‹ Par le sourireChapitre 3 sur 27 · ON EXPLIQUE DE QUOI IL S'AGIT · texte numérisé non relu

ON EXPLIQUE DE QUOI IL S'AGIT

Qu est-ce qui vous intéresse le plus? Aussitôt qu'une pareille question est posée, chacun y donne une réponse à sa façon. Car tout le monde n'a pas les mêmes goûts et n'aime pas les mêmes choses. Ainsi, je sais bien à quoi pense en ce moment Georges : il pense au jeune corbeau que lui a rapporté hier de la forêt son frère le bûcheron. Ce corbeau doit avoir faim. Avant de partir pour la classe, Georges lui a donné la becquée; l'oiseau ouvrait un large bec affamé, et de sa spatule garnie de fromage blanc, son petit maître le gavait ferme. En rentrant, on refera la même chose et on recommencera tous les jours. Le corbeau grandira, deviendra superbe. Georges y pense sans cesse avec un nouveau plaisir. Oui, c'est bien cela qui l'intéresse le plus.

... Le corbeau est noir; mais il y a quelque part une petite poupée rose et blanche qui ferme les yeux quand on la couche. Pour le moment, elle dort, bien bordée en son berceau. Cette poupée appartient à Lucie et je suis sûr de ne pas me tromper en disant que c'est elle qui intéresse le plus sa petite maman. D'autres ici s'intéressent le plus au frère mignon qui dort les poings fermés à la maison et qui est arrivé, il y a quelques jours à peine. Mais Alexandre, lui, ne se laisse pas distraire d'un objet qui le préoccupe sur l'heure considérablement. Et cet objet n'est autre qu'une saucisse longue et dodue 'que sa mère fabriquait ce matin et qui doit être en train de frire dans la poêle. Tout à l'heure, en rentrant, Alexandre goûtera de cette bonne saucisse et cela lui fait plaisir d'avance. Ainsi, selon les enfants, et selon le moment, il y a toujours quelque chose qui nous intéresse le plus. Quand une chose nous intéresse à ce point, elle attire et fixe notre attention. Nous y retournons après l'avoir quittée, et même absents, nous y songeons encore.

Eh bien! quand Georges croit que c'est à son corbeau qu'il s'intéresse le plus, et Lucie à sa poupée, et ainsi de suite, vous vous trompez tous. Oui, vous vous trompez. Ce qui intéresse le plus

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Georges, c'est Georges, et ce qui intéresse le plus Alexandre, ce n'est pas cette délicieuse andouillette qui fricote dans la poêle, c'est Alexandre lui-même. Et cela est tellement vrai, que le plus étourdi d'entre vous le comprendra sans peine. Si Alexandre n'existait pas, que pourrait lui faire la saucisse la plus succulente? Si Georges n'existait pas, que pourrait lui faire le plus séduisant corbeau? Rien du tout. En toutes choses, c'est par nous que l'intérêt commence : il ne saurait en être autrement. J'admets donc parfaitement que Lucie adore sa poupée, Georges son oiseau, plusieurs autres un petit frère, un bon papa, une maman, leur jardin et le reste. Mais tout cela ne peut les intéresser que parce qu'ils existent d'abord, et j'ai le droit de leur dire qu'ils doivent s'intéresser à eux-mêmes, à leur façon de vivre, à leur nature et à leurs actions, au moins autant qu'à ce qui les intéresse le plus. Un oiseau vous intéresse, vous le soignez; une poupée vous intéresse, vous faites attention à elle. Et vous ne prendriez pas garde à vous-même? Vous ne voudriez pas qu'il arrivât malheur à votre corbeau, ni que votre poupée fût une personne mal élevée, et vous pourriez souffrir de vous négliger vous-même et de tenir une mauvaise conduite? Cela n'est pas admissible. Donc, à la question : ' ci Qu'est-ce qui intéresse le

plus un eufant? » il faut répondre : « C'est cet enfant lui-même, sa personne, sa santé, sa tenue ». Voulons-nous par là nous engager à être de petites personnes précieuses, fières, pleines d'ellesmêmes, des vaniteux, des bouffis d'orgueil, amoureux de leur figure et de leurs habits? Fi donc! comme ce serait laid, insupportable et peu intéressant! Nous voulons, au contraire, vous enseigner à vous occuper de vous-mêmes de telle sorte que vous soyez comme vous devez être, c'està-dire propres, sages, bons, actifs et aimables pour les autres. Et, pour en arriver là, il faut s'intéresser à soi, faire attention à soi, se surveiller, se respecter. On ne peut être bon pour les autres que si l'on s'est gardé bon. Mettez que vous aimiez les oranges. Comment est-ce qu'une orange peut être bonne pour vous? C'est si elle est bien mûre, bien conservée, bien propre. Une orange mal cultivée, cueillie trop tôt, mal emballée, mal soignée, traînée dans des endroits malpropres ne peut être bonne pour nous, puisqu'elle est mauvaise en ellemême. C'est exactement la même chose pour les enfants. Si vous voulez être bon à quelque chose, bon pour quelqu'un, bon pour vos parents, vos maîtres, vos frères et sœurs, vos camarades, il est nécessaire que vous connaissiez la façon de vous tenir et de vous traiter, la façon de vous

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conduire en toute occasion; autrement, vous ne serez que des bons à rien, c'est-à-dire de mauvais garnements qui font de la peine et du mal à tout le monde. Ce qui vous intéresse le plus, c'est donc cela : faites attention à vous-même et ne l'oubliez pas. Et c'est de cela qu'il s'agira dans nos causeries. Nous vous y parlerons de la façon de bien vous traiter et de bien vous employer ensuite. Et voici maintenant une histoire pour terminer.

Le gros Louis avait un caniche auquel il s'intéressait par-dessus tout. Il le tenait propre, mais aussi lui était sévère ensuite, et ne tolérait pas qu'il touchât à des choses malpropres ni se roulât sur des taupes et des souris mortes, comme le font les chiens mal élevés. « Tom ! lui disait-il, tu es le chien de Louis, et si tu veux que Louis te caresse et t'embrasse, il faut que tu sois toujours appétissant! » — Pour la nourriture, l'enfant tenait sa bête très réglée.

La viande, les os trop abondants, et en général trop de gourmandises rendent les chiens malades, leur font les yeux rouges et chassieux, la peau irritée et mal sentante. Tom était donc astreint à la sobriété et sa santé en profitait.

Au surplus, Louis aimait chez son animal cette loyauté qui fait le charme des relations amicales : il le voulait franc, fidèle, point cachottier ni lâcheur.

Ayant ainsi dressé Tom, Louis, qui s'intéressait à lui par-dessus tout, n'oubliait qu'une chose, c'est de s'intéresser à sa propre conduite.,. Il lavait et savonnait son chien, mais lui-même avait souvent les oreilles sales. Il défendait à son chien de trop manger; mais il lui arrivait à lui d'être intempérant, glouton. Il voulait son chien loyal et franc et n'était pas lui-même toujours sincère envers son père et sa mère. Un jour donc qu'il était couché au lit avec un couvercle de marmite sur le ventre pour traiter les suites d'une indigestion, il demanda à voir Tom, qui fut introduit auprès de lui. On laissa les deux amis seuls en présence. Tom, assis sur son séant, regardait Louis avec ses yeux bons et pleins de pitié. Il ne parlait pas. Mais Louis, en regardant cet ami qui l'intéressait avant toutes choses, dit : ce 0 mon Tom, serais-tu le chien et l'ami d'un glouton, d'un petit malpropre, d'un garçon qui n'est pas fidèle et sincère pour papa et maman? Non, ce ne sera pas. Je m'intéresse à toi et t'aime, et pour cela même je veux, à l'avenir, m'intéresser à moi-même, me surveiller et me corriger. Tu seras le chien propre, honnête et sobre d'un garçon sobre, honnête et propre. » Louis promit cela. Il fit mieux, il tint sa parole.

Rappelle-toi cela, Georges, et si tu t'intéresses à

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ton corbeau, tâche qu'il soit le corbeau d'un brave garçon, et vous, Lucie, tâchez que votre poupée soit la poupée d'une bonne fille! Quant à toi, Alexandre, quand tu piqueras ta fourchette dans la saucisse, tâche que la saucisse ne soit pas mangée par un paresseux, mais par un élève laborieux qui a gagné son déjeuner.

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