XLI
Pour que les choses se fissent dans les règles, deux jours après, Glodomir alla présenter la demande en mariage. Napo le força de mettre son habit noir, et l’infortuné vieillard s’en alla tout
LA MARE AUX OIES
au traders des baigneurs qui s’arrêtèrent pour le conterapier*dans ce costume inédit à Berck avec le même étonnement que produisait son fils vêtu en Jeune-France.
— Où va donc le père Guignet? demandait-on ?
Quand il se présenta chez madame Quellot, Alice l’embrassa sur les deux joues comme un père ; Nina ne crut pas devoir faire autrement. Clodomir supporta gravement cettç épreuve, et fit, en termes sérieux, sa demande officielle. Mais l’émotion le gagna vers la fin, et, prenant à deux mains la tête d’Alice, il y déposa un bai-' ser sSnore en s’écriant : •
— Tenez, vous êtes une bonne et charmante fille qui serez contente du père Clodomir.
On fit la noce à Berck même, dans cette chapelle de Notre-Dame-des-Dunes.
Les marins, pour fêter leur ami, l’avaient décorée de toutes les fleurs du pays.' •
Le soir, Clodomir offrit un bal à ces braves gens et à tous les baigneurs, dans lequel l’orchestre des fifres fit merveille, quoique gêné par la présence de quelques violons intrus. Il est vrai que le tambour fit, pour les étouffer, des efforts couronnés de succès.
On me nomma surnuméraire en ,185., et comme il faut à tout un petit commencement, ce fut dans la ville de X... Pardonnez-moi cette discrétion la seule en cette confidence. X... où l’on enterrait ainsi mes vingt ans, tient le milieu entre une nécropole égyptienne et la moins vivante de nos bourgades. Il me sembla en arrivant dans ces vieilles rues sombres et désertes que je venais de découvrir un Herculanum nouveau. Onétait dès l’abordenterré sous cent pieds d’un ennui glacial. Ajoutez qu’à ce moment décembre agitait les traînées lugubres des vents du nord, sur les plaines désolées au milieu desquelles, telle qu’une épave échouée, sommeille X... Ajoutez que Tunique auberge était pleine, que je fus laissé dans la rue, gelé, morfondu, furieux et impuissant. Vous savez l’état de mon âme et
ma situation. Entre une imprécation et un soupir de détresse, je me levai tout raidi par la bise et je me mis en quête d’un logement à louer. Il pouvait être neuf heures ; çà et là de rares lumières couraient comme des follets attardés derrières les vitres en fond de bouteille, a Une porte hospitalière ! un lit bassiné ! autant chercher, pauvre perdu ! l’entrée des catacombes ! » me disais-je.
Cependant, par un de ces hasards qui font croire que la fortune aime la jeunesse, une de ces fenêtres en tabatières dont les maisons du XV e siècle ont emporté l’usage s’ouvrit tout-àcoup ; l’obscure silhouette d’une femme se pencha dehors.
— Jésus, mein Gott ! murmura- t-elle, quel temps de démons !
Comme si le diable eût voulu lui donner raison, une rafale s’engouffra dans la croisée ouverte et promena son gémissement aigu de la cave au grenier. La femme épouvantée s’efforça d’attirer à elle le volet, le vent lui résista, et se voyant vaincue, décrocha unesorte d’écriteau de bois, lequel s’en vint avec fracas tomber à mes pieds.
J’entendis aussitôt des pas dans l’escalier, et quand la femme se présenta sa lampe à la main, je pus lire en lui remettant la planchette :
Chambre garnie à louer.
— Merci Monsieur, me dit cette personne, dont la physionomie n’accusait aucun âge en cette demi-obscurité.
Mais ceci ne faisait pas mon affaire, et le bonheur ne me rendit muet qu’un instant :
— Et cette chambre, Madame, est-elle toujours vacante ?
Elle s’arrêta étonnée, et s’apercevant aussitôt que je n’étais pas du pays, un empressement de bon augure parut sur ses traits.
— Toujours, Monsieur, oh oui ! toujours.
— Et puis-je la louer à l’instant même ?
— Comme cela, sans l’avoir vue ? Qui êtesvous donc?
Elle éleva sa lampe pour mieux voir mon visage, et frappée de ma jeunesse : — Au fait, vous le direz demain ; entrez, je vois bien que vous êtes dans la rue. Tout est loué chez Fritz.
Elle avait une physionomie douce et pensive, de grands yeux tristes et calmes. Je crus -qu’elle était aussi vieille que le pont Neuf ; elle passait trente-cinq ans. Mais, foi d’homme loyal, je n’y songeai pas longtemps, et, dans ma joie de cette trouvaille inattendue, je l’embrasrai deux ou trois fois tout de suite avant qu’elle eût pu songer à une parade contre mon enthousiasme. — Elle fit bien quelque effort, mais le moyen, fluette
et frêle, de lutter contre un grand gaillard, taillé en plein drap dans l’espèce et qui n’y entendait pas malice. Quand elle se retrouva sur ses deux pieds, à demi-naufragée, tout émue encore, je vis qu’elle était rouge et suffoquée, mais elle ne dit rien et je sentis bien que j’avais été trop prompt. Elle monta devant moi, drapée dans les plis chastes de sa robe noire, ouvrit la porte de ma chambre, me laissa seul avec une bougie allumée, maître de mon nouveau palais.
Je ne m’en dédis point, c’était un palais. Il avait fallu la vie d’une femme pour tisser toutes ces trames légères du crochet et de l’aiguille qui décoraient le sanctuaire dont je devenais l’indigne Dieu. D’épais rideaux en tapisserie au petit poiul, dignes de la patience des doigts d’une fée, laissaient courir un rayon de lune bleuâtre autour de moi ; le tapis était pareil, la couverture du lit, les sièges, tout était brodé, tout était . de ce blanc exquis, dont la fraîcheur grise les' yeux ; la cheminée ornée de figurines religieuses, la fenêtre donnant sur la campagne solitaire, un grand Christ sur fond de velours noir dans la pénombre, la tenture d’un violet affaibli ,
tout concourait à donner à ce lieu une teinte un peu mystique. L’esprit s’éloignait des idées violentes et nageait dans la paix. Cela me fit rêver. Pourtant après avoir fait le tour de cette boîte féminine où il me sembla que j’entrais le premier, tel qu’Adam au sein de l’Eden, je ne tardai pas à me mettre au lit. Oh, mon cher lecteur quel lit moelleux I un frisson de plaisir m’enveloppa comme une caresse sous l’édredon de soie.
Cela avait si bien l’air d’un songe, qu’au réveil je ne sus guère où je me trouvais. Quand la mémoire me revint, je courus remercier la Providence, à laquëlle je devais de ne pas avoir passé la nuit à la vilaine étoile. Dans l’escalier, je me heurtai à une belle fille de seize ans, fraîche comme une aurore et du même blond que les épis. — Elle tenait à la main, pardonnez-moi cet humble détail, une boîte au lait et un pain doré, dont la vue m’aiguisa les dents et me rappela que je n’avais pas dîné. — Je m’informai du logis de ma propriétaire.
— Comment ! dit la belle fille, vous êtes notre locataire et je n’en savais rien I Mais par où êtes-
CHAMBRE GARNIE A I.0UER.
vous entré ?Mais... Ali ! je gronderai ma tante.
L’enfant gâtée m’entraîna après elle dans une salle basse où, plus monastique encore que la veille dans son visage et dans son maintien comme dans ses habits, mon introduètrice tricotait auprès d’un poêle en faïence; je remarquai comme ses bandeaux plats étaient soigneusement lissés, comme sa collerette blanche avait l’air chaste des guimpes religieuses. Ses mains diaphanes avaient une activité si disparate avec toute sa tranquille personne, qu’elles attiraient le regard. Je me rappelai ce gros baiser donné d’enthousiasme la veille, et je me mis à rire. Elle me fit asseoir à quelques pas d’elle auprès du poêle qui ronflait sa chanson d’hiver. Je me tournai vers la jeune fille au pot au lait. Elle me contemplait les mains jointes. C’est si imposant et si singulier un nouveau venu en province 1
— Qui êtes- vous? d’où êtes-vous? où allezvous? demeurerez- vous longtemps à X..? — avezvous vos parents ? que font-ils ? que faites-vous ? que savez- vous ? que pense/- vous ? que croyezvous? quç niez-vous? nous aimerez- vous?
Toutes ces questions se succédèrent avec une telle rapidité que j’en fus pour mon attention. J’avais vu une jolie bouche parler vite, et voilà tout. Malgré son silence et mon ahurissement, elle continua de plus belle, faisant les demandes
et les réponses, et bâtissant un petit roman à mon usage qui valait mieux que celui de ma vie. Je la laissai dire jusqu’au moment où la tante m’apporta une tasse de lait chaud et unmorceau de cette croûte merveilleuse.
— Je parie que vous n’avez pas dîné hier ?
J’y ai songé rentrée chez moi, il était trop tard.
J’eus envie de lui répondre que c’était là un vain scrupule. Elle s’en aperçut; car elle me dit aussitôt :
— Vous trouverez une excellente table à l’hôtel. Ici, nous logeons; mais nous ne prenons pas de pensionnaire.
Elle dit cela d’un petit air raide. Cette vieille fille avait dû être extrèm ement belle. Elle avait des transparences diaphanes deteint qui avaient dû être d’admirables fraîcheurs. Pas de crinoline, des jupons graves et noirs dontles plis tombaient tout droit sur ses petits pieds. Je n’ai vu tout cela que plus tard, car je regardais la nièce qui souriait et babillait.
Je bus ma tasse de lait en émiettant tout doucement mon pain pour avoir le plaisir de la voir rire plus longtemps, cette grande ingénue qui suivait tous mes mouvements des yeux. Quand j’eus fini, la tante se levaets s approchantde moi:
— Etes- vous bien chez vous, Monsieur? demanda-t-elle.
— Où- serait-on mieux, Madame? La bonne fée qui m’a secouru a bien fait les choses, sa baguette a partout laissé sa trace et moi seul dépare le nid que vous m’avez donné.
— Monsieur, dit-ellp en rougissant de nouveau, je ne suis pas mariée, j’ai droit à ce que vous me disiez : Mademoiselle.
Elle avait ainsi des réponses déconcertantes comme des coups de hache, qu’elle prononçait de son ton tranquille et de sa voix harmonieuse . Je me repentis de plus belle de l’avoir embrassée sans vergogne. Je me levai souriant à Gertrude (c’était la nièce) et je m’en allai. Sur le seuil :
— Voulez- vous venir, ce soir, jouer avec nous au loto ? me dit-elle.
Je me retournai, sûr d’être foudroyé par la tante si j’acceptais.
— De huit à dix heures, fit-elle en se levant à son tour pour me congédier.
Je saluai, je me trouvai dans la rue.
Je regardai ma maison ; elle était propre, nette comme une casserole llamande. Pendant que je contemplais mes deux fenêtres, la tante parut à l’une d’elles ; à ma vue, elle se retira vivement et ferma la croisée.
Pendant la journée, on porta mes bagages à mon domicile. Je remis au lendemain mon installation et je parcourus les rues boueuses, visitant quelques personnes ensevelies sous cinquante pieds de vieilles coutumes, d’antiques idées, d’usages vermoulus et promenant leur existence dans les mômes fauteuils ossifiés où s’étaient assis les arrière-grands-pères. — Le soir, je sentais le moisi, j’étais harassé des réponses saugrenues que j’avais dû faire«à tant de questions insensées. Je crois bien que le velours d’Utrecht jaune avait déteint sur mon visage. Je pensai avec douleur que ma pauvre mère, mes charmantes sœurs, nos amis si gais, les boulevards éblouissants, étaient bien loin et que j’étais là, pauvre bougie éteinte sous un lugubre éteignoir. L’isolement me parut affreux et je songeai que tous les soins menus de la famille allaient à la fois me manquer. Écoutez donc ! à vingt ans, l’arbre est si près des racines ! Il faisait un froid noir. Quand j’entrai chez moi, je vis une lampe qui brûlait auprès d’un grand feu.
Une théière pleine d’un thé parfumé à côté d’une tasse et d’un flacon de rhum me causa une sur-
prise et un plaisir extraordinaires. J’aimais à la folie ce thé du soir. Je fus tout saisi de mon secret deviné.
Je jetai alors les yeux autour de moi, mes malles avaient disparu, mon linge et mes habits étaient soigneusement rangés, mes bibelots de garçon avaient pris leur place naturelle et commode, mes livres étagés dans la bibliothèque, jusqu’à mes pipes, Monsieur mon lecteur, qui s’étaient accrochées toutes seules à la muraille, et mon pot à tabac se trouvait rempli 1 Gela tournait au fantastique. La boîte dans laquelle se trouvait de la main de ma bonne mère une instructfon potfr faire le thé et du vrai thé de Chine, m’expliqua comment on avait deviné. Je me souvins qu’en rentrant j’avais entendu des pas furtifs descendre rapidement le vieil escalier qui conduisait à l’appartement de mes hôtesses. Je m’expliquai tout, et devant ce bien-être, devant mes pantoufles chaudes et mon lit bassiné, je ne songeai plus à més tristesses.
O Gertrude ! pensais-je, chère et charmante fille, si tu te môles de me capitonner la vie, tu m’empêcheras bientôt de me plaindre. Dix heures sonnèrent; j’entendis la voix rieuse de Gertrude dans la chambre d’au-dessous. Elle chantait ces étemelles chansons des jeunes filles en peine d’amoureux. Je suis doué par la nature
d’une belle voix de baryton, je répoudis de mon meilleur creux par un couplet brûlant. Gertrude se tut et s’endormit sans doute sur sa gaîté.
Je considérai encore mon logis avec la joie d’Ulysse retrouvant Ithaque et je murmurai :
— Ce n’est pas la tante qui aurait fait tout cela ! Fi 1 la revêche.
Je fus bien obligé de me mettre au loto. Et, vrai Dieu 1 j’aurais tort de me plaindre des tête à tête que cela me procura avec la belle Gertrude . Que de fois mon pied chercha le sien sous la table étroite ! Que de fois nous fourrâmes ensemble dans le sac aux boules deux mains dont l’une fuyait toujours la mienne. Mais les jeunes filles sont ainsi faites, qu’elles feignent toujours l'indifférence. J’aurais voulu plus d’émotion chez elle; celle que je ressentais moi-même, par exemple, quand son pied se trouvait emprisonné par les miens. Alors ma respiration était comme suspendue, quelque chose comme une joie poignante me serrait le cœur, et je sentais que je devenais pâle. Gertrude rougissait un peu, ne retirait pas le pied prisonnier, mais riait au
point que j’avais envie de me fâcher de sa bonne humeur. — La tante Virginie, sachez son nom, qui est celui d’un ange, ne regardait que ses cartons, gagnant gravement sans sourire. De temps à autre, quand tout entier à mes contemplations amoureuses, je cherchais les yeux de la nièce pour y perdre mes regards; je venais à me rappeler sa présence, je la regardais. L’argus avait les yeux baissés, elle semblait souffrir de mon attention pour Gertrude, car ses joues étaient plus mates encore que de coutume, ses mains charmantes avaient des frémissements, mais elle ne grondait pas et nous rappelait au jeu réel. Gela m’étonnait et m’apprivoisait à la fois. « Elle n’est pas méchante, » pensais-je. Et je me surprenais à l’aimer un peu.
Gertrude, cependant, entassait en mon absence les surprises les unes sur les autres. Un jour c’était un bouquet de violettes, un autre jour que j’avais fait emplette de mouchoirs, je les retrouvai peu de temps après brodés à mon chiffre. Je ne l’avais pas vue travailler à cet ouvrage fort long et je m’étonnai qu’elle en fût venue si vite à bout. Mais je n’osai jamais lui parler de ces mystérieuses attentions, craignant de la mettre en fuite au premier mot. Et puis le charme caché est toujours double pour les délicats.
En attendant, mon bonheur consistait en un ■ baiser volé entre deux portes, en un salut dans la vieille église, où je me tenais caché derrière un pilier, aperçu d’elle seule, pendant que les prêtres chantaient et que la tante Virginie regardait l’autel avec des yeux brillants, avec des élans de dévotion passionnée, quelquefois avec des larmes. Une fois ou deux il me sembla qu’elle m’avait aperçu et, chose étrange, ce fut ces jours-là que je la vis pleurer.
Peut-on être dévote à ce point! pensai-je; quel rôle un mari aurait-il joué dans cette vie glaciale, où le feu n’est que pour Dieu.
Ces jours-là aussi je ne l'aimais point.
Je lisais souvent dans la journée, et je me souviens d’avoir un jour laissé tout ouvert sur ma table le livre des amours impossibles et éthérés de Jocelyn. Quand je rentrai chez moi, le livre était marbré en divers endroits de grandes taches grisâtres. — Je crus à un manque d’inattention. — Je m’adressai à Gertrude et lui en fis la remarque, en lui demandant qui était entré en mon absence pour mettre la chambre en ordre.
J’avais- l’air un peu fâché. Elle me répondit : — C’est ma tante, Monsieur. De telle sorte que ma colère se tourna vers la tante Virginie et que je m’en allai vers elle, mon volume à la main.
Elle était souffrante. Je la priai doucement dé ranger mes livres avec soin, a car... » je lui tendis le volume.
Je n’oublierai jamais l’étrange regard qu’elle me jeta : un regard de douleur, de haine, de reine offensée. Il y avait de tout cela dans ses yeux. Elle se leva de toute sa hauteur; j’étais déjà tout effrayé de mon audace.
— Parlez- vous sérieusement? me dit-elle; c’est moi. qui ai pris ce livre, et c’est moi qui ai pleuré sur ces pages? Laissez-le moi, je le remplacerai; celui-là m’appartient; j’y ai quelque droit, à présent.
— C’est un présent de ma sœur, j’y tiens.
— Et- que me fait votre sœur? je suis votre mère ici, mes droits priment les siens.
Elle eut un sourire navré.
— D’ailleurs, il est taché.
Je n’osai pas insister.
Cependant mes amours avec Gertrude allaient leur train. C’était moi qui étais l’esclave enchaîné. J’obéissais, Peut-être, en tout autre lieu, cette grande fille, un peu commune dans sa gaîté, un peu vulgaire en ses sentiments, eût-
elle froissé en moi la délicatesse que donne l’éducation un peu raffinée que j’avais reçue. En tout cas, assurément, elle ne m’eût pas attiré. A X..., dans cet intérieur monastique où le calme profond était un charme que je n’avais jamais goûté et que je subissais, je me laissais aller à cette communion avec une belle créature, comme à une chose qui devait infailliblement et naturellement arriver. Qui aurais-je aimé ? Elle était fort coquette, très-capricieuse, extrêmement gâtée. La tante Virginie- ne disait rien de nos querelles et rien de nos raccommodements.
Un soir, fort occupé à chercher sous la table le pied de mon inhumaine, seule faveur qu’elle m’eût encore officieusement accordée, je crus le rencontrer, je le happai au passage et l’engloutis entre mes bottes vernies. Puis, satisfait de ma manœuvre, je continuai à jouer avec une indifférence hypocrite où la joie et l’orgueil étaient transparents : Je tins ce pied captif malgré les faibles efforts qu'il üt pour se dégager. Tout à coup Gertrude, qui riait et me faisait des cornes, se leva. 0 surprise ! le pied ne s’éloigna pas avec elle. Je jetai lés yeux sur la tante, elle était blanche comme un lis et me regardait avec des yeux lumineux, sa respiration était pénible. Je vous laisse à penser si je fus penaud, je rougis jusqu’aux oreilles, je donnai précipitamment la
liberté à cette trompeuse bottine, l’incident n’eut pas de suite, seulement j’exécutai une retraite qui ressemblait à une déroute.
Je n’osai reparaître de huit jours. Ce fut pour le plus grand désespoir de Gertrude que son patient amusait beaucoup, et pour le mien, je dois l’avouer, que ma blonde amie avait enchaîné au char de sa coquetterie. Enfin, un soir je la rencontrai dans l’escalier. Je me jetai à ses genoux, je la suppliai de me recevoir dans sa chambrette à l’insu de sa tante; je lui jurai mes grands dieux que je l’honorerais comme la Vierge et la respecterais comme ma souveraine. Elle me répondit par un refus et par cet éternel éclat de rire qui courait autour de ses lèvres comme une souris prise dans son piège. Instances, génuflexions, tout fut inutile.
Qui peut savoir jusqu’où vont les audaces de vingt ans? Ce rendez-vous, je résolus de l’imposer à celle qui me le refusait. Une des fenèlres de mon petit salon donnait sur une cour étroite, et communiquait par une corniche de vingt-cinq centimètres de large avec la fenêtre de Gertrude.
J’avais à peu près trois mètres à franchir en me *
tenant à des crampons fixés dans le mur. Unjeu pour le garçmi agile et souple que j’étais. Il faut que je vous confie mon supplice. Chaque soir, la jeune fille, qui n’avait pour vis-à-vis qu’un mur aveugle et sourd, ne se gênait. pas pour lui, et se déshabillait gracieusement sans songer que son profil en long habit de lin se détachait sur cette muraille qu’éclairait sa veilleuse. Voilà la cruelle et trop charmante image qui m’apparaissait au moment de mon sommeil et troublait tous mes rêves.
Le soir arriva plein d’impatiences et d’angoisses. Aller ainsi jusqu’à cette fenêtre, c’était passer le Rubicon. Si j’étais pris, j’étais chassé comme un voleur nocturne, et la ville tout entière m’aurait repoussé de ses pénates. — La tante n’était point femme à souffrir de telles plaisanteries. Je repoussai dix fois mon projet.
Mais au moment où toutes les pompes de ma froide raison avaient éteint l’incendie de mon imagination, le mur s’éclaira, la silhouette apparut dénouaut ses longs cheveux et la raison s’envola. — C’était fort insensé ce que je fis; car, à tout prendre, Gertrude avait des principes et devait inévitablement jeter des cris d’effroi. Mais le libertin que j’étais, l’élève de Faublas et consorts ne songea qu’à tenter l’aventure et je
m’embarquai vers la corniche. Je touchais à la bienheureuse fenêtre, quand un crampon vermoulu céda, je tombai en poussant un cri.
Quand je repris mes sens j’étais dans mon lit, j'avais le bras gauche cassé, la tête emmaillotée de bandelettes. J’ouvris des yeux étonnés devant un Christ d’ivoire ; prosternée à quelque pas de moi, la tante Virginie priait avec ferveur. Elle ne me voyait pas. Je pensai qu’elle demandait au ciel la patience, vertu bien nécessaire pour soigner un garnement tel que moi. Je n’osai affronter l’explication et je refermai les yeux.
Elle revint après un moment et me retrouvant immobile, soupira profondément. A travers mes cils, je voyais ses grands yeux bruns fixés sur mon visage et pleins de mélancolie. De temps à autre, il passait sur eux comme un nuage de larmes. — Je n’y trouvai pas cette expression sévère que j’avais redoutée. — Elle s’assit auprès de mon lit et ne me quitta plus du regard. Depuis dfe temps, je crois au magnétisme; à mesure que je sentais ce regard peser surmoi, une sorte de tranquille bien-être s’emparait de toute ma personne. C’était quelque chose qui calmait
et rafraîchissait mon corps endolori, quelque chose de doux comme une caresse du soleil. Je voyais bien qu’elle me parlait ainsi, mais sans distinguer ses paroles, je voyais bien qu’elles n’étaieiYt point amères. — Elle arrosa mon front avec de l’eau de mauve . Elle posa ses mains glacées sur mes joues et les y laissa. Il me sembla qu’elle prononçait mon nom.
Pauvre tante Virginie ! je restais sans connaissance, elle se mit à genoux près de moi, tout près, je sentai son haleine réchauffer mon visage. Tout à coup et sans que je pusse prévoir son dessein, elle me saisit la tête à pleines mains passionnées et me rendit sur les cheveux le baiser que je lui avais donné; puis glissant jusqu’à terre, elle perdit connaissance.
On m’avait saigné, j’étais endolori, je ne pus appeler à l’aide. Heureusement cela ne dura point, la volonté veillait dans la frêle nature de cette femme. Elle se souleva bientôt et, se traînant sur ses genoux jusqu’aux pieds du Christ, elle demeura là jusqu’au moment où je l’appelai. Quand elle vint à moi, plus pâle qu’une morte, sa froide figure avait, comme un masque, repris sa place.
« Eh bien ! me dit-elle, vous avez fait là une belle chute. Pourquoi donc vous pencher ainsi ? Comme vous voilà arrangé Qu'allons-nous faire?
200 CHAMBRB GARNIE A LOUER.
Il faudra bien vous soigner. J’aurais préféré n’y pas être forcée. » >.
Gertrude entra en ce moment et vint sèchement et sans mot dire, remplacer sa tante àmon chevet.
Virginie se leva et s’éloigna de son pas automatique.
Gertrude avait quitté son air riant. Sa physionomie dure et courroucée me prouvait qu’elle n’était point dupe de mon accident.
Je voulus lui prendre la main qu’elle retira aussitôt.
— Monsieur, me dit-elle, votre conduite est indigne. Vous avez donc cru que quelques plaisanteries, dont je n’ai fait que rire, vous autorisaient à une tentative aussi affreuse ! Je vous prie de quitter cette maison aussitôt que vous serez guéri, et de cesser désormais vos poursuites, qui me déplaisent, qui m’offensent.
Je vis bien qu’elle parlait vrai et je vouai au diable ces coquettes ingénues qui se jouent des sentiments qu’elles excitent ; mais l’aventure de la tante occupa tout mon esprit. Je me pris à y réfléchir. A vingt ans l’amour d’une fille de trente-cinq parait une chose monstrueuse. L’idée qu’elle m’aimait envahit mon esprit et me confirma dans la résolution de quitter la maison dans le plus bref délai possible.
La nuit revint après un jour passé entre les soins muets de Gertrude. Avec elle la tante Virginie rentra dans ma chambre et la veillée commença. Elle s'assit auprès du feu, éclairée de grandes lueurs pourpres des pieds à la tête ; je l’avais en face de moi, et je ne sais pourquoi mie curiosité furieuse me prit de la regarder.
Ce visage de femme touché déjà par la main du temps, ce visage que j’avais déiaigné, cette tête ascétique me saisirent l’âme. J'oubliai tout. Je vis tout de suite que j’avais pensé vrai. Mais je vis que cette affection passionnée avait été pour elle un cruel supplice, un dur combat qui l’avait meurtrie. Néanmoins, je dois à ma conscience de dire ici qu’elle était ce soir-là admirablement belle — belle d’une beauté immatérielle et éthérée d’une sorte de transfiguration. Les tous diaphanes de ses joues avaient encore augmenté de transparence et le sentiment jaillissait à travers toute sa physionomie.
Je fus saisi-d’une pitié, disons mieux, d’une tendresse .profonde. Je lui fis signe de venir près de moi. Je détachai de mon cou un petit médaillon qui contenait le portrait de ma mère, et je le lui jetai autour du cou. Je lui pris la main et la gardai dans les miennes.
A quoi eussent servi les paroles? c’était affaires de cœur que le langage eût apparem-
ment gâtées. Elle pleurait silencieusement.
J’avais la poitrine gonflée de soupirs. Le temps s’écoulait rapidement. Les étoiles étaient au bas de l’iforizon, quand elle me dit que l’heure du sommeil était venue. Je m’endormis encore saisi d’une émotion mal apaisée de ces étranges sensations, de ce voyage dans le pays des tendresses mystiques. Quand je me réveillai, la tante Virginie n’était plus là. Une parente, me dit-on, l’avait appelée à elle.
Je me guéris en quelques jours, mais dans cette maison je ne parlai à personne et refusai les soins de Gertrude. Je ne revis plus la tante Virginie, mais l’impression demeura si vive et si singulière que je fus forcé pour ma santé et pour l’oubli de demander une autre rétidence.
Quinze ans après, je revins à X... C’était toujours la même ville antédiluvienne. Il me semblait que j’y retrouverais ma jeunesse pétrifiée à quelque carrefour. Je revins à la petite maison de la rue d’Qr, — c’était le nom de la rue, le seul que je vous dise, le nom de la rue de mon premier, peut-être de mon seul amour. — La maison était démolie ; c’est, je crois, la première depuis que X... est né.
Quant à la tante Virginie, je m’en allai flânant en mon âme au milieu de mes souvenirs les plus embaumés, et trouvant en moi-même quel-
'Bigrtffe
que chose d’intime et de charmant qui primait toutes mes amitiés jusqu’alors, je jetai les yeux à mes pieds.
Mon intelligente rêverie m’avait mené dans le cimetière où croissent la giroflée et la véronique, et je pus lire sous une mousse déjà bien vieille :
Virgo Virginia.
LE CHATEAU DE LA PIE
Le château de la Pie est situé sur une montagne romantique dans les Vosges. Des forêts de sapins, où les vents du nord soufflent des mélodies étranges, l’entourent aussi loin que la vue peut s’étendre. A ses pieds, le petit village de Niederbronn, tout blanc par ses murailles et tout rouge par ses toits, a l’air d’un baby souriant à son vieux père. — C’est la baronnie de Fisher-
brodhausen.
Sur le chemin qui mène à Niederbronn, par 25 degrés de chaleur, il y avait une fois un grand garçon, haut sur jambes comme un échassier et découplé comme le dernier des Mohicans. Il était
206 LE CHATEAU DE LA PIE
innocemment vêtu de blanc, avec un air joyeux sur un jeune visage. — Gela marchait comme Basque, et voulez- vous que je vous dise?.. . c’était un Basque! — Un beau jeune homme, s’il vous plaît, brun comme la nuit, pâle comme un clair de lune, avec des yeux de diamant noir.
Voilà, je pense, un portrait suffisamment romanesque de ce héros qui ne l’était point. Au contraire, Ulysse Guéraut passait pour la plus parfaite incarnation de Tant Mieux, dit Jean qui rit et surnommé Bien-Aise en sa personne par tous ses amis. On l’avait toujours vu satisfait, et la chute du monde aurait retrouvé sa bonne humeur d’aplomb.
Nous ne saurions rendre l’accent gascon avec lequel il chantait une petite chanson militaire, dont le refrain est :
Voilà qui est bon, bon, bon...
Cela l’aidait à monter, car il était pressé d’arriver et s’ennuyait en route. De peur d’insolation, il avait mis son mouchoir entre son chapeau de paille et sa tète et le laissait flotter sur ses épaules. — Ajoutez un grand carton au dos et une planchette avec une boussole. — Il avait, en vérité, toute l’apparence d’un géomètre.
Madame, ce n’était point un géomètre : je ne me serais pas permis, en ce roman de eouleur
DigitizecW^Cdogl
LE CHATEAU DE LA PIE
poétique, de vous présenter un personnage aussi éloigné du mont Parnasse. — C’était un capitaine d’état-major. Vous n 'êtes pas sans en avoir ren-' contré quelques-uns dont la tournure vous aura satisfaite Le mien, que je vous offre, avait quitté momentanément la gloire pour le compas. Il s’en allait tirant des plans pour la carte de France, calculant et surtout s'esbattant tel qu'un ânon lasché. Il y avait quelques mois que cette existence durait, et il s’en allait topog'raphier la commune de Niederbronn et le château de la Pie.
Mon, votre, notre capitaine arriva dans le village à l’heure où les paysans prennent le serein sur la porte. Il demanda la meilleure auberge, on lui répondit qu’il n’y en avait pas. Alors force lui fut d’aller quérir chez le maire un billet de logement. C’était un fort convenable maréchalferrant, qui lui donna, dans une enveloppe rose* ,un papier, et lui dit avec un sourire à double tranchant :
«. Allez au château de la Pie, monsieur, c’est ■ la plus conséquente maison du pays et vous serez là fort bien ; et puis les jeunes filles sont belles et avenantes. »
Mais le capitaine était plus fatigué qu’un cheval de fiacre, il pensait à son gîte, et. sans avoir vu ce clin d’œil du fonctionnaire, il s’en alla
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vers la demeure de madame la baronne de Fis-
herbrodhausen, veuve douairière, et de ses trois
filles.
A cette heure mélancolique où le jour tombe derrière les grands bois, semant les cieux de poudre d’or et de rubis, tandis que la lune s’élance, blanche coursière, dans l’azur assombri, on aim/e à respirer dans le jardin plein d’ombre, à s’éuivrer des mystérieuses effluves qui s’échappent des lis. C’était à la vesprée que descendait Rosalinde de Fisherbrodhausen dans les sentiers solitaires du parc, pour rêver en liberté aux splendeurs des étoiles.
Rosalinde était la seconde des demoiselles du château de la Pie. L’aînée se nommait Hermengarde, la plus jeune Amalia. Rosalinde, nature tendre, âme passionnée et mystique, s’en allait le long d’un ruisseau plein de myosotis, murmurant des strophes de Brizeux et racontant son cœur aux vers luisants. Cela ne l’empêchait pas d’avoir de grands yeux et un corsage plein de promesses. Cela n’arrêtait pas longtemps son sourire qui creusait des fossettes dans ses joues et enflammait ses lèvres rouges.
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Ce soir-là, dans sa promenade, comme un vide l’avait gagnée, elle soupira tout à coup cette apos- * trophe :
Ciel, entends ma prière et mets sur mon chemin Un cœur qui me comprenne et me réponde enfin !
« Ce sont des verses ! » s’écria la voix inconnue d’un être invisible, car le chemin faisait un coude, et au même instant notre grand jeune homme se trouva face à face avec Rosalinde.
Avec l’intuition naturelle et prompte chez toutes les jeunes personnes, cello-ci songea que ce devait être un prétendu disposé à se jeter à ses pieds. Elle rougit donc et se recula juste assez pour que le capitaine put lui faire une révérence.
Ce grand corps se plia en deux et parut un pupitre qui se ferme, grâce à la planchette qu’il portait sur le dos.
Cette planchette intrigua beaucoup la jeune demoiselle Sa raison n’y comprit rien, et son imagination s’égara loin du mo;:de réel à la poursuite de cette énigme, pendant que notre héros demeurait planté sur ses deux pieds comme le héron du bon La Fontaine, à la regarder avec deux yeux honnêtes et étonnés.
Ce regard un peu fixe et naturellement doux effaroucha bientôt là belle, qui lui demanda ce qu’il désirait.
« Borné dans sa nature, infini dans ses vœux, tel est l’homme, répondit le capitaine. Mes désirs seraient trop nombreux à vous dire, mademoiselle. Daignez seulement prendre ceci. »
Il lui tendit son inoffensif billet de logement. A cette vue, Rosalinde recula de dix pas et avec un geste superbe :
« Une lettre, Monsieur! quel audacieux êtesvous donc? Vous ne voyez donc pas que vous m’outragez ! Vous n’ètes pas gentilhomme pour agir ainsi : »
Ulysse se demanda quelle tarentule avait piqué mademoiselle de Fisherbrodbausen.
« C’est un billet pour madame la baronne, ditil simplement. »
Rosalinde lui décocha en flèche un regard oblique qui signifiait :
« Dites-moi donc que c’est une lettre d’introduction à me faire votre cour. » Puis elle ajouta mentalement, en précédant le nouveau venu vers le château : « Mes sœurs vont périr de jalousie de me voir mariée la première. Et ma foi il y a bien de quoi être fière, car vraiment il n’est pas mal. » Elle se retourna et surprit Ulysse fort occupé à faire dans l’onde du ruisseau une sommaire toilette.
« Je suis désolé, Mademoiselle, je suis confus, d’arriver au château en un tel négligé et surtout
de devenir votre hôte sans en avoir reçu l’invitation, mais... — Monsieur, répondit Hosalinde, vous êtes le bienvenu.. On s’ennuie toujours à la campagne, nous y sommes seules d’ailleurs, et notre bonne étoile vous a envoyé. — Mon Dieu, ajouta-t-elle, que de diplomatie pour une demande en mariage! »
Elle introduisit Ulysse dans le grand salon, et pour lui faire honneur alluma toutes les bougies de sa belle main, puis elle s’en fut l’annoncer chez sa mère et porter à la baronne cette mystérieuse lettre rose. 0 maires et maréchaux, voilà de vos coups !
La baronne de Fisherbrodhausen était assise dans son grand fauteuil auprès de son lit à baldaquin . Ce grand lit, échappé du musée de Cluny, était revêtu d’une couverture en cuir mordoré et gaufré. Le prie-Dieu, les tapisseries, les bahuts et les vitraux, toutes les incommodités du moyenâge étaient du même style. Mais que cette chambre et cette baronne étaient imposantes! La haute et puissante dame était habillée d’un justaucorps collant sur ses formes, dont le dessin avait été copié dans un vieux missel. Elle lisait
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gravement NoWe-Dame de Paris de Victor Hugo.
Grâce à la solitude du château de la Pie, les bruits du monde ne lui arrivaient point et rien n’empêchait son dédain pour l’humanité. « La plupart des gens de ce temps sont vilains, ri-
bauds et truands, avait -elle coutume de dire. 1
Ses filles elles-mêmes n’obtenaient de sa part qu’une médiocre attention. Mesdemoiselles de Fisherbrodhausen s’étaient élevées toutes seules, à la grâce de Dieu, comme font les roses remontantes. Ce n’était pas qu’elles ne fussent charmantes. Chacune d’elles avait son genre de beauté. Aucune n’était stupide, et les aînées avaient retenu de leur mère un violent goût pour les choses de l’esprit.
Ici se place une particularité fort délicate, mais qui n’est pas sans exemple dans l’histoire des excentriques qui nous amusent ici-bas. — M. Cousin s’est épris, dit-on, d’une belle passion posthume pour la duchesse de Longueville. Cela me met un peu à l’aise pour vous avouer que la baronne était, à près de cinquante ans, amoureuse. Elle était éprise d’un tendre enthousiasme . pour le fantôme de Phœbus de Chûteaupers, un fier mauvais sujet, grand coureur de ruelles, fameux bretteur, lianteur de lieux infâmes, mais un homme adorable !
Elle s’était fait de lui un portrait en pied de
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grandeur naturelle, en costume de capitaine des archers de nostre syre le Roy. Ce portrait était suspendu dans sa mémoire. Elle songeait quelquefois que ce brûlant amour qu’elle portait dans le sein aurait peut-être la vertu d’évoquer, d’attirer hors du sépulcre vers une nouvelle vie le fier amant d’Esméralda. — Elle en était arrivée à se persuader la possibilité de cette métempsycose, et elle attendait le capitaine Phœbus... Oui ma foi, elle l’attendait ! Le gros mot est prononcé. — Elle l’attendait souvent des heures entières, songeuse et les yeux fixés sur la porte, ornant la fugitive image de toutes sortes de grâces, et s’essayant à la rendre visible et tangible.
Rosalinde arriva pendant une de ces extases, et présenta à sa mère la lettre rose. — Mais voyez l’aventure! M. le maire ne savait ni lire ni écrire, et sur une feuille de papier il avait tout bonnement tracé une croix, qui, pour afiirmer son baptême, n’en disait pas plus long. Le pauvre capitaine se croyait présenté par un fonctionnaire, annoncé pour huit jours et impatronisé au feu et à la chandelle. Il n’était rien moins que tout cela! Le maire avait compté sur sa langue pour tout expliquer, et le capitaine sur la plume inhabile du maréchal ferrant! Funeste méprise! Vous allez voir daus quelle voie fatale
et mystérieuse les romans poussent une malheureuse famille trop prompte à les dévorer.
Cette croix de M. le maire était entourée d’un cercle qui ressemblait bien moins à un paraphe qu’à un signe cabalistique. Cette croix pâteuse ‘ avait quelque analogie avec une lune encerclée des .temps pluvieux. — La baronne, un peu alchimiste honoraire, en fut saisie. Elle interrogea du regard Rosalinde qui avait beaucoup rougi pendant cette fantasque lecture.
« Il est assez singulier, se disait-elle, que je l’introduise moi-même chez ma mère. — C’est, répondit-elle tout haut, un monsieur grand, mince et chargé de différents objets. 11 désire vous voir au sujet... — Au sujet? — Ah! ma mère, je préfère que vous l’interrogiez vousmême. — Priez ce personnage de se rendre ici, ma chère Rosalinde, et refermez l’huis avec soin. Il y a là quelque mystère. »
. Quelques minutes après, Ulysse se présentait daus le cadre de la poïte comme un portrait à la Rembrandt, bien éclairé, bien fièrement posé et si crânement retroussé de moustache, qu’on devinait l’épée en verrouil sous son paletot blanc.
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Bizarre coïncidence ! Ce portrait, cet homme, ce militaire en billet de logement étaient la vivante image du personnage rêvé parla baronne, du cauchemar de Claude Frollo.
La dame se leva toute droite et tout d’une pièce...
« Phœb... Monsieur, s’écria-t-elle en posant la main sur son 6œur, que voulez-vous ? »
Phœbus Ulysse Guéraut de Châteaupers, capitaine des archers du roi et de l’état-major cadastral, resta seul enfermé avec la noble dame qui, d’un geste, avait congédié Rosalinde.
Madame de Fisherbrodhausen aurait donné beaucoup pour s’évanouir. Sa puissante nature ne s’y prêta point. Elle contemplait le nouveau venu avec des airs de tête qui signifiaient :
« C’est donc toi 1 Je t’ai si longtemps attendu ! mais enfin! enfin! enfin! te voilà! »
Cependant, les sons ne pouvaient se faire jour à travers ses lèvres, sa physionomie était celle d’une lionne passionnée, tandis que le pauvre capitaine, témoin de ces élans, se demandait ce que tout cela voulait dire.
« Vous verrez, se disait-il, que le château de la Pie est un asile d’aliénés. — Madame, fit-il. — N’achevez pas, monsieur le capitaine, n’achevez pas, je sais qui vous êtes. Soyez céans maître et seigneur. »
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Sur ces paroles noblement prononcées, elle sortit pour donner des ordres et veiller à ce que l’hospitalité fut accordée au sire de Châteaupers, avec une profusion et un faste dignes de lui et de la baronne de Fisherbrodhausen.
Notre héros tomba dans un fauteuil Louis XI, et partit d’un éclat de rire si bruyant et si prolongé qu’Hermengarde l’entendit. Elle revenait à ce moment du jardin, et comme elle passait „ sous les fenêtres de sa mère, cette étourdissante gaieté lui arriva aux oreilles. Elle monta sur la pointe du pied l’escalier en colimaçon qui conduisait à l’oratoire maternel. Elle entr’ouvrit, curieuse, la porte de la chambre, et aperçut le beau jeune homme tout seul chez sa mère, et joyeux comme un carnaval.
Hermepgarde était une belle fille brune, d’une fraîcheur superbe, d'allures décidées, fière de cœur, sauvage de façons et très-amateur des romans de George Sand et d’Octave Feuillet, où les héroïnes sont d’une pâte différente de celle des hommes auxquels elles font la grâce de les aimer. Il y a des âmes qui ne se promènent pas impunément à travers Mauprale t le Roman d’un
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Jeune homme pauvre. A force de voir les autres, ne fût-ce qu’en fiction, s’entourer de dévouements héroïques, on ne peut quelquefois s’empêcher de les désirer pour soi-même. Mais hélas ! la pauvrellermengarde ne se faisait pas illusion. Par quels chemins ces chevaliers arriveraientils à Niederbroun, au milieu des Vosges, dans cet inconnu château de la Pie? Il faudrait pour cela un miracle! « Il n’est guère sage, se disait elle, d’espérer des miracles, mais enfin l’amour et le hasard vont si souvent de compagnie que je ne dois peut-être pas désespérer. #
Et de fait, elle espérait toujours. C’est si charmant, cette espérance qui dure autant que les . lilas de la vie, cette pauvre espérance que la réalité écrase tôt ou tard si brutalement.
Mademoiselle Hermengarde risqua donc un regard curieux sur ce beau rieur, puis elle entra résolument. Son apparition coupa en deux l’explosion du capitaine.
« Et de trois ! murmura-t-il, c’est donc ici comme chez le roi Danaüs. En tout cas, je n’ai point lieu de me plaindre, car celle-là encore est charmante, et voilà certainement de quoi passer huit beaux jours, si l’une de ces belles filles seulement veut être aimable. »
Hermengarde, pendant ce temps, le regardait avec une avide curiosité. Rien ne donne de l’ai-
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sance aux jeunes filles comme la lecture de ces livres où les femmes agissent, parlent, montent à cheval, se jettent intrépidement à la nage à travers les passions les plus aventurées. Elle s’assit, et avec un sourire engageant lui tint à peu près ce discours :
« Je suis heureuse de me trouver ici à temps pour vous tenir compagnie, et de voir par moimême combien notre hospitalité vous est gaie.
— Je crois, Dieu me damne l qu’elle se moque, pensa le capitaine. Puisqu’on peut parler raison, je me lance. Mademoiselle, je réclame de votre bienveillance un tout petit service : madame votre mère vient de me traiter avec un intérêt si flatteur que je tremble d’être reçu d’une 'façon trop généreusement hospitalière. Je viens à Niederbronn, et de par la loi du destin je me trouve pour quelque temps votre hôte. J’ai à exécuter des travaux sérieux qui réclament toute mon attention et une liberté d’allures entières. Vous que j’ai choisie pour confidente, consentez à faire accueillir ma requête par madame la baronne.
Une chambre à part et l’autorisation de prendre mes repas à l’auberge, sans blesser personne.
— Mais, Monsieur, dit Hermengarde, devenue défiante et craignant une des mille ruses qu’emploient les fourbes *pour obtenir le cœur des demoiselles, il n’y a pas d’auberge, et tout en
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accédant à vos désirs sur ce qui est possible, force vous sera bien de”manger ici vos repas, si vous ne voulez mourir de faim.
— Ce jeune homme ici, pensait Hermengarde, pour y exécuter des travaux! quel maladroit prétexte ! Quels travaux? Cette hospitalité dont il parle comme s’il avait tous droits .à l’attendre de nous, cette fausse humilité sous un grand air : c’est quelque prétendant, sous un masque d’homme d’affaires, soyons sur nos gardes. Les hommes sout tous les mêmes. Quelle opinion out-ils donc des femmes, qu’ils les supposent capables de se prendre à ces pauvres pièges? Ah! que les ambitions de la fortune font faire de piètres actions ! »
On entendait dans l'escalier le pas de la baronne.
a- Monsieur, dit-elle hâtivement, je ne veux pas vous trahir, mais ma conscience m’oblige à vous dire que votre présence ici est tout au moins inutile. La franchise vaut encore mieux, croyezmoi, que tous les détours. Une fille noble et fière vaut mieux aussi que vos subterfuges. Au surplus, demeurez, partez, feignez tout ce qu'il vous plaira, je ne veux même pas m’en apercevoir. »
Elle disparut comme un sylphe derrière une portière de tapisserie au moment où le pied
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alourdi de la. baronne faisait craquer le vieux plancher de la salle. Ulysse était resté la bouche béante, les yeux effarouchés, et quand il fut revenu de sa stupeur, ce fut pour s’écrier :
« Eh bien 1 mon bon, te voilà bien logé ! et ce diable de maire qui ne te prévient pas ! »
Inutile, ma chère lectrice, de vous dire que pour le festin, qui suivit ces entrevues, la baronne avait revêtu ses plus merveilleux atours, et les longs plis de uioire antique de sa robe jonquille la suivaient comme un torrent. Hermengarde affectait dans ses habits la simplicité qui convient aux grandes âmes ; Rosalinde avait une ceinture pareille à la cravate du capitaine.
Ici je dois vous présenter, vous introduire, comme disent les Anglais, mademoiselle Ama- . lia de Fisherbrodhausen, la troisième des filles par ordre de primogéniture.
Elle avait seize ans, un cœur ingénu, une figure d'ange, ronde, fraîche et souriante. Elle traversait la vie eu passant à coté du souci, et surtout à côté des chefs-d’œuvre dont les têtes de sa famille étaient ornées. Elle portait à la
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main une touffe debluets cueillis parelle, qu’elle déposa sur la table, devant le couvert de l’étranger.
<t Cette folle-ci me revient assez, pensa le capitaine, en contemplant ce joli visage. »
La baronne l’amena près d’elle, et lui montrant ses trois filles :
« Voici mon parterre, monsieur, mon écrin, mes perles précieuses. La. plus âgée compte environ quinze printemps ; la plus jeune, Âmalia, que je VOU' présente, vient d’atteindre sa douzième année. Toute cette jeune famille pleine de promesses offre à l’homme que je choisirai toute une vie entourée d’amitié filiale. »
La vérité estqu’Hermengarde avait bien vingtquatre ans et que la cadette des demoiselles de Fisherbrodhausen venait d’accomplir son dixhuitième mois de mai. Cette vérité était assez évidente pour que le mensonge de la baronne étouffât Ulysse.
« Voici le moment de leur choisir un mari, hasarda-t-il néanmoins.
Un coup d’œil de Rosalinde, un coup d’œil bleu comme un saphir, et d’une expression céleste, le récompensa de ce conseil.
Hermeugarde le regarda avec une fixité terrible. « Le traître, murmura-t-elle, dévoile déjà ses batteries ! *
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Amalia, qui ne pensait pas au mariage, tourna ses yeux clairs vers sa sœur, et se mit à rire.
Quant à madame de Fisherbrodhausen, elle se pencha vers l’oreille d’Ulysse et lui souffla :
« N’est-ce que cela, mon bel ami ? nous leur trouverons des épouseurs, et ma liberté reconquise sera bientôt le prix de votre.... »
Une douleur monta a u cerveau dujeune homme qui se voyait sous les yeux de trois belles filles, en proie à cette situation effroyable.
« Pardon, madame, dit-il, je redemanderai un peu de ce château-Laffitte, c’est une ambroisie.
La dame lui remplit son verre d’une main que l’émotion faisait trembler encore, et elle ajouta tout bas :
« Je comprends, on nous observe, on nous épie, mais, mon doux capitaine, quand le pontlevis sera baissé, que le sommeil aura fermé toutes les paupières, seul à seul dans mon oratoire, nous pourrons tout nous dire. — Elle a dit mon capitaine ! l’ai-je bien entendu ! cedoitêtre la veuve d’un colonel. A tant de rondeur en affaires, j’aurais dû voir quelle avait servi. » Rosalinde, pendant ce colloque, se disait :
« Quel bonheur ! il s’entretient déjà de notre mariage avec maman ! On n’ose encore m’en faire part, mais je devine tout; j’aurai ma robe de velours blanc garnie de cygne et.
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... Vers le ciel nous frayant un chemin.
Nous partirons en nous tenant la main.
Hermengarde serrait ses belles dents blanches « Par ses machinations, disait-elle, il a su mettre déjà ma mère dans ses intérêts, mais je lutteterai et je jure de ne donner ma main qu’à l’homme qui me prendrait vêtue de bure, pour les qualités de mon cœur. »
Amalia pensait : a Quel singulier grand monsieur ! il a de grandes longues mains embarrassées, un grand pied au bout de ses longuesjambes ! et son nez, il ressemble à un hangar I — Et pourtant ses petits yeux gris sont joyeux et plaisants. Il est gentil ce jeune homme ! Je suis sûr que c’estquelque avocat de maman qu’ils ont tant de secrets ensemble. »
Pendant le festin, la nuit était depuis longtemps descendue, déjà même les étoiles s’inclinaient vers l’occident. Les arbres avaient éteint tous leurs murmures. Le soupir charmant de l’oiseau solitaire bruissait seul sous la feuillée mélancolique. Le château de la Pie demeurait plongé dans le silence et profilait au loin, sous les rayons de Diane, les ombres colossales de ses pelouses. C’était un vieux château fort déman-
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télé (le ses tourelles et de ses donjons, auquel la baronne avait fait adapter des fossés neufs, afin d’avoir un pont-levis moyen-âge et une herse. Cette vénérable bâtisse ne manquait aucunement d’élégance et d’harmonie, grâce à ses balcons en fer ouvragé, grâce à ses toits pointus comme des bonnets d’alchimiste. À nette heure avancée, on pouvait voir trois fenêtres encore éclairées, et des silhouettes rêveuses, accoudées, contemplant la sérénité des deux.
« Il est là, disait la baronne, il est enfin venu! je n’ai pu le prévenir, mais j’irai le rejoindre et l’interroger quand ces maudites fenêtres se fermeront. Je nesais, en vérité, ce qui retientéveillées ces péronnelles î je ne puis pourtant passer devant leurs portes peut-être entr’ouvertes, et compromettre mon secret. Quel supplice et quelle douceur à la fois 1 Mon cœur bat d’une vie nouvelle, une sève plus douce que le miel est montée jusqu’à lui. »
* Elle se laissa tomber, dans un désordre magnifique , sur son lit à baldaquin, dont le modeste sommier gémit et craqua sous son poids.
Rosalinde menait en même temps la danse de ses rêves. Ses pensées étaient plus diaphanes que l’éther, et plus mystérieuses que la nuit.
« Lamartine, tu l’as dit, murmurait-elle avec une voix pareille aux harpes éoliennes, l’heure
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où l’amour entr’ouvre les feuilles du cœur est la plus douce de toutes les heures de la vie. Merci, mon Dieu, de m’avoir envoyé l’ange gardien de mon pèlerinage. — De quel nom se nomme-t-il?
Raphaël ou Gabriel, quelque nom venant du ciel doux à prononcer. O hymen ! ô hyménée ! nous traverserons ce monde appuyés l’un sur l’autre, et souriant aux mêmes étoiles. — O félicités intimesl promenades vagues le long des ruisseaux! O contemplations ! O récolte des fleurs de l’âme, auprès desquelles celles de la terre n’ont plus de parfum ! Cette lumière aux fenêtres de ma mère, à pareille heure,... elle attend sans doute. Je veux le voir entrer, je veux jouir de son premier trouble en un moment aussi solennel.
— A quoi les pauvres filles sont-elles exposées, pensait Hermengarde, car enfin mon ingénuité eût pu se prendre à ses paroles mielleuses. Ma mère est encore debout, voyons s’il poussera la duplicitéjusqu’aux entrevues, passé minuit. »
Dans cette revue du vieux château, n’oublions pas Amalia, toute tranquille au milieu de ces fureurs et de ces mélancolies. Elle se déshabilla on chantant et se glissa avec beaucoup de petites mines gracieuses dans son lit blanc. Sa petite chambre n’était séparée de celle du . capitaine Ulysse que par une mince cloison. Celui-ci put entendre, à travers leur réduit, ce gazouille-
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ment et ce délicieux vagabondage dont les jeunes filles oisives usent presque toujours avant leur sommeil. Il demeura immobile jusqu’à ce que tous ces bruits menus et charmants eussent cessé.