‹ Par la lutte et par l'amour [microforme]Chapitre 4 sur 4 · EC · texte numérisé non relu

EC

Madame Lorin avait dépassé la cinquantaine et elle portait plus que son âge. L'’éclat Soyeux de sa chevelure châtain-foncé s'embuait sous ja lumière vive, et des meches blanches qu'aucun artifice de coiffure ne dissimulait, argentaient déjà les tempes; le visage, replet et coloré, se sillonnait de menues rides. Les traits étaient nobles, réguliers, imprégnés d'une gravité douloureuse qui laissait deviner qu'en sa maturité précoce cette femme avait beaucoup et longtemps souffert, La constitution vigoureuse, exubérante même, n’amoindrissait pas l’exquise distinction de manières qui révélait en Mde Lorin une femme de haute éducation, La parole modérée, mais facile et très élégante en sa simplicité, accentuait encore l’excellente impression que produisait la mère d'Hélène.

Au premier aspect, la jeune fille semblait s'écarter sensiblement du type maternel. Grande, élancée, très brune avec un teint mat, son front d’un dessin parfait s'encadrait de bandeaux dont Ja modestie ne pouvait cacher la luxuriante épaisseur. Sans être joli, son visage était em-

preint de cette beauté qui se survit jusque dans la vieil. lesse.

Un examen plus attentif montrait cependant qu’Hélène tenait de sa mère cette intime ressemblance qu’imprime à des tempéraments divers la communauté de vie, de sentiments, de souffrances ; même profonde distinction de tenue, d'éducation, de langage; même élégance discrète, même retenue sans timidité, même simplicité sans affectation. Hélène était bien la fille d’Alice Lorin et l’intluence devinée du père s’arrêtait au seuil de l’âme,

Ces dames ne se doutaient guère que l'abbé Ber.

oi

thau les examinait en inquisiteur, et que cette soirée engageait leur avenir,

Henri, lui, le savait, et s’en préoccupait visiblement. Ce n’est point qu’il doutât du résultat de l’entrevue. Parce qu'il aimait, il avait cette facile illusion de tous ceux qui aiment de croire que personne ne saurait penser autrement qu'eux sur l'objet de leur affectior. Mais de savoir que la moindre parole de la jeune fille comptait en sa faveur où à son discrédit le rendait nerveux, et ses yeux à chaque instant allaient scruter le visage de l’abbé Berthau pour y deviner ses impressions. Vainement ; le curé était impassible.

Celui-ci sut habilement introduire dans la conversation les diverses questions sur lesquelles il importe essentiellement que les pensées d’une femme soient bien connues et bien justes: choses d'intérieur, relations sociales, piété, éducation. Le sujet une fois entamé, l’abbé ne laissait ces dames — et particulièrement la jeune fille —

l’abandonner que lorsqu'il s'était à son gré édifié sur leur mentalité. :

Il soulevait adroitement d’insidieuses objections dont la solution, insinuée d’un mot par la mère ou la fille, lui permettaient de saisir sur le vif leurs habitudes et leurs sentiments. Toujours préoccupé de l'avenir de son jeune ami, il s’attachait à pressentir si la jeune fille serait à la hauteur de la mission qui incomberait à la femme du médecin, I] Jui fallait, avec une haute idée de son rôle d’é- Pc. :, une douceur ferme, une piété solide et éclairée, du tact, de la force d'âme, du dévouement et une certaine autorité sur son mari. Ce fut par mille détours, sans cesse

Provoquant, sans en avoir l'air, chez la jeune fille, des expressions spontanées d'opinions, de vues, de saillies de Caractère, que l’abbé Berthau mena l'instruction de la cause. Car en vérité, il conduisait l'instruction d’une grande cause, celle de l'avenir d'Henri Vermette,.

Henri suivait avec une satisfaction de plus en plus manifeste le progrès de l'enquête, Les réponses et les réflexions sages d'Hélène qu’il s’attachait encore à faire valoir par de discrets commentaires, lui rendirent bien vite son entière assurance, et c'était d’un œil triomphant qu’il regardait le prêtre. Il le sentait conquis à sa cause.

Lorsqu'Henri fut sorti pour reconduire les visiteuses, l'abbé Berthau voulut encore se renseigner auprès de son confrère,

—Vra: nent, lui dit-il, ces deux personnes m'ont fait la meilleure impression. Je vous félicite d’avoir d'aussi excellentes paroissiennes.

—Elles sont parmi mes meilleures. La mère est mon bras droit pour toutes mes bonnes œuvres. Intelligente, dévouée, discrète Je puis compter sur elle comme sur moi. Sa fille lui ressemble en tous points. Elle vient de quitter les Ursulines après un cours brillant, Mais c’est toujours ma petite Hélène de la première communion. Les années n'ont fait que développer en elle ies qualités de l’esprit et du cœur. Heureux celui qui deviendra son mari!

Puis, après un moment de silence, le curé reprit, comme se parlant à lui-même :

Puisse-t-elle être plus heureuse que sa

mère! Pauvre Madame Lorin!.a-t-elle souffert! Ah! ce n’est pas elle qui donnera sa fille à un buveur!.....

—A un buveur?.... releva l'abbé Berthau, inquiet et à bon escient, du ton que prenaient les réflexions de son confrère — A un buveur? reprit-il après un silence, mais cette fois avec un accent interrogatif qui sollicitait une réponse,

—Oui, mariée imprudemment à un buveur, qui après l'avoir martyrisée durant des années, déshonorée, ruinée, a fini par l’abandonner pour vivre bassement dans la dé-

... il est mort ?

Malheureusement non! Le curé Dariel de Saint- Savin, que vous connaissez, le frère de Mde Lorin, pour la soustraire aux retours offensifs de cette brute qui ne la connaissait plus que pour lui arracher périodiquement le maigre produit de son travail, a installé sa sœur ici, à la tête de ce petit commerce d’épicerie. Jusqu'à présent son mari n’a pu la découvrir..... Mais la pauvre femme vit dans d’horribles transes. Le croiriez-vous? Elle a continué d'aimer ce misérable, et sa douleur la plus vive est de craindre qu'il ne meure dans son péché...

—Nous voilà propres, se dit l'abbé Berthau comme, après cet entretien avec son confrère, il regagnait sa chambre. Mde Lorin mariée à un ivrogne, payée, comme on dit, pour savoir ce que c’est qu’une telle vie, sa fille héritière sans doute d s sentiments maternels..,,, Franchement, les choses se compliquent.

Aussi, n'était-ce pas gulier ? Déjà il s'était opposé à une couple de projets de mariage d'Henri Vermette parce que la femme qu’il lui présentait n'était point celle qu'il falleit, Or voici une jeune fille qu’il juge digne d’être l'épouse du médecin... et parce que cette fois il veut dire oui, voilà que son oui sera inutile,

Il était venu comme un arbitre, le ‘‘oui’’ ou le ‘non’ sur les lèvres, et voilà que les rôles changeaient.,

Alors qu’il se flattait de voir le problème de l'avenir d'Henri résolu, voilà qu’il devenait inextricable,

Et cela, par la faute, la double faute de cette maudite boisson !

e exactitude rigoureuse! ‘Ce n’e pas elle qui donnera sa fille à un buveur!””..... Pour cette femme martyre d’un ivrogne, Henri Vermette, même corrigé, même guéri, serait toujours un homme dont elle ne voudrait pas pour son Héln eee

Une véritable impasse, quoi! L'abbé Berthau réfléchit longuement, avant de s'endormir, pour trouver comment il en ferait sortir le bonheur de son jeune ami.

Le lendemain l'abbé Bertlau s'était arrêté au parti le plus prudent: interrompre les relations commencées entre Henri et Hélène Lorin, jusqu'au temps où le jeune médecin ne pourrait plus être accusé d’intempérance ; elles seraient alors renouées sans que des réserves qui n'auraient plus leur raison d'être vinssent compromettre l’avenir. Il trouverait avec Henri un prétexte plausible pour interrompre sans les briser les relations commencées..... un voyage d'étude, par exemple!....,

Au sortir de son action de grâces l'abbé Berthau fut accosté par le jeune médecin, ’

—Bien matinal ce matin, Henri ?

—Je brûlais de savoir enfin vos impressions sur Hélène. Charmante, n'est-ce pas, idéale?.....

—L'idéal reste toujours en dehors de portée de la main, Au moment où on croit le saisir il s'échappe...

—Que voulez-vous dire ?

—Mon ami, jamais cette personne ne sera la femme d’un buveur. Sa mère s’y opposera énergiquement ; ellemême a eu pour mari un ivrogne. Comprends-tu ?

Le jeune homme fut un moment interloqué.

—Mais puisque je vais me corriger! que je suis cor- Tiger.

—Je sais seulement que ton bonheur est au prix de ta conversion à une vie sobr: A toi d’y travailler.

—Oh! s'il ne tient qu'à cela... Mais vous n'allez Pas me compromettre auprès de Mde Lorin ?

—Je lui dois la vérité, tu le sais.

— Vous voulez donc briser mon avenir ?.... Je ne comprends plus,

— Ecoute, Henri. Je veux ton bonheur, tu le sais, J'ai tout fait pour l’assurer, et c’est encore dans cette vue que je consens, que je désire même qu’un jour Mile Lorin soit ta femme...

—Mais alors.

— Alors, voici ma décision. Je ne puis actuellement donner à Mde Lorin les renseignemts qu’elle désire sans

que tu perdes à jamais l'espoir d’épouser sa fille... , Comprends-tu cela ?

—+.... Un peu..... ensuite?

—Voici. Je veux, lorsque je dirai à Mde Lorin: M. Henri Vermette est un parti honorable pour votre fille, je veux n'avoir qu’à l'encourager à ce mariage. - Bref, je te donne six mois pour affermir ta conversion.

ce temps, tu n'existes pas pour Mile Lorin, toi.

Durant ni elle pour Henri était si plein de son amour que six mois lui apparaissaient comme un siècle... Et toutefois, il comprenait que le prêtre avait raison... I] restait là, bouche bée, cherchant un argument décisif.

Le curé rompit le silence.

—Nous chercherons ensemble un prétexte plausible pour interrompre la liaison. Je vais prendre mon dé-

eh

jeuner, C'est mon intention de rentrer à Québec cet après-midi, Reviens-tu avec moi ?

En ce moment, le bedeau fit irruption dans la sacristie, en coup de vent,

—M, le docteur, Mde Lorin se meurt. Le médecin de la paroisse est absent. On vous demande, vite..... M. le curé est déjà rendu,

La foudre tombant aux pieds du prêtre et d'Henri ne les eût pas davantage bouleversés..... Ils se regardèrent, stupéfaits....... Mais chez Henri le médecin se retrouva aussitôt, tout entier à sa mission.

Il partit en toute hâte,

Effectivement, Mde Lorin se mourait; une syncope l'avait frappée. A l'arrivée du médecin, les soins énergiques du curé, secondé par Hélène, lui avaient fait icprendre connaissance, mais le malheur n'en était pas moins irréparable : un quart d’heure après, munie du saint Viatique et de l’Extrême-Onction, que le curé Berthau avait eu l'inspiration d'apporter, elle rendait son âme à Dieu...

Quand les deux prêtres se retrouvèrent seuls à la sa- -ccristie, le curé de Sainte-Geneviève n'eut pas besoin d’attendre l'explication du tragique événement:

—Le mari! dit le curé de Deschambault...... Au moment où les dames Lorin sortaient pour aller à la messe, il se présenta soudain, sordide et méprisable, le blasphème à la bouche, exigeant de l'argent, proférant d’horribles menaces.... Cette subite apparition, toujours redoutée depuis deux ans, dut provoquer une commotion trop violente dans l’âme de la pauvre femme ; elle tomba, sans connais-

Me

sance. Au cri d'Hélèné un Passant accourut; le misérable épouvanté s'enfuit, Quelqu'un téléphona à la cure, et j'envoyai le bedeau chercher Je docteur Vermette.....

..... Vous savez le reste... Oh! maudite, maudite bois- SON.

Henri ne voulut pas quitter Deschambault avant les funérailles, Son cœur lui faisait un devoir de rester 14, près de son aimée,

L'abbé Berthau, lui, ne pouvait prolonger son séjour. Avant de partir il voulut du moins présenter ses condoléances à l’orpheline, ce qu’il fit dans l’après-midi. Il trouva la jeune fille abimée dans la douleur, mais forte malgré tout, et vraiment à la hauteur de cette situation inopinée et cruelle. Il Constata ce que la veille il avait deviné dans cette âme — des ressources rares d'énergie.

L'oncle d'Hélène, le curé de Saint-Savin, averti de la mort de sa sœur, arriva le soir même, et ce fut lui qui s’occupa principalement de l’organisation des funérailles. J1 chanta le service funèbre.

Le curé Dariel avait souvent offert à Mde Lorin la direction de son presbytère. Mais la crainte que son mari ne vint l’y poursuivre avait toujours détourné celle-ci d'accepter. Cette raison cessant, l’orpheline fut heureuse d’accepter l'offre que son oncle—son tuteur et désormais son seul soutien — Jui réitéra de venir habiter le presbytère de Saint-Savin. Elle ne Pouvait, du reste, songer à demeurer seule à Deschambauit. La maison de Mde Lorin fut mise en vente par le curé Dariel, et, quelques

jours après, Hélène quittait Deschambault pour Saint- Savin.

x 7 té,

Henri Vermette, déjà rentré à Québec, s'était aussitôt rendu auprès du curé de Sainte-Geneviève.

—Eh bien ? demanda celui-ci.

—Hélène s'en va demeurer à Saint-Savin, chez son oncle le curé....... Ah! je crois que mon amour pour elle a doublé depuis quelques jours..... Il me faudra bie1 à présent faire mes six mois...... Seulement, j'ai envie de mettre à exécution un projet auquel je pensais depuis quelques temps, celui de m'établir à la campagne. Que diriez-vous si j'allais pratiquer à Saint-Savin ?

—Tu m'apprends du nouveau, et je pense que ton projet a mûri bien vite! Cependant j'avais moi-même pensé à te proposer un poste à la campagne, où tu aurais moins d'occasions de boire. Saint-Savin me plaît à deux points de vue. Près de Mile Lorin il te sera plus facile de te corriger complètement, et elle-même pourra mieux te connaître et te juger.

Quelques semaines plus tard le docteur Vermette débarquait à Saint-Savin et s’y faisait connaître pour médecin.

Le village possédait déjà un médecin, mais, outre qu’il y avait de la besogne pour deux, le courant va toujours aux jeunes, et dans le cas présent la science du jeune médecin était à la hauteur de l'opinion que les gens en conçurent. Sa clientèle fut bientôt formée, et j'activité qu’il dut déployer contribua à détourner d'Henri la

op

tentation de boire. Son esprit n'en était plus obsédé. Il s'était d’ailleurs remis généreusement à la confession et à la communion fréquentes, Chaque samedi le voyait à confesse, et il Communiait plusieurs fois la semaine, C'était bien ce que l’abbé Berthau exigeait de lui à Québec. Mais de combien de négligences cette pratique souffrait à la ville! Il Y avait tant de motifs pour s’y soustraire. Et puis, la volonté de se corriger ne le tenait pas aussi fortement qu’à présent, A Saint-Savin, l'affection qu’il portait à Mile Lorin mettait en son âme des é gies qu’il ne se Connaissait pas, et que l’abbé quel il écrivait régulièrement et prenait fort bien.

ture déclare que l’

ner- Berthau, auqu’il voyait souvent, com- Ce n’est pas sans raison que l’Ecriamour est fort comme la mort

Aussi bien, l'exercice de Sa profession avait conduit Henri Vermette dans tant de familles ou l'intempérance du père entretenait une misère affreuse; il avait vu tant de pauvres épouses martyrisées par des maris ivrognes, il avait vu tant d'enfants tarés par l'alcoolisme paternel, que le sens médical très vif et très élevé chez lui Je portait Peu à peu à abhorrer l'alcool.

Il se disait: Cette jeune fille que j'aime et qui sera bientôt, je l'espère, ma femme, je l’exposerais au sort commun aux épouses de buveurs ? Moi qui l'adore, je serais son bourreau ?

A cette idée il sentait des ré le vice dégradant, et son énergie se décuplait. I1 avait donc de moins en moins à lutter, car les exigences de la

passion, sous ces diverses influences, s’affaiblissaient graduellement en lui.

voltes sourdre en lui contre

hi

De sorte qu'après six mois, les convenances mitigeant le deuil d'Hélène, il renoua avec elle des relations ‘moins cérémonieuses et plus fréquentes, entièrement assuré que son bonheur ne serait plus compromis par une passion désormais domptée,

L’oncle d'Hélène estima:: fort le jeune médecin, à cause de sa religion, de ses talents et de ses excellentes manières. Henri ayant eu l'occasion de lui rendre un service signalé; l'estime du curé pour son ami le docteur s’en était encore accrue.

Voici le fait. Quelques mois après l’arrivée du docteur Vermette à Saint-Savin, il avait été question d’établir une auberge dans la paroisse, En cette occurrence, Henri s'était constitué l'adversaire acharné du projet, et grâce à son influence déjà grande sur nombre de gens, ij avait contribué pour une large part à le faire avorter.

Le curé lui en était demeuré très reconnaissant,

Il n’y avait point d'homme en effet qui abominât plus que le Curé Dariel les ivrogres et les buvettes. La vue d’un ivrogne lui était un supplice, et la pensée que la présence d’une auberge dans sa paroisse amènerait inévitablement des scènes de désordres et changerait certains de ses paroissiens en buveurs le mettait hors de lui.

Les mois qui suivirent furent des mois de bonheur sans mélange pour Henri. 11 aimait, Hélène partageait cette affection. L'avenir souriait radieux. Bientôt il demanderait au tuteur de Mile Lorin la main de sa pupille, et en prévision de son mariage qu'il regardait comme prochain, le jeune médecin se faisait construire une coquette

demeure. Enfin, un jour il écrivit à l'abbé Berthau :

“Tout est prêt. Mon cœur est prêt depuis longtemps, ma vie est prête enfin, ma maison, mon nid sera bientôt Pret... Dans quelques jours je fais la grande demande. L’excellent oncle dira oui, la nièce ne dira pas non....et grâce à vous je serai le plus heureux des hommes...”

Comme, deux jours plus tard, l'abbé Berthau s’apprêtait à répondre à son ami, le courrier lui apporta cette autre lettre du curé de Saint-Savin :

“Mon cher Curé,

Nous caressions vous et moi le projet d’unir bientôt ma nièce au docteur Vermette. Ni vous ni moi ne connaissions cet homme. Je le prenais pour un gentilhomme. Or il vient de commettre un acte qui me désabuse. Jamais ma nièce ne sera la femme d’un ivrogne. Quant à lui, il vous racontera son affaire si le cœur lui en dit.”

Que l’on juge de la stupéfaction douloureuse de l’abbé Berthau à la lecture de ces lignes! Il lisait et relisait la lettre comme s’il ne pouvait admettre ce qu’elle lui narrait si brutalement...

En ce moment on frappa à la porte, et avant que le curé eût intimé le traditionnel “Entrez” Henri Vermette pénétrait dans la chambre.

A peine se trouva-t-il en présence de son vieil ami et conseiller, qu’il lût sur son visage que son malheur lui était connu. Le malheureux jeune homme se mit à sangloter.

—Mon pauvre ami, oui, j'ai été prévenu. Allons, sois homme, peut-être n'est-ce pas irréparable.

—Ah! c'est fini, fini..... Moi qui touchais au bonpeur... Mon Dieu!

Le prêtre le laissa quelques instants à sa désespérance pour lui donner le temps de s’affaiblir un peu, puis:

—Voyons, mon pauvre Henri, tu es venu à moi pour te confier. Parle, raconte-moi ton malheur. Encore une fois, j'espère que ce n’est pas irréparable.

—Ah! vos paroles me font du bien. Je craignais une toute autre réception. J'avais peur que devant un malheur amené par mes propres mains vous ne vous montrassiez sévère.... Vous me donnez du courage..... Ah ! maudite boisson, je te jure une haine implacable, une guerre à mort!.......

Comment cela a-t-il pu arriver? je me le demande encore...... Je me suis soudain senti pris par l’envie de boire... C'était terrible. Devant mes yeux brûlés par la fièvre de la passion passèrent dans‘une vision effroyable votre souvenir.... l'image d’'Hélène.... une année de luttes triomphantes..... mon bonheur que je brisais peut-être... et tout cela mêlé à un appétit fou de boire ....... Ma figure se congestionnait dans la lutte.... je suais à grosses gouttes. .... Enfin, brusquement, comme emporté par un tourbillon, perdant la notion de tout...

l'esprit et les sens envahis par la seule passion de boire... j'ingurgitai Coup sur coup plusieurs verres d'alcool, dont j'ai toujours une certaine quantité dans ma pharmacie. …

Puis je ne me souviens plus de rien...

Par terre..... Probablement qu’au cours de mon ivresse quelqu'un aura pénétré chez moi, et m’ayant vu ivre —

je devais du reste €mpester l'ak oo! — i] aura ébruité l’ac- Cidént...

je tombai

C'était dans l'après-midi...

+. je dormis jusqu’au lendemain matin.

Je venais à peine de sortir de mon sommeil que l'on me remettait de la part du curé une lettre motivée par mon ivresse me faisant défense de rever Mlle Hélène Lorin......

—L'as-tu revue depuis ?

—Non, je suis aussitôt descendu à Québec.

—Son oncle lui a également intimé l’ordre de ne pius te revoir, Mais elle va sûrement m'écrire si toutefois elle ne vient pas. Avant d’aviser il faut que j'aie de ses nouvelles, ce qui ne peut tarder..... Mon pauvre Henri, je déplore comme toi que tu aies succombé à cette affreuse tentation, que tu aurais surm nt

ée, si tu t’étais alors tourné vers Dieu par la prière

— J'avoue que je n’y ai guère pensé...

—C'est cela. Mais d'un autre côté croire que c’est là un simple que je t’en tienne rigueur. Je te crois guéri, ou peu s’en faut, malgré cette chute, à cause de cette chute, plutôt. Aussi, loin que je t’impose cette fois une pénitence mois, je veux prendre ta cause en mains.

j'ai tout lieu de accident et il serait injuste

de six

TE

—Oh! merci, merci, vous me rendez la vie en me ren- ‘ dant l'espoir...

—Oui, espère. Reviens ce soir ou demain, alors que j'aurai probablement eu une lettre ou la visite de Mile Lorin.

L'abbé Berthau connaissait le curé Dariel et son horreur extrême, maladive de l’ivrognerie. I1 lui connaissait également un tempérament un peu ‘‘casseur”’. Ardent dans ses convictions, entier dans ses vues, prompt dans ses décisions, extrême et violent dans l’action... Heureusement que cette promptitude de caractère avait un contrepoids dans sa droiture et sa générosité. L’abbé Dariel n'hésitait jamais à revenir sur une décision lorsqu’il l'avait reconnue peu juste. Il se rendrait bientôt compte que tel avait été son arrêt à l'égard des deux jeunes gens, et il mettrait alors autant de cœur et d’empressement à refaire leur bonheur qu’il en avait mis à le briser. L'abbé Berthau, réflexion faite, ne se préoccupa guère de la défense du tuteur. Il appréhendait davantage la déception de la jeune fille. Avait-elle pensé qu'Henri, sans qu’elle le sût, était un ivrogne d'habitude? Dans ce cas, elle n’était pas femme à confier son avenir à un tef homme.

Le soir même l'abbé Berthau reçut d’elle la lettre suivante. k

“Déjà, monsieur le Curé, j'en suis sûr, vous avez vu M. Vermette, et vous êtes au courant du malheur qui nous frappe tous deux. Vous dire le mien n’est pas possible. Je souffre doublement. Je souffre comme lui, mais aussi de la pensée que M. Vermette serait indigne que je

eV (en

songe à lui plus longtemps. Est-ce vrai? Pour l’amour de Dieu, M, l'abbé, éclairez-moi. Dites-moi s’il est vrai que M. Vermette soit — oh! qu’il m'en coûte d'écrire ce mot — un buveur? Aurais-je été longtemps trompée et aussi indignement ?..... Je me refuse à le croire. Oh! de grâces, dites-moi la vérité, vous qui la connaissez. ..., Et si mon doute n’est pas fondé, bien vite rassurez-moi.

J'ai réfléchi et j'ai bien prié. Or, me plaçant sous le regard de Dieu et envisageant l'avenir de M. Vermette, je ne veux pas tenir compte d’une erreur momentanée, si ce n’est que cela. Je vous l'ai déjà dit, j'ai la conviction que Dieu m'a placée sur le chemin de ce jeune homme Pour aider au salut de son âme. Dès la première fois qu’il s’est présenté à moi j'en eus l'intuition, qui depuis ne s’est que fortifiée. Aussi, vous le savez, est-ce bien plus à cause de ce motif surnaturel que pour un motif humain que j'étais résolue à devenir la femme de M. Vermette, si la Providence en avait ainsi ordonné. Encore maintenant cette pensée ne me quitte pas. Et si vous me rassurez sur le sujet qui me remplit d'angoisses, dites à M. Vermette qu’il me garde sa foi comme je lui garde la mienne. Seulement il faudra attendre que mon oncle change de sentiments, ce qui viendra, avec la grâce de Dieu.....

“Fort bien, se dit l'abbé Berthau après la lecture de cette lettre, tout est pour le mieux.” Et lorsque le jeune médecin, peu après, se présenta au presbytère, il lui remit la lettre de Mile Lorin avec un sourire qui bientôt passa Sur la figure du jeune homme.

A mesure que celui-ci avançait dans sa lecture, son visage s’épanouissait. Il relut la lettre deux ou trois fois,

nes

—Eh bien, lui dit le curé en souri. nt, est-ce si difficile à comprendre ?

Henri rougit légèrement en tendant la chère missive à son ami.

—Je reprenais vie à chaque mot..... ‘Dites à M. Vermette qu'il me garde sa foi comme je lui garde la mienne.....’’ Vous ne pouvez comprendre, vous, ce qu'il y a de bonheur dans ces quelques mots..... Oh! maintenant je suis fort. Je puis attendre le bon plaisir de l'oncle d'Hélène... .

L'abbé Berthau ne put s'empêcher de rire,

—Voilà, je pense, dit-il, qui arrange tout, Tu vas retourner à Saint-Savin où tu attendras les événements. Je vais écrire au curé et à la jeune fille...

—Dites bien à Hélène tout le bien que sa lettre m'a fait, et combien elle me rend heureux.

—Oui, oui, c'est entendu.

Henri retourna à Saint-Savin le lendemain par le premier train.

L'abbé Berthau écrivit aussitôt au curé de Saint- Savin et à Hélène.

Au premier il exprima son chagrin de l'accident arrivé au docteur, et il se contenta de faire observer à son confrère qu'à ses yeux une faute passagère ne saurait effacer une conduite honorable d’une année (il y avait un an que le docteur habitait Saint-Savin), et que pour lui Henri restait aussi digne d'Hélène que celle-ci l'était du jeune homme. Il ne fit pas allusion à la lettre de la jeune fiiie. jh

A celle-ci il exprima son assurance que la faute du jeune homme n'aurait aucun retentissement dans l'avenir. Elle pouvait être tranquille de ce côté, et garder à Henri sa foi. Il n'oublia pas la commission dont celui-ci l'avait chargé pour Hélène, ‘Attendez dans la prière, dit-il en terminant, que votre oncle revienne sur & décision, ce qui ne saurait tarder.”

Cela ne tarda pas en effet, et beaucoup moins que L'abbé Berthau n'avait pensé.

Un mois plus tard le curé Dariel rendait visite au jeune médecin,

Celui-ci fut fort surpris. C'était en effet la première fois que le curé venait chez lui depuis ‘l'affaire.’ Luimême était allé au presbytère à son retour de Québec pour s'expliquer avec le curé, mais celui-ci n’avait rien voulu entendre et lui avait déclaré que le billet exprimait sa volonté formelle,

—Vous avez l'air tout surpris, docteur. …

—Pour dire le vrai

—Bon, bon..... Aimez-vous toujours Hélène ?

—Comme vous demandez celal.... Vous le savez bien...

—Eh bien, revenez donc au presbytère. .... Ma nièce ne sera peut-être pas fâchée de vous voir...

Et là-dessus je curé laissa le jeune homme.

Celui-ci n'en croyait pas ses oreilles. C'était pourtant parfaitement clair. Son cœur chantait le bonheur...

L'abbé Dariel écrivit le même jour au curé de Sainte- Geneviève :

‘Mon cher confrère,

Après avoir réfléchi, je crois que j'ai été trop prompt à voir dans le docteur Vermette un ivrogne. Toute sa conduite au contraire prouve que sa chute d'il y a un mois n'était qu'un accident. Je lui rends donc toute mon estime, D'un autre côté, je pense que ma nièce est bien la femme qu’il faut pour assurer en même temps que le bonheur de ce jeune homme la fidélité à son devoir. Et comme c’est aussi votre pensée, si vous voulez bien m'en faire l'honneur et ajouter au bonheur des jeunes gens, vous viendrez à Saint-Savin, jeudi prochain, assister à leurs fiançailles.”

Et cette fois elles eurent lieu, et vers Pâques fut célébré le mariage des jeunes gens.

Notre récit s'arrêtera au seuil de leur bonheur. Et toutefois nous jetterons un coup d'œil sur le foyer du docteur Vermette. Ce sera pour constater que le médecin

avait été radicalement guéri de sa funeste passion, et guéri par la grâce des sacrements de Pénitence et d'Eucharistie,. Ce que le prêtre avait commencé et mené à terme, l'épouse le confirma par sa douce influence; à son exemple et par ses soins, son mari persévéra dans la pratique régulière de ses dévotions. Elle n'eut point à lutter pour arracher son mari à la boisson, ni pour le retenir sur la pente fatale. Dès avant le mariage, l’abîme était évité et pour toujours. Mais par sa tendresse, sa piété, son tact et son dévouement, la jeune femme sut faire aimer à ce point le foyer à son époux qu'il ne songea pas un seul instant à troquer ce bonheur fort et intime pour les plaisirs factices de l’intempérance...…..

Ainsi s’exécuta de point en point le plan de l'abbé Berthau.

Jamais le docteur Vermette n'a repris une goutte d'alcool. La tempérance ne compte point de plus fervent adepte et d'apôtre plus zélé que lui.

Et lorsqu'il traite dans sa chaire de professeur à l'Université de Québec (où il est revenu et compte parmi les plus éminents médecins), lorsqu'il traite devant ses élèves de l'alcoolisme et des moyens d’enrayer ce fléau, il ne manque point de conclure: “....... Mais le spécifique le plus efficace, c'est la fréquentation des sacrements soutenue par le dévouement du prêtre et l'amour d’une femme de vertu.”

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