ACTE DEUXIÈME
Tout le mal qu'on me fait, à moi; je me soumets A mon indigne sort sans me plaindre jamais. Fils bâtard de ton père, en toi, fils légitime, J'aurais pu voir l'heureux dont j'étais la victime : Je n'ai vu que le frère. Encor m'as-tu connu Seulement quand sur toi le désastre est venu; Et, sans m'enorgueillir du sang d'un même père, Ce jour-là, mon Guido, lu n'as senti, j'espère, Battre en mon cœur aimant, qui s'est ouvert au tien, (Jue le sang de ma mère, obscur, tendre et chrétien.
(^est vrai; ton âme est douce et tu m'aimes bien, frèrc. .\ux sbires de Conrad ayant su me soustraire, Ton dévoûmenl encor fut le baume divin D'un exil où sans loi je serais morlde faim.
STRADA
A ton esprit surtout je donnais la pâture. Frère, qu'il t'en souvienne, et, pour l'heure future Oui te ramonerait en vainqueur au pouvoir, J'aimais à l'enseigner quel serait ton devoir. Du peuple et de ses maux j'égrenais le rosaire. Toi, tu me promettais de guérir leur misèi^î. Ilappelle-toi, Guido, rappelle-loi, là-bas, *
Quand nous allioçs, proscrits, errants, mendiants, las, l'iappelle-loi les jours sans pain, les nuits sans gîte. Que tu compatissais aux rêves dont s'agite Le ténébreux enfer des humbles et des gueux, Qu'ils furent bons pour toi, loi minable avec eux, Et qu'il te sera doux, remontant sur le faîte, De rendre aux pauvres la charité qu'ils l'ont faite. Ah ! ce n'est pas en vain, mon Guido, n'est-ce pas. Que parmi les maudits Dieu conduisit tes pas
Et que j'ai dans Ion cœur jeté la bonne graine?
Voici venir les temps de la moisson sereine.
II a mûri, le blé qu'avait semé ma main,
Le blé des jours nouveaux qu'on va faucher demain.
(Se levant.)
Moissonneur, à Touvrage! En chantant fais ta gerbe f Mais que ta faux d'abord tranche la mauvaise herbe^ Et que sa lame pure à ton poing justicier Du sang de la vipère empourpre son acier!
GUIDO
Hélas! pourquoi jadis m'as-tu sauvé la vie? Mieux valait me laisser mourir, lame ravie, Croyant en Rinalda fidèle, et l'adorant. Je serais mort joyeux!
STRADA
El tu dois vivre grand.
Par toi peut s'accomplir l'œuvre, l'œuvre bénie: Des nobles et du peuple assurer l'harmonie, Autour d'un seul foyer tous les concitoyens!
(taisant lever Giiido.)
Écoute! J'ai cherché, trouvé. J'ai les moyens.
'Jiens, prendre femme, toi, parmi le peuple!... En elle
S'incarnerait de tous l'union fraternelle...
D'autres choses encor, dont je le parlerai.
J'ai tout le plan conçu, grandiose et sacré,
D'une religion dont la nue éclaircie
Se dore et dont je veux que lu sois le Messie.
N'est-ce donc rien, cela? N'est-ce pas suffisant
Pour te verser l'oubli du passé, du présent.
Et te faire accepter la besogne première :
Tirer le glaive d"où va jaillir la lumière!
Frère, frère, es-tu sûr du moins que Rinalda...?