Par la lutte et par l'amour [microforme]
Au presbytère de Sainte-Geneviève, la Paroisse élé. gante de Québec, M. le curé Berthau, après la courte récréation du soir Frise avec ses vicaires, s'apprétait à commencer ses matines, lorsqu'un pas décidé retentit dans le corridor et l’on frappa à sa porte.
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—Tiens, Henri... comment, déjà de retour ?
Le visiteur était un grand et beau jeune homme,blond, de mine très distinguée. En habitué du presbytère et sans attendre d'invitation il prit une chaise, gardant son cha- Peau Sur ses genoux et sa canne à Ja main.
— Oui, M, le Curé, c'est moi. Je n'ai pu résister à l'envie qui me talonnait de vous faire part de la découverte que j'ai faite, Cette fois, j'en suis certain, je tiens une jeune fille à votre Convenance..... Elle est à ravir, et j'ai été ravi... J'ai hâte de vous la faire connaître; il faut que ce soit le plus tôt possible...
—Allons, allons, dit le curé en souriant, je vois qu'en effet tu es ravi et plein de ton sujet. C’est déjà quelque chose, et j'aurais &randement tort de ne pas désirer connaître cette trouvaille, Où l’as-tu faite ?
—A Deschambault, d’où j'arrive à l'instant. Mor premier soin en descendant du train a été de venir vous
EN fu
faire part de mon bonheur. J'assistais à la messe de sept heures pour ne point manquer ma communion quoti-. dienne, selon la promesse que vous m'en avez fait faire, A la table sainte je me trouvai à côté d’une jeune fille. Mes yeux se posèrent sur elle involontairement..... et je ne saurais exprimer ce qui alors se passa en moi... “C'est elle que Dieu te destine”... J'entendis quelque chose qui me disait cela...... C'était comme une exclamation de tout mon être.....
—Le coup de foudref.... Et puis?......
—Et puis, naturellement je voulus connaître cette personne. J’appris qu’elle se nommait Lorin — Hélène; qu’elle était orpheline de père; que, sortie du couvent aux dernières vacances elle demeurait avec sa mère, qui tient un petit commerce d’épicerie.
Bref, sous le prétexte d’un achat quelconque je liai avec la mère une conversation à laquelle prit bientôt part la jeune fille, Mes impressions du matin se ravivèrent tellement que je demandai à Hélène l'autorisation de correspondre avec elle. Après avoir hésité «elle y consentit, mettant pour condition que sa mère lirait d’abord ces lettres. De son côté Mde Lorin consentit à cette correspondance.
—Mon cher ami, ce que tu me dis là me dispose en faveur de cette jeune fille. Je souhaite qu’enfin la Providence ait manifesté sa volonté en te conduisant auprès de la femme qui fera ton bonheur et te sauvera.
—Mais il faut que vous la connaissiez, M. le Curé, Voyons, quand pourrez-vous venir à Deschambault ?
—-Nous verrons, nous verrons, En tout cas, sois tran-
quille, je connaîtrai cette personne et te dirai ce que j'en pense,
—Au moins j ’espère que vous serez juste, Vous êtes si sévère que je n'ai pu encore vous présenter personne qui vous satisfasse.
—Tu sais pourquoi..... .Je serai juste et te dirai ma pensée.
—Vous serez de: mon avis, sûrement..... Mais je m'aperçois que votre bréviaire est ouvert … Excusez-moi, je vous prie, je ne veux pas vous encombrer plus longtemps. Bonsoir, bonne nuit, M. le Curé.
—À ton service, mon cher Henri. Tu sais que tu ne me déranges jamais, et que tes visites n’ont d'autre défaut que d’être trop rares.::,:.
—C'est vrai — je ne viens pas aussi souvent que je le devrais. Mais je veux toujours mieux faire... Vous savez que si j'ai la tête mauvaise, j'ai le cœur meilleur, et que je suis profondément touché de votre dévouement à mon égard...
—Sois bon garçon, c'est tout ce que je te demande, Bonsoir.
—Bonne nuit.
Le pas ferme du jeune homme de nouveau sonna dans le corridor, puis s'étouffa dans l’ épaisseur du tapis de l'escalier.
Le curé resta quelques instants songeur avant de commencer son office,
“Tout de même, se dit-il, si la Providence s'était vraiment manifestée! Je ne sais pourquoi, je me sens favo-
rablement prévenu en faveur de ces personnes... Oui, il faut que je voie la jeune fille”...
L'abbé Berthau se mit alors à genoux sur son prie- Dieu, surmonté d’un grand crucifix. Il lui vint à la pensée de réciter son bréviaire pour que l'Esprit Saint le dirigeât dans l'affaire qui surgissait. Traçant du pouce sur ses lèvres le signe de la croix, il prononça: Aperi, Domine, os meum, Ouvrez, Seigneur, mes lèvres, pour qu’elles bénissent votre saint Nom et il commença ses matines
Henri Vermette était un jeune médecin, qui exerçait sa profession depuis quelques mois à peine. Il avait été ie protégé de l'abbé Berthau, durant ses cours classique et universitaire, et il était resté son pénitent,
Les parents d'Henri étaient des habitants de la Jeune Lorette, et c’est là, sur la terre de l’Ormière, qu’il était né et qu’il avait grandi. Les parents n'étant pas fortunés ils ne songeaient nullement à mettre leur Henri au petit s(minaire, d'autant moins que la famille était nombreuse.
L'abbé Berthau était alors curé à la Jeune Lorette, Henri était enfant de chœur, et le prêtre n’avait pas tardé à reconnaître en cet enfant des qualités d'esprit et de cœur exceptionnelles, 11 l’envoya au petit séminaire de Québec, au grand bonheur des Parents. Le curé avait
quelque fortune personnelle et il se trouvait en état de faire cet acte coûteux de charité.
Henri avait pleinement Correspondu au dévouement de son protecteur, Ses études furent excellentes, ses succès très marquants et une réelle et solide piété se développa en lui. Il avait le sens religieux, ce qui était, aux yeux du prêtre, une solide Sarantie pour l'avenir. L'abbé Berthau eût désiré que son protégé entrât au Grand Séminaire, mais quand il reconnut que Dieu ne l’appelait point au sacerdoce, il se garda bien d'y incliner le jeune homme malgré lui. Tout en l’éclairant et le dirigeant, il le laissa parfaitement libre dans le choix de sa carrière. Henri Vermette resta dans le monde et choisit la profession médicale, où le portaient ses goûts,
Henri s'était toujours montré reconnaissant envers son protecteur, Celui-ci resta son conseiller lorsqu’il fut Promu à la cure de Sainte-Geneviève. Ce fut vers le
temps où le jeune homme commençait ses études universitaires à Laval.
L'abbé Berthau fut Ja Providence d'Henri Vermette et Son sauveur. Sans ce prêtre, l'étudiant eût été à jamais perdu corps et âme par la passion de l’ivrognerie.
Comment cette passion était-elle née et s’était-elle développée dans le jeune homme? Il est malheureuse. ment facile de le Comprendre, l’histoire d'Henri et de sa déchéance étant celle d’un trop grand nombre d'étudiants. Au début de leur sage universitaire ceux-ci éprouvent encore la fascination qu’exerçaient sur eux les petites beuveries clandestines des jours de sortie, que les règle. ments du collège rendaient si difficiles à commettre, et