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CHAPITRE l

En route ! le ciel est bleu, le soleil brille, et nous nous sentons dans les pieds des envies de marcher sur Therbe.

De Crozon à Lendevenec, la campagne est découverte, sans arbres ni maisons ; une mousse rousse comme du velours râpé s'étend à perte de vue sur un sol plat. Parfois des champs de blés mûrs s'élèvent au milieu de petits ajoncs rabougris. Les ajoncs ne sont plus en fleurs, les voilà redevenus comme avant le printemps.

Des ornières de charrettes profondes et bordées sur leurs bords d'un bourrelet de boue sèche, se multipliant irrégulièrement les unes près des autres, apparaissent devant vous, se

continuent longtemps, font des coudes et se perdent à l'œil. L'herbe pousse par grandes places entre ces sillons effondrés. Le vent siffle sur la lande; nous avançons; la brise joyeuse se roule dans l'air, elle sèche de ses bouffées la sueur qui perle sur nos joues et, quand nous faisons halte, nous entendons, malgré le battement de nos artères, son bruit qui coule sur la mousse.

De temps à autre, pour nous dire la route, surgit un moulin tournant rapidement dans l'air ses grandes ailes blanches. Le bois de leur membrure craque en gémissant; elles descendent, rasent le sol', et remontent. Debout sur sa lucarne tout ouverte, le meunier nous regarde passer.

Nous continuons, nous allons; en longeant une haie d'ormeaux qui doit cacher un village, dans une cour plantée, nous avons entrevu un homme monté dans un arbre; au bas, se tenait une femme qui recevait dans son tablier bleu les prunes qu'il lui jetait d'en haut. Je me souviens d'une masse de cheveux noirs tombante flots sur ses épaules, de deux bras levés en l'air, d'un mouvement de cou renversé et d'un rire

sonore qui m'est arrivé à travers le branchage de la haie.

Le sentier que l'on suit devient plus étroit. Tout à coup, la lande disparaît et l'on est sur Ja crête d'un promontoire qui domine la mer. Se perdant du côté de Brest, elle semble ne pas 6nir, tandis que, de l'autre, elle avance ses sinuosités dans la terre qu'elle découpe, entre des coteaux couverts de bois taillis. Chaque golfe est resserré entre deux montagnes; chaque montagne a deux golfes à ses flancs, et rien n'est beau comme ces grandes pentes vertes dressées presque d'aplomb sur l'étendue de la mer. Les collines se bombent à leur faîte, épatent leur base, se creusent à l'horizon dans un évasement élargi qui regagne les plateaux, et, avec la courbe gracieuse d'un plein-cintre moresque, se relient l'une à l'autre, continuant ainsi, en le répétant sur chacune, la couleur de leur verdure et le mouvement de leurs terrains. A leurs pieds, les flots, poussés par le vent du large, pressaient leurs plis. Le soleil frappait dessus, en faisait briller l'écume; sous ses feux, les vagues miroitaient en étoiles d'argent et tout le reste était une immense surface unie dont

on ne se rassasiait pas de contempler l'azur.

Sur les vallons on voyait passer les rayons du soleil. Un d'eux, abandonné déjà par lui, estompait plus vaguement la masse de ses bois et, sur un autre, une barre d'ombre large et noire s'avançait.

A mesure que nous descendions le sentier, et qu'ainsi nous nous rapprochions du niveau du rivage, les montagnes en face desquelles nous étions tout à l'heure semblaient devenir plus hautes, les golfes plus profonds ; la mer s'agrandissait. Laissant nos regards courir à l'aventure, nous marchions, sans prendre garde, et les cailloux chassés devant nous déroulaient vite et allaient se perdre dans les bouquets de broussailles, aux bords du chemin.

Les chemins tournaient le long des haies

fournies, plus compactes que des murs. Nous montions, nous descendions ; cependant les sentiers s'emplissaient d'ombre et la campagne s'assoupissait déjà dans ce beau silence des nuits d'été.

Ne rencontrant personne enfin qui pût nous dire notre route, et deux ou trois paysans à qui

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nous nous étions adressé ne nous ayant répondu que par des cris inintelligibles, nous tirâmes notre carte, atteignîmes notre compas, et, nous orientant d'après le coucher du soleil, nous résolûmes de piquer sur Daoulas à vol d'oiseau. Donc, la vigueur aussitôt nous revint aux membres et nous nous lançâmes dans les champs à travers les haies, par-dessus les fossés, abattant, renversant, bousculant, cassant tout, sans souci aucun des barrières restant ouvertes et des récoltes endommagées.

Au haut d'une montée, nous aperçûmes le village de l'Hôpital couché dans une prairie où passait une rivière. Un. pont la traverse ; sur ce pont, il y a un moulin qui tourne ; après la prairie, la colline remonte; nous la gravissions gaillardement quand, sur le talus d'un haut-bord, à la lueur d'un rayon du jour, entre les pieds d'une haie vive, nous avons vu une belle salamandre noire et jaune qui s'avançait de ses pattes dentelées et traînait sur la poussière sa longue queue mince remuant aux ondulations de son corsage tacheté. Celait son heure ; elle sortait de sa caverne qui est au fond de auelque gros caillou enfoui sous la

mousse et s'en allait faire la chasse aux insectes dans le tronc pourri des vieux chênes.

Un pavé à pointes aiguës sonna sous nos pas, une rue se dressa devant nous ; nous étions à Daoulas. Il faisait encore assez clair pour distinguer à l'une des maisons une enseigne carrée pendue à sa barre de fer scellée dans la muraille. Sans enseigne, d'ailleurs, nous aurions bien reconnu l'auberge, les maisons ayant ainsi que les hommes leur métier écrit sur la figure. Donc, nous y entrâmes fort affamés et demandant surtout qu'on ne nous fît pas languir.

Pendant que nous étions assis sur la porte à attendre notre dîner, une petite fille en guenilles est entrée dans l'auberge avec une corbeille de fraises qu'elle portait sur la tête. Elle en est sortie bientôt tenant à la place un gros pain qu'elle maintenait de ses deux mains. Elle s'enfuyait avec la vivacité d'un chat en poussant des cris aigus. Ses cheveux d'enfant, hérissés, gris de poussière, se levaient dans le vent autour de sa figure maigre et ses petits pieds nus, frappant d'aplomb sur la terre, disparaissaient, en courant, sous les lambeaux déchiquetés qui lui battaient les genoux.

Après notre repas, qui, outre l'inévitable omelette et le veau fatal, se composa en grande partie des fraises de la petite fille, nous montâmes dans nos appartements.

L'escalier tournant, à marches de bois vermoulues, gémissait et craquait sous nos pas comme l'âme d'une femme sensible sous une désillusion nouvelle. En haut, se trouvait une chambre dont la porte, comme celle des granges, se fermait avec un crochet qu'on mettait du dehors. C'est là que nous gitâmes. Le plâtre des murs, jadis peint en jaune, tombait en écailles; les poutres du plafond ployaient sous le poids des tuiles de la toiture, et, sur les carreaux de la fenêtre à guillotine, un enduit de crasse grisâtre adoucissait la lumière comme à travers des verres dépolis. Les lils, faits de quatre planches de noyer mal jointes, avaient de gros pieds ronds piqués de mites et tout fendus de sécheresse. Sur chacun d'eux étaient une paillasse et un matelas recouverts dune couverture verte trouée par des morsures de souris et dont la frange était faite par les fils qui s'effilaient. Un morceau de miroir cassé dans son cadre déteint ; à un clou, un carnier

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suspendu, et, près de là, une vieille cravate de soie dont on reconnaissait le pli des nœuds, indiquaient que ce lit était habité par quelqu'un, et, sans doute, qu'on y couchait tous les soirs.

Sous l'un des oreillers de coton rouge, une chose hideuse se découvrait, à savoir un bonnet de même couleur que la couverture des lits, mais dont un glacis gras empêchait de reconnaître la trame, usé, élargi, avachi, huileux, froid au toucher. J'ai la conviction que son maître y tient beaucoup et qu'il le trouve plus chaud que tout autre. La vie d'un homme, la sueur d'une existence entière est concrétée là en cette couche de cérat ranci. Combien de nuits n'a-t-il pas fallu pour la former si épaisse? Que de cauchemars se sont agités là-dessous, que de rêves yont passé ! Et de beaux, peut-être, pourquoi pas?

Quand vous n'êtes pas ingénieur, constructeur ou forgeron, Brest ne vous amuse pas considérablement; Le port est beaxi, j'en conviens; magnifique, c'est possible; gigantesque, si vous y tenez. Ça impose, comme on dit,

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et ca donne Vidée d'une grande nation. Mais toutes CCS piles de canons, de boulets, d'ancres, le prolongement indéfini de ces quais qui contiennent une mer sans mouvement et sans accident, une mer assujettie qui semble aux galères, et ces grands ateliers droits où grincent les machines, le bruit continuel des chaînes des forçats qui passent en rang et travaillent en silence, tout ce mécanisme sombre, impitoyable, forcé, cet entassement de défiances organisées, bien vite vous encombre l'âme d'ennui et lasse la vue. Elle se promène à satiété sur des pavés, sur des obus, sur les rochers dans lesquels le port est entaillé, sur des monceaux de fer, sur des madriers cerclés, sur des bassins à sec renfermant la carcasse nue des vaisseaux et toujours se heurte aux murailles grises du bagne, où un homme penché - aux fenêtres éprouve le scellement de leurs barreaux en les faisant sonner avec un marteau.

Ici la nature est absente, proscrite, comme nulle part ailleurs sur la terre, c'en est la négation, la haine entêtée, et dans le levier de fer qui casse la roche, et dans le sabre du gardechiourme qui chasse les galériens.

ir).

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En dehors de l'arsenal et du bagne, ce ne sont encore que casernes, corps de garde, fortifications, fossés, uniformes, baïonnettes, sabres et tambours. Du matin au soir, la musique militaire retentit sous vos fenêtres, les soldats passent dans les rues, repassent, vont, reviennent, manœuvrent ; toujours le clairon sonne et la troupe marche au pas. Vous comprenez tout de suite que la vraie ville est l'arsenal, que l'autre ne vit que par lui, qu'il déborde sur elle. Sous toutes les formes, en tous lieux, à tous les coins, réapparaît l'administration, la discipline, la feuille de papier rayé, le cadre, la règle. On admire beaucoup la symétrie factice et la propreté imbécile. A l'hôpital de la marine, par exemple, les salles sont cirées de telle façon qu'un convalescent, essayant de marcher sur sa jambe remise, doit se casser l'autre en tombant. Mais c'est beau, ça brille, on s'y mire. Entre chaque salle est une cour, mais où le soleil ne vient jamais et dont soigneusement on arrache l'herbe. Les cuisines sont superbes, mais à une telle distance, qu'en hiver tout doit parvenir glacé aux malades. 11 s'agit bien d'eux! Les casseroles ne sont-elles pas lui-

santés? Nous vîmes un homme qui s'était cassé le crâne en tombant d'une frégate et qui depuis dix-huit heures n'avait pas encore reçu de secours; mais ses draps étaient Ires blancs, car la lingerie est fort bien tenue.

A Thôpital du bagne j'ai été ému comme un enfant en voyant sur le lit d'un forçat une portée de petits chats qui jouaient sur ses genoux. 11 leur faisait des boulettes de papier et ils couraient après sur la couverture en se retenant aux bords avec leurs grifîcs pointues. Puis il les retournait sur le dos, les caressait, les embrassait, les mettait dans sa chemise. Renvoyé au travail, plus d'une fois, sans doute, sur son banc, quand il sera bien triste et bien las, il rêvera à ces heures tranquilles qu'il passait, seul avec eux, à sentir dans ses mains rudes la douceur de leur duvet et leurs petits corps chauds tapis sur son cœur.

J'aime à croire cependant que le règlement interdit ces récréations et que c'était, sans doute, une charité de la religieuse.

Au reste, pas plus là qu'ailleurs, la règle n'est sans exception, outre que d'abord la distinction des rangs ne s'efface pas, quoiqu'on

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dise (régalité étant un mensonge, même au bagne). Car du bonnet numéroté sort parfois quelque chevelure finement parfumée, comme sur le bord de la chemise rouge se relève souvent un bout de manchette entourant une main blanche. Il y a de plus des faveurs spéciales pour certaines professions, pour certains hommes. Com.ment ont-ils pu, malgré la loi et la jalousie de leurs camarades, conquérir cette position excentrique qui en fait presque des galériens amateurs et qu'ils gardent cependant comnie un fait acquis, sans que personne la leur dispute? A l'entrée du chantier oii l'on construit des canots, vous trouvez une table de dentiste munie de tous les ustensiles de la profession. Sur la muraille, dans un joli cadre vitré, s'alignent des râteliers entrebâillés auprès desquels l'artiste, debout, vous fait sa petite réclame, quand vous passez. 11 reste là, toute la journée, dans son établissement, occupé à polir ses outils et à enfiler des chapelets de molaires. Il y peut, loin de tout gardien, causer à l'aise avec les promeneurs, apprendre les nouvelles du monde médical, exercer son industrie comme un homme patenté. A l'heure qu^il est,

il doit éihériser. Un peu plus, il aurait des élèves et ferait des cours. Mais riioinme le mieux, posé est le curé Lacolonge. Médiateur entre la chiourme et le ban, le pouvoir s'en sert pour agir sur les galériens qui, de leur côté, s'adressent à lui pour obtenir des grâces. Il babite à part, dans une petite cbainbre fort propre, a un domestique pour le servir, mange de grands saladiers de fraises de Plougastel, prend son café et lit les journaux.

Si Lacolonge est la tête du bagne, c'est Ambroise qui en est le bras.

Ambroise est un magnifique nègre de près de six pieds de haut et qui eût fait, au xvi" siècle, un admirable bravo pour un bomme de qualité. Héliogabale devait nourrir chez lui quelque drôle de cette façon, pour s'amuser, en soupant, à le voir étouffer à bras le corps un lion de Numidie, ou assommer à coups de poing les gladiateurs. Il a une peau luisante d'un noir uni, avec un reflet bleu d'acier, une taille mince, vigoureuse comme celle d'un tigre, et des dents si blanches qu'elles en tout presque peur.

Roi du bagne de par le droit des muscles, on le redoute, on l'admire; sa réputation d'hercule

lui fait un devoir d'essayer les arrivants, et jusqu'à présent ces épreuves ont toutes tourné à sa gloire. Il ploie des barres de fer sur son genou, lève trois hommes au bout du poing, en renverse huit en écartant les bras, et quotidiennement mange triple portion, car il a un appétit démesuré, des appétits de toute nature, une constitution héroïque.

Nous le vîmes au jardin botanique en train d'arroser les plantes. On le trouve toujours par là, dans sa serre chaude, derrière les aloès et les palmiers nains, occupé ,à remuer le terreau des couches, ou à nettoyer les châssis. Le jeudi, jour d^entrées publiques, Ambroise y reçoit des maîtresses derrière les caisses d'oranger, et il en a plusieurs, plus qu'il n'en veut. 11 sait, eni effet, s'en procurer, soit par ses séductions, soiti par sa force ou par son argent dont il porte ha-j bituellement quantité sur lui et qu'il jette royalement dès qu'il s'agit de réjouir sa peau noire. Aussi est-il fort couru d'une certaine classe de; dames, et peut-être que les gens qui l'ont mis 'à n'ont jamais été si fort aimés. Ij

Au milieu du jardin, dajis un bassin d'eau claire, couvert de plantes sur les bords et

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qu'ombrage un saule pleureur, il y a un cygne. Il s'y promène, d'un coup de patte le traverse en entier, en fait cent fois le tour et ne songe pas à en sortir. Pour passer son temps, il s'amuse à gober les poissons rouges.

Plus loin, le long du mur, on a bâti quelques cages pour recevoir les animaux rares, \enus d'outre-mer, destinés au Muséum de Paris. Elles étaient vides la plupart. Devant l'une d'elles, dans une étroite cour grillée, un forçat chaussé de boites fines instruisait un petit chattigre et lui apprenait comme à un chien à obéir la parole. Il n'a donc pas assez de la servitude, eUii-là? Il la déverse sur un autre. Les coups ie gourdin dont on le menace, il les donne au :hat-tigre qui, un beau jour, sans doute, s'en irengera en sautant par-dessus son grillage et en illant étrangler le cygne.

Un soir que la lune brillait sur les pavés, lous nous mîmes en devoir d'aller nous pronener dans les rues dites infâmes. Elles sont lombreuses. La troupe de ligne, la marine 'artillerie ont chacune la leur, sans compter le >agne qui, à lui seul, a tout un quartier de la ille. Sept ruelles parallèles, aboutissant derrière

ses murs, composent ce qu'on appelle Reravel qui n'est rempli que par les maîtresses des gardes-chiourme et des forçats. Ce sont de ■vieilles maisons de bois tassées l'une sur l'autre, ayant toutes leurs portes fermées, leurs fenêtres bien closes, leurs auvents bouchés. On n'y entend rien, on n'y voit personne; pas une lumière aux lucarnes; au fond de chaque ruelle, seulement un réverbère que le vent balance fait osciller sur le pavé ses longs rayons jaunes. Le reste n'en est que plus noir. Au clair de lune, ces maisons muettes à toits inégaux projetaient des lueurs étranges.

Quand s'ouvrent-elles? à des heures inconnues, au moment le plus silencieux des nuitj les plus sombres. Alors y entre le gardechiourme qui s'esquive de son poste, ou h forçat qui s'échappe de son ban, souvent ton; deux de compagnie, s'aidant, se protégeant puis, quand le jour revient, le forçat escalad» le mur, le garde-chiourme détourne la têtt et personne n'a rien vu.

Dans le quartier des matelots, au contraire tout se montre, tout s'étale. 11 flamboie, i grouille. Les joyeuses maisons vous jetteni

fjiiand vous passez, leurs bourdonneinenls et leurs lumières. On crie, on danse, on se dispute. Dans de grandes salles basses, au rez-dechaussée, des femmes, en camisole de nuit, sont assises sur des bancs le long de la muraille blanchie oiï un quinquet est accroché ; d'autres, sur le seuil, vous appellent, et leurs tètes animées se détachent sur le fond du bouge éclairé où reten title choc des verres avec les grosses caresses des. hommes du peuple. Vous entendez sonner les baisers sur des épaules charnues, et rire de pbii- «ir, aux brasde quelque matelot bruni qui la tient sur les genoux, la bonne fille rousse dont la gorge débraillée s'en va de sa chemise, comme sa chevelure de son bonnet. La rue est pleine, le bouge est plein, la porte est ouverte, on entre. Ceux qui sont dehors viennent regarder à travers les carreaux ou causent doucement avec quelque égrillarde à moitié nue qui se penche vers leur visage. Los groupes stationnent, ils attendent. Cela se [J fait sans façon et comme l'envie vous y pousse. Nous entrâmes dans l'un de ces établissements. 11 n'était ni des derniers, encore moins des premiers.

Dans un salon tendu de papier rouge trois ou

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quatre demoiselles étaient assises autour d'une table ronde, et un amateur en casquette qui fumait sa pipe sur le sofa, nous salua poliment quand nous entrâmes. Elles avaient des tenues modestes et des robes parisiennes.

Les meubles d'acajou étaient couverts d'Utrecht, le pavé rouge, ciré, elles murs ornés des batailles de l'Empire. 0 vertu tu es belle car le vice est bien bête !

Ayant près de moi une femme dont les mains auraient suffi pour faire oublier son sexe et ne sachant que faire, nous payâmes à boire à la compagnie.

Or, j'allumai un cigare, m'étendis dans un coin et là fort triste et la mort dans l'âme, pendant que les voix éraillées des femelles glapissaient et que les petits verres se vidaient je me disais :

— Où est-elle? où est-elle? Est-ce qu'elle est morte au monde, et les hommes ne la reverront-ils plus?

Elle était belle, jadis, au bord des promontoires, montant le péristyle des Temples, quand sur ses pieds roses traînait la frange d'or de sa tunique blanche, ou lorsque, assise sur des coussins persiques, elle devisait avec les sages en

tournant dans ses doigts son collier de camées.

Elle était belle, debout, nue sur le seuil de sa cella dans la rue deSuburre,sousla torche de résine qui pétillait dans la nuit, quand elle chantai! lentement sa complainte campanienne et qu'on entendait sur le Tibre de longs refrains d'orgie.

Elle était belle aussi dans sa vieille maison de la Cité, derrière son vitrage de plomb, entre les étudiants tapageurs et les moines débauchés, quand, sans peur des sergents, on frappait fort sur les tables de chêne les grands pots d'étain, et que les lits vermoulus se cassaient sous le poids des corps.

Elle était belle, accoudée sur un tapis vert et guignant For des provinciaux, avec ses hauts talons, sa taille de guêpe, sa perruque à frimas dont la poudre odorante lui tombait sur les épaules, avec une rose de côté, avec une mouche sur la joue.

Elle était belle encore parmi les peaux de bique des cosaques et les uniformes anglais, se poussant dans la foule des hommes et faisant luire sa poitrine sur la marche des maisons de jeu, sous rétalage des orfèvres, à la lueur des cafés, entre la faim et l'argent.

Que pleurez-vous?... moi je regrette la iil!e de joie.

Sur le boulevard, un soir encore, je l'ai

vue passer, aux feux du gaz, alerte, lançant s( s yeux, et glissant sur le trottoir sa semelle traînante. J'ai vu sa figure pâle aux coins des vues et la pluie tomber sur les fleurs de sa cheveluie,. quand sa voix douce appelait les hommes et que sa chair grelottait sur le bord du satin noir.

Ce fut son dernier jour; le lendemain elle ne reparut plus.

Ne craignez pas qu'elle revienne, car elle est morte maintenant, bien morte ! Sa robe est haute, elle a des mœurs, elle s'effarouche des mots grossiers et met à la Caisse d'épargne les sous qu'elle gagne.

La rue balayée de sa présence a perdu la seule poésie qui lui restât encore ; on a filtréle ruisseau,. tamisé l'ordure.

Dans quelque temps, les saltimbanques

aussi auront disparu, pour faire j)lace aux séances magnétiquesetauxbanquets réformistes, et la danseuse de corde bondissant dans l'air, avec sa robe pailletée et son grand balancier, sera

aussi loin de nous que la bayadère du Gange.

De tout ce beau monde coloré, bruissant conune la fantaisie même, si mélancolique et si sonore, si amer et si folâtre, plein de pathétique intime et d'ironies éclatantes, où la misère était chaude, où la grâce était triste, dernier cri d'un âge perdu, race lointaine qu'on disait venue de l'autre bout de la terre, et qui nous apj)ortait dans le bruit de ses grelots comme la vague souvenance et l'écho mourant des joies idolâtrées! Quelque fourgon qui s'en va sur la grande route, ayant des toiles roulées sur son toit et des chiens crottés sous sa caisse, un homme en veste jaune escamotant la muscade dans ses gobelets de forblanc, les pauvres marionnettes* des Champs- Elysées et les joueurs de guitare des cabarets hors barrière, voilà tout ce qui en reste.

11 est vrai qu'il nous est survenu en revanche beaucoup de facéties d'un comique plus relevé. Mais le nouveau grotesque vaut-il l'ancien ? Estce que vous préférez Tom-Pouce ou le musée de Versailles?

Sur une estrade de bois qui faisait le balcon d'une tente carrée de toile grise, un homme en blouse jouait du tambour; derrière lui se dressait une large pancarte peinte représentant un mouton, une vache, des dames, des messieurs et des militaires. C'étaient les deux jeunes phénomènes de Guévande, porteurs d'ioi bras, quatre épaules. Leur même montreur ou éditeur criait à se lancer les poumons par la bouche et annonçait, outre ces deux belles choses, des combats d'animaux féroces qui allaient commencer à l'heure même. Sous l'estrade on voyait un âne; trois ours roupillaient à côté, et des aboiements de chiens, partant de l'intérieur de la baraque, se mêlaient au bruit sourd du tambour, au cri saccadé du propriétaire des jeunes phénomènes et à ceux d'un autre drôle, non pas trapu, carré, jovial et égrillard comme lui, mais grand et maigre, de figure sinistre et vêtu d'un plaid en lambeaux : c'est son associé; ils se sont rencontrés en route et ont uni leurs commerces. L'un a apporté les ours, l'âne et les chiens, l'autre les deux phénomènes et un chapeau de feutre gris qui sert dans les représentations.

Le théâtre, à découvert sous le ciel, a pour

muraille la toile grise qui frissonne au vent et s'en irait sans les pieux qui la retiennent. Une balustrade contenant les speclateurs règne le long des côtés de l'arène où, dans un coin à part, grignotant une boite de foin déliée, nous reconnaissons en effet les deux jeunes phénomènes recouverts de leur housse magnifique. Au milieu est fiché en terre un long poteau et, de place en place, à d'autres morceaux de bois plus petits, des chiens sont attachés avec des ficelles, s'y démènent et tirent dessus en aboyant. Le tambour bat toujours, on crie sur l'estrade, les ours grognent, la foule arrive.

On commença par amener un pauvre ours aux trois quarts paralytique et qui semblait considérablement ennuyé. Muselé, il avait de plus autour du cou un collier d'où pendait une chaîne de fer, un cordon passé dans les narines pour le faire docilement manœuvrer, et sur la tête une sorte de capuchon de cuir qui lui protégeait les oreilles. On l'attacha au mât du milieu; alors ce fut un redoublement d'aboiements aigus, enroués, furieux. Les chiens se dressaient, se hérissaient, grattaient la terre, la croupe en haut, la gueule basse, les pattes écar-

iéos et, dans un angle, yis-à-vis l'un de l'autre, les deux maîtres hurlaient pour les mieux exciter. On lâcha d'abord trois dogues; ils se ruèrent sur Tours qui commença à tourner autour du poteau et les chiens couraient après, se bousculant, gueulant, tantôt renversés, à demi écra" ses sous ses pattes, puis, se relevant aussitôt et bondissant se suspendre à sa tête c/u'il secouait sans pouvoir se débarrasser de cette couronne de corps endiablés qui s'y tordaient et le mordaient. L'œil fixé sur eux, les deux maîtres guettaient le moment précis où l'ours allait être étranglé; alors ils se précipitaient dessus, les en arrachaient, les tiraient par le cou, et pour leur faire lâcher prise leur mordaient la queue. Ils geignaient de douleur, mais ne cédaient pas- L'ours se déballait sous les chiens, les chiens mordaient l'ours, les hommes mordaient les chiens. Un jeune bouledogue, entre autres, se distinguait par son acharnement; cramponné par les crocs à l'échiné de l'ours, on avait beau lui mâcher la queue, 1?. lui plier en double, lui presser les testicules, lui déchirer les oreilles, il ne lâchait point, et l'on fut obligé d'aller chercher un louchet pour lui desserrer les dents.

Ouand tout était séparé, chacun se reposait, i'ours se couchait, les chiens haletaient, la langue pendante ; les hommes, en sueur, se retiraient d'entre les dents les brins de poil qui y étaient restés, et la poussière soulevée par la mêlée s'éparpillait dans Tair et retombait à l'enlour sur les têtes du public.

On amena successivement deux autres ours dont l'un imitait le jardinier, allait à la chasse, valsait, mettait un chapeau, saluait la compagnie et faisait le mort. Après lui vint le tour de fane. Il se défendit bien; ses ruades lançaient au loin les chiens comme des ballons; serrant la queue, baissant les oreilles, allongeant le museau, il courait vite et tâchait toujours de les ramener sous ses pieds de devant, pendant qu'ils tournaient autour de lui et lui sautaient sous la mâchoire. On le retira néanmoins fort essoufflé, grelottant de peur et couvert de gouttes de sang qui coulaient le long de ses jambes, rendues galeuses par les cicatrices de ses blessures, et mouillaient avec la sueur la corne usée de ses sabots.

Mais le plus beau fut le combat général des chiens entre eux; tous y étaient, grands, petits^

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chiens loups, bouledogues, les noirs, les blancs, les tachetés et les roux. Un bon quart-d'heure se passa préalablement à les animer l'un contre l'autre. Les maîtres, les tenant dans leurs jambes, leur tournaient la tête vers leurs adversaires et la leur choquaient avec violence. L'homme maigre surtout travaillait de tout cœur; il tirait de sa poitrine, par une secousse brutale, un jet de voix rauque, éraillée, féroce, qui inspirait la colère à toute la bande irritée. Aussi sérieux qu'un chef d'orchestre à son pupitre, il absorbait à lui cette harmonie discordante, la dirigeait, la renforçait ; mais quand les dogues étaient déchaînés, et qu'ils s'enlredéchiraient tous en hurlant, l'enthousiasme le prenait, il se délectait, ne se reconnaissait plus, il aboyait, applaudissait, se tordait, battait du pied, faisait le geste d'un chien qui attaque, se lançait le corps en avant comme eux, secouait la tète comme eux ; il aurait voulu mordre aussi, qu'on le mordît, être chien^ avoir une gueule, pour se rouler là-dedans, au milieu de la poussière, des cris et du sang; pour sentir ses crocs dans les peaux velues, dans la chair chaude, pour nager en plein dans ce tour-

Lillon, pour s'y débattre de tout son cœur.

11 y eut un moment critique, quand tous les chiens l'un sur l'autre, tas grouillant de pattes, yde reins, de queues et d'oreilles, qui oscillait ;dans l'arène sans se désunir, allèrent donner contre la balustrade, la cassèrent et menacèrent d'endommager dans leur coin les deux jeunes phénomènes. Leur maître pàlit, fit un bond, et l'associé accourut. C'est là qu'on mordit bien vite les queues ! qu'on donna des coups de poing, des couds de pied! qu'on se dépêchait, qu'on allait! Les chiens empoignés n'importe par où, tirés du groupe et jetés par-dessus l'épaule, passaient dans l'air comme des bottes de foin qu'on engrange. Ce fut un éclair; mais j'ai vu l'instant où les deux jeunes phénomènes allaient être ravalés à l'état de beefsteaks, et yc: tremblé pour le bras qu'ils portent sur le dos.

Emus de cette algarade, sans doute, ils firent des façons pour se laisser voir. La vache reculait, le mouton donnait des coups de cornes; enfin, on releva leurs housses vertes à franges jaune; leur appendice fut exhibé, et ainsi se termina la représentation.

Au phare de Brest. — Ici se termine l'an-

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cien monde ; voilà son point le plus avancé, sa limite extrême. Derrière vous est toute l'Europe, toute l'Asie ; devant vous, c'est la mer et toute la mer. Si grands qu'à nos yeux soient les espaces, ne sont-ils pas bornés toujours, dès que nous leur savons une limite ? Ne voyez-vous pas de nos plages, par delà la Manche, les trottoirs de Brigliton et les bastides de Provence; n'embrassez-vous pas la Méditerranée entière, comme un immense bassin d'azur dans une conque de rochers que cisèlent sur ses bords les promontoires couverts de marbres qui s'éboulent, les sables jaunes, les palmiers qui pendent, les sables, les golfes qui s'évasent? Mais ici plus rien n'arrête. Rapide comme ' le vent, la pensée peut courir, et s'étalant, divaguant, se perdant, elle ne rencontre que des flots ; puis, au fond, il est vrai, tout au fond, làbas, dansThorizon des rêves, la vague Amérique, peut-être des îles sans nom, quelque pays à " fruits rouges, à colibris et à sauvages, ou le crépuscule muet des pôles, avec le jet d'eau des j baleines qui soufflent, ou les grandes villes éclairées en yerre de couleur, le Japon aux loits de porcelaine, la Chine avec les escaliers

à jour, dans des pagodes à clocliclles d'or.

C'est ainsi que l'esprit, pour rétrécir cet infini dont il se lasse sans cesse, le peuple et l'anime. On ne songe pas au désert sans les caravanes, à l'Océan sans les vaisseaux, au sein <3e la terre sans les trésors qu'on lui suppose.

Nous nous en revînmes au Conquet par la Falaise. Les vagues bondissaient à sa base. Accourant du large, elles se heurtaient contre et couvraient ensuite de leurs nappes oscillantes les grands blocs immobiles. Une demi-heure après, emportés dans notre char à bancs par deux petits chevaux presque sauvages, nous regagnions Brest, d'où le surlendemain nous partîmes avec beaucoup de plaisir. En s'écartanldu littoral et en remontant vers la iManche, la contrée change d'aspect, elle devient moins rude, moins celtique, les dolmens se font plus rares, la lande diminue à mesure que les blés s'étendent, et peu à peu on entre ainsi dans ce fertile et plat pays de Léon, qui est, comme l'a si aimablement dit M. Pitre-Chevalier, « l'Attique de la Bretagne ».

Landerneau est un pays où il y a une promenade d'ormeaux au bord de la rivière et où

nous vîmes courir dans les rues un chien effrayé qui traînait à sa queue une casserole attachée.

Pour aller au château de la Joyeuse-Garde, il faut d'abord suivre la rive de FEilorn, et ensuite marcher longtemps dans un bois pai un chemin creux oii personne ne passe. Quelquefois le taillis s'éclaircit; alors, à travers les branches, la prairie paraît ou bien la voile de quelque navire qui remonte la rivière. Notre guide était devant nous, loin, écarté. Seuls ensemble, nous foulions ce bon sol des bois oii les bouquets violets des bruyères poussent dans le gazon tendre, parmi les feuilles tombées. On sentait les fraises et la violette ; sur le tronc des arbres les longues fougères étendaient leurs palmes grêles. Il faisait lourd ; la mousse était tiède. Caché sous la feuillée, le coucou poussait son cri allongé ; dans les clairières, des moucherons bourdonnaient en tournoyant leurs ailes.

Tranquilles d'âme et balancés par la marche, épanchant à l'aise nos fantaisies causeuses qui s'en allaient comme des fleuves par de larges embouchures, nous devisions des sons, des couleurs, nous parlions des maîtres, de leurs œu-

vres, des joies de l'idée, nous songions à des tournures de style, à des coins de tableau, à des airs de tête, à^des façons de draperie ; nous nous redisions quelques grands vers énormes, beauté inconnue pour les autres qui nous délectait sans fin, et nous en répétions le rythme, nous en creusions les mots, le cadençant si fort, qu'il en était chanté. Puis, c'étaient les lointains paysages qui se déroulaient, quelque splendide figure qui venait, des saisissements d'amour pour un clair de lune d'Asie se mirant sur des coupoles, des attendrissements d'admiration à propos d'un nom sonore, ou la dégustation naïve de quelque phrase en relief trouvée dans un vieux livre.

Et couchés dans la cour de Joyeuse-Garde, près du souterrain comblé, sous le plein-cintre de son arcade unique que revêtissent les lierres, nous causions de Shakespeare et nous nous demandions s'il y avait des habitants dans les étoiles.

Puis, nous partîmes, n'ayant guère donné qu'un coup d'oeil à la demeure ruinée du bon Lancelot, celui qu'une fée enleva à sa mère et iju'elle nourrit au fond d'un lac dans un pa-

lais de pierreries. Les nains enchanteurs ont disparu; le pont-levis s'est envolé et le lézard se traîne où se promenait la beHe Geneviève, songeant à son amant parti en Trébizonde combattre les géants.

Nous revînmes dans la forêt par les mêmes sentiers; les ombres s'allongeaient, les broussailles et les fleurs ne se distinguaient plus, et les montagnes basses d'en face grandissaient leurs sommets bleuâtres dans le ciel qui blanchissait. La rivière contenue jusqu'à une demi-lieue en deçà de la ville dans des rives factices, s'en va ensuite comme elle veut et déborde librement dans la prairie qu'elle traverse; sa longue courbure s'étalait au loin et les flaques d'eau que colorait le soleil couchant avaient l'air de grSnds plats d'or oubliés sur l'herbe.

Jusqu'à la Roche-Maurice, l'Eilorn serpente à côté de la route qui contourne la base des collines rocheuses dont les mamelons inégaux s'avancent dans la vallée. Nous la parcourions au petit trot dans un cabriolet paisible qu'un jnfant conduisait, assis sur le brancard. Son chapeau, sans cordons, s'envolait au vent, et dans les stations qu'il fallait faire pour descen-

dre le ramasser, nous avions tout le loisir d'admirer le paysage.

Le château de la Roche-Maurice était un vrai château de burgrave, un nid de vautours au sommet d'un mont. On y atteint par une pente presque à pic, le long de laquelle des blocs de maçonnerie éboulés servent de marches. Tout en haut, par un pan de mur fait de quartiers plats posés Tun sur l'autre et où tiennent encore de larges arcs de fenêtres, on voit toute la campagne ; des bois, des champs, la rivière qui coule vers la mer, le ruban blanc de la roule qui s'allonge, les montagnes dentelant leurs crêtes inégales^ et la grande prairie qui les sépare en se répandant au milieu.

Un fragment d'escalier mène à une tour démantelée. Gà et là les pierres sortent d'entre les herbes et la roche se montre entre les pierres. Il semble parfois qu'elle a d'elle-même des formes artificielles, et que la ruine, au contraire, plus elle s'éboule, revêt des apparences naturelles et rentre dans la matière.

Den bas, sur un grand morceau de muraille, monte un lierre; mince à sa racine, il va s'élargissant en pyramide renversée et, à mesure qu'il

s'élève, assombrit sa couleur verte qui est claire à la base et noire au sommet. A travers une ouverture dont les bords se cachaient dans le feuillage, le bleu du ciel passait.

C'était dans ces parages que \ivait le fameux dragon tué jadis par le chevalier Derrieu, qui s'en revenait de la Terre sainte avec son ami Neventer. Il se mit à l'attaquer, dès qu'il eut, il est vrai, retiré de l'eau l'infortuné Eilorn, qui, après avoir livré successivement ses esclaves, ses vassaux, ses serviteurs (il ne lui restait plus que sa femme et son fils) venait de se jeter luimême du haut de sa tour, la tète en bas, dans la rivière; mais le monstre, mortellement blessé et lié par l'écharpe de son vainqueur, alla bientôt se noyer dans la mer, à Poulbeunzual ', ainsi que l'avait exécuté, sur le commandement de saint Pol de Léon, le crocodile de l'île de Balz, lié par l'étole du saint breton, comme le fut plus tard la gargouille de Rouen par celle de saint Romain.

Qu'ils étaient beaux vraiment ces vieux dragons horrifîques, endenlés jusqu'au fond delà

1. Par contraction de Poulbeuzaniieval : marais où fut noyé la bête. {Note du manuscrit de G. FI.)

gueule, vomii=;?ant des flammes, couverts d'écailles, avec une queue de serpent, des ailes de chauve-souris, des griffes de lion, uq corps de cheval, une tète de coq, et retirant au basilic! Et le chevalier aussi qui les combattait était un rude sire! Son cheval, d'abord, se cabrait et avait peur, sa lance se brisait en morceaux contre les écailles de la bête et la fumée de ses naseaux l'aveuglait. Il mettait enfin pied à terre, et après un grand jour, l'atteignait sous le ventre d'un bon coup d'épée, laquelle restait enfoncée jusqu'à la garde. Un sang noir sortait à gros bouillons, puis, le peuple reconduisait triomphalement le chevalier qui devenait ensuite roi du pays, et épousait une belle dame.

Mais eux, d'oià venaient-ils? Qui les a faits? Etait-ce le confus souvenir des monstres d'avant le déluge! Est-ce sur la carcasse des ichtyosaures et des ptéropodes qu'ils furent rêvés jadis, et que l'épouvante des hommes a entendu dans les grands roseaux marcher le bruit de leurs pieds, et le vent mugir quand leur voix s'engouffrait dans les cavernes? Ne sommesnous pas, d'ailleurs, dans le pays des chevaliers

de la Table ronde, dans la contrée des fées, dans la patrie de Merlin, au berceau mythologique des épopées disparues ? Sans doute qu'elles révélaient ces vieux mondes devenus fantastiques, qu'elles nous disaient quelque chose des villes englouties. Is, Herbadilla, lieux splendides et féroces, pleins des amours des reines enchanteresses, et qu'ont doublement effacés à tout jamais la mer qui a passé dessus avec la religion qui en a maudit la mémoire.

Il y aurait là beaucoup à dire. Sur quoi, en effet, n'y-a-t il pas à dire? Si ce n'est sur Landivisiau toutefois, l'homme le plus prolixe étant forcé d'être concis quand la matière manque.

Je remarque que les bons pays sont généralement les plus laids, ils ressemblent aux femmes vertueuses; on les estime, mais on passe outre pour en trouver d'autres. Voici certes, le coin id plus fertile de la Bretagne; les paysans sont moins pauvres, les champs mieux cultivés, les colzas magnifiques, les routes bien entretenues, et c'est ennuyeux à périr.

Des choux, dos navets, beaucoup de betteraves et démesurément de pommes de terre,

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tous régulièrement enclos dans des fossés, couvrent lu campagne, depuis Saint-Pol de Léon jusqu'à Roscolî. On en expédie à Brest, à Rennes, jusqu'au Havre; c'est l'industrie du pays; il s'en l'ait un commerce considérable. Mais qu'est-ce que cela me fait à moi?

A Roscolî, la mer découvre devant les maisons sa grève vaseuse, se courbe ensuite dans un golfe étroit et au large est toute tachetée d'îlots noirs, bombés comme des dos de tortue.

La campagne des environs de Saint-Pol est d'une tristesse froide, La teinte morne des terres lentement onduleuses se fond sans transition dans la pâleur du ciel, et la courte perspective n'a pas de grandes lignes dans ses proportions^ ni de changement de couleur sur ses bords. Cà et là, en allant dans les champs, vous rencontrez derrière un mur de pierres grises, quelque ferme silencieuse, manoir abandonné, où les maîtres ne viennent pas. Dans la cour, sur le fumier, les pourceaux dorment, les poules grignotent l'avoine, entre les dalles disjointes, sous le plein-cintre de l'entrée dont l'écusson ciselé esî rongé par le grand air. Dans les pièces vides qui servent de grenier, le plâtre des plafonds

s'en va avec des restes de peintures ternies par la toile des araignées, que l'on voit courir sur les lambourdes. Le réséda sauvage a poussé sur la porte de Kersalion où se dresse encore, près de la tourelle, une fenêtre à pinacle flanquée d'un lion et d'un hercule sortant d'un mur comme des gargouilles. A Kerjean, dans le

grand escalier tournant, j'ai heurté un piège à loup. Des socs de charrue, des fers de bêche rouilles, et des graines sèches de calebasses, gisent au hasard sur le parquet des chambres, ou encombrent les grands sièges de pierre dans l'embrasure des fenêtres.

Kerouséré a conservé ses trois tourelles à mâchicoulis, et l'on reconnaît encore dans la cour, le large sillon des douves qui, montant petit à petit, en gagne le niveau, ainsi que sur l'onde, le sillage d'une barque qui s'efface en s'étalant. De la plate-forme de l'une des tours, les autres ont des toits pointus, on découvre la mer au bout d'un champ, entre deux collines basses couvertes par des bois. Les fenêtres du premier étage, à moitié bouchées, pour que la pluie n'entre pas, plongent sur un jardin clos '■. de grands murs. Le chardon couvre le gazon.

et dans les plates-Landes on a semé du blé qu'entourent des bordures de rosiers.

Entre un champ, où les tètes mûres des épis se courbaient ensemble, et un rideau d'ormeaux plantés sur le haut bord d'un fossé, un sentier mince s'allongeait parmi les broussailles. Les coquelicots éclataient dans les blés; de la berge du haut bord, des fleurs et des ronces s'échappaient; t'es orties, des églantiers, des tiges garnies de dards, des grosses feuilles à peau luisante, des mûres noires, des digitales pourprées, unissant leurs couleurs, enchevêtrant leurs branches, montraient leurs feuillages divers, lançaient leurs rameaux inégaux, et sur la poudre grise croisaient leurs ombres comme les mailles d'un filet.

Quand on a traversé une prairie, ou tourne, embarrassée dans les joncs, la roue d'un vieux moulin dont il faut longer la muraille en marchant sur de grosses pierres mises dans l'eau, pour servir de pont, on se retrouve bientôt sur la grande route de Saint-Pol, au fond de laquelle se dresse, tailladée sur tous ses angles, la flèche du clocher de Rrciskcr; fine, élancée, et s'appuyant sur une tour surmontée d'une balus-

trade, de loin elle fait le meilleur effet du monde ; mais plus on s'en approche, plus elle se rapetisse et s'enlaidit, et l'on ne trouve enfin qu'une église comme toutes les églises, avec un porche vide dont les statues sont parties. La cathédrale aussi est d'un gothique lourd, empâté d'ornements, chamarré de broderies ; mais il y a à Saint-Pol quelque chose, c'est la table d'hôte de son auberge.

Elle était servie cependant par une avenante donzelle qui, avec ses boucles d'oreille d'or sur son cou blanc, son bonnet à barbes retroussées comme les soubrettes de Molière, et ses vils yeux bleus surtout, vous auraient bien donné envie de lui demander autre chose que des assiettes; mais les convives ! Quels convives! Tous habitués! Le haut bout était tenu par un être revêtu d'une veste de velours et d'un gilet do cachemire. Il aimait à passer sa serviette autour des bouteilles entamées, pour les reconnaître. C'est lui qui sert la soupe. A sa gauche mangeait, le chapeau sur la tête, un monsieur en redingote gris clair ornée aux parements et au collet d'une laine frisottée en manière de fourrure, et qui est professeur de musique au col-

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loge de la \ille. JMais la musique le fatigue, il en a assez, il désire trouver une place, n'importe laquelle, de huit cents à douze cents francs, pas davantage. Il tient peu à l'argent, plus à la considération, c'est une position seulement qu'il désire. Comme il arrivait toujours le repas commencé, il se faisait remonter les plats, les renvoyait, puis éternuait fort, crachait loin, se dandinait sur la chaise, chantonnait tout bas, se couchait sur la table et taisait cla- ({uer son cure-dents.

Toute la société le respecte, la servante l'admire parler et en est, je suis sûr, amoureuse. La bonne opinion qu'il a de lui-même, sort de son sourire, de ses paroles, de son silence, de ses gestes, de sa coiifure et ruisselle comme une sueur sur toute sa sale personne.

En face de nous, un individu grisonnant, frisé, grassouillet et courtaud, à pattes rouges, à lèvres épaisses et salivantes, et dont la voix glapissait, tout en mâchant sa nourriture nous regardait d'une telle façon, que nous nous retenions beaucoup pour ne pas lui jeter les carafes sur la tète. Quant au reste, il faisait galerie et contribuait à l'ensemble.

Un soir, l'entretien roula sur une dame des environs qui, ayant jadis décampé du domicile, s'était enfuie en Amérique avec son amant, et qui, la semaine précédente, traversant Saint- Pol pour entrer dans son pays, s'était arrêtée à l'auberge. On s'étonnait de cette audace et l'on accompagnait son nom de toutts sortes d'épi- Ihètes. On repassait sa vie entière, on riait de mépris, on l'injuriait quoique absente, on s'animait tout rouge, on aurait voulu la tenir là « pour lui dire un peu son fait, pour voir ce qu'elle aurait répondu ». Déclamations contre

le luxe et scandales vertueux, haine de la toi

lette et maximes morales, mots à double en tente et haussements d'épaules, tout fut em ployé à l'envi pour accabler cette femme qui. à en juger au contraire par l'acharnement de ces rustres, devait être de manières élégantesde nature relevée, avoir des nerfs délicats et, sans doute, quelque jolie figure. Malgré nous le cœur nous battait de colère et, si nous eussions fait à Saint-Pol, un dîner de plus, infailliblement il nous serait arrivé quelque aventure.

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