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motifs le directeur avait déjà mis son veto à deux ou trois velléités de mariage du jeune homme.
En effet; les chûtes d'Henri pour rares qu'elles étaient devenues, étaient encore trop fréquentes pour que le clairvoyant directeur pût avoir confiance en l'avenir. Les faits donnaient parfois de rudes approbations à ses lenteurs. Trois semaines ne s'étaient même pas écoulées depuis l'entrevue sur laquele débute ce récit qu'Henri Vermette mettait une fois de plus à l'épreuve le dévouement de l'abbé Berthau.
Un samedi soir — c'était en juillet — l'abbé était sorti après souper pour faire une promenade sur la rue Saint-Jean, Comme il revehait sur ses pas après s'être rendu jusqu’à la Porte, il se vit dépasser, près de la rue Saint-Augustin, par Henri Vermette. Le jeune homme ne paraissait pas l'avoir vu; le curé l’arrêta au passage.
—Bonsoir, Henri .
—Ah, M. le Curé..... mille excuses, je ne vous avais pas aperçu.
Le curé crut remarquer que son ami n'avait pas l’air très enchanté de la rencontre. Sa démarche un peu fébrile, son regard excité et d’autres indices familiers à l’abbé lui parurent de mauvais augure. Il reprit:
—Où vas-tu de ce pas ?
—Je comptais me rendre, par un détour, sur la Terrasse. Le temps est magnifique, la vue doit être superbe ce soir, et la promenade délicieuse.
—Ecoute, mon ami. Si tu veux m’en croire, tu n’iras pas sv: la Terrasse ce soir. Tu vas venir passer la soirée avec moi,
re
— Vous êtes fort aimable, M. le Curé, mais j'ai donné à quelques amis rendez-vous, je. n’y puis manquer.
—Soit! Mais je vais t'attendre chez moi, et si à dix heures tu ne frappes pas à ma porte, gare!... .
—Oh, oh, soyez tranquille, je n'ai pas envie ‘je boire. Et pour vous rassurer, à dix heures sonnant, je serai chez vous.
—N'y manque pas.
A dix heures sonnant, comme il l’avait promis, Henri entrait triomphalement chez le curé.
—Que dites-vous de ma ponctualité, M. le Curé?
Et ce disant, il se laissait choir dans un fauteuil... or d'habitude il ne prenait qu’une chaise.
Un coup d’œil sur son visiteur édifia le prêtre; malgré sa ponctualité Henri avait certainement bu depuis leur rencontre. La coloration du teint, l'éclat des yeux l’indiquaient assez. L'abbé lui en fit la remarque, mais le jeune homme nia énergiquement, et la conversation s’engagea.
Or à mesure qu’elle se déroulait, la langue d'Henri s'empâtait, le corps répondait aux avances soporifiques du moëlleux fauteuil, la tête s’inclinait sur la poitrine, les yeux papillotaient......
Enfin, la canne du jeune homme tomba de ses mains molles, tout son corps eut une détente, les paupières se fermèrent, les lèvres pendirent entr’ouvertes, et un ronflement pâteux répondit seul à l'abbé...
Henri dormait! Après avoir lutté avec gaillardise durant une demi-heure contre l'ivresse montante et tenté
ar ve
de donner le change au curé, il succombait à l'ivresse. Les multiples verres de boisson ingurgités Coup sur coup Produi:aient un effet qui, pour avoir été plus longtemps retardé, n'en était que plus violent,
Henri dormait!..... il dormait du sommeil lourd des ivrognes...….,
Le prêtre, on le pense, fut assez ennuyé de ce dénouement inattendu, Quel parti prendre? Il ne pouvait songer à faire reconduire l'ivrogne à son domicile, Le scandale eût été grand. Réflexion faite, le curé laissa dormir l’ivrogne à satiété. Au réveil du jeune homme il aviserait. Il tourna la clef dans la serrure pour qu'Henri ne pt s'échapper, et lui-même se jeta tout habillé sur son lit. Mais il ne dormit pas
Vers minuit l'ivrogne s'éveilla; le lourd nuage d'al- Cool s'était dissipé. Henri resta bien un quart d'heure dans son fauteuil, sans houger..... + Reprise lente de Possession de ses facultés... reconnaissance de l’endroit où il se trouvait... réflexions sur son équipée... sur les conséquences probables. ...., Le curé avait l'œil Sur lui. Enfin, à Petit bruit, Henri se leva, ramassa sa
Fermée!....., et la clef enlevée!,.....
Dans une trappe, quoi!...... Riche situation... Que faire? Eveiller le prétre?...... Il n'y songea pas longtemps — et Pour cause. Passer la nuit dans ce fau- EU, IL lui faudrait toujours bien le matin se trouver en présence de son JULE: Henri avait chaud!
Des gouttes de sueur perlaient à son front, et du revers de la main ii les essuyait,
L'abbé Berthau, qui suivait tous le
Ss mouvements du prisonnier, jugea le moment venu d'intervenir, I] ctait édifié sur les dispositions du jeune homme. Celui. ci, tout penaud qu'il était, n'aurait pas profité aux reproches qu'il méritait, Si sa honte eût été salutaire, au lieu
de chercher à s'esquiver il eût éveillé Je prêtre pour reconnaître en toute humilité sa faute, Le curé jugea opportun de remettre au lendemain la suite de l'incident,
—Henri......
—Ah, M. le Curé...….. qu'esi-ce que vous avez dû pen’ -r...... je ne comprends pas cela...
—N'ajoute rien. Tu vas t'en aller dormir dans ton lit, et tu me permettras de t’accompagner.
Henri ne répliqua pas et il partit avec le curé.
Depuis qu’il était médecin, il avait quitté la rue Hé. bert pour la rue Saint-Jean, où il avait, près de la Côte du Palais, à dix minutes du presbytère de Sainte-Geneviève, son cabinet de consultations, avec deux autres pièces pour son logement,
A cette heure tardive la rue était déserte; seuls quelq'ies rares promeneurs, après s'être attardés sur la Terrasse, regagnaient leurs logis. Henri ne fut pas reconnu.
Lorsque son Compagnon et Jui furent arrivés à la
porte du jeune homme, je curé le laissa rentrer et le quitta.
Il n'était toutefois Pas entièrement rassuré sur les intentions de Vermette, II comprenait trop bien que la
passion de boire, éveillée dans Je jeune homme, n'avait p:: sombré sous la honte qu'ii venait de subir
Le prêtre se posta donc en face de la maison, sous un porche d’où il pourrait surveiller les alentours.
Un instant après une fenêtre — celle du cabinet du
médecin — s’éclaira. C'était de bon augure, Henri allait Sans doute se mettre au lit.
Mais aussitôt tout rentra dans l’ombre. “Oh, oh, se dit l’abbé, mon gaillard change d'idée. Sa lampe s'éteint trop vite, il n’a sûrement pas eu le temps de se coucher..... Ayons l'œil ouvert Se
À peine l’abbé avait-il fait ces réflexions, que Vermétte Sortait en hâte de la maison. II fila sur la rue Saint- Jean, tourna le coin de la rue Saint-Stanislas. .... Trois minutes après il s’arrêtait net en face d’une buvette et mettait la main au loquet de la porte.
À ce moment précis une poigne de fer s’abattit sur son épaule, et ine voix bien connue — qui sonna à ses oreilles comme la trompette du Jugement dernier — Jui cria :
—Malheureux, où vas-tu!
Un revirement complet s’opéra brusquement dans l'âme du pauvre buveur. :
—Ah! M. le Curé, c’est bien le cas de dire que le bon Pasteur poursuit la brebis égarée. Faites de moi ce que vous voudrez.
—Suis-moi,
Cette fois l'abbé Berthau accompagna le coupable ‘ jusqu’au seuil de sa chambre, et quand Vermette fût entré, le prêtre lui demanda la clef de la porte.
—Je t'enferme, et je m'assure que cette fois tu ne sortiras que demain! Je te ferai ouvrir la porte. plus confiance en toi...
—C'est juste, Je mérite cela.
L Il était une heure quand le curé se mit au lit. Lui qui devait prêcher à la grand’messe, et qui s'était réservé la soirée du samedi Pour se préparer, l'après-midi ayant été prise par les confessions! N'importe, il avait fait
l’œuvre de Dieu,et Dieu ne manquerait pas de l’assister. De fait, il parla admirablement.
Je n'ai
Lorsque l’abbé Berthau rentra au presbytère après la grand’messe, il trouva Henri qui l’attendait. L'abbé | escomptait bien cette prompte visite.
| Le jeune homme venait s’accuser, | mettre de s’amender.
—Ah! M. le Curé, jamais je n’oublierai la soirée d'hier. Oui, vous m'’êtes vraiment apparu comme le bon Pasteur courant après sa berbis égarée. Je me sens maintenant des énergies nouvelles Pour me libérer complètement de cette maudite passion. Vous m'avez sauvé.
Le prêtre comprit en effet que non seulement Henri était sincère, mais que réellement l'aventure de la veï:
se repentir, pro-
le, et l'impression salutaire qu’elle avait faite en son âme, allaient compter pour la guérison du buveur. Il ne Manqua pas de profiter de ce moment de grâce. Ii se
garda bien de paraître trop facile au pardon, et vou!ut encore faire peser de tout son poids sur les bonnes résolutions du jeune homme l’amour très ardent que celui-ci portait à la jeune fille de Deschambault,
—Ecoute, mon ami, Ce n’est pas d'aujourd'hui que tu me fais de belles promesses. Je te l’ai dit, je n’ai plus confiance en toi. J'ai d'autant plus besoin de te le répéter que tu n’es pas seul en cause; l’avenir d’une jeune fille que tu prétends être celle qu’il faut à ta vie dépend de l'opinion que je formulerai Sur ton compte, Tu m'as parlé de ta rencontre avec Mile Lorin, et de tes sentiments à son égard. Tu ne cesses de m'inviter à faire sa connaissance, Je n'ai pu encore Ja rencontrer, mais sa mère m'a Ccritene
—Sa mère......
—Oui, sa mère m'a écrit. Voici sa lettre, lis.
L'abbé tendit au jeune homme Ja lettre, et celui-ci lut.
‘Monsieur le Curé,
‘Je n'ai pas l'honneur de vous être connue, et toutefois je vous écris comme à celui de qui dépend peut-être Pavenir de la Personne qui m'est la plus chère en ce monde, ma fille unique,
“Un jeune médecin de Québec, M. Henri Vermette, m'a demandé l'autorisation d'entrer en relations avec ma jeune fille. Je ne connaissais de M. Vermette rien qui lui fût défavorable, et j'ai cru devoir accéder À sa demande. Toutefois, ma conscience m'engage à me ren-
Ce
seigner plus à fond sur les habitudes du jeune médecin. Et comme il m’a appris que vous le connaissiez parfaitement, je ne saurais mieux m'adresser qu’à vous, M. le Curé, pour obtenir les informations dont ma conscience de mère-sent le besoin devant le nouveau et très délicat devoir qui se présente à elle. Je suis ceftaine, M. le Curé, que vous comprendrez ma démarche, et j'ai confiance que vous voudrez me rendre, dans la mesure que vous le jugerez nécessaire, le service que je sollicite instamment.
“Dans l'espoir etc, Je demeure, etc.,
‘‘Alice Lorin.’’
A mesure qu’Henri Vermette avançait dans la lecture
de cette lettre, un pli d'inquiétude se creusait sur son front.
—Crois-tu, mon ami, que je puisse en conscience dir: à cette femme beaucoup de bien de toi? crois-tu que je puisse cacher que tu es un buveur ? Et crois-tu que je puisse encourager une mère aussi soucieuse de son devoir et du bonheur de sa fille à forfaire à son devoir et à te confier l’avenir de sa fille ? Non, c'est impossible, et je
suis obligé d’écrire à cette personne la vérité qu’elle me demande,
—Non, non, vous ne ferez pas cela, vous ne voudrez pas faire porter à mon avenir la responsabilité de mon
passé, pour lourde qu’elle soit... Oui, j'ai été un buveur, hier encore je l’étais, mais je vous jure que je ne le suis plus...... Vous doutez de ma sincérité ?.. £
—Tu sais la réputation qu'ont les serments d’ivro-
—Abh, M. le Curé, vous m'accablez, Je ne vous savais pas aussi cruel, Ne VOYEz-vous pas ce que vous me faites souffrir ?..... Toutefois je le mérite, je mérite l’affront de ce doute Outrageant...... J'ai si souvent promis Sans tenir..... Mais cette fois, je le sens, c’est fini, je ne boirai plus... Non, non, vous n'allez pas ruiner mes espérances auprès d'Hélène Lorin..….
—Tu oublies que je ne connais Pas encore cette personne..... et que peut-être je devrai te détourner d'elle...
—Je suis sûr que non, c'est la femme idéale que vous avez rêvée pour moi.
— Raison de plus. Crois-tu que je veuille compromettre l’avenir d’une telle femme en lui laissant épouser, sans la prévenir, un ivrogne? .
—Mais puisque je vous assure que j'en ai fini avec la boissons...
—]e voudrais Partager ton assurance.....,
— Trés juste, mais donnez-moi au moins le temps de vous la faire partager. Promettez-moi de ne pas m'accuser d’intempérance auprès de Mde Lorin avant que vous ayez pu connaître et juger sa fille,
—Cela, j’y consens.
Lorsque le jeune homme fut parti, le curé se mit à son ‘“crétaire et écrivit à Mde Lorin la lettre suivante :
“Madame, la confiance que vous me témoignez me touche. J'apprécie votre démarche et je comprends le devoir qui vous incombe de vous renseigner sur M. Henri Vermette. Je le connais intimement depuis son enfance, et suis parfaitement à même de vous satisfaire. Mais il sera préférable, je pense, que je vous entretienie
de vive voix sur cette matière, Je serai à Deschambault dans quelques jours, et j'aurai l'honneur de vous y rencontrer.”
Au fond, l’abbé Berthau tenait beaucoup moins à renseigner la mère qu’à se renseigner lui-même sur la fille. Il eût en effet été plus qu’inutile de parler d'Henri Vermette à Mde Lorin, si Hélène n'était pas la femme qui convenait au jeune homme,
:: résolu! donc de se rendre à Deschambault le plus tôt possible.
Quelques jours plus tard, l'abbé Berthau avertit Henri qu’il se rendait chez le curé de Deschambauit, et qu’il comptait sur lui Pour conduire Mde Lorin et sa fille au presbytère.
La chose fut d’autant plus facile à arranger que Mde Lorin se faisait un devoir d’alier présenter ses hommages à son curé quelquefois pendant l'année, Et cette fois la raison se doublait de celle qu’'Henri mit en avant pour conduire ces dames au presbytère : il désirait les présenter à son ami et bienfaiteur l’abbé Berthau, en visite chez
ie curé.
Conduites par Henri, les dames Lorin arrivèrent à Ja Cure dans la soirée, après la fermeture du petit magasin. Disons tout de suite que la première impression qu’elles firent sur l’abbé Berthau leur fut favorable.