‹ Par le sourireChapitre 4 sur 27 · CE QUE RACONTE L'EAU · texte numérisé non relu

CE QUE RACONTE L'EAU

Un des plus grands plaisirs des enfants est de voir couler Teau. Partout où il s'en trouve un peu ou beaucoup, les enfants la recherchent. Aux petites sources où l'on voit l'eau sortir de terre en agitant le sable du fond, les enfants vont s'agenouiller pour en être plus près. Ils se mirent dans le bassin limpide, pareils aux fleurs penchées sur les bords. De leurs mains creuses ils se font des coquilles et boivent quand ils sont altérés.

Lorsque la source devient cours d'eau et serpente par la prairie, les enfants lui font cortège. Ils lui conhent de frêles esquifs taillés dans l'écorce des pins, ou de blanches flottilles de cocottes qu'un brin d'herbe suffit pour arrêter. Et si le ruisseau s'attarde en ses détours et creuse des anses dans les rives, les enfants ôtent leurs souliers pour y

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tremper les pieds. Plus loin, dans l'eau devenue suffisamment profonde, ils organisent leurs bruyantes baignades et font, au-dessus de leurs têtes, jaillir tant de gouttelettes d'eau que le soleil y fait des arcs-en-ciel.

Mais que raconte l'eau? Que dit-elle en venant effleurer nos pas sur les bancs de sable des fleuves et sur les grèves des mers ? L'eau est une grande conteuse d'histoires, une chanteuse infatigable et une habilleuse jamais lasse de babiller. Tout le monde l'écoute, à chacun elle dit autre chose, selon son âge et son humeur. A vous, enfants, que ditelle?

Ou n'auriez-vous jamais prêté l'oreille à sa voix? Seriez-vous assez insensibles, assez étourdis pour ne pas vous être attardés à l'écouter? Ce n'est pas probable. Vous l'avez peut-être fait sans le savoir. Si vous voulez, nous allons ensemble essayer de comprendre ce que raconte l'eau, et quand vous l'entendrez de nouveau rire aux éclats, chanter, pleurer, gronder ou siffler, vous saurez ce que cela veut dire.

L'autre nuit vous, vouliez dormir ; mais vous ne pouviez pas. Après une journée suffocante, la nuit même était chaude et l'air orageux. Dans l'obscurité, vous voyiez passer d'instant en instant la lueur d'un éclair et le tonnerre promenait sa grande voix

au-dessus de vos têtes. Mais l'orage passa, l'air se rafraîchit. La pluie se mit à tomber et à vous chanter une berceuse. Oui, elle vous chantait une berceuse, la pluie; elle chantait sur les feuilles des arbres, sur les tuiles des toits, dans les tuyaux des gouttières, et bientôt vous dormiez si bien que vous ne l'entendiez plus. Mais vous aviez compris sa chanson, puisqu'elle vous disait de dormir et que vous dormiez. *

Le lendemain matin, frais et reposé, vous voilà debout dès cinq heures à marcher par les chemins lavés. Aux branches des arbres, aux pétales des fleurs, partout scintillent des gouttes. C'est du sourire sur toute la nature. Le soleil sourit sur la rivière. Les gouttes d'eau reflètent ses rayons et vous les envoient. Lorsque la brise agite les arbres, il en tombe des perles. Il vous en tombe sur le nez et dans le cou. Ce sont des gamineries que l'eau fait pour vous amuser. Mais elle a, comme vous, les larmes près du rire et là, sous les ombrages ou plus rien ne reluit, les gouttes en tombant sont comme des larmes.

Venez ici maintenant, sous la gouttière de cette étable, regardez la pierre où l'eau s'amasse dans ime excavation légère. Une poule y boit en passant. Quand le soleil aura tout séché, cette boniie pierre, qui est presque une tasse, offrira à boire aux

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moineaux. Les abeilles viendront y humecter leur petite trompe. Regardez combien de bêtes pourront se désaltérer à ce creux. Et notez bien ceci. C'est en tombant goutte à goutte du haut du toit que, lentement, l'eau a creusé la pierre. A chaque averse nouvelle, elle se Tivrera au même travail, et le petit bassin ira s'élargissant. Travail de longue haleine, travail de patience! Que vous dit cette goutte qui tombe, tombe et ajoute son effort aux autres gouttes? Ne vous dit-elle pas que de petits efforts longtemps répétés produisent un grand effet? Ces gouttes sont sages et non pas folles comme beaucoup de têtes d'enfants. On vous entend raisonner comme ceci : ce A quoi cela sert d'écrire une demi-page par jour, d'apprendre six lignes, de coudre un bouton? » Vous croyez que tout ce qui ne se fait pas en gros n'existe pas. Si les gouttes d'eau raisonnaient comme vous qu'adviendrait-il? Vous allez voir ce qui arriverait. Certainement, jamais les oiseaux ne trouveraient à boire en ces coupes creusées goutte à goutte et remplies goutte à goutte. Mais le même raisonnement empêcherait la pluie de tomber. — Et pourquoi cela? — C'est bien simple. La pluie se compose de gouttes. Sans gouttes pas de pluie. Si, folles et découragées par leur petite dimension, les gouttes disaient chacune : ce A quoi cela sert que

je tombe? une goutte, qu'est-ce que cela peut faire? » elles ne tomberaient pas et il n'y aurait plus de pluie. Sans pluie, plus de sources; sans sources, plus de rivières; sans rivières, plus de fleuves. Toutes les compagnies des eaux feraient faillite, toutes les fontaines cesseraient de couler. Les cuisinières ne pourraient plus faire la soupe, les pompiers ne pourraient plus éteindre le feu, tout le monde deviendrait malpropre parce que personne ne pourrait plus se laver. Les bateaux ne serviraient plus à rien.

Vous croyez qu'il resterait toujours la mer. Mais la mer sans les gouttes, ce n'est rien. Cet océan immense, intarissable, aux flots bleus, aux flots gris, aux flots noirs, est tout entier, et quelque gigantesque qu'il soit, composé de petites gouttes. C'est de la réunion de ces petites gouttes que naît toute la force des vagues. Si la baleine peut nager, c'est parce que son corps colossal est porté par des milliards de petites gouttes associées. Chacune des gouttes porte un morceau de la baleine.

Et si les vaisseaux qui emmènent dans leurs flancs des populations entières, des machines, des marchandises, des montagnes de charbon, si les vaisseaux peuvent flotter comme flotte une plume, on le doit à la vaillance des petites gouttes asso-

pr(

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ciées. Heureusement que jamais il ne vient à l'esprit de ces bonnes petites gouttes salées de cesser de travailler parce qu'elles ne sont que des

uttes. Si vous saviez, enfants, écouter et comrendre ce que racontent les gouttes d'eau, vous puiseriez dans chacune un vrai baquet de sagesse, ce qui serait à la fois très drôle et très utile.

Ne passez jamais nulle part, auprès des eaux courantes ou dormantes, sans bien les observer, et quand vous aurez regardé, demandez-vous ce que l'eau raconte. Car à ceux qui lui font l'honneur de faire attention à elle, elle réserve de gentilles histoires, des leçons pleines de saveur, de charme et de sens.

Elle raconte comme une grand'mère, elle chante comme un oiseau, sautille comme une bergeronnette, danse comme une toupie. Et tout cela veut dire quelque chose ; de sorte que l'eau, quelque folle qu'elle puisse paraître à certains moments, n'en est pas moins une sage et docte personne, dont les excellents avis ne se paient que d'un peu d'attention.

Entre nous soit dit : l'eau aime qu'on s'occupe d'elle. Pour mériter ses bonnes grâces, nous allons donc lui consacrer une causerie encore. Au surplus elle a tant de choses à nous dire que, pour un seul jour, il y en aurait vraiment de trop.

Rien n'est amusant comme de construire des petits moulins. On prend une bonne baguette de coudrier de l'épaisseur du pouce et on y pratique vers le milieu, de part en part, deux fentes perpendiculaires l'une à l'autre : c'est l'arbre de la roue. Dans les fentes suffisamment élargies on introduit des baguettes plus minces que l'on fend à leurs extrémités pour y fixer les palettes exécutées en copeaux de bois ou en tranches de feuilles d'iris. Après cela on fixe en terre deux fourches pour servir d'appui, et en avant la mécanique!

On peut la voir tourner, tourner indéfiniment. Et comme à force de tournailler elle se détraque ou se démonte assez souvent, voilà du travail sur la planche pour des heures.

Evidemment, là comme partout, il faut observer

des règles, autrement rien ne va. D'abord, si vous ne savez pas manier un couteau, ne vous mêlez pas de jouer à ce jeu. Autrement, dès le commencement, tout finirait par des entailles dans les doigts. Ensuite, si vous ne désirez pas que votre amusement soit la peine et l'ennui de vos parents, faites attention oii vous posez les pieds. Ne vous mouillez pas, ne vous crottez pas. Après cela, si vous n'êtes pas des maladroits et des propres à rien, vous devez réussir. Mais naturellement il faut ouvrir l'œil et avoir soin de bien choisir son bois et de bien prendre ses mesures. Si vous prenez pour arbre une baguette courbée, vous obligerez la roue à boiter, ou vous l'empêcherez de tourner. Si vous choisissez une baguette avec un nœud au milieu, vous aurez mille peines et ne parviendrez pas à la percer. Si vous prenez une fourche avec des branches trop rapprochées, elles pinceront l'arbre et l'arrêteront. Si vous ne les plantez pas à Luteur égale, la roue chavirera tous les cinq tours. Mais voilà Robert qui lève le doigt pour une lestion. Qu'avez-vous à demander, Robert? « Monsieur, j'ai construit une roue exactement imme vous dites, et pris les précautions que vous idiquez; mais elle n'a pas marché. Fritz, Henri et ïorges qui sont ici peuvent vous le dire. Cependant mare était pleine d'eau, les plus grosses oies et

même un tonneau y nageaient sans peine. Alors pourquoi notre petit moulin ne marchait-il pas?

— C'est bien simple. L'eau n'a de force que si elle est en mouvement. Pour faire bouger la roue il faut qu'elle bouge elle-même et coule avec une certaine force. Une mare, une eau tranquille ne peuvent pas faire marcher les petits moulins. Il faut chercher une eau courante. Les petits fossés qui courent par les prairies pour les irriguer font très bien l'affaire. Ou encore l'étang qui se trouve au bout du village et dont les eaux s'écoulent par une sorte de petite plage sablée. Si le courant n'est pas assez fort, il convient de créer d'abord un barrage. Ce barrage oblige l'eau à s'élever en l'emprisonnant. On fixe les fourches dans le barrage même et une fois l'eau suffisamment élevée on pratique une brèche par où elle s'écoule avec force. Le moulin tourne admirablement.

Maintenant si vous observez bien tout ce qui se passe, vous pourrez vous instruire non seulement pour la construction parfaite des petits moulins, mais aussi pour votre propre conduite. Il est tout à fait merveilleux de penser à tout ce qu'on peut obtenir de l'eau si elle est disciplinée, rendue docile et obéissante. Prenez de l'eau répandue en flaque ou versée par terre, elle est incapable de tout travail. Mais sitôt que vous la canalisez, elle

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devient une force utile qui peut être employée à une multitude de travaux.

Vous aussi, enfants, vous êtes des forces. Si vous vous répandez, selon votre fantaisie, en occupations variées et incohérentes, vous ne pouvez rien faire de bon. Mais si vous savez observer de l'ordre, vous soumettre à une règle et respecter la discipline, vous ferez des choses remarquables et accomplirez de véritables prodiges.

Vous n'aimez pas obéir en général. Vous croyez que cela va gêner votre liberté, diminuer votre bonheur. Mais en cela vous faites erreur. Voyez avec quelle grâce et quelle belle aisance tourne la roue des petits moulins quand toutes les règles sont respectées, et que l'eau emprisonnée et puis lâchée avec force s'élance sur les palettes! C'est une joie. Vous battez tous des mains. Mais si les règles ne sont pas respectées, le petit moulin s'arrête ou s'incline et s'écroule lamentablement. . ^Observez les grands moulins; c'est exactement ^^Kmême chose. Les plus fortes rivières, les fleuves les plus larges ne peuvent pas faire marcher les moulins, sans que leur eau soit soumise à une canalisation préalable. On fait un barrage sur le cours d'eau, à plusieurs centaines de mètres audessus du moulin; on creuse un lit pour y recevoir et y emmagasiner l'eau qui s'élève à un niveau

Ig PAR LE SOURIRE.

plus haut. Au bout de ce canal est une écluse et dans l'écluse sont des guichets que l'on peut ouvrir et fermer. Sitôt qu'on les ouvre, l'eaii amassée se précipite avec force sur la roue et la fait tourner. La roue communique son mouvement aux meules pesantes, aux machines à trier le blé et à tamiser la farine et c'est à travers le moulin un bruit de travail qui réjouit le meunier.

Tout le monde a vu des jets d'eau. Comment les produit-on? A une certaine hauteur on emprisonne de l'eau dans un réservoir. De là on la conduit plus bas dans des tuyaux solides, vers un bassin au milieu duquel est le robinet. Ouvrez le robinet et l'eau s'élève en jet magnifique jusqu'à de grandes hauteurs. Tous ces procédés employés avec l'eau sont l'image même de la discipline, de l'éducation des volontés et des caractères.

Pourquoi tant d'enfants ne font-ils pas de progrès, n'apprennent-ils rien et demeurent-ils incapables? C'est parce qu'ils n'ont pas compris que, pour arriver à fournir du travail vigoureux, il faut discipliner et ramasser sa force comme on emprisonne celle de l'eau. Tous les moulins qui tournent sur les rivières, au flanc des collines, près des chutes des torrents, vous le répètent en clapotant. Prêtez l'oreille à cette leçon. Sans discipline, sans ordre, sans obéissance, il n'y a pas de force.

Lorsque donc on mettra des barrières à vos jeunes volontés, qu'on vous arrêtera net et qu'on vous enfermera dans une série de bonnes règles, ne croyez pas que l'on veut vous contrarier, vous empêcher de vous amuser et d'être heureux. Non, on veut seulement que vous ne perdiez pas votre force comme une eau qui se répand à terre. On veut vous montrer comment on la mesure, la ménage, la ramasse pour le bon moment. Et vous ne vous en plaindrez pas, quand plus tard votre vie et vos affaires marcheront avec ordre, comme un bon petit moulin bien construit, qu'actionne un filet d'eau ingénieusement capté.

Seulement, comme en toutes choses, il convient de se garder de l'excès, il faut que l'eau qui nous a déjà enseigné tant de choses nous enseigne encore la modération dans le gouvernement de notre force. Chacun de nous sait ce que c'est qu'une explosion. Une chaudière fait explosion quand la vapeur est trop comprimée et que par conséquent il y a, à l'intérieur de la chaudière, un excès de pression. Un petit ballon rouge fait explosion si vous le gonflez trop. Et lorsque vous soufflez des bulles de savon, il faut cesser de souffler à temps, sans cela les jolies bulles crèvent. Quand il y a trop de pression dans les tuyaux qui amènent l'eau dans nos maisons, ces tuyaux éclatent, il y a des

inondations dans les cuisines et les chambres et l'escalier se transforme en cascade.

Les hommes sont comme l'eau. Trop comprimés, il font éclater ce qui les comprime. Donc il ne faut pas se soumettre soi-même, ni soumettre personne à une discipline tyrannique, à des efforts exagérés. Trop c'est trop. Trop manger, trop boire, trop dormir, trop travailler, trop veiller, trop courir, tout cela est mauvais. — Et, pour en revenir à nos petits moulins, vous pouvez parfaitement comprendre que si vous faites arriver sur l'un de ces jolis joujoux une masse d'eau trop ^ forte, elle détruit tout sur son passage et emporte digues et moulin.

De tout cela il résulte que sans discipline et règles sûres on ne peut rien faire et qu'il convient en toutes choses d'observer la sagesse et la modération. Il y a beau temps que les petits moulins le babillent!

Oti LE FEU ET L'EAU SE METTENT D'ACCORD

Quand on veut bien marquer que deux personnes sont opposées et se combattent à outrance, on dit qu'elles sont comme chien et chat ou encore comme l'eau et le feu.

Aussitôt que le feu prend quelque part, on appelle l'eau au secours et on la lâche sur le feu pour l'éteindre.

De son côté le feu fait tout ce qu'il peut pour combattre l'eau. Y a-t-il de l'humidité dans une maison, on allume des flambées, des réchauds, des brasiers. Bientôt l'eau est expulsée et les murs secs. Les feux du soleil dessèchent les terres en dévorant toute l'eau qu'elles contiennent. La rencontre du feu et de l'eau ressemble à celle d'escadrons ennemis qui se rueraient les uns sur les autres. Plongez une barre de fer rouge dans l'eau, cela

siffle comme un serpent. Laissez tomber de l'eau sur des fourneaux ardents, cela fume, crache, gronde à faire peur.

Si donc ces deux anciens ennemis, l'eau et le feu, devaient tomber d'accord sur un point, il faudrait de fameuses raisons. En effet, il faut une très grande force pour faire marcher d'accord deux puissances pareilles. Nul ne s'étonne qu'un berger conduise ensemble deux ou plusieurs biquettes, deux ou plusieurs agneaux. Un enfant même peut faire cela. Mais si vous rencontriez sur la route un cocher ayant attelé à son char un taureau et un lion et les faisant marcher comme deux chevaux bien dociles, que penseriez-vous? Vous penseriez : c( Voilà un cocher qui n'est pas ordinaire. Quelle poigne il doit avoir, quelle autorité! » C'est pourquoi je dis que ce qui fait marcher d'accord l'eau et le feu doit être encore plus fort que le cocher le plus énergique, car aucun taureau n'a la force de l'eau et aucun lion n'a la puissance du feu.

Vous vous souvenez que l'eau nous a parlé et nous a donné force bonnes leçons et judicieux conseils. Quel professeur, et sur combien de tons il peut nous parler, depuis le doux murmure jusqu'à l'épouvantable fracas où l'on entend mugir la tempête et gronder le tonnerre.

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Le feu, lui aussi, est un professeur tout à fait extraordinaire. Mais le croiriez-vous? Quelque différent qu'il soit de l'eau, quelque forte que soit leur antique rivalité, il est un point où le feu ne ^it pas oui quand l'eau dit non. Vous ne les enten-

rez pas se disputer en ce qui concerne les conseils à nous donner et crier à tue-tête : que si ! que non ! — Voilà qui est curieux. Et sur quoi l'eau et le feu sont-ils d'accord? Ils sont d'accord pour nous montrer, remontrer et démontrer qu'une force lâchée ne peut rien si ce n'est pour le mal et la destruction, et que les forces disciplinées seules sont salutaires, et industrieuses, merveilleuses en leurs effets. L'eau nous a dit son opinion là-dessus. Voyez ce que dira le feu.

Nous sommes assis sur une belle bruyère, près d'une immense forêt de sapins. Une longue course nous a conduits jusque-là et nous avons une faim de cannibales. Mais voilà, toutes nos provisions

►nt épuisées. Il nous reste seulement des

immes de terre crues, une petite motte de beurre du sel. Qui voudrait manger des pommes de

^rre crues? Des pommes à la bonne heure, mais

js pommes de terre! C'est affreux. Et du beurre feul, c'est écœurant. Heureusement notre ami Jean a trois allumettes. Vite, qu'on choisisse une place libre et qu'on l'entoure de pierres. On fera du

feu et les pommes de terre rôtiront sous la cendre. Ne négligeons pas la construction du foyer. Notre feu doit être maintenu par des pierres. Cela augmente la chaleur, garde les cendres amoncelées et empêche les flammes de se promener en dehors du cercle par nous prescrit. Une fois le foyer bâti et le bois prêt, mettons-y du feu. Attention aux allumettes, il n'y en a que trois. J'en frotte une première : elle ne brûle pas. Elle est humide : l'eau a vaincu le feu. Je frotte la deuxième : elle se casse comme verre : le bout garni de phosphore est si court qu'on ne peut le saisir. Nous le frottons entre deux pierres très sèches, il s'enflamme et tombe dans le paquet d'herbe sèche préparé sous le bois. Un brin prend feu, le voisin s'allume de même et puis tout le paquet et voici que déjà craque le bois! Quelle joie!

Mais il s'en est fallu de peu qu'une seule allumette nous reste. Tout ce joli feu qui pétille, nous le devons à un tout petit bout de rien du tout que nous n'avons pas négligé. Voyez avec combien peu de matière inflammable on peut allumer un feu. Une fois qu'il brûle, il peut grandir indéfiniment. Retenons cela. Nos pommes de terre ne sont pas encore dans le feu et déjà le feu nous dit : « Soignez bien les petits commencements; ne négligez rien, ne gâchez rien, ménagez et employez

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judicieusement ce .que vous avez : voyez à quels résultats on arrive. »

Mais le feu brûle et le bois se consume. Apportez de nouvelles branches. Avec des pommes de sapin nourrissez la flamme ! Flamme qu'on ne nourrit pas, vite s'éteint. Le feu nous enseigne cela, et c'est à noter. Quand vous serez feu et flamme pour quelque chose, prenez garde! Cette belle ardeur, pour ne pas s'éteindre, demande à être entretenue. Et quand vos amis vous aimeront et que leur amitié pour vous flamboiera comme un feu joyeux, attention ! Par de bons procédés entretenez leur amitié, autrement elle baissera, languira et s'éteindra faute de nourriture. Méfiezvous aussi des feux de paille, car si rien ne brûle mieux que paille, rien n'est si tôt consumé. Que vos enthousiasmes ne soient pas des feux de paille!

« Pourquoi apportes-tu les pommes de terre, Henri? — J'ai faim et voudrais bien vivement les faire cuire. — Si tu as faim il faut savoir attendre, autrement on n'aura rien à manger, et je vais te dire comment cela se passera. En ce moment il y a beaucoup de feu, des braises en masse et encore peu de cendre. Si tu jettes les pommes de terre dans cette fournaise elles se carboniseront et tu ne retrouveras que des boules de charbon que tu ne voudras pas manger. Attendons qu'il y ait beau-

coup de cendre et peu de feu. Nous ensevelirons alors les pommes de terre sous la cendre. Elles cuiront doucement et seront exquises. »

Une demi-heure plus tard, Henri, en mangeant la première pomme de terre au sel et au beurre, la trouva si exquise, qu'il déclara n'en avoir jamais mangé de meilleure. Sa bouche est noire, mais son humeur est rose. Tout cela il le doit au travail du feu, bien surveillé, et chacun comme lui, en dégustant les pommes de terre, pense combien le feu est une bonne chose. — Oui, une bonne chose, si on le surveille et s'il est obligé d'obéir. Que feraient, sans le feu, la cuisine et l'art culinaire, qui intéressent tous les enfants? Adieu les bonnes soupes, les rôtis succulents, les purées exquises, le pain bien cuit et les divins gâteaux? Que serait sans le feu l'industrie ? Par quelle force marcheraient les machines, rouleraient les trains? Le feu accomplit des merveilles. C'est la puissance créatrice par excellence... Si elle est dirigée, surveillée, domptée. Nous allons bien voir...

Les pommes de terre sont mangées, les compagnons se lèvent et continuent leur route. Une heure après ils voient monter une grosse fumée dans la direction d'où ils viennent. Ils gravissent une colline et que voient-ils? La lande brûle autour de la place où tout à l'heure ils ont fait rôtir leurs

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pommes de terre. Aii lieu d'éteindre leur feu, ils l'ont laissé là, inconscients. Le vent y a soufflé. Des étincelles sont sorties et ont volé vers les herbes sèches. Les herbes ont pris feu. Le feu non surveillé se répand et déjà attaque la forêt. Quel malheur! les enfants crient et se lamentent. Ils sont en sûreté. Mais là-bas des chaumières sont menacées, de paisibles troupeaux vont être environnés. Leur fuite sera impossible, cernés qu'ils seront de flammes et ce sera une mort affreuse et un dégât énorme. Oh! le feu, le feu, quelle horreur, quel fléau! Il faut avoir vu les sapins s'allumer et flamber comme des torches, les habitants des forêts, hommes et bêtes, fuir devant cette mer de flammes, qui roule ses vagues et court derrière eux. Il faut avoir vu des quartiers de ville brûler, des êtres désespérés se jeter par les fenêtres, pour se faire une idée de cette puissance de dévastation. Quelle leçon écrite en incendies, en rougeurs

Rfcturnes se reflétant sous le ciel noir! quel averfsement, se propageant par des cris, des claeurs, des scènes de détresse ! Le feu est d'accord avec l'eau pour nous dire que toute force qui n'est pas soumise à une règle, à une surveillance ferme, à une discipline sûre, se transforme en fléau dévastateur.

Par l'eau qui fertilise la terre, nourrit les

hommes, mais qui, déchaînée, submerge les maisons, dévaste les villes et tue les habitants ; par le feu qui nous réchauffe, nous nourrit, nous sert docilement, mais qui, non gouverné, mange de sa gueule vorace les villes, les champs, les forêts, laissez-vous dire ceci, enfants : obéir, avoir une règle, observer un commandement, se gouverner, se maîtriser, c'est la première de toutes les lois !

(irais vous donner, plusieurs objets sont nécessaires que l'on peut difficilement introduire dans une classe. Si nous nous transportions au dehors ! — Je propose d'aller à la limite du bois de pins, près de la grande carrière de sable. — Nous y voilà.

Comme ce sable est pur et fin ! Par couches profondes il remplit la carrière. On l'en extrait pour bâtir les maisons, faire les routes, sabler les allées. Sa finesse est extrême. Séché au soleil il coule comme de l'eau. Vous pourriez vous en servir pour confectionner de petits moulins : un réservoir débouchant au-dessus d'une roue bien mobile suffit. Mais aujourd'hui il s'agit d'autre chose.

Regardez cette pièce de cinquante centimes. Je

la donnerai à celui qui, le premier, aura fait un tas de sable sec aussi haut que lui-même, dans un des cercles que je trace par terre. Les cercles ont cinquante centimètres de diamètre. Voici des pelles, retroussez vos manches et à l'œuvre !

Que se passe-t-il? Pourquoi, après avoir commencé pleins d'entrain, vous arrêtez-vous les uns après les autres? Êtes-vous fatigués? — Non, monsieur, mais nos tas ne montent plus. A peine ont-ils soixante centimètres de hauteur, que déjà par la base ils débordent les cercles. Nous avons beau ramasser le sable qui dépasse et le reporter sur le sommet, il dégringole toujours.

— C'est étrange, donnez-moi une pelle, je verrai si je réussis mieux que vous...

— Vous voyez bien, monsieur, c'est exactement la même chose. Votre sable ruisselle et redescend à mesure que vous l'entassez.

— Alors, quittons cet exercice et faisons un autre essai.. Voici de grands sacs oubliés dans un coin. Je suppose que, lorsqu'il pleut, ces sacs servent de' pardessus aux travailleurs. Gela leur garantit le dos et en même temps leur fait un capuchon. Les sacs étant disponibles, je vous propose ceci : les faire tenir debout tout vides. Un franc au premier qui y parviendra,

— C'est impossible, monsieur.

— Pourquoi?

— Un sac vide ne peut tenir debout.

— Alors vous ne voulez même pas essayer.

— Non, c'est inutile.

— Eh bien, moi j'essaierai. Allons, sac, un peu e tenue ! Je te dresse tout droit, reste ainsi ! — on! le voilà qui retombe encore, et toujours;

mais nous allons tenter un autre moyen. A ce sable qui ne peut pas se tenir debout non plus, nous dirons de soutenir le sac. — Prenez plutôt un bâton, monsieur. On ne peut pas s'appuyer sur du sable, cela coule et cède de partout. — Essayons toujours, je tiendrai le sac et vous-' avec vos pelles, vous y jetterez du sable.

Le voici déjà à moitié plein, je le secoue ferme pour tasser le contenu. Hardi! continuez à le remplir. Ça y est ! Regardez comme il se tient bien ! Et maintenant, répondez à cette question : lequel ent l'autre? Est-ce le sac qui tient le sable, ou le ble qui tient le sac? — Mais, monsieur, c'est le c qui tient le sable ; il le serre, le tient réuni, n'en it qu'une seule masse qui reste debout. — Paritement; mais on peut tout aussi bien dire que est le sable qui tient le sac, car le sable remplit, ourre, tend le sac. Pas un centimètre de sac, qui e soit appuyé et soutenu par le sable. Sans le able, le sac retomberait, flasque comme un

chiffon. — Oui, mais sans le sac, le sable se répandrait comme de l'eau. — Alors nous dirons qu'ils se soutiennent l'un l'autre. Chacun, à lui tout seul, ne peut pas se tenir debout. Mais à eux deux, ils y parviennent.

Et voilà ce qu'il faut retenir. Car ici tous les grains de sable se mettent à parler et à nous enseigner la force de l'association, et tous les fils du sac nous enseignent la cohésion. Le sac nous dit : Hommes, si vous ne vous unissez les uns aux autres, vous êtes sans force, et vous retombez sur vous-mêmes comme des sacs vides. Le sable nous dit : Hommes, si chacun de vous vit pour lui-même, seulement, vous resterez comme des grains de sable que chaque vent disperse.

Il faut que cette vérité soit bien puissante pour que, pareillement au cas présent, elle ait pour conséquence de tirer une force de deux faiblesses. Car enfin, quand il s'agit de se tenir debout, la force d'un sac vide ou de quelques grains de sable est tellement nulle qu'on peut bien l'appeler de la faiblesse. De ces deux faiblesses, l'association fait une force, et quelle force ! Pour s'en convaincre, il suffît de répéter plusieurs fois l'opération que nous venons de faire. Avec une certaine quantité de sacs de sable bien combinés, vous pouvez, à volonté, construire une barricade, un rempart, une

tour, une digue voire une petite maison où vous serez à l'abri de la chaleur et du froid.

Rien de plus facile que de trouver dans la vie humaine des exemples qui confirment exactement e que le sac et le sable viennent de nous démon-

er à leur façon. Écoutez cette histoire :

Rose et Marie sont toutes les deux orphelines de mère. Leurs pères travaillent. Chacune d'elles a un petit ménage à surveiller, un jeune frère à soigner et une chèvre à garder. Il n'est difficultés que ces pauvres petites ne rencontrent tant que chacune est réduite à elle-même. Quand il faudrait sortir la chèvre le long des haies vertes, pour qu'elle broute et remplisse de lait sa bonne mamelle, petit frère a besoin de dormir, du linge est à laver ou le repas du père à préparer. Il faudrait être partout à la fois. Souvent, entre tous ces devoirs à remplir. Rose aussi bien que Marie, sentent leur tête éclater. Et elles n'ont que quatorze ans! Mais jour, pendant que broutaient leurs chèvres, deux enfants se sont rencontrées et se sont

conté leur histoire, leur triste histoire d'orphelines, dont la maman dort au cimetière. Et,, de suite, elles se sont rapprochées par la sympathie. Et comme elles n'ont pas de temps à perdre et ne peuvent se laisser aller au découragement, elles ont réfléchi au moyen de se rendre utiles l'une à l'au-

tre. Et voici ce qu'elles ont trouvé. Une seule suffit pour garder les deux chèvres. Et pendant ce temps l'autre veillera de son côté sur les deux petits frères et s'assurera si le feu brûle sous la soupe du soir.

Par cette combinaison qui procurait une simplification à leur vie soucieuse, il y eut en même temps un camarade de trouvé pour chacun de leurs petits frères et un ami pour chacun de leurs papas. Deux enfants, deux faiblesses, en s'appuyant mutuellement ont créé de la force et même un peu de bonheur. Et c'est toujours et partout la même chose. Ecoutez cette autre histoire :

Dans la même forêt, trois bûcherons travaillaient en hiver. Il faisait un froid de loup et ils avaient bien songé à emporter des pommes de terre crues et du lard. Mais il arriva que, vers le soir, aucun des trois ne trouva dans sa poche d'allumettes pour faire du feu. Gomme ils ne s'aimaient pas entre eux, il ne vint même pas à l'esprit de l'un des trois de demander à l'autre s'il avait des allumettes. Et le jour baissait à l'horizon, ne laissant à ces pauvres gens que la perspective de rentrer sous la , hutte sombre et froide, sans feu, sans rien de ^ chaud à manger.

Quand ils se furent assis tous les trois à l'ombre de leur triste logis, l'un grommela : c< On a du

tabac, mais on ne peut pas allumer sa pipe, faute de feu ». Alors l'autre dit : « Moi, j'ai bien un briquet, mais plus d'amadou ». Le troisième se fouilla ^et dit : « Et moi j'ai de l'amadou et même une

lierre à feu, mais je n'ai pas de tabac ». Chacun alors eutl'idée d'offrir ce qu'il avait. On ne fut pas long à voir les étincelles jaillir. Et quand les pipes brûlèrent ils se dirent : « On pourrait peut-être parvenir à allumer avec ce briquet un peu de bois pourri ou de foin bien fin ». Gela dura fort longtemps : enfin un peu d'amadou enflamma un morceau de bois pourri. Ils n'avaient plus qu'à souffler dessus. De l'herbe sèche flamba et bientôt ils eurent du feu. Alors en avant la poêle : on pela des pommes de terre, on coupa du lard par tranches. Les trois bûcherons firent un bon repas et causèrent longtemps devant la flamme qui éclairait leurs figures. — Ils avaient compris la grande

rérité sans laquelle les hommes sont perdus d'iso-

ïment et de misère : « Soutenons-nous les uns

>s uns les autres » .

Si je me présentais devant vous en compagnie de notre illustre savant feu M. Pasteur, d'un roi ou d'un empereur fameux par leurs hauts faits : Napoléon P"" ou Gustave-Adolphe, et de Cartouche, un des plus horribles brigands qui ont souillé leurs mains de meurtres et de rapines, vous ouvririez de grands yeux! La présence de ces célèbres personnages exciterait au plus haut point votre curiosité. Et il y aurait de quoi.

J'ai cependant là sur moi un petit papier de soie dont la présence me gêne à peine dans mon gousset et qui contient trois objets plus grands par leur signification, leur place dans le monde et les intérêts des hommes, que ne feraient trois des personnages les plus connus de l'histoire.

Cela vous étonne? Mais je vais essayer de jus-

tifier ce que j'avance. Et sans autre forme de procès je déballe : un grain de froment, cela fait un; une graine de chardon, cela fait deux; un grain de sable, cela fait trois. Nous allons en parler et en tirer des comparaisons pour la vie des hommes et des enfants.

Le grain de froment est jaune d'or. Il a l'aspect d'un minuscule petit pain, élégamment fendu dans sa longueur par le boulanger. A l'un de ses bouts se remarque une sorte d'estampille fort semblable au poinçon que l'Etat met sur les produits des orfèvres et des bijoutiers. C'est par là que le grain tenait à l'épi; mais on pourrait fort bien considérer cette estampille comme une marque de fabrique. Cette fabrique ne serait autre que l'immense univers dont Dieu lui-même a pensé les rouages et les conduit. Cela n'a l'air de rien, ce grain de blé. Et cependant cela nous représente le pain, le pain principale nourriture des hommes, le pain dont personne ne peut se passer un seul jour. Le grand Pasteur et ses travaux furent utiles, sont encore utiles et le seront longtemps. Mais le grain de blé fut avant Pasteur, il est encore et il sera utile quand, depuis longtemps, les travaux de Pasteur seront dépassés.

Le grain de blé n'est pas gros; mais c'est un colosse en comparaison de la graine de chardon.

Celle-là on s'en passerait, pensez-vous! Pour sûr, on s'en passerait, j'en prends à témoin tous les laboureurs. Cette petite graine de rien du tout est une énorme puissance, et une puissance ennemie. C'est l'image du vilain brigand. Cela infeste les champs, contrarie les cultures, oblige les cultivateurs à une série de travaux pénibles. Et malgré tout on ne peut pas s'en nettoyer. On a beau en arracher ; il en reste toujours. Oh oui! on s'en passerait. Mais contre la puissance de cette maudite petite semence on a, sans succès, levé depuis des siècles des millions de troupes armées de millions de sarcloirs, et l'ennemi n'est pas vaincu. Les ânes seuls s'en félicitent, car ils croquent avec délices les jeunes pousses de chardon et peutêtre se plaindraient en leur langage, si ce plat exquis leur était retiré. Il y a encore les jolis petits chardonnerets qui aiment fort picorer le chardon. Mais si nous pouvions faire disparaître de la terre cette mauvaise herbe, nous n'écouterions ni ânes ni chardonnerets. — Attendons donc que la question se pose.

Le troisième grain que je vous présente est le grain de sable. C'est petit, petit. Mais les grands déserts, les dunes des océans, les grèves des fleuves et les plages des mers en sont garnis. Le sable c'est du rocber pilé en finesse extrême. Il se mêle

partout à la terre arable. Ni le blé ni le chardon ne pousseraient sans ce sol où le sable tient tant de place. Le proclamer plus grand que n'importe quel empereur ou roi est donc fort juste.

Ayant ainsi reconnu la valeur immense des trois objets que je déballe devant vous, vous comprendrez et vous retiendrez mieux tout ce que ce trio de grains peut vous enseigner. Et d'abord voici une comparaison qu'il va falloir retenir. Si nous parlons de la qualité du grain de froment et de la graine de chardon, lequel nommerons-noùs bon, et lequel appellerons-nous mauvais! Bon le grain de blé. Mauvaise la graine de chardon. Nous comparerons ensuite les deux au grain de sable, et si je vous demande ce qui distingue les deux premiers du troisième, que direz-vous? lesquels sont vivants? susceptibles de germer et de se reproduire? — Vivant est le grain de blé, vivante la graine de chardon, car en germant ils produisent des plants nouveaux. Mais on ne saurait en dire autant du grain de sable. Le sable ne peut germer ni se reproduire. — Ici, attention, nous sommes dans le vif du sujet. Les actes des hommes et leurs paroles sont en bien et en mal comparables au grain de froment et à la graine de chardon ; mais on ne saurait les comparer au grain de sable.

Mais y a-t-il des gens assez fous pour comparer

leurs actes à un grain de sable? Gela ne veut rien dire? — Vous allez voir que cela veut dire beaucoup au contraire. Quand un homme ou un enfant agit et déclare : « Gela ne fait rien ! » quand un homme ou un enfant parle et déclare : « Ge n'est rien! » il compare ses actes et ses paroles à du sable. En effet, semer du sable, cela ne fait rien. Vous pouvez laisser tomber dix mille grains de sable sur un sillon, cela ne fait rien, cela ne poussera pas, soyez-en sûr. Mais le blé pousse et le chardon aussi; et les actes des hommes et leurs paroles poussent comme le froment quand ils sont bons et comme le chardon quand ils sont mauvais. Ni un homme ni un enfant ne peuvent rien faire ni rien dire sans semer du bien ou sans semer du mal. L'un et l'autre germent, se propagent, se développent. On remarque que le mal se propage plus vite que le bien. G'est comme le chardon. Le chardon a des graines ailées, et il en produit des milliers sur chaque pied. Le vent les charrie partout* Ni murs, ni rivières^ ni collines ne les évitent. Encore le chardon pousse-t-il tout seul, sans que personne ne se donne la peine de le cultiver. Le froment n'a pas de graine ailée, il faut le cultiver. Le bien comme le froment exige du soin, alors que les mauvais exemples et les mauvaises habitudes se propagent, on le dirait, toutes seules.

Dirons-nous que le bien n'est vraiment pas favorisé? Pas du tout! Il est tout naturel que ce qui est bon, beau, précieux, soit plus difficile que ce qui est médiocre, inférieur, vil. Tout ce qui vaut quelque chose coûte de la peine. Qui donc ici ne comprend pas qu'il est plus difficile d'écrire bien que mal, de chanter bien que mal, d'être toujours propre et soigneux que d'être négligent et sale, et qu'il est tout naturel qu'il en soit ainsi. Ces choses tombent sous le sens. Et cependant si le mal est vivace, si le vice se propage comme la mauvaise herbe, si les mauvaises paroles ont des ailes comme la graine de chardon, le bien, tout en coûtant de la peine, est vivace aussi. Il a sa belle force à lui et sa persévérance à rester. Exemple : le grain de froment.

Si, par quelque malheur inouï, par quelques circonstances vraiment affreuses, tout le blé de la terre venait à disparaître maintenant, sauf un seul épi, sauf même un seul grain en poussant l'hypothèse jusqu'à cette extrémité, — savez-vous ce qu'on pourrait faire avec ce grain, ce dernier survivant de toutes les moissons de la terre, ce dernier espoir du pain de l'avenir?

Sans doute il y aurait des famines comme on n'en a jamais vues. Mais, à condition de garder précieusement la semence d'année en année et de ne récolter que pour semer encore, on arriverait avec

ce seul grain à reconstituer la richesse du blé et à refaire des provisions.

Calculons : Si un grain donne un épi et un épi seulement dix grains, on aurait d'abord un grain puis la deuxième année dix, la troisième dix fois dix, la quatrième dix fois cent, la cinquième dix fois mille, la sixième cent mille, la septième un million, la huitième dix millions. Cela ferait, mettons, deux hectolitres. Mais n'en supposons qu'un. En dix autres années cela ferait des milliards d'hectolitres. Tout cela d'un seul grain et avec un épi de dix grains, alors qu'il y en a des masses qui en donnent vingt, trente, et plus même. — Les actions bonnes et les bons exemples sont comparables à cette fécondité du bon grain. Rappelons-nous cela.

Mais surtout souvenons-nous de ceci. On ne saurait espérer, si l'on sème du chardon, récolter du froment. Si vous semez du mensonge, de l'oisiveté, de la malhonnêteté, des paroles malsaines, de la haine, des sentiments mauvais, cela ne peut qu'empoisonner votre vie et celle des autres. Faites-vous dans la vie arracheurs de mauvaises herbes. Nettoyez-vous du mal qui est en vous et de vos méchancetés comme un brave laboureur nettoie son champ du chardon. Celuilà travaille pour lui et pour les voisins en tenant

son champ propre. Mais un homme ou un enfant qui vit mal, se conduit mal, pratique la fourberie, se livre à sa colère, à ses appétits, à ses penchants mauvais, non seulement se fait tort à lui-même, mais fait tort aux autres. C'est un mauvais voisin dont le champ mal tenu fournit de la graine de chardon à toutes les pièces de terre environnantes.

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