que vous ne voudrez pas me faire languir dans une passion malheureuse, surtout quand vous saurez que dans ma famille on meurt de son
amour? — Oh non, assurément, et dussé-je...
Oui, madame, exclama le jeune homme lui coupant la parole, on meurt d’amour dans la famille des Châtaupers. — Vous êtes un Chàteaupers, s’écria la baronne en se levant, oh ! je le savais, je le sentais... — Notre famille, reprit modestement Ulysse, s’allia à la bourgeoisie par manque d 'aisance. — C’est une faute grave, monsieur, mais par une noble union cela se peut réparer. — Je naquis Ulysse Guérault tout simplement.
Mon père avait l’âme d’un Châteaupers, mais le 'nom lui lit défaut. Quand il mourut (Dieu ait son âme !)... Vous êtes orphelin 1 Pauvre enfant ! et comment périt le chevalier votre père ? — Mon père est mort d’amour, madame pour une jeune .fille qu’il rencontra dans le monde à laquelle, par une timidité funeste, il n’osa déclarer sa flamme. Un autre l’épousa. C’était, parait-il, une beauté célèbre. Elle fut unie à un baron allemand du nom de... — Fisherbrodhausen, peutêtre. — C’est ce nom, madame, mais comment avez- vous pu... — C’était moi-même, monsieur,
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j’ai passé à côté du bonheur sans le rencontrer.
O terrible épreuve contre laquelle ma force est impuissante !... »
Elle resta quelques instants annéantie. *
« Parle, mon enfant, dit-elle enfin, parle, ne crains pas de me nommer ta mère. — Eh bien, j’aime votre fille Amalia, et je vous la demande en mariage. — Et je te la donne, Châteaupers.
Dieu me devait cette compensation ! »
Ulysse ne crut pas devoir faire mieux que de se prosterner devant la baronne dont il saisit et baisa la belle main blanche. Celle-ci le contemplait avec un pâle désespoir.
a Le dernier des Châteaupers 1 Adieu donc, murmura-t-elle, adieu à tous mes rêves I Éteinstoi maintenant, romanesque espérance qui me soutins si longtemps. Endors-toi dans l'éternel repos, cœur d’une pauvre femme, qui fut ici-bas si agité. Réfugie-toi dans la maternité ! #
Ne forçons point notre talent. Le héros de cette histoire, pendant ce court monologue, était possédé d’une de ces envies de rire qui, prolongées, mettraient la vie en danger. Il se releva enfin et allait se précipiter hors de l’appartement pour donner à sa satisfaction une libre expan-
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sion lorsque la baronne l’arrêta brusquement.
* Restez, mon ami. Demeurez encore. Ce mariage est pour quelque temps impossible. J’ai juré de ne marier mes filles qu’à leur tour. Exercez-vous à la constance, les vrais amants furent longtemps fidèles. J’en sais un exemple illustre, et, sans parler de moi-même, ayez toujours devant les yeux le duc de Montausier, qui soupira durant tant d’années pour Julie d’Angennes.
Hermengarde, d’abord, Rosalinde ensuite. Puis votre tour viendra, monsieur de Chàteaupers. »
Il y avait dans cette noble dame une majesté dont elle ne pouvait se défaire dans les choses les plus ordinaires de la vie. Elle lui tendit de nouveau avec un grand geste sa main à baiser.
« Oh 1 par ma foi ! j’y renonce, s’écria le pauvre Ulysse. Je me croyais au comble de mes vœux et j’en suis plus loin que jamais 1 Où veut-elle qu’on trouve deux maris pour les demoiselles ? O sainte Catherine, patronne aimable, viens au secours d’un mortel bien embourbé 1 »
J1 se pourrait que sainte Catherine, toujours compatissante et au courant de ces sortes d’aveutures, ait entendu ce souhait, car notre héros
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lit un bond de quatre pieds, tant l'idée qu’elle lui envoya fut sublime.
« Eh mais 1 j’ai deux cousins dont l’un est percepteur à Sarreguemines, tout près d’ici, et l’autre garde général à Saint-Àvold 1 Un plan concerté, trois mariages et le tour est joué. Je ferais peut-être bien de prévenir mon oncle, le vieux général, qui épouserait la baronne. Mais bast ! je vais devenir héritier dans cette maison, les grognards ont toujours une vieille mèche, qui prend feu, et la baronne me paraît encore bien verte. Abstenons-nous, un malheur est si vite arrivé ! »
Quatre jours après, il arriva au château de la Pie toutes sortes d’événements extraordinaires. — Il faisait un violent orage, de grands éclairs livides passaient leurs épées blafardes à travers les persiennes de la bibliothèque où étaient' réunis tous les hôtes du château. — Hermengarde lisait le Marquis de Villemer, Rosalinde essayait une harpe et levait ses grands yeux vers le ciel d’où tombe ordinairement l’inspiration et d’où la pluie, la pluie torrentielle, s’échappait seule, écrasant le toit de ses masses d’eau. —D’un commun accord ces deux jeunes personnes envelop-
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paient d’uu profond dédain le capitaine et sa fiancée, qui ne se souciaient nullement d’entendre leurs louanges derrière le grand métier à tapisserie d’Amalia.
En ce moment, la cloche du château fit retentir au loin dans la nuit son glas d’appel.
« Qui peut se présenter à pareille heure au château de la Pie? dit la baronne. Qui que ce soit, par un semblable orage, il faut que ce soit un hôte. Amalia, allez au-devant de cet étranger. Hernani l’a dit: Faire attendre son hôte, ahl c’est mal. »
Amalia revint et introduisit un homme enveloppé d’un manteau et trempé de pluie. Il était crotté terriblement. Crotté, comme on ne vit jamais personne ; jamais chemin de traverse ne fut aussi boueux, jamais barbet perdu ne fut aussi vilain. Avec cela des cheveux incultes, qui portaient un défi au peigne le plus audacieux. Je ne parle pas du manteau, fantastique dentelle dont César de Bazan n’aurait pas voulu. Mais un grand air, un geste de prince dépossédé de sa couronne. Il fut à l’aise au même instant, quoique sa présence au milieu du salon transformât immédiatement le tapis en une mare jaunâtre.
Madame de Fischerbrodhausen n’eut pas la même liberté d’âme; le désastre du tapis la
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toucha plus profondément qu’on n’aurait pu le supposer. Elle oublia tout à coup Hemani.
« Amalia ! s’écria- t-elle, quelle singulière idée vous est venue d’amener cet homme jusqu’ici?
Mon brave homme, allez vous sécher aux cuisines. Vous gâtez tout. — Ma mère, dit tout à coup Hermengarde qui avait considéré l’étranger avec une profonde attention, voulezvous me permettre d’interroger cet inconnu ?
Venez près de moi, üt-elle avec une grande douceur, qui êtes- vous? Comment vous trouvezvous à cette heure dans la campagne ? — Qui je suis, mademoiselle ? » s’écria le faux mendiant en étendant le bras. Hélas ! le manteau tomba et la catastrophe fut complète. — a Qui je suis ? Je suis un zouave de la mort. Je suis un de ces Français qui se dévouèrent inutilement pour la malheureuse Pologne. Les Russes m’ont fait prisonnier. J’ai 'souffert un dur martyre, et le moins que j’en pourrais dire vous ferait tressaillir d’horreur. Aujourd’hui avec peine échappé d’un convoi qui m’emmenait en Sibérie, je reviens en France seul, blessé, fatigué, pauvre surtout, et je vais chercher un coin de terre où reposer mes membres endoloris. »
Hermengarde, saisie au cœur, lui prit -la main, et quand son émotion eut disparu, en proie à l’enthousiasme, elle s'écria : « La Polo-
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gne I la sainte et douloureuse Pologne ! vous l’avez suivie à son calvaire, soyez béni, pauvre martyr, et soyez le bienvenu ici. — Ma mère et nous, vous remercions de nous avoir préférées. »
Elle lui roula un vaste fauteuil dans lequel le Polonais se laissa tomber. Puis, entraînant Rosalinde, elle disparut pour préparer elle-même l’huile et le baume, s’il en fallait, pour ses blessures et un souper qui restaurât le héros.
Ce départ fut cause que le zouave de la mort resta seul avec Amalia et Ulysse. Quand la porte se fut refermée, le capitaine se leva et, courant au vengeur de la Pologne, il en fit trois lois le tour avec admiration, a Superbe, dit-il, merveilleux ! Est-il dans son rôle, cet être-là ! Quel réalisme ! C’est à croire qu’il a joué la comédie en Pologne toute sa vie. Touche là, mon bon, j’en ai pleuré de plaisir derrière le métier d’ Amalia. Et comment trouves-tu Herm engarde ? — Tu ne m’avais pas trompé, répondit le percepteur de Sarreguemines en reprenant son air bonhomme, elle est charmante et, si la chose se peut arranger, nous serons beauxfrères. y> .
Cela dit, sans perdre de temps, les trois conspirateurs arrêtèrent tous les détails de leur plan, s’appliquèrent à prévoir tous les cas possibles, et tout était prêt quand on vint chercher le
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héros. Les deux sœurs l’emmenèrent en le soutenant chacune d’un côté. Le percepteur se laissa conduire ainsi sans sourciller, et soupa sans vergogne avec un appétit rabelaisien. Avec le môme cérémonial et des précautions sans nombre ou le conduisit à son appartement, et là il eut toutes les peines du monde à empêcher Hermengarde qui voulait l’aider à se mettre au lit. Ce fut une lutte, après laquelle il dormit les poings fermés.
Le lendemain, il descendit au salon, comme la famille y était assemblée ; ainsi que la veille il était drapé dans son vieux manteau et portait une valise sommaire. Le capitaine Ulysse lui avait seulement donné des habits en échange des bénédictions d’Hermengarde. Il parut en homme qui vient faire ses adieux et va continuer son voyage.
Hermengarde pâlit, la baronne le regarda avec intérêt : « Voulez-vous donc déjà quitter le château ? lui dit-elle. — Il le faut, madame, je me dois à moi-mêine de poursuivre mon voyage vers l’inconnu. Je ne suis point un mendiant, j’accepte l’hospitalité en malheureux, mais non point en parasite. Je vais donc in éloigner. — Mais où irez-vous ? — Je ne sais. — Attendez encore, attendez, monsieur, lui dit Hermengarde .suppliante, que nous ayons pu
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agir, vous trouver un emploi, vous être.utile enfin. — Je ne puis. — Vous ne pouvez nous refuser au moins de passer sous notre toit cette journée entière. Quand ses amis l’invitent, un pauvre voyageur n’engage pas sa fierté. — Eh bien, j’y consens. Je resterai jusqu’au soir, et quand la nuit sera tombée, je m’éloignerai. Le souvenir de votre affable accueil me suivra partout. y>
Il sortit pour se débarrasser de sa houppelande.
« Monsieur le capitaine, dit Hermengarde à Ulysse, dans votre armée trouve-t-on beaucoup de grands cœurs pareils à celui-ci ? Quel homme !
— Ma chère demoiselle, on ne saurait nous en vouloir de n etre pas tous des héros. — Oh ! non ! fit dédaigneusement la jeune fille. »
Le soir, quand le percepteur fut rentré dans sa chambré, après avoir de nouveau manifesté la volonté de partir et d’aller vers le pays de misère, au lieu de profiter du plantureux château de la Pie, qui lui offrait son hospitalité, il disposa son mince bagage et attendit, quelques instants, une chose qui ne vint pas. Il se mit
Digifà
à sa fenêtre. « Eh bien, dit-il au capitaine qui fumait à la sienne, on ne me presse plus de rester; pourvu que mon insistance n’ait pas fait tout manquer. — Un peu de patience, je crois pouvoir répondre de tout. »
En cet instant, le percepteur se retira vivement ; une clef tournait dans la serrure, mais au lieu d’entrer, la personne se contenta de le faire prisonnier en l’enfermant à double tour. Alors il commença de son côté à faire un demivacarme pour obtenir qu’on lui ouvrit, menaçant d’esclandre si on ne s’exécutait.
Hermengarde ouvrit enfin et lui saisit les deux mains en l’adjurant de se taire. Puis, elle referma la porte et tint au sauveur de la Pologne le discours suivant. « Où voulez- vous aller? Je vous en conjure, dites-le. N’êtes-vous pas bien ici ? N’a-t-on pas tous les égards et tous les soins ? Vous m’avez confié tantôt que vous aviez servi et que le gouvernement vous accorderait facilement une place. Sollicitez-la d’ici. Ne nous privez pasde l’honneur de vous avoir pour commensal. Vous portez bonheur au château, j’en suis sûre. — J’ai dit la vérité, je ne puis demeurer ici. A quel titre d’ailleurs serais-je votre hôte? Je n’ai rien, je n’attends rien, etje n’ai plus de famille. Je n’ai guère d’amis non plus. — Pauvre malheureux ! Quel est donc votre pays ?
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— .Te suis originaire du Berry. Je suis un champi. »
Il faudrait un volume pour dire toutes les expressions qui passèrent sur le visage de la jeune fille en entendant ces paroles : « Vous ôtes un champi!!! s’écria-t-elle ; mais alors vous n’avez d’autre oreiller que la pierre des routes, d’autre toit que le ciel et les arbres du bon Dieu !
— Vous l’avez dit : — Oh ! mais, monsieur, je ne vous prie plus, je vous supplie de nous considérer comme votre propre famille et de rester avec nous. — Et que penserait-on de moi, qui passerais ainsi lâchement ma vie dans l’oisiveté, sans même gagner le pain qui- me nourrit! Je me mépriserais moi-mème. Non, non, je dois partir, oh ! si en réalité, vous étiez ma famille ! Mais un orphelin comme moi n’en a point ; sa destinée est de marcher et de souffrir.
— -Ainsi, votre fierté est le seul mobile qui vous arrête.
— Le seul, mademoiselle.
— Et si... vous deveniez un des membres de cette famille, resteriez -vous ?
— Parlez, mademoiselle, parlez, je ne vous comprends pas. — Eh bien, mon ami, mon noble ami, voulez-vous que je sois votre femme? »
Le moment était venu de se précipiter aux genoux d’Hermengarde, le percepteur n’y faillit
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pas. Il lui dit, et cette fois en toute sincérité, qu’elle était adorable et que toute sa vie ne suffirait pas, employée à la rendre heureuse.
Ils coururent, en se tenant par la main, raconter leur accordailles à la baronne qui lisait, avec de belles lunettes d’or sur le nez, dans son lit à baldaquin. La noble dame aimait sincèrement cet étranger qui avait rompu sa lance en l’honneur des opprimés. Ce nouveau mariage passa comme un wagon royal à la douane.
Huit jours après, le capitaine avait un congé de trois mois, et le percepteur recevait officieusement l’avis qu’il était percepteur à Sarreguemines. Cela n’était pas de nature à l’émouvoir personnellement beaucoup, puisqu’il occupait cette place depuis déjà six ans, mais cela rendit Hermengarde bien heureuse.
Quand le percepteur se fut impatronisé dans la maison, il demanda à faire venir son ami le garde général de Saint-Avold, ce qui lui fut immédiatement accordé.
Par une belle matinée de juillet, le garde général accourut au château de la Pie, où il entra vêtu d’un habit bleu du ciel avec une rose à la boutonnière. Rosaliude, alanguie de voir ses
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sœurs fiancées pendant qu’elle seule restait fille, retrouva un peu d’énergie pour sourire au nouveau venu, qui se présentait pareil à un bouquet. Après les présentations d’usage, le garde général sembla s’absorber dans la contemplation de cette fleur de l'Éden, comme il l’appela lorsque, pour la première fois, il lui fut donné de lui offrir son bras.
Rosalinde trouva dès lors l’ami aussi beau que les sommets du Pinde, et préféra décidément, aq bout de trois quarts d’heure, cette poésie à l’héroïsme du Polonais.
Quand on passa au salon pour y prendre le café, un objet voilé, semblable à une planche recouverte de serge, était dans un coin du salon.
« Une harpe I s’écria le garde' général, vous avez ifne harpe 1 Voulez-vous' donc qu’au prix de ce château je donne à qui la veut ma part de paradis ? — Mais, monsieur, c’est que je joue bien mal de ce divin instrument. — La modestie vous égare. Au surplus, autorisez-moi à jouer avec vous sur cette harpe un morceau â quatre mains. Confondre deux âmes dans une même mélodie, n’est- ce pas le plus beau mariage qui se puisse faire ici-bas U! — Le chemin de mon cœur est enfin découvert, soupira Rosalinde, en décoiffant l’instrument.
— Mais que va donc faire cet insensé ? mur-
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murait à l’oreille du percepteur Ulysse, qui fut saisi d’une terreur épouvantable. Est-ce qu’il s’imagine qu’on pince de la harpe comme on joue de l’orgue de Barbarie ? Il va tout démolir dans notre édifice ! »
Par une manœuvre habile le garde général, qui avait remarqué la frayeur de ses partners, s’approcha d’eux. « Ne craignez rien, j’ai pris naguère des leçons d’un allemand qui voyageait en touriste et faisait danser des chiens savants à ses moments perdus. » Il saisit l’instrument d’une main assurée. Si vous l’aviez vu, ma belle lectrice, votre sensible cœur eût été inondé de délices ! Il i-ejeta en arrière sa crinière fauve, leva vers le ciel des yeux noyés, et d’une voix de mezzo-soprano, où le sentiment nageait dans la mélancolie, il chanta les Feuilles mortes. »
Un peu plus, la tendre Rosalinde s’écoulait en fontaine comme la nymphe Aréthuse. Quand les sanglots furent un peu calmés, le jeune chanteur risqua la déclaration de Victor Hugo qui finit ainsi :
Si j’étais Dieu
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Je donnerais la terre et les cieux et les inondes.
Pour un baiser de toi.
Il n’eut point tant de présents à faire. Rosalinde inclina vers lui son cou flexible, pareil en sa grâce et sa blancheur à celui d’un cygne, et murmura à son oreille : « Je vous donne mon cœur et ma vie ; qu’il me soit fait suivant votre désir. »
C’est ainsi qu’au château de la Pie furent décidés les trois mariages des demoiselles Fisherbrodhausen. On fit des préparatifs magnifiques. La veille on se réunit pour rédiger les lettres de part qui devaient annoncer au monde ces illustres alliances. Hermeugarde avait un bonheur concentré qui jaillissait par.éclairs. Elle se penchait avec une confiance enfantine et forte tout à la fois sur le bras du percepteur retour de Pologne.
On commença la rédaction par la lettre de l’aînée des demoiselles.
Hermengarde se leva fièrement. « Mettez, ditelle au capitaine investi de ces fonctions, grâce à sa belle anglaise cursive, mettez que Hermengarde de Fisherbrodhausen épouse un champi.
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— Cela exciterait peut-être trop de jalousies, répliqua le prudent Ulysse ; et puis le monde dirait que vous n’êtes pas modeste. * Quant à lui, la baronne voulut qu’il s’appelât Guérault de Châteaupers, et si ee nom ne circula pas dans les billets qu’on envoyé, ce fut par une ruse aussi diabolique que les précédentes.
La noce du lendemain, ce fut une belle noce 1 que de violons ! que de festins ! que de lumières ! On s’en souvient encore à Niederbronn. Les demoiselles avaient chacune quatre. cent mille livres en mariage, payables le jour du contrat. À plus de vingt lieues à la ronde ce fut un deuil pour les coureurs de dot. Et puis elles étaient si jolies ! Àmalia surtout, qui n’avait pas dans le cœur les soucis qu’y met l’imagination.
On invita le maréchal ferrant qui unit tous ces
couples. Il mit au bas des actes sa croix encerclée. Il hésitait un peu.
« Mettez, lui dit Ulysse, mettez, mon brave homme, cela porte bonheur. »
Ce brave homme eut la place d’honneur, le capitaine et ses cousins lui donnèrent de l’Excellence tout le temps. Cela l’étonna fort, et il
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attribua la chose à sa bouté naturelle, loin de songer qu’il le devait à son maréehalat.
Le lendemain, chacun avait pris son parti. La vie a comme cela des portes par lesquelles, malgré qu’on le veuille, il faut bien rentrer dans la réalité.
Depuis ce lendemain, Hermengarde sourit quand on lui parle de la Pologne et soutient qu’il n’y a pas un seul Français qui y soit jamais allé.
Rosalinde a donné sa harpe à deux savoyards, dont la marmotte venait de mourir. Lamartine ne suflil plus à, la tenir éveillée. Le plus charmant des gardes généraux partage avec lui cette aimable tâche, et la jeune femme ne s’endort néanmoins qu’à une heure avancée.
Le capitaine Ulysse a donné sa démission-.
Avec sa planchette et son compas Àmalia a fait construire un cadran solaire.
Seule, la baronne songe à l’avant-dernier des Châteaupers qui mourut pour l’amour d’elle. • -
a On n’aimait que dans ma jeunesse, dit-elle, le thermomètre a bien baissé !