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CEUX QUI CHOISISSENT LA MEILLEURE PART

Est-elle assez belle, cette pèche! Dorée d'un coté, rosée de l'autre, grosse presque comme une pomme. Ce qu'elle doit être bonne! Elle va nous instruire avant de se fondre dans notre bouche, succulente et parfumée.

Ne soyez pas inquiets, en song^eant que nous sommes vingt et qu'il n'y a qu'une pêche. J'en ai neuf autres dans ce petit panier; toutes sont aussi belles que celle-ci. Le vieux père Jean-Claude, jardinier de profession et ami des enfants par inclination, est venu me les apporter. Ses deux petits-fils, Claude et Jean, qui portent leur nom en son honneur, sont assis parmi vous. Ce n'est donc pas un inconnu qui fait ce cadeau à la classe, o'ast wn des plus yénérables; citoyens de la

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commuiio. Son dos voûté do vioux travailleur indique avec quelle persévérance il a porté le noble fardeau du travail. C'est lui qui a cultivé ces pèches, il sait quels soins il faut pour réussir des fruits semblables. Mais il en aura cultivé de bien plus beaux dans votre esprit si vous sortez d'ici ayant compris la leçon do la pêche.

Je ne vous parlerai pas de sa culture. Rien ne vous sera plus facile que d'aller voir le père Jean- Claude la pratiquer dans ses jardins. Voici plus de soixante ans qu'il exerce son métier. Il en a vu de toutes les couleurs, des pêches et des années; car des années aussi il y en a de bonnes et de mauvaises et il faut savoir sagement utiliser les bonnes afin de supporter les mauvaises sans découragement.

Pour le moment^ il s'agit de partager ces pêches.

Je prends la première. Il y en a pour deux, les deux premiers de la classe d'abord. Cela ne vous empêche pas d'écouter la question, tous tant que vous êtes. Je prends ce couteau, je trace un cercle autour de la pêche et je l'ouvre. Tout exprès, j'ai fait les parts inégales. D'un côté il y a beaucoup plus à manger; de l'autre il y a moins à manger; mais il y a le noyau.

Qe noyau est ici x\oï\ geuleii^eiit un noyau (}(}

pêclie, mais c'est le noyau de la question. Et voici la question : Quelle est la meilleure part? La pèche est à partager entre Philippe et Jean. Réfléchissez bien et dites quel est celui qui fera le meilleur choix. — Monsieur! je sais. — Alors, parle. — Le plus gros morceau, celui oii il y a le plus de chair, est le meilleur à prendre. Seulement, il ne serait pas aimable de le prendre si l'on est appelé à choisir le premier. Je préférerais donc être celui qui ne sera pas premier à choisir, à condition que le premier soit poli et prenne le morceau le moins avantageux. — Cela c'est malin, reste à savoir si ce serait intelligent. — Allons, un autre! — Moi, monsieur, je voudrais être premier à choisir, mais je ne prendrais pas la part avec le noyau. — Un autre! — Moi je préférerais la part où est le noyau parce qu'elle est rose et que ce doit être la meilleure. — Et moi, je veux bien prendre la part avec le noyau si je suis deuxième à choisir et qu'il n'en reste pas d'autre. — Un autre ! — Philippe et Jean sont deux excellents amis. Si j'étais l'un comme si j'étais l'autre, je laisserais le plus gros morceau à mon ami et mangerais l'autre avec un extrême plaisir.

— C'est bien, cela; ici, le cœur parle, Pour cela déjà, ce serait bien. Mais celui qui choisira ainsi, aura pris la meilleure part tout de même, parce

que c'est la part où se trouve le noyau. Avec le noyau, s'il s'y prend bien, il pourra faire pousser un arbre, et, dans peu d'années, il mangera des pêches de sa propre culture. Il est vrai qu'il sera obligé de prendre de la peine. Mais la peine est aussi une grande moitié de la bonne part. C'est elle qui donne le fruit, mais c'est elle aussi qui forme l'homme, le rend meilleur et lui donne sa valeur. C'est elle qui le fait vivre, d'une vie utile, honnête et seule vraiment heureuse.

Tirons bien tout le parti possible de cette leçon donnée par une pêche. La pêche est le fruit du travail. Quels sont ceux qui choisissent la meilleure part dans la vie? Ceux qui prennent le fruit et méprisent le travail, ou ceux qui désirent leur part au travail comme leur part au fruit? Voilà la grande question qui domine toute la vie des sociétés. Elle se posera à chacun de nous plus tard. De la façon dont vous la résoudrez dépendra votre qualité d'hommes. Si vous voulez jouir, avoir du pain, du plaisir sans travailler, vous serez des parasites, des inutiles et, disons le mot sans sourciller, des vauriens, sordides ou brillants.

Car il y a deux sortes d'inutiles, il y a ceux qui sont couverts de vêtements usés, troués, malpropres, parce qu'ils ne veulent rien faire de leurs dix doigts et préfèrent mendier ou voler que d^

manger le pain du travail. Il y a ensuite ceux qui sont bien vêtus, demeurent en des maisons soignées et se nourrissent largement sans vouloir prendre aucune peine. Ils pensent, ceux-là, qu'ils peuvent bien se permettre l'oisiveté, ayant les moyens de vivre sans gagner leur pain. Mais ils ont tort. Entre ces deux espèces d'inutiles, il n'y a que la différence de l'enveloppe. Enveloppez un pestiféré d'une toile d'emballage ou d'un manteau d'or et de soie, c'est toujours un pestiféré. La paresse est une peste. Contagieuse, insalubre et, par-dessus le marché, criminelle, il faut la fuir et l'extirper, car elle sème la corruption, la misère et la mort.

Si donc vous entendez dire d'un homme ou d'une femme qui se sont fait une vie sans travail et prétendent vivre tout de même, si vous entendez dire qu'ils ont choisi la bonne part, comme on le dit souvent, ne le croyez pas. Us ont choisi au contraire la part honteuse, qu'un homme de cœur ne peut pas accepter, la part de celui qui se fait héberger et ne veut rendre aucun service. Mieux A^audraitne pas exister que de mener une existence aussi dépourvue de dignité et de valeur.

Donc, prenons notre part à la peine des hommes, effort de l'esprit au travail matériel, prenons notre part à la peine vaillante et noble par laquelle toute

vie sociale est entretenue et par laquelle non seulement se gagne le pain, mais aussi la dignité, l'énergie, la patience, l'empire sur soi-même et toutes les qualités qui font un homme de bien.

Il se trouve peut-être ici un écolier qui, ayant suivi avec une attention entière notre leçon de la pêche et de la façon fraternelle dont nous devons partager ensemble le fruit du travail et le travail lui-même, s'arrêtera devant le noyau, qui est, disions-nous, le noyau de la question, et dira : « Mais, monsieur, la pêche on peut la partager, tous les morceaux en sont bons. Seulement, comment partager le noyau? Pour donner un arbre nouveau, il faut que le noyau reste intact. » — A celui-là nous dirons que toute comparaison cloche. Mais si un noyau de pêche partagé n'est plus bon à rien, le travail lui, peut toujours se partager. Il y en a tellement qu'il y en a pour tout le monde, et toutes les parties, à la seule condition d'être honnêtes, en sont bonnes et utiles.

Laissez-moi maintenant vous citer un exemple du partage du travail, tel qu'il ne doit pas être fait. Levez la tête et regardez par la fenêtre. Une grande voiture de routier passe justement devant l'école; six chevaux y sont attelés l'un devant l'autre. Tous sont bien attelés, tous ont l'air de

tirer. Mais, observez bien le troisième de cette longue file. Regardez les petites chaînes par où il se relie aux deux grandes chai nés qui encadrent tout l'attelage. Ces petites chaînes sont à peine tendues. Le gaillard marche mais ne s'efforce pas, il fait semblant de tirer mais ne tire pas. Que dirons-nous de ce cheval? — ce // fait la rosse, monsieur. — Parfaitement, il fait la rosse. » Tout à l'heure, à l'écurie, il mangera son avoine pour tout de bon et sûrement ne fera pas semblant. Mais maintenant il travaille si peu que le char s'arrêterait net si les autres ne tiraient pas plus quQ lui.

Partout où des hommes travaillent ensemble, il y a des individus qui ressemblent à ce cheval. Ils portent les vêtements du travail mais n'en ont pas l'amour, ils se donnent un air affairé mais ne mettent pas la main à la pâte. Du travail effectif, ils en font le moins possible et ce qu'ils négligent retombe sur les autres et s'ajoute à leur fardeau. Gardez-vous bien d'être des rosses de cette espèce.

Et maintenant, mangeons les pêches du père Jean-Claude et puissions-nous, en les savourant, faire le vœu de devenir d'aussi bons travailleurs que lui !

Tout finit. Kt la voilà finie, notre série de leçons où nous avons essayé de vous dire en souriant des choses parfois très sérieuses. Espérons que vous n'avez pas fini d'y penser, et que de toutes ces causeries des traces sont demeurées dans votre esprit. Si vous ne vous rappelez pas tout, au moins vous vous souviendrez de certaines histoires comme la cruche qui parle, les allumettes qui ratent, le crapaud 2)endu, etc.

Mais enfin il nous reste une dernière heure à passer ensemble. Bien l'utiliser sera nous mettre au bénéfice du proverbe : tout est bien qui finit bien. Et pour bien finir, nous allons parler d'un sujet que tout le monde aime, nous allons parler de la joie.

Joie, plaisir, liesse, divertissements, jeux, ébats,

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les enfants savent ce que tout cela veut dire. Je n'oublie pas les pauvres petits qui ont la vie dure, la santé mauvaise, dont c'est plus souvent le tour de souffrir que d'être heureux. C'est même à ceux-là qu'il faut penser d'abord. Si les enfants n'ont pasde plaisir qui donc en aura? Si ceux qui par leur âge sont tout désignés pour être sans soucis, éveillés, dispos, pleins de vie et d'entrain, ont des plis au front, le teint pâle et les yeux éteints, de quoi peut-on être sûr alors? — Aussi il faut s'arranger de façon à toujours penser avant tout à ceux qui n'ont pas de joie, aux pauvres petits dont le matin est assombri et de toutes ses forces il faut travailler pour que cela change.

Chacun de nous y peut quelque chose. Nous avons des moyens de faire plaisir aux autres. Ces moyens ne sont pas les mêmes pour tous. Mais tous en possèdent. 11 faut bien les employer et les placer là où ils peuvent rendre le plus de services. Donner de la joie à ceux qui n'en ont pas. Contribuer à leur créer du contentement, leur faire plaisir chaque fois qu'on peut, leur témoigner de la sympathie, de l'intérêt, les encourager, les soutenir, les consoler, les entourer d'attention pour adoucir leur peine, voilà qui est au pouvoir de chacun.

Donc, lorsqu'il s'agit de s'amuser, pensez d'abord

comment vous pouvez être bons pour ceux qui ne s'amusent pas, les camarades, souffrants, isolés, privés de distraction. En faisant cela vous éprouverez a ous-même la joie la plus pure et la plus vraie que l'on puisse éprouver et qui consiste à se réjouir du plaisir fait aux autres.

Et vous pourrez alors de tout cœur prendre le plaisir que nous offre l'heure.

Car d'avoir le cœur bien disposé c'est la condition même du plaisir. Si la flûte est mal accordée, ou s'il y a de la poussière dedans, on ne peut pas faire de musique. Et si le cœur n'est pas dispos on ne peut pas s'amuser. Pour que le cœur soit dispos, non seulement il faut avoir pensé à ceux qui ont besoin de nous et à qui nous pouvons donner de la joie, mais il est nécessaire encore d'avoir bien travaillé et d'avoir une bonne conscience. Avez-vous déjà essayé de danser avec de grosses mottes de terre attachées aux souliers, ou aA^ec des amas de neige fixés à la semelle de vos sabots? Gela ne va pas du tout. Le souvenir de vos méfaits s'attache de la même façon à vos esprits. Quand on a de mauvaises actions à se reprocher, on ne peut pas se réjouir. Quand on n'a pas travaillé, c'est la même chose. Le plaisir suit l'effort, le travail, comme la détente suit une longue application.

Jamais on ne s'amuse mieux que lorsqu'on

a bien travaillé. Je constate cela tous les jours. Du cinquième dans lequel je travaille, je pourrais à la rigueur compter les heures par ce qui se passe dans l'école à côté de ma maison. Plusieurs fois par jour j'entends monter vers mes hauteurs des cris joyeux qui ont l'air d'avoir des ailes et de voler comme les papillons. Les écoliers en récréation font tout cet heureux tapage. Je ne m'en plains pas. La seule chose que je me dise est : ce II est dix heures, les gamins sont en récréation ». Si parfois je m'arrête à les observer, je suis frappé du peu de chose qu'il faut pour s'amuser royalement. Ils n'ont rien en main. Ici et là une balle, une corde à sauter, une toupie. Mais règle générale, ils s'amusent littéralement de rien. Pourtant quels rires, quels cris ressemblant parfois à des cou])s de sifflet, quelles rondes vertigineuses et quelles cabrioles! C'est de la joie cela où je ne m'y entends pas. Mais si l'école n'était pas avec sa discipline, la classe avec son silence et son immobilité, croyezvous que la récréation aurait ce charme? J'en doute fort. Tout à l'heure ces mêmes enfants, quand ils s'échapperont de la classe, sembleront des poulains subitement mis en liberté. Pour l'ordre et la sécurité, il faudra peut-être régulariser leur fougue, leur ordonner de marcher en rangs au moins les cent j)remiers pas. Mais quand il n'y a ni incon-

vcnient ni danger, les écoliers sortent de l'école comme le vin de la bonde. On dirait qu'une bonne pression les en fait jaillir. Ce n'est pas ainsi qu'on revient de l'école buissonnière, parce qu'on n'a pas ce sentiment joyeux du devoir accompli. L'homme comme l'enfant n'a que la joie qu'il mérite. La qualité de leur plaisir est semblable à leur propre qualité. Mauvais homme : piètre joie. Il a beau se battre les flancs, crier, s'agiter; c'est du feu brillant mais ce n'est pas l'or de la bonne joie saine et vraie.

8i vous aimez la joie, enfants, il faut savoir ces choses et s'y conformer. La joie est une plante qui pour prospérer a besoin de certains soins. Elle ne pousse pas dans n'importe quelle terre. Le sol fangeux de l'oisiveté et des mauvaises habitudes lui est contraire. Le terrain où elle réussit le mieux est le sol généreux et fort du travail, et l'air dans lequel elle s'épanouit c'est l'atmosphère salubre de la sincérité, de l'honnêteté, de la bienveillance mutuelle. Si vous n'êtes pas laborieux et braves, vous aurez vite fait de gâter vos plaisirs par des excès ou par de vilaines querelles suscitées des uns aux autres. A peine une partie en train, les mauvais instincts prendront le dessus et le plaisir finira par des batailles. Chacun s'en ira de son coté maugréant.

Ne s'amuse pas qui veut. C'est un art difficile que celui d'être heureux. Il faut s'y exercer autant au moins qu'à celui de faire de la bonne musique. Et chacun sait que dès que plusieurs personnes font de la musique, il faut qu'elles fassent attention les unes aux autres. Pour le plaisir c'est la même chose. L'égoïste qui ne veut faire qu'à sa tête, le mauvais camarade qui n'accepte pas de s'entendre avec les autres, font dans une bande J03^euse l'effet d'un fifre criard qui ne joue pas en mesure avec le reste de l'orchestre. Il dérange tout et cela sans profit pour personne, pas même pour lui.

Voilà une série de réflexions qu'il est bon de se faire si l'on veut avoir de la joie et en faire goûter aux autres. Au moment où vous touchez aux vacances elles sont plus que jamais de saison. Les vacances, quel mot magique! Depuis qu'il y a des écoliers et des écolières, il fait battre tous les cœurs. D'abord je vous souhaite d'avoir mérité ces vacances par une bonne année où vous avez fait plaisir à vos parents et à vos maîtres. Vous savez bien que leur joie à eux, c'est que vous soyez tous de bons petits écoliers. Si vous ne leur donnez pas cette joie, la votre ne pourra pas être complète. Une fois que vous avez bien employé l'année scolaire, alors songez à un bon emploi des jours fériés.

Autant que vous pourrez, employez-les à Tair libre. Car la liberté aime l'air et la joie aime la liberté. Quand il pleuvra, amusez-vous dans l'intérieur. Mais ne vous imaginez pas que, pour bien s'amuser, il faille tout déranger, bouleverser la maison et faire enrager les habitants. Ne vous conduisez pas de telle sorte que chacun s'écrie : oh! ces vacances, quand finiront-elles, quand aurons-nous du repos! — Et maintenant je vous salue, jeunes amis. Partez heureux et revenez contents, les joues pleines et colorées, les yeux vifs, l'esprit alerte. Vivent les vacances! Vive la joie!

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