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CHAPITRE XI

Saint-Malo. bàfi sur la inor et clos de remparis semble, lorsqu'on arrive, une couronne de pierres posées sur les flots dont les mâchicoulis sont les fleurons. Les vagues battent contre les murs et, quand il est marée basse, déferlent à leur pied sur le sable. De petits rochers couverts de varechs surgissent de la grève à ras du sol, comme des taches noires sur cette surface blonde. Les plus grands, dressés à pic et tout unis, supportent de leurs sommets inégaux la base des fortifications, en prolongeant ainsi la couleur grise et en augmentant la hauteur.

Au-dessus de celte ligne uniforme de remparts, que çà et là bombent des tours et que perce ailleurs l'ogive aiguë des portes, on voit les toits des maisons serrés l'un près de l'autre, avec leurs tuiles et leurs ardoises, leurs petites lucarnes ouvertes, leurs girouettes découpées qui tournent, et leurs cheminées de poterie rouge dont les fumignons bleuâtres se perdent dans l'air.

Tout à l'en tour sur la mer s'élèvent d'arides îlots sans arbres ni gazon sur lesquels on distingue de loin quelques pans de mur percés de meurtrières tombant en ruines et dont chaque tempête enlève de grands morceaux.

En face de la ville, rattaché à la terre ferme par une longue jetée qui sépare le port de la pleine mer, de l'autre côté du bassin s'étend le quartier de Saint-Servan, vide, spacieux, presque désert et couché tout à son aise dans une grande prairie vaseuse. A l'entrée se dressant les quatre tours du château de Solidor reliées entre elles par des courtines, et noires du haut en bas. Cela seul nous récompense d'avoir fait ce long circuit sur la grève, en plein soleil de juillet, au milieu de chantiers, parmi les

marmitesde goudron qui bouillaientetlesleuxde copeaux dont on flambait lacarcasse des navires.

Le tour de la ville par les remparts est une des plus belles promenades qu'il y ait. Personne n'y vient. On s'asseoit dans 1 embrasure des canons, les pieds sur l'abîme. On a devant soi l'emboucluire de la Rance, se dégorgeant comme un vallon entre deux vertes collines, et puis les côtes, les rocbcrs, les îlots et partout la mer. Derrière vous se promène la sentinelle dont le pas régulier marche sur les dalles sonores.

Un soir nous y restâmes longtemps. La nuit était douce, une belle nuit d'été, sans lune, mais scintillant des feux du ciel, embaumée de brise marine. La ville dormait ; les lumières, l'une après l'autre, disparaissaient des fenêtres, les phares éloignés brillaient en taches rouges dans l'ombre qui sur nos tètes était bleue et piquée en mille endroits par les étoiles vacillantes et rayonnantes. On ne voyait pas la mer, on l'entendait, on la sentait, et les vagues se fouettant contre les remparts, nous envoyaient des gouttes de leur écumn par le lai-j^c li'ou des mâchicoulis.

A une place, entre les maisons de la ville et la muraille, dans un fossé sans herbe, des piles de boulets sont alignées.

De là vous pouvez voir écrit sur le second étage d'une maison : « Ici est né Chateaubriand. »

Plus loin, la muraille s'arrête contre le ventre d'une grosse tour : c'est la Quiquengrogne ; ainsi que sa sœur, la Générale, elle est large et haute, ventrue, formidable, renQée au milieu comme une hyperbole, et tient bon toujours. Intactes encore et comme presque neuves, sans doute qu'elles vaudraient mieux, si elles égrenaient dans la mer les pierres de leurs créneaux, et si par leur tête frissonnaient au vent les sombres feuillages amis des ruines. Les monuments, en effet comme les hommes et comme les passions, ne grandissent-ils pas par le souvenir ? ne se complètent-ils pas par la mort ?

Nous entrâmes dans le château. La cour déserte où les tilleuls chétifs arrondissent leur ombre sur la terre, était silencieuse comme celle d'un couvent. La femme du concierge alla chercher les clés chez le commandant ; elle

revint en compagnie d'une belle petite iille qui venait s'amuser à voir les étrangers. Elle avait les bras nus et tenait un gros bouquet. Ses cheveux noirs frisés d'eux-mêmes, dépassaient sa capote mignonne, et la dentelle de son pantalon flottait sur ses petits souliers de peau de chèvre rattachés autour de ses chevilles par des cordons noirs. Elle allait devant nous dans l'escalier, en courant et en nous appelant.

On monte longtemps, car la tour est haute. Le jour vif des meurtrières passe comme une flèche à travers le mur. Par leur fente, quand vous, mettez la tête, vous voyez la mer qui semble s'enfoncer de plus en plus et la couleur crue du ciel qui grandit toujours, si bien que vous avez peur de vous y perdre. Les navires paraissent des chaloupes et leurs mâts, des badines. Les aigles doivent nous croire gros comme des fourmis.

Nous voient-ils seulement ? Savent-ils que nous avons des villes, des arcs de triomphe, des clochers ?

Arrivés sur la plate-forme, quoique le créneau vous vienne jusqu'à la poitrine, on ne

peut se défendre de cette émotion qui vous prend sur tous les sommets élancés ; malaise voluptueux, mêlé de crainte et de plaisir, d'orgueil et d'effroi, lutte de l'esprit qui jouit et des nerfs qui souffrent. On est heureux singulièrement ; on voudrait partir, se jeter, voler, se répandre dans l'air, être soutenu par les \ents, et les genoux tremblent, et l'on n'ose approcher du bord.

Des hommes ont pourtant grimpé là, une nuit, avec une corde, mais jadis ! Dans ce prodigieux x\f siècle, époque de convictions féroces et de frénétiques amours. Comme l'instrument humain y a vibré de toutes ses cordes ! comme l'homme y a été large, rempli, fertile!. Ne peut-on pas dire de cet âge le mot de Fénelon : « Spectacle fait à souhait pour le plaisir des yeux? » car, sans parler des premiers plans, croyances qui craquent sur leur base comme des montagnes qui s'écroulent, mondes nouveaux qu'on découvre, mondes perdus qu'on exhume, et Michel-Ange sous son dôme, et Rabelais qui rit, et Shakespeare qui regarde, et Montaigne qui rêve ; où trouver ailleurs plus de développement dans les passions, plus de

violences dans les courages, plus d'àprelé dans les volontés, une expansion plus complète enfin de la liberté se débattant et tournant sous toutes les fatalités natives ? Aussi avec quel relief l'épisode se détache de l'histoire, et ccinme il rentre cependant d'une merveilleuse façon pour en faire briller la couhîur et en approfondir les horizons! Des figures passent devant vous, vivantes en trois lignes : on ne les rencontre qu'une fois ; mais longtemps on les rêve et on s'efforce à les contempler pour les mieux saisir. N'en étaient-ce pas de belles, entre autres, et de terribles, que celles de ces vieux soudards dont la race disparut à peu près vers 1598, à la prise de Vervins, tels que Lamouche, Heurtaud de Saint-Offrange, La Tremblaye qui s'en revenait portant au poing la tête de ses ennemis, ou ce La Fontenelle dont on a parlé ; hommes de fer dont les cœurs ne ployaient pas plus que les épées et qui, attirant à eux mille énergies divergentes qu'ils dirigeaient de la leur, réveillaient les villes en entrant au galop, la nuit, dans leurs murs, équipaient des corsaires, brûlaient la campagne, et avec qui l'on capitulait comme

avec des rois ! Qui a songé à peindre ces violents gouverneursdeprovince.taillantàmêmelatuule, violant les femmes, et raflant Tor, comme d'Epernon, tyran atroce en Provence et mignon parfumé au Louvre, comme Montluc, étranglant les huguenots avec ses mains, ou comme Baligni, ce roi de Cambrai, qui lisait Machiavel pour copier le Valentinois, et dont la femme allait sur la brèche, à cheval, casque en tête et cuirassée.

Un des hommes les plus oubliés de ce tempslà, un de ceux du moins que la plupart des historiens se contentent de nommer, c'est le duc de Mercœur, l'intrépide ennemi de Henri IV, qui lui résista plus longlemps que Mayenne, plus longtemps que la ligue et que Philippe IL Désarmé à la fin, c'est-à-dire gagné, apaisé (à de telles conditions qu'on tînt secrets vingtrtrois articles du traité) et ne sachant alors plus que faire, il s'en alla servir en Hongrie, combattit les Turcs, en attaqua un jour toute une armée avec cinq mille hommes, puis, vaincu encore par là et s'en revenant en France, mourut de la fièvre à Nuremberg, dans son lit, à l'âge de" quarante-quatre ans.

Saiiit-Malo vient de me le mettre en mémoire. Il s'y heurta toujours et ne put jamais l'avoir pour sujet ni pour allié. Ils entendaient, en effet, faire la guerre pour leur propre compte, le commerce, parleurs propres forces, et quoique ligueurs au fond, repoussaient le duc tout en ne voulant pas du Béarnais.

Quand le sieur de Fontaines, gouverneur de la \ille, leur eut appris la mort de Henri III, ils refusèrent de reconnaître le roi de Navarre. On prit les armes, on fit des barricades. Fontaines se renferma dans le château et chacun resta sur la défensive. Peu à peu ils empiétèrent. D'abord ils exigèrent de Fontaines qu'il déclarât vouloir les conserver dans leurs franchises. Fontaines céda, espérant gagner du temps. L'année suivante (1589) ils choisirent quatre généraux indépendants du gouverneur. L'année d'après, ils obtinrent de tendre des chaînes, Fontaines accorda encore. Le roi était à Laval, m'attendait. Le moment allait venir qu'il se vengerait d'un seul coup de toutes les humiliations qu'il avait reçues, de toutes les concessions qu'il avait faites. Mais il se hâta trop et se découvrit. Quand les Malouins vinrent à lui rappeler ses promesses, il

leur répondit que si le roi se présentait il lui ouvrirait les portes. Dès lors on prit un parti.

Le château avait quatre tours. C'est par la plus haute (la Générale) celle en qui Fontaines se fiai! le plus, qu'ils tentèrent l'escalade. Ces audaces alors n'étaient pas rares, témoin l'ascension de la falaise de Fécamp par Bois-Rosé et l'attaque du château de Blein par Goebriant.

On se concerte, on se réunit plusieurs soirs de suite chez un certain Frotet, sieur de la Landelle on s'abouche avec un canonnier écossais de la place, et par une nuit de brouillard tous partirent en armes, se rendirent sous les murs de la ville, se laissèrent couler en dehors avec des cordages et s'approchèrent du pied de la Générale,

Là ils attendirent. Un frôlement brusque se fil sur la muraille ; un peloton de fil tomba, ils y attachèrent vite leur échelle de corde qui fut hissée le long de la tour et liée par en haut par le canonnier, à l'extrémité d'une coulevrinebraquée dans l'embrasure d'un créneau.

Michel Frotet monta le premier, puis Charles Anselin, La Blissais et les autres. La nuit était sombre; le vent soufflait; ils grimpaient lentement, le poignard dans les dents, tâtonnant duj

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pied les échelons et avançant les mains. Tout à coup (ils étaient au milieu déjà), ils se sentent descendre, la corde se dénoue. Pas un cri, ils restèrent immobiles. C'était le poids de tous ces corps qui avait fait faire la bascule à la coulevrine ; elle s'arrêta sur l'appui de l'embrasure, puis ils se remirent en marche et arrivèrent tous à la file sur la plateforme de la tour.

Les sentinelles engourdies n'eurent pas le temps de donner l'alarme. La garnison dormait, ou jouait aux dés sur les tambours. La terreur la prit, elle se réfugia dans le donjon. Les conjurés l'y poursuivirent; on se battit dans les escaliers, dans les couloirs, dans les chambres, on s'écrasait sous les portes, on tuait, ou égorgeait. Les habitants de la ville arrivèrent en renfort; d'autres dressèrent des échelles contre la Quiquengrogne, entrèrent sans résistance et commencèrent le pillage. La Péraudière, lieutenant du château, apercevant La Blissais, lui dit : « Voilà, Monsieur, une misérable nuit. » Mais La Blissais lui fit comprendre qu'il n'était pas temps de discourir. On n'avait pas encore vu le comte de Fontaines. On alla à sa chambre, on le trouva mort sur le seuil,

percé d'un coup d'arquebuse que lui avait tiré " un des habitants, au moment où il sortait fai- *! sant porter un flambeau devant lui. « Au lieu j de courir au danger, dit l'auteur de la rela- : tion (1), il s'était habillé lentement comme; pour aller aux noces, sans qu 'aucune aiguillette ne manquât d'être attachée. »

Cette surprise de Saint-Malo qui fit tant de; mal au roi n'aida en rien le duc de Mercœur.. Il désirait fort que les Malouins acceptassent un gouverneur de sa main, son fils, par exemple, un enfant, c'est-à-dire lui-même, ipais ils s'obstincrent à ne vouloir personne. Il leur envoya des troupes pour les protéger, ils les refusèrent, et les troupes furent contraintes de loger hors la ville.

Ils n'en devenaient pas cependant plus royalistes pour cela; car quelque temps après ayant arrêté le marquis de La Noussaie et le vicomte de Dénouai, il en coûta pour sortir de prison douze mille écus au marquis et deux mille au vicomte.

1. Josselin Protêt, sieur de La Landelle, chez qui les conjurés se donnèrent rendez-vous avant de tenter l'escalade. Voyez dans la coll. des bénédictins, dom Tallandier, t. II, de l'Histoire civ. cl ecclés. de Bretagne, p. 38G et sq. (Note du manuscrit de G. F.^

Puis craignant que Pont-Drient n'interrompît le commerce avec Dinan et les autres villes de la Ligue, ils s'en emparent.

Supposant que leur cvêque, seigneur temporel de la ville, pourrait bien les dépouiller de la liberté qu'ils venaient d'acquérir, ils le mettent en prison et ne le relâchent qu'au bout d'un an.

On sait enfin à quelles conditions ils acceptèrent Henri IV; ils devaient se garder euxmêmes, ne pas recevoir de garnison, être exempts d'impôts pendant six ans, elc.

Placé entre la Bretagne et la Normandie, ce petit peuple semble avoir à la fois : de la première, la ténacité, la résistance granitique; de la seconde, la fougue, l'élan. Marins ou écrivains, voyageurs de tous océans, ce qui les distingue surtout c'est l'audace; violentes natures d'homme, poétiques à force d'être brutales, souvent étroites aussi à force d'être obstinées. Il y a cette ressemblance entre ces deux fils de Saint-Malo : Lamennais et Broussais, qu'ils furent toujours également extrêmes dans leurs systèmes, et qu'il ont, avec la même conviction acharnée, employé la seconde partie de leur

vie à combattre ce qu'ils avaient soutenu dans la première.

Dans l'intérieur de la ville vous passez par de petites rues tortueuses, entre des maisons hautes, le long de sales boutiques de voiliers ou de marchands de morue. Point de voiture, aucun luxe ; c'est noir et puant comme la cale d'un vaisseau. Ça sent Terre-Neuve et la viande salée, l'odeur rance des longs voyages.

« Le guet et ronde s'y fait chaque nuit avec de gros chiens d'Angleterre, dits dogues, lesquels on met au soir hors la ville, avec un maître qui les mène, et ne fait lors bon s'y trouver à l'entour. Mais, venant le matin on les ramène en certain lieu de la ville où ils déposent toute leur fureur qui, de nuit, est étrangement grande ^ »

A part la disparition de cette police quadrupède qui dévora jadis Monsieur du Mollet, et dont voilà l'existence constatée par un texte contemporain, l'extérieur des choses a peu changé, sans doute, et même les gens civihsés qui habitent Saint-Malo prétendent qu'on y est fort arriéré. Le seul tableau que nous ayons re-

1. D'Argentré, Hist. de Bretagne,^. 62. (Soie du manuscrit de G. FI.)

marqué dans l'église est une grand(3 toile représentant la bataille de Lépante et dédiée à Nolre- Daine-des-Victoires. Elle plane, en haut, dans les nuages. Au premier plan, toute la chrétienté est à genoux, princesses et rois, couronnes en tête. Au fond, les deux armées s'entrechoquent. Les Turcs sont précipités dans les flots, et les chrétiens lèvent les bras au ciel.

L'église est laide, sèche, sans ornements, presque protestante d'aspect. J'ai remarqué peu d'ex-voto, chose étrange ici en face du péril. H n'y a ni fleurs ni cierges dans les chapelles, pas de sacré-cœur saignant, de vierge chamarrée, rien enfin de tout ce qui indigne si fort M. Michelet.

En face des remparts, à cent pas de la ville, l'îlot du Grand-Bay se lève au milieu des flots. Là se trouve la tombe de Chateaubriand; ce point blanc taillé dans le rocher est la place qu'il a destinée à son cadavre.

Nous y allâmes un soir, à marée basse. Le soleil se couchait. L'eau coulait encore sur le sable. Au pied de l'île, les varechs dégouttelants s'épandaient comme des chevelures de femmes antiques le long d'un ^rand tombeau.

L'île est déserte; une herbe rare y pousse où se mêlent de petites touffes de fleurs violettes et de grandes orties. Il y a sur le sommet une casemate délabrée avec une cour dont les vieux murs s'écroulent. En dessous de ce débris, à mî-côte, on a coupé à même la pente un espace de quelques dix pieds carrés au milieu duquel s'élève une dalle de granit surmontée d'une croix latine. Le tombeau est fait de trois morceaux, un pour le socle, un pour la dalle, un pour la croix.

Il dormira là-dessous, la tête tournée vers la mer; dans ce sépulcre bâti sur un écueil, son immortalité sera comme fut sa vie, déserte des autres et tout entourée d'orages. Les vagues avec les siècles murmureront longtemps autour de ce grand souvenir; dans les tempêtes elles bondiront jusqu'à ses pieds, ou les matins d'été, quand les voiles blanches se déploient et que l'hirondelle arrive d'au delà des mers, longues et douces, elles lui apporteront la volupté mélancolique des horizons et la caresse des larges t brises. Et les jours ainsi s'écoulant, pendant que les flots de la grève natale iront se balançant toujours entre son berceau et son tombeau, le

cœur de René devenu froid, lentement, s'éparpillera dans le néant, au rythme sans fin de celte musique éternelle.

Nous avons tourné autour du tombeau, nous l'avons touché de nos mains, nous l'avons regardé comme s'il eût contenu son hôte, nous nous sommes assis par terre à ses côtés.

Le ciel était rose, la mer tranquille et la brise endormie. Pas une ride ne plissait la surface immobile de l'Océan sur lequel le soleil à son coucher versait sa lumière d'or. Bleuâtre vers les côtes seulement, et comme s'y évaporant dans la brume; partout ailleurs la mer était rouge et plus enûammée encore au fond de l'horizon, où s'étendait dans toute lalongueur de la vue une grande ligne de pourpre. Le soleil n'avait plus ses rayons; ils étaient tombés de sa face et noyant leur lumière dans l'eau semblaient flotter sur elle. Il descendait en tirant à lui du ciel la teinte rose qu'il y avait mise, et à mesure qu'ils dégradaient ensemble, le bleu pâle de l'ombre s'avançait et se répandait sur toute la voûte. Bientôt il toucha les flots, rogna dessus son disque d'or, s'y enfonça jusqu'au milieu. On le vit un instant coupé en deux moi-

tiés par la ligne de l'horizon ; l'une dessus, sans bouger, l'autre en dessous qui tremblotait et s'allongeait, puis il disparut complètement; et quand à la place où il avait sombré, son reflet n'ondula plus, il sembla qu'une tristesse tout à coup était survenue sur la mer.

La grève parut noire. Un carreau d'une des maisons de la ville, qui tout à l'heure brillait comme du feu, s'éteignit. Le silence redoubla; on entendait des bruits pourtant : la lame heurtait les rochers et retombait avec lourdeur; des moucherons à longues pattes bourdonnaient à nos oreilles, disparaissant dans le tourbillonnement de leur vol diaphane, et la voix confuse des enfants qui se baignaient au pied des remparts arrivait jusqu'à nous avec des rires et des éclats.

Nouslesvoyionsdeloinquis'essayaientànager, entraient dans les flots, couraient sur le rivage.

Nous descendîmes l'îlot, traversâmes la grève à pied. La marée venait et montait vite; les rigoles se remplissaient; dans le creux des rochers la mousse frémissait, ou, soulevée du bord des lames, elle s'envolait par flocons et sautillait en s'enfuvant.

Les jeune garçons nus sortaient du bain; ils allaient s'habiller sur le galet où ils avaient laissé leurs vêtements et, de leurs pieds qui n'osaient, s'avançaient sur les cailloux. Lorsque voulant passer leur chemise le linge se collait sur leurs épaules mouillées, on voyait le torse blanc qui serpentait d'impatience, tandis que la tète et les bras, restant voilés, les manches voltigeaient au vent et claquaient comme des banderoles.

Près de nous passa un homme dont la chevelure trempée tombait droite autour de son cou. Son corps lavé brillait. Des gouttes perlaient aux boucles frisées de sa tarbe noire et il secouait ses cheveux pour en faire tomber Teau. Sa poitrine large où un sillon velu lui courait sur le thorax, entre des muscles pleins carrément taillés, haletait encore de la fatigue de la nage et communiquait un mouvement calme à son ventre plat dont le contour vers les flancs était lisse comme l'ivoire. Ses cuisses nerveuses à plans successifs jouaient sur un genou mince qui, d'une façon ferme et moelleuse, déployait une fine jambe robuste terminée par un pied cambré à talon court et dont

les doigis s'écartaient. Il marchait lentement sur le sable.

Oh! que la forme humaine est belle, quand elle apparaît dans sa liberté native, telle qu'elle fut créée au premier jour du monde! Où la trouver, masquée qu'elle est maintenant et condamnée pour toujours à ne plus apparaître au soleil? Ce grand mot de nature que l'humanité tour à tour a répété avec idolâtrie ou épouvante, que les philosophes sondaient, que les poètes chantaient, comme il se perd ! comme il s'oublie! Loin des tréteaux oii l'on crie et de la foule où l'on se pousse, s'il y a encore ça et là, sur la terre, des cœurs avides que tourmente sans relâche le malaise de la beauté, qui toujours sentent en eux ce désespérant besoin de dire ce qui ne se peut dire et de faire ce qui se rêve, c'est là, c'est là pourtant, comme à la patrie de l'idéal, qu'il leur faut courir et qu'il leur faut vivre. Mais comment? Par quelle chimie? L'homme a coupé les forêts, il bat les mers, et sur les villes le ciel fait les nuages avec la fumée de ses foyers. La gloire, sa mission, disent d'autres, n'est-elle pas d'aller toujours ainsi, attaquant Toeuvre de Dieu, gagnant sur elle?

il la nie, il la brise, il récrase, et jusque dans ce corps dont il rougit et qu'il cache comme le crime.

L'homme étant ainsi devenu ce qu' il y a de plus rare et de plus difficile à connaître (je ne parle pas de son cœur, ô moralistes!), il en est résulté que l'artiste ignore la forme qu'il a et les qualités qui la font belle. Quel est le poète d'aujourd'hui, parmi les plus savants, qui sache ce que c'est que la femme? Où en aurait-il jamais vu, le pauvre diable? Qu'en a-t-il pu apprendre dans les salons, à travers le corset ou la crinoline, ou dans son lit même, pendant les entr'actes du plaisir?

La plastique cependant, mieux que toutes les rhétoriques du monde, enseigne à celui qui la contemple la gradation des proportions, la fusion des plans, l'harmonie enfin ! Les races antiques, par le seul fait de leur existence, ont ainsi détrempé sur les œuvres des maîtres, la pureté de leur sang avec la noblesse de leurs altitudes. J'entends confusément dans Juvénal des râles de gladiateurs; Tacite a des tournures qui ressemblaient à des draperies de laticlave, et certains vers d'Horace ont des reins d'esclave

grecque avec des balancements de hanche, et des brèves et des longues qui sonnent comme des crotales.

Mais pourquoi s'inquiéter de ces niaiseries? N'allons pas chercher si loin, contentons-nous de ce qui se fabrique. Ce qu'on demande aujourd'hui, n'est-ce pas plutôt tout le contraire du nu, du simple et du vrai? Fortune et succès à ceux qui savent revêtir et habiller les choses! Le tailleur est le roi du siècle, la feuille de vigne en est le symbole; lois, arts, politique, caleçon partout! Libertés menteuses, meubles plaqués, peinture à la détrempe, le public aime ça. Donnez-lui en, fourrez-lui en, gorgez cet imbécile!

La route de Pontorson au mont Saint- Michel est tirante à cause des sables. Notre chaise de poste (car nous allons aussi en chaise de poste) était dérangée à tous moments par quantité de charrettes remplies d'une terre grise que l'on prend dans ces parages et que l'on exporte je ne sais où pour servir d'engrais. Elles augmentent à mesure qu'on approche de la mer et défilent ainsi pendant plusieurs lieues, jus-

qu'à ce que l'on découvre enfin les grèves abandonnées d'où elles viennent. Sur celte étendue blanche où les tas de terre élevés en cônes ressemblaient à des cabanes, tous ces chariots dont la longue file remuante fuyait dans la perspective nous rappelaient quelque émigration des barbares qui se met en branle et quitte ses plaines.

L'horizon vide se prolonge, s'étale et finit par fondre ses terrains crayeux dans la couleur jaune de la plage. Le sol devient plus ferme, une odeur salée vous arrive, on dirait un désert dont la mer s'est retirée. Des lan< gués de sable, longues, aplaties l'une sur l'autre, se continuant indéfiniment par des plans indistincts se rident comme une ombre sous de grandes lignes courbes, arabesques géantes que le vent s'amuse à dessiner sur leur surface. Les flots sont loin, si reculés qu'on ne les voit plus, qu'on n'entend pas leur bruit, mais je ne sais quel vague murmure, insaisissable, aérien, comme la voix même de la sohtude qui n'est peut-être que l'étourdissement de ce silence.

En face, devant vous, un grand rocher de

forme ronde, la base garnie de murailles crénelées, le sommet couronné d'une église se dresse, enfonçant ses tours dans le sable et levant ses clochetons dans l'air. D'énormes contreforts qui retiennent les flancs de l'édifice s'appuient sur une pente abrupte d'où déroulent des quartiers de rocs et des bouquets de verdure sauvage. A mi-côte, étagées comme elles peuvent, quelques maisons, dépassant la ceinture blanche de la muraille et dominées par la masse brune de l'église clapotent leurs couleurs vives entre ces deux grandes teintes unies.

La chaise de poste allait devant nous; nous la suivions de loin, d'après le sillon de ses roues qui creusaient des ornières; elle s'enfonçait dans l'éloignement et sa capote que l'on apercevait seule, s'enfuyant, avait l'air d'un gros crabe qui se traînait sur la grève.

Cà et là, des courants d'eau passaient; il fallait remonter plus loin. Ou bien c'étaient des places de vase qui se présentaient à l'improviste encadrant dans le sable leurs méandres inégaux.

A nos côtés cheminaient deux curés qui ve-

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naîent aussi voir le mont Saint-iMicliol. Comme ils avaient peur de salir leurs robes neuves, ils les relevaient autour d'eux pour enjamber les ruisseaux et sautaient en s'appuyant sur leurs bâtons. Leurs boucles d'argent étaient grises de la bouc que le soleil y sécbait à mesure, et leurs souliers trempés baillaient en flaquant à tous leurs pas.

Le mont cependant grandissait. D'un même coup d'œil nous en saisissions l'ensemble et nous voyions, à les pouvoir compter, les tuiles des toits, les tas d'orties dans les rochers et, tout en haut, les lames vertes d'une petite fenêtre qui donne sur le jardin du gouverneur.

La première porte étroite et faite en ogive s'ouvre sur une sorte de chaussée de galets descendant à la mer ; sur l'écu rongé de la seconde, des lignes onduleuses taillées dans la pierre, semblent figurer des flots; par terre, des deux côtés, sont étendus des canons énormes faits de barres de fer reliées avec des cercles pareils. L'un d'eux a gardé dans sa gueule son boulet de granit; pris sur les Anglais, en 1423, par Louis d'Estouteville, depuis quatre siècles ils sont la.

Cinq ou six maisons se regardant en face composent toute la rue ; leur alignement s'arrête et elles continuent par les raidillons et les escahers qui mènent au château, se succédant au hasard, juchées, jetées Tune par-dessus l'autre.

Pour y aller, on monte d'abord sur la courtine dont la muraille cache aux logis d'en bas la vue de la mer. La terre paraît sous les dalles fendues; l'herbe verdoie entre les créneaux, et dans les effondrements du sol s'étalent des flaques d'urine qui rongent les pierres. Le rempart contourne l'île et s'élève par des paliers successifs. Quand on a dépassé l'échauguetle qui fait angle entre les deux tours, un pelit escalier droit se présente ; de marche en marche, en grimpant, s'abaissent graduellement les toits des maisons dont les cheminées délabrées fument à cent pieds sous vous. Vous voyez à la lucarne des greniers le linge suspendu sécher au bout d'une perche avec des haillons rouges recousus, ou se cuire au soleil, entre le toit d'une maison et le rez-de-chaussée d'une autre, quelque pelit jardin grand comme une table où les porreaux languissant de soif couchent

leurs feuilles sur la terre grise; mais l'autre face du rocher, celle qui regarde la pleine mer, est nue, déserte, si escarpée que les arbustes qui y ont poussé ont du mal à s'y tenir et, tout penchés sur l'abîme, semblent prêts à y tomber.

Bien haut planant à l'aise quand vous êtes ainsi à jouir d'autant d'étendue que s'en peuvent repaître des yeux humains, que vous regardez la mer, l'horizon des côtes développant son immense courbe bleuâtre, où, dressée sur sa pente perpendiculaire, la muraille de la Merveille, avec ses trente-six contreforts géants et qu'un rire d'admiration vous crispe la bouche, tout à coup, vous entendez dans l'air claquer le bruit sec des métiers. On fait de la toile. La navette va, bat, heurte ses coups brusques; tous s'y mettent, c'est un vacarme.

Entre deux fines tourelles représentant deux pièces de canon sur leur culasse, la porte d'entrée du château s'ouvre par une voûte longue oh un escalier de granit s'engouffre. Le milieu en reste toujours dans l'ombre, éclairé qu'il est à peine par deux demi-jours, l'un arrivant d'en bas, l'autre tombant d'en haut par l'intervalle de la

herse ; c'est comme un souterrain qui descendrait vers vous.

Le corps de garde est, en entrant, au haut du grand escalier. Le bruit des crosses de fusil retentissait sous les voûtes a^ec la voix des sergents qui faisaient l'appel. On battait du tambour.

Cependant un garde-chiourme nous a rapporté nos passeports que M. le gouverneur avait désiré Toir; il nous a fait signe de le suivre, il a ouvert des portes, poussé des verrous, nous a conduits à travers un labyrinthe de couloirs, de voûtes, d'escaliers. On s'y perd; une seule visite ne suffisant pas pour comprendre le plan compliqué de toutes ces constructions réunies où, forteresse, église, abbaye, prisons, cachots, tout se trouve, depuis le roman du xi° siècle jusqu'au gothique flamboyant du xvl^ Nous ne pûmes voir que par un carreau, et en nous haussant surla pointe des pieds, la salle des chevaliers qui, servant maintenant d'atelier de tissage, est par ce motif interdite aux gens. Nous y distinguâmes seulement quatre rangs de colonnes à chapiteaux ornés de trèfles et supportant une voûte sur laquelle filent des nervures saillantes. A deux cents pieds audessus du niveau de la mer, le cloître est bàli

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sur celte salle des chevaliers. Il se compose d'une galerie quadrangulaire formée par une triple rangée de colonneltes en granit, en tuf, en marbre granitelle ou en stuc fait avec des coquillages broyés. L'acanthe, le chardon, le lierre et le chêne s'enroulent à leurs chapiteaux; entre chaque ogive bonnet d'évêque une rosace en trèfle se découpe dans la lumière; on en a fait le préau des prisonniers.

La casquette du garde-chiourme passe le long de ces murs oii l'envoyait rêver jadis le crâne tonsuré des vieux bénédictins travailleurs ; et le sabot du détenu bruit sur ces dalles que frôlaient les robes des moines soulevées par les grosses sandales de cuir qui se ployaient sous leurs pieds nus.

L'église a un cœur gothique et une nef romane, les deux architectures étant là comme pour lutter de grandeur et d'élégance. Dans le chœur l'ogive des fenêtres est haute, pointue, élancée comme une aspiration d'amour; dans la nef, les arcades l'une sur l'autre ouvrent rondement leurs demicercles superposés, et sur la muraille montent des colonnettcs qui grimpent droites comme des troncs de palmier. Elles appuient leurs pieds

sur des piliers carrés, couronnent leurs chapiteaux de feuilles d'acanthe, et continuent au delà par de puissantes nervures qui se courbent sous la voûte, s'y croisent et la soutiennent.

Il était midi. Par la porte ouverte le grand jour entrant faisait ruisseler ses effluves sur les pans sombres de l'édifice.

La nef séparée du chœur par un grand rideau de toile verte est garnie de tables et de bancs, car on Fa utilisée en réfectoire.

Quand on dit la messe, on tire le rideau, et les condamnés assistent à l'office divin sans déran2:er leurs coudes de la place où ils mangent. Cela est ingénieux.

Pour agrandir de douze mètres la plate-forme qui se trouve au couchant de l'église, on a tout bonnement raccourci l'église: mais comme il fallait reconstruire une entrée quelconque, un architecte a imaginé de fermer la nef par une façade de style grec; puis, éprouvant peut-être des remords ou voulant, ce qui est plus croyable, raffiner son œuvre, il a rajusté après coup des colonnes à chapiteaux « assez bien imités du xi° siècle», dit la notice. Taisons-nous, courbons la léte. Chacun des arts a sa lèpre particulière, son

ignominie mortelle qui lui ronge le visage. La peinture aie portrait de famille, la musique a la romance, la littérature a la critique et l'architecture a Tarchitecte.

Les prisonniers marchaient sur la plate-forme, tous en rang, l'un derrière l'autre, les bras croisés, ne parlant pas, dans ce bel ordre enfin que nous avions contemplé à Fontevrault. C'étaient les malades de l'infirmerie auxquels on faisait prendre l'air et qu'on distrait ainsi pour les guérir.

L'un d'eux relevant les pieds plus haut que les autres et se tenant les mains à la veste du compagnon qui était devant lui, suivait la file en trébuchant. Il était aveugle. Pauvre misérable! Dieu l'empêche de voir et les hommes lui défendent de parler!

Le lendemain quand la grève se fut découverte encore, nous partîmes du mont Saint-Michel par un ardent soleil qui chauffait les cuirs de la voiture et faisait suer les chevaux. Nous avancions au pas ; les colliers craquaient, les roues enfonçaient dans le sable. Au bout de la grève, quand le gazon a paru, j'ai appliqué mon œil à la petite lucarne qui est au fond des vol-

tures et j'ai dit adieu au mont Saint-Michel.

Comboîirg. — Une lettre du V' de Yesin devait nous ouvrir l'entrée du château. Aussi à peine arrivés nous allâmes chez M. Corvesierqui en est le régisseur.

On nous introduisit dans une grande cuisine où une demoiselle en noir, fort marquée de petite vérole et portant des lunettes d'écaillés sur de gros yeux myopes égrainait des groseilles dans une terrine. La marmite aux confitures était sur le feu et on écrasait du sucre avec des bouteilles. Evidemment nous dérangions. Au bout de quelques minutes, on descendit nous dire que M. Corvesier, malade et grelottant de la fièvre dans son lit, était bien désolé de ne pouvoir nous rendre service, mais qu'il nous présentait ses respects. Cependant, son commis, qui venait de rentrer de course et faisait la collation dans la cuisine en buvant un verre de cidre et en mangeant une tartine de beurre, s'offrit à sa place à nous montrer le château. 11 déposa sa serviette, se suça les dents, alluma sa pipe, prit un paquet de clés accroché à un clou et se mit à marcher devant nous dans le village.

P.vn LES CHAMPS ET PAR LES GRÈVES. 239

Après avoir longé un grand mur, on entre par Il 110 vieille porle ronde dans une cour de ferme silencieuse. Le silex sort ses pointes sur la terre battue où se montre une herbe rare salie par les fumiers qu'on traîne. 11 n'y avait personne; les écuries élaiciit vides. Dans les hangars, les poules, juchées sur le timon des charrettes dormaient, la tète sous l'aile. Au pied des bâtiments la poussière de la paille tombée des granges, assourdissait le bruit des pas.

Quatre grosses tours, rejointes par des courtines, laissent voir sous leur toit pointu les trous de leurs créneaux qui ressemblent aux sabords d'un navire, et les meurtrières dans les tours, ainsi que sur le corps du château de petites t'enêlres irrégulièrement percées, font des baies noires inégales sur la couleur grise des pierres. Un large perron d'une trentaine de marches monte tout droit au premier étage, devenu le rez-de-chaussée des appartements de l'intérieur depuis qu'on en a comblé les douves.

Le « violier jaune » n'y croissait pas, n^ais les lentisques et les orties, avec la mousse verdàtre et les lichens. A gauche, à côté de la tourelle, un

Louquet de marronniers a gagné jusqu'à son' toit et l'abrite de son feuillage.

Quand lacléeiittourné dans laserrureetque la porte, poussée à coups de pieds, eut grincé sur le pavé collant, nous entrâmes dans un couloirsombre qu'encombraient des planches et des échelles avec des cercles de futailles et des brouettes.

Ce passage vous mène à une petite cour comprise entre les pans intérieurs du château et resserrée par l'épaisseur des murs. Le jour n'arrive que d'en haut, comme dans un préau de prison. Dans les angles, des gouttes humides coulaient le long des pierres.

Une autre porte fut ouverte. C'était une vaste salle dégarnie, sonore; le dallage est brisé en mille endroits; on a repeint le vieux lambris.

Par les grandes fenêtres, la teinte verte des bois d'en face jetait un reflet livide sur la muraille blanchie. Tout à leur pied le lac est répandu, étalé sur l'herbe parmi les joncs ; sous les fenêtres, les troènes, les acacias et les lilas, poussés pêle-mêle dans l'ancien parterre, couvrent de leur taillis sauvage le talus qui descend, jusqu'à la grande route; elle passe sur la berge du lac et continue ensuite par la forêt.

Rien ne résonnait dans la salie déserte où jadis, à cette heure, s'asseyait sur le bord de ces fenêtres l'enfant qui liiRené. Le commis fumait sa pipe et crachait par terre. Son chien, qu'il avait amené, se promenait en furetant les souris et les ongles de ses pattes sonnaient sur le pavé.

Wous avons monté les escaliers tournants. Le pied trébuche, on tâtonne des mains. Sur les marches usées, la mousse est venue. Souvent un rayon lumineux, passant par la fente des murs et frappant dessus d'aplomb, en fait briller quelque petit brin vert qui, de loin, dans l'ombre, scintille comme une étoile. Nous avons erré partout : dans les longs couloirs, sur les tours, sur la courtine étroite dont les trous de^ mâchicoulis béants, tirent l'œil en bas vers Fabîme.

Donnant sur la cour intérieure, au second étage, est une petite pièce basse dont la porte de chêne, ornée de ramures moulées, s'ouvre par un loquet de fer. Les poutrelles du plafond, que l'on touche avec la main, sont vermoulues de vieillesse; les lattes paraissent sous le plâtre de la muraille qui a de grandes taches sales; les carreaux de la fenêtre sont obscurcis par

la toile des araignées et leurs châssis encroùlési

dans la poussière. C'était là sa chambre. Elle a vue vers Touest, du côté du soleil couchant.

Nous continuâmes; nous allions toujours; quand nous passions près d'une brèche, d'une meurtrière ou d'une fenêtre, nous nous réchauffions à l'air chaud qui venait du dehors, et cette transition subite rendait tous ces délabrements encore plus tristes et plus froids. Dans les chambres, les parquets pourris s'effondrent, le jour descend par les cheminées, le long de la plaque noircie où les pluies ont fait de longues traînées vertes. Le plafond du salon laisse tomber ses fleurs d'or et l'écusson qui en surmonte le chambranle est cassé en morceaux. Comme nous étions là, une volée d'oiseaux est entrée tout à coup, a tourbillonné avec des cris et s'est enfuie par le trou de la cheminée.

Le soir, nous avons été sur le bord du lac, de l'autre côté dans la prairie. La terre le gagne, il s'y perd de plus en plus, il disparaîtra bientôt et les blés pousseront où tremblent maintenant les nénuphars. La nuit tombait. Le château, flanqué de ses quatre tourelles, encadré dans sa verdure et dominant le village qu'il écrase, étendait sa grande masse sombre. Le

leil couchant, qui passait devant sansTatleinilrc, le faisait paraître noir, et ses rayons, efllcurant la surface du lac, allaient se perdre dans la brume, sur la cime violette des bois immobiles.

Assis sur l'herbe, au pied d'un chêne, nous lisions Refié. Nous étions devant ce lac où il contemplait l'hirondelle agile sur le roseau mobile, à l'ombre de ces bois où il poursuivait l'arc-en-ciel sur les collines pluvieuses ; nous écoutions ce frémissement de feuilles, ce bruit de l'eau sous la brise qui avaient mêlé leur murmure à la mélodie éplorée des ennuis de sa jeunesse. A mesure que l'ombre tombait sur les pages du livre, l'amertume des phrases gagnait nos cœurs et nous fondions avec délices dans ce je ne sais quoi de large, de mélancolique et de doux.

Près de nous une charrette a passé en claquant dans les ornières son essieu sonore. On sentait l'odeur des foins coupés. On entendait le bruit des grenouilles qui coassaient dans le marécage. Nous rentrâmes.

Le ciel était lourd ; toute la nuit il y eut de l'orage. A la lueur des éclairs, la façade de

plâtre d'une maison voisine s'illuminait et flambait comme embrasée. Haletant, lassé de me retourner sur mon matelas, je me suis levé, j'ai allumé ma chandelle, j'ai ouvert la fenêtre et j'ai regardé la nuit.

Elle était noire, silencieuse comme le sommeil. Mon flambeau qui brûlait dessinait monstrueusement sur le mur d'en face ma silhouette agrandie. De temps à autre^ un éclair muet survenant tout à coup m'éblouissait les yeux.

J'ai pensé à cet homme qui a commencé là et qui a rempli un demi-siècle du tapage de sa douleur.

Je le voyais d'abord dans ces rues paisibles, vagabondant avec les enfants du village, quand il allait dénicher les hirondelles dans le clocher de l'église ou la fauvette dans les bois. Je me le figurais dans sa petite chambre, triste et le coude sur la table, regardant la pluie courir sur les carreaux et, au delà de la courtine, les nuées qui passaient pendant que ses rêves s'envolaient ; je me figurais les longs après-midi rêveurs qu'il y avait eus; je songeais auxamères solitudes de l'adolescence, avec leurs vertiges, leurs nausées et leurs bouffées d'amour qui

rendent les cœurs malades. N'est-ce pas ici que fut couvée notre douleur à nous autres, le golgotlia même où le génie qui nous a nourris a sué son angoisse?

Rien ne dira les gestations de l'idée ou les tressaillements que font subir à ceux qui les portent les grandes œuvres futures ; mais on s'éprend à voir les lieux où nous savons qu'elles furent conçues, vécues, comme s'ils avaient gardé quelque chose de l'idéal inconnu qui vibra jadis.

Sa chambre! sa chambre! sa pauvre petite chambre d'enfant! C'est là que tourbillonnaient, l'appelaient des fantômes confus qui tourmentaient ses heures en lui demandant à naître : Atala secouant au vent des Florides les magnolias de sa chevelure ; Veliéda, au clair de lune, courant sur la bruyère ; Cymodocée voilant son sein nu sous la grifTe des léopards, et la blanche Amélie, et le pâle René!

Un jour, cependant, il la quitte, il s'en arrache, il dit adieu et pour n'y plus revenir au vieux foyer féodal. Le voilà perdu dans Paris et se mêlant aux hommes; puis, l'inquiétude le prend, il part.

Penché b. la proue de son navire, je le vois cherchant un monde nouveau, en pleurant la patrie qu'il abandonne. Il arrive ; il écoute le bruit des cataractes et la chanson des Nalchez; il regarde couler l'eau des grands fleuves paresseux et contemple sur les bords briller récaille des serpents avec les yeux des femmes sauvages. Il abandonne son âme aux langueurs de la savane; de l'un à l'autre, ils épanchent leurs mélancolies natives et il épuise le désert comme il avait tari l'amour. Il revient, il parle, et on se tient suspendu à l'enchantement de ce style magnifique, avec sa cambrure royale et sa phrase ondulante, empanachée, drapée, orageuse comme le vent des forêts vierges, colorée comme le cou des colibris, tendre comme les rayons de la lune à travers le trèfle des chapelles.

Il part encore; il va, remuant de ses pieds la poussière antique ; il s'asseoit aux Thermopyles et crie: Léonidas! Léonidas! court autour du tombeau d'Achille, cherche Lacédémone, égrène dans ses mains les caroubiers de Car- Ihage, et, comme le pâtre engourdi qui lève la tête au bruit des caravanes, tous ces grands

paysages se réveillent quand il passe dans leurs solitudes.

Tour à tour exilé, proscrit, comblé d'honneurs, il dînera ensuite à la table des rois, lui qui sctait évanoui de faim dans les rues; il sera ambassadeur et ministre, essayera de retenir de ses mains la monarchie qui s'écroule et^ au milieu des ruines de ses croyances, assistera enfin à sa propre gloire, comme s'il était déjà compté parmi les morts.

JNé sur le déclin d'une société et à l'aurore d'une autre, il est venu pour en être la transition et comme pour en résumer en lui les es|>érances et les souvenirs. 11 a été l'embaumi'ur du catholicisme et l'acclamateur de la liberté. Homme des vieilles traditions et des vieilles illusions, en politique il fut constitutionnel, et en littérature révolutionnaire. Religieux d'instinct et d'éducation, c'est lui qui, avant tous les autres, avant Byron, a poussé le cri le plus sauvage de l'orgueil, exprimé son plus épouvantable désespoir.

Artiste, il eut cela de commun avec ceux du xvin° siècle qu'il fut toujours comme eux gêné dans des poétiques étroites, mais qui, débordées

à tout instant par l'étendue de son génie, en ont malgré lui craqué dans toute leur circonférence. Comme homme, il a partagé la misère de ceux du xix® siècle ; il a eu leurs préoccupations turbulentes, leurs gravités futiles. Non content d'êlre grand, il a voulu paraître grandiose, et il s'est trouvé pourtant que cette manie vaniteuse n'a pas effacé sa vraie grandeur. Il n'est point certes de la race des contemplateurs qui ne sont pas descendus dans la vie, maîlres au front serein qui n'ont eu ni siècle, ni patrie, ni famille même. Mais lui, on ne le peut séparer des passions de son temps; elles l'avaient fait et il en a fait plusieurs. L'avenir peut-être ne lui tiendra pas compte de ses entêtements héroïques et ce seront, sans doute, les épisodes de ses livres qui en immortaliseront les titres avec le nom des causes qu'ils défendaient.

Ainsi, tout seul, devisant en moi-même, je restais accoudé, savourant la nuit douce et me trempant avec plaisir dans l'air froid du matin qui rafraîchissait mes paupières. Petit à petit, le jour venait; la chandelle allongeait sa mèche noire dans sa flamme pâlissante. Le pignon des halles a paru au loin, un coq a chanté; l'orage

PAR LES CnAMPS ET PAU LES GRÈVES. 249

irait fui; quelques gouttes d'eau cependant tombées sur la poussière de la rue y faisaient de grosses taches rondes. Comme je m'assoupissais de fatigue, je me suis recouché et j'ai dormi.

JNous nous en allâmes fort tristes de Combourg; et puis la fin de notre voyage approchait. Bientôt allait finir cette fantaisie vagabonde que nous menions depuis trois mois avec tant de douceur. Le retour aussi, comme le départ, a ses tristesses anticipées qui vous envoient par avance la fade exhalaison de la vie qu'on traîne.

NOVExMBRE ^'^

Quelquefois, n'en pouvant plus, dévoré

de passions sans bornes, plein de la lave ardente qui coulait de mon âme, aimant d'un amour furieux des choses sans nom, regrettant des rêves magnitiques, tenté par toutes les voluptés de la pensée, aspirant à moi toutes les poésies, toutes les harmonies, et écrasé sous le poids de mon cœur et de mon orgueil, je tombais anéanti dans un abîme de douleurs. Le sang me fouettait la figure, mes artères m'étourdissaient, ma poitrine semblait se rompre. Je ne voyaisplusrien , je ne sentais plus rien, j'étais ivre, j'étais fou. Je m'imaginais

cire grand; je m'imaginais contenir une incarnation suprême dont la révélation eût effrayé le monde, et ces déchirements, c'était la vie même du dieu que je portais dans mes entrailles.

A ce dieu magnifique j'ai immolé toutes les heures de ma jeunesse. J'avais fait de moi-même un temple pour renfermer quelque chose de divin. Le temple est resté vide; l'ortie a poussé entre les pierres, les piliers s'écroulent, voilà les hiboux qui y font leurs nidsl

N'usant point de l'existence, l'existence m'usait. Mes rêves me fatiguaient plus que de grands travaux ; une création entière, immobile, irrévélée à elle-même, vivait sourdement sous ma vie. J'étais un chaos dormant de mille prin- ; cipes féconds qui ne savaient comment se manifester, ni que faire d'eux-mêmes. Ils cherchaient leur forme et attendaient leur moule.

J'étais, dans la variété de mon être, comme une immense forêt de l'Inde où la vie palpite dans chaque atome et apparaît monstrueuse ou adorable sous chaque rayon de soleil. L'air est rempli de parfums et de poisons; les tigres bondissent, les éléphants marchent fièrement comme des pagodes vivantes, les serpents

se tapissent sous les bambou 5; les dieux mystérieux et difformes sont cachés dans le creux des cavernes, parmi de grands monceaux d'or, et au milieu coule le large fleuve, avec ses crocodiles béantsquifontclaquerleursécailles dans les lotus du rivage, et ses îles de fleurs que le courant entraîne avec des troncs et des cadavres verdis par la peste.

J'aimais pourtant la vie, mais la vie expansive, radieuse, rayonnante; je l'aimais dans le galop furieux des coursiers, dans le scintillement des étoiles, dans le mouvement des vagues qui courent vers la plage ; je l'aimais dans le battement des belles poitrines nues, dans le tremblement des regards amoureux, dans la vibration des cordes du violon, dans le frémissement des chênes, dans le soleil couchant qui dore les vitres et fait penser aux balcons de Babylone où les reines se tenaient accoudées et regardaient l'Asie I

Il pleuvait. J'écoutais le bruit de la

pluie et Marie dormir. Les lumières, près de

s'éteindre, pétillaient dans les bobèches de cristal. L'aube parut. Une ligne jaune saillit dans le ciel, s'allongea horizontalement et, prenant de plus en plus des teintes dorées et vineuses, envoya dans l'appartement une faible lueur blanchâtre irisée de violet qui se jouait encore avec la nuit et avec l'éclat des bougies expirantes reflétées dans la glace.

Marie, étendue, avait certaines parties du corps dans la lumière, d'autres dans l'ombre. Elle s'était dérangée un peu; sa tète était plus basse que ses seins; le bras droit, le bras du bracelet, pendait hors du lit et touchait presque le plancher. Il y avait sur la table de nuit un bouquet de violettes dans un verre d'eau. J'étendis la main, je le pris, je cassai le fil avec mes doigts, et je les respirai. La chaleur de la chambre sans doute, ou bien le long temps depuis qu'elles étaient cueillies, les avait fanées. Je leur trouvai une odeur exquise et toute particulière. Je humai un à un leur parfum. Comme elles étaient humides, je me les appliquai sur le& yeux pour me rafraîchir, car mon sang bouillait, et mes membres fatigués ressentaientcomme une brûlure au contact des draps. Alors, ne sa-

NOVEMURE. 2.'57

chant que faire, et ne voulant pas l'éveiller, car j'éprouvais un étrange plaisir à la voir dormir, je mis doucement toutes les violettes sur la gorge de Marie; bientôt elle en fut toute couverte, et les belles fleurs fanées souslesquelles elle dormait la symbolisèrent à mon esprit. Comme elles, en effet, malgré leur fraîcheur enlevée, à cause de cela peut-être, elle m'envoyait un parfum plus acre et plus irritant. Le malheur qui avait dû passer dessus la rendait plus belle de l'amertume que sa bouche conservait même dans le sommeil, belle des deux rides qu'elle avait derrière le cou et que le jour, sans doute, elle cachait sous ses cheveux. A voir cette femme si triste dans la volupté et dont les étreintes mêmes avaient une joie lugubre, je devinais mille passions terribles qui l'avaient dû illuminer comme la foudre.

A ce moment-là elle frissonna ; toutes les violettes tombèrent. Elle sourit, les yeux encore à demi fermés, en même temps qu'elle étendait ses bras autour de mon cou et m'embrassait d'un long baiser du matin, d'un baiser de colombe qui s'éveille.

£d8 NOVEMBRE.

Bientôt on me connut. Ce fut à qui m'aurait. Mes amants faisaient mille folies pour me plaire. Tous les soirs je lisais les billets doux de la journée, pour y trouver l'expression nouvelle de quelque cœur autrement moulé que les autres et fait pour moi. Mais tous se ressemblaient. Je savais d'avance la fin de leurs phrases et la manière dont ils allaient tomber à genoux. 11 y en a deux que j'ai repoussés par caprice et qui se sont tués. Leur mort ne m'a point touchée. Pourquoi mourir? Que n'ont-ils plutôt tout franchi pour m'avoir ! Si j'aimais un homme, moi, il n'y aurait pas de mers assez larges ni de montagnes assez hautes pour m'empêcher d'arriver jusqu'à lui. Comme je me serais bien entendue, s": j'avais été homme, à corrompre des gardiens, à monter la nuit aux fenêtres, et à étoulfersous ma bouche les cris de ma victime !

Trompée, chaque matin, de l'espoir que j'avais eu la veille, je les chassais avec colère et j'en prenais d'autres. L'uniformité du plaisir niL- désespérait et je courais à sa poursuite avec

une frénésie toujours altérée de jouissances nouvelles et magnifiquement rêvées, semblable aux marins en détresse qui boivent de l'eau de mer et ne peuvent s'empccher d'en boire, tant a soif les brûle!

Dandys et rustauds, j'ai voulu voir si tous étaient de même. J'ai goûté la passion des liouimes aux mains blanches et grasses, aux cheveux eints et collés sur les tempes, j'ai eu de pâles olescents, blonds, efféminés comme des liDi^s, ui se mouraient sur moi. Les vieillards aussi n'ont salie de leurs joues décrépites, et j'ai comemplé au réveil leur poitrine oppressée et leurs feux sans flamme. Sur un banc de bois, dans un abaret de village, entre un pot de vin et une )ipe de tabac, l'homme du peuple, encore, m'a mbrassée avec violence. Je me suis fait comme ui une joie épaisse et des allures faciles. Mais la anaille ne fait pas mieux l'amour que la no- )lesse, et la botte de paille n'est pas plus chaude ue les sophas. Pour les rendre plus ardents, je ne suis dévouée à quelques-uns comme une eslave, et ils ne m'en aimaient pas davantage. J'ari u pour des sots des bassesses infâmes et, en change, ils me haïssaient, ils me méprisaient,

alors que j'aurais voulu leur centupler mes ca- | resses et les iuonder de bonheur. Espérant enfin | que les gens difformes pouvaient mieux aimer i que les autres, et que les natures rachitiques se i raccrocheraient à la vie par la volupté, je me suis donnée à des bossus, à des nègres, à des nains; je leur fis des nuits à rendre jaloux des millionnaires; mais je les épouvantais peut-ï être, car ils me quittaient vite. Ni les pauvres j ni les riches, ni les beaux ni les laids n'ont pu assouvir l'amour que je leur demandais à remplir. Tous, faibles, languissants comme dans l'ennui, avortons conçus par des paralytiques que la vie énerve, que la femme tue, craignant de mourir dans des draps comme on meurt à la guerre, il n'en est pas un que je n'aie vu lassé dès la première heure ! -

11 n'y a donc plus sur la terre de ces jeunesses divines d'autrefois! Plus de Bacchus, plui d'ApoUons! Plus de ces héros qui marchaient couronnés de pampres et de lauriers!

La nuit, l'hiver, quand la neige tombe leneinent comme des larmes blanches du ciel, '/esl ma voix qui chante dans l'air et (ait gerner les cyprès en passant dans leur feuillage.

Alors je m'arrête un instant dans ma course, e m'assieds sur les tombes froides, et tandis que es oiseaux noirs voltigent à mes côtés, tandis ue les morts sont endormis, tandis que les rbres se penchent, tandis que tout pleure ou 3ut sommeille, mes yeux brûlés regardent les liages blancs qui se déploient et s'allongent au tel comme des linceuls qu'on étendrait sur es géants.

Oh ! combien de nuits, de siècles et d'années se sont ainsi passés! J'ai tout vu naître et j'ai tout vu périr!

A peine si je compte les brèches que chaque génération apporte sur ma faux. Je suis éter nelle comme Dieu, je suis la nourrice du monde qui l'endort chaque soir dans une couche chérie. Toujours mêmes fêtes et même travail. Chaque matin je pars, et chaque soir je reviens tenant dans un pan de mon linceul toute l'herbe que j'ai fauchée, et puis je la jette aux vents;

Quand les vagues montent, que le vent crie que le ciel éclate en sanglots et que l'Océan comme un fou, se met en colère, alors, quam tout tourbillonne et hurle, je m'étends sur ce flots écumeux, et la tempête me berce molle ment comme une reine dans son hamac. L'eai de la mer rafraîchit pour quelques jours me pieds brûlés par les larmes des génération passées qui s'ysont cramponnées pour m'arrêtei

Et puis, quand je veux que tout cesse, quan« cette colère commence à Bti'endormir comme d€

chants, d'un coii]) de tète je l'apaise, et la tempête si superbe, si grande, n'est plus, comme les hommes, les flottes et les armées qu'elle remuait sur son sein !

Qu'ai-je aimé de tout ce que j'ai vu, trônes, peuples, amours, gloires, deuils et vertus? Rien que mon linceul qui me couvre.

Et mon cheval! mon cheval, oh! comme je t'aime aussi !

Comme lu cours sur le monde, comme ton sabot d'acier retentit bien sur les têtes que tu broies dans ton galop, ô mon cheval !

Ta crinière est droite et hérissée, tes yeux flamboient et tes crins plient sur ton cou quand le vent nous emporte tous deux dans notre course sans limites. Jamais tu ne te fatigues; pas de repos, pas de sommeil pour nous deux.

Tes hennissements, c'est la guerre, tes naseaux qui fument, c'est la peste qui s'abat comme un brouillard.

Et puis, quand je lance mes flèches, tu abats

si bien avec ton poitrail les pyramides et les empires, et ton sabot si bien les casse, les couronnes !

Gomme on te respecte, comme on t'adore I; Les papes pour t*implorer te jettent leur tiare; les rois, leur sceptre ; les peuples, leurs malheurs les poètes, leur renommée; et tout cela tremble et s'agenouille, et lu galopes, tu bondis, tu marches sur les têtes prosternées.

0 mon cheval! toi, tu es le seul don

que m'ait fait le ciel ; tu as le jarret de fer, h tête de bronze; tu cours tout un siècle, comme s'il y avait des aigles dans les plis de tes cuisses et puis, quand tu as faim, tous les mille ans tu manges de la chair et tu bois des larmes. ( mon cheval! je t'aime comme la mort peu aimer.

Il y a si longtemps que je vis ! J'ai tout vu Oh! que je sais de choses! .que je renferme d mystères et de mondes à moi !

Parfois, quand j'ai bien fauché, bien cour

CnANT DE LA MORT. 267

sur mon choval, quand j'ai bien éparpillé mes traits, la lassitude me prend et je m'arrêle.

Mais il faut recommencer, reprendre la course infinie qui parcourt les espaces et les mondes. C'est moi qui emporte les croyances avec les gloires, le> amours avec les crimes, tout, tout. Je déchire moi-même mon linceul, et une faim atroce me torture sans cesFe, comme si un serpent éternel me mordait les entrailles.

Et si je jette les yeux derrière moi, je vois la fumée de l'incendie, la nuit du jour, l'agonie de la vie. Je vois les tombes qui sont sorties de mes mains et le champ du passé si plein de néant. Alors je m'asseois, je repose mes reins si fatigués, ma tête si lourde, mes pieds si las, et je regarde dans un horizon rouge, immense, sans bornes, qui s'enfonce toujours et s'élargit sans cesse. Je le dévorerai comme les autres

Quand donc, ô Dieu ! dormirai-jeà mon tour? Quand cesseras-tu de créer? Quand pourrai-je, comme un fossoyeur, m'étendre dans mes lombes et me laisser balancer ainsi sur le monde au dernier souffle, au dernier râle de la nature mourante aussi?

Alors, je jetterai mes flèches et mon linceul,

je laisserai partir mon coursier qui paîtra sur l'herbe des pyramides, qui se couchera dans les palais des empereurs, qui boira la dernière goutte d'eau de l'Océan et qui humera la dernière vapeur du sang! Il pourra tout le jour, toute la nuit, pendant tous les siècles, errer au gré de son caprice, franchir d'un saut depuis l'Atlas jusqu'à l'Himalaya, courir dans son orgueilleuse paresse depuis le ciel jusqu'à la terre, s'amuser à troubler la poussière des empires écroulés, galoper dans les plaines de l'Océan desséché, bondir sur la cendre des grandes villes, aspirer. le néant à pleine poitrine, s'y étaler, et y ruer à l'aise.

Puis, lassé peut-être aussi comme moi, cherchant un précipice où te jeter, tu voudras, haletant, t'abattreau bout de ta course, devantlamer de l'infini, et là, l'écume à labouche, le cou tendu, les naseaux vers l'horizon, tu imploreras comme moi un sommeil éternel oij tes pieds en feu puissent se reposer, un lit de feuilles vertes oii tes paupières calcinées puissent se clore; et attendant immobile sur le rivage, tu demanderas quelque chose de plus fort que toi pour te broyer d'un seul coup, tu demanderas d'aller rejoindre

la lempèle apaisée, la fleur fanée, le cadavre pourri. Tu demanderas le sommeil, car Télernité est un supplice, et le néant se dévore

Oh! pourquoi sommes-nous venus ici? Quel ouragan nous a jetés dans l'abîme, quel ouragan nous rapportera vers les mondes inconnus d'oii nous venons?

Mais avant, ô mon bon coursier, tu peux courir encore, tu peux flatter ton oreille du bruit des choses que tu broies. Ta course est longue : du courage ! Longtemps tu m'as portée ; un plus long temps se passera, et nous deux nous ne vieillissons pas. Les étoiles pâlissent, les montagnes s'alTaissent, la terre s'use sur ses axes de diamant : nous deux seuls nous sommes éternels, le néant vivra toujours!

Aujourd'hui tu peux te coucher à mes pieds, polir tes dents sur la mousse des tombeaux, car Satan m'abandonne, et un pouvoir dont je ne connais pas la force m'enchaîne à sa volonté. Les morts vont se réveiller.

C'est un spectacle de Dieu et qui me rappellera ma jeunesse, ma journée d'hier el m a journée de demain.

270 CnANT DE LA MORT,

Satan, je t'aime ! Toi seul tu comprends peutêtre mes joies et mes délires. Mais, plus heureux, un jour quand le monde ne sera plus, tu pourras te reposer comme lui et dormir dans le vide.

Et moi qui ai tant \écu, tant travaillé, qui n'ai eu que de chastes amours et d'austères pensées, il faudra durer. L'homme a le tombeau, la gloire al'oubli, le jourse repose dans la nuit, mais moi !

Et je suis seule dans ma route parsemée d'ossements, bordée de ruines! Les anges ont leurs frères, les démons aussi ont leurs compagnes d'enfer; mais moi, toujours le même bruit de ma faux qui coupe^ de mes flèches qui sifflent, de mon cheval qui galope. Toujours l'écho de la même vague qui vient mordre le monde!

SATAN

Tu te plains, la plus heureuse des créatures du ciel! La seule qui soit grande, belle, immuable, éternelle comme Dieu, la seule qui puisse l'égaler, ô toi! qui un jour l'abattras à son tour, quand tu auras terrassé l'univers sous les pieds de ton clievall

CnANT DE LA MORT. 271

Et alors, quand Dieu ne sera plus, quand le firmament s'échappera de tous côtés, que les étoiles courront éperdues, que les ànies, sorties de leur séjour, erreront dans l'abîme, s'entrechoqueront, se briseront avec des soupirs et des sanglots; alors, pour toi, que de délices! Tu iras siéger sur le trône éternel du ciel et de l'enfer! Tu pourras renverser toutes les planètes, tous les astres, tous les ciels, tous les mondes; tu pourras lâcher ton cheval dans les prairies d'émeraudes et de diamants ; tu pourras lui faire une litière avec les ailes que lu auras arrachées aux anges et le couvrir de la robe azurée du Christ! Tu pourras broder ta selle avec toutes es étoiles de l'empyrée, et puis lu le tueras! Et quand tu auras tout brisé, qu'il n'y aura plus qu'un grand vide, que tu auras déchiré ton cercueil, cassé tes flèches, alors lu te feras une couronne de pierre avec la plus haute montagne du ciel, et tu te lanceras dans l'abîme ! Ta chute, dût-elle durer un million de siècles, tu mourras. Car le monde doit finir, tout, excepté moi! Je serai plus immortel que Dieu! Je dois vivre pour former le chaos d'autres mrindes.

LA MORT

Tu n'as pas comme moi ce vide et ce froid de mort qui me glace. j

SATAN

Non, mais c'esl une fièvre ardente et sans relâche ; c'est une lave qui brûle les autres et qui me leurre.

Toi, au moins, tu n'as qu'à abattre. Mais moi je fais naître et je fais vivre. Je dirige les empires, je domine dans les affaires de l'État et du cœur

11 faut que je sois partout. Je fais résonner l'argent, briller les diamants, retentir les noms. Je chuchote aux femmes, aux poètes, aux ministres, des mots d'amour, de gloire,, d'ambition. A la fois je suis chez Messaline et chez Néron, à Paris, à Babylone. Si on découvre une île j'y saute le premier, un roc perdu dans les mers, j'y suis avant les deux hommes qui s'y entre-égorgeront pour se le disputer. En même temps je m'étale sur le sopha usé de la courtisane et sur la litière parfumée des empereurs. La haine, l'envie, l'orgueil, la colère, tout cela sort à la fois de mes lèvres. La nuit et le jour je travaille. Tandis qu'on brûle les chrétiens, je me

vautre avec la volupté dans les bains de rose, je cours sur les chars, je me désespère dans la misère, je rugis dans l'orgueil.

Enfin j'ai fini par croire que j'étais le monde et que tout ce que je voyais se passait en moi.

Parfois je suis fatigué, je deviens fou-, je perds mon bon sens et je fais des sottises à faire rire de pitié le dernier de mes démons.

Et moi non plus personne ne m'aime, ni le ciel dont je suis le fils, ni l'enfer dont je suis le maître, ni la terre dont je suis le dieu ! Toujours des convulsions, de la rage, du sang, de la frénésie ! Jamais non plus mes yeux n'ont de sommeil, jamais mon âme n'a de repos. Toi, au moins, tu peux reposer ta tête sur la fraîcheur des tombeaux. Mais moi j'ai la clarté des palais, les sombres malédictions de la faim et la fumée des crimes qui montent au ciel.

Ah ! je suis châtié par le Dieu que je hais. Mais je sens que j'ai l'âme plus large que sa colère, je sens qu'un de mes soupirs pourrait aspirer le monde tout entier et le faire passer dans ma poitrine,^ oij il brûlerait comme je brûle.

Quand donc. Seigneur, ta trompette sonnerat-elle? 11 me semble qu'une large harmonie pla

nera alors sur les collines et les océans; car je soulTrirai avec toute rhumanité; les cris et les sanglots apaiseront le bruit des miens!

, . . Une cohorte de squelettes montés sur des chars s'avançait en courant avec de grands cris de joie et des éclats de triomphe. Derrière eux pendaient des armes brisées, des couronnes de laurier dont les feuilles jaunies et desséchées s'en allaient rapidement avec la poussière et les vents.

« Tiens! voilà Rome, l'éternelle, qui marche en triomphe, dit Satan. Son Cotisée et son Capitole sont deux grains de sable qui lui ont servi de piédestal, mais la mort a fauché dans le bas et la statue est tombée.

« Écoute ! En tête est Néron, ce fils chéri de mon cœur, le plus grand poète que la terre ait eu. »

Néron courait sur un char traîné par douze squelettes de chevau.x. Le sceptre dans ses mains, il frappait leur croupe osseuse. Debout, son linceul ondulait et flottait en larges phs. Il tournait aussi dans la carrière, des cris à la bouche et les'yeux en feu :

M Vite! vile! Plus- vite encore! Je veux que

CHANT l)F. L\ MOIIT. 2'>''>

VOS pieds brûlent le sable, que vos naseaux jettent une écume à blancbir vos poitrails. Eh quoi, les roues ne fument pas encore? Entendez-vous les fanfares qui résonnent jusqu'à Ostie, les battements de mains du peuple, les cris de joie? Tenez! voilà le safran* qu'on jette à pleines mains et qui tombe dans mes cheveux ; voilà le sabie déjà mouillé de parfums. Oh! comme mon char roule bien, comme vos cous s'allongent sous vos rênes dorées! Allons, plus vile ! La poussière roule, mon manteau flotte, le vent parle et crie : triomphe, triomphe ! Allons, plus vite, plus vite! Voilà qu'on applaudit, qu'on trépigne, qu'on s'agite. C'est Jupiter qui va dans le ciel! Vite, vite! encore plus vite ! »

Et son char semblait traîné par des démons; une vapeur noire et de la poussière de sang se mêlaient dans l'espace ; sa course vagabonde cassait les tombes et les cadavres réveillés, qui se pliaient en deux sous les roues de son char.

Il descendit.

« Maintenant que six cents de mes femmes exécutent en silence des danses de Grèce, pendant que je me baignerai au milieu des roses,

dans ma baignoire de porphyre. Et puis elles viendront toutes avec moi,. oui, toutes, toutes!

« Je les veux nues, sans diamants, sans parfums; je veux qu'elles forment -un cercle en dansant, qu'elles s'entrelacent, et que de tous côtés on voie leurs croupes d'albâtre passer ei repasser et se plier mollement, comme, le soir, les roseaux de l'Inde, dans l'eau amoureuse d'une mer parfumée!

« Et je donnerai l'empire, les mers, le sénat, rOlympe, le Capitole, à celle qui m'aimera le mieux, à celle dont je sentirai le cœur battre sous le mien, à celle qui saura le mieux laisser pendre ses cheveux, me sourire et m'entourer de ses bras, à celle qui saura mieux m'endormir de ses chants d'amour et puis me réveiller par des transports de feu, par des convulsions inouïes et des morsures voluptueuses. Je veux que Rome se taise cette nuit, que le bruit d'aucune barque ne trouble les eaux du Tibre; car j'aime à voir la lune se mirer dans ses ondes et à entendre les voix de femme y résonner ; je veux qu'à travers mes draperies passent des vents embaumés ; ah I je veux mourir d'amour, de volupté, d'ivresse I

ft Et tandis que je mangerai des mets que moi

seul mange, et qu'on chantera, et que des filles découvertes jusqu'à la ceinture me serviront des plats d'or et se pencheront pour me voir, on égorgera quelqu'un; car j'aime, et c'est un plaisir de Dieu, à mêler les parfums du sang à ceux des viandes, et ces voix de la mort m'assoupiront à table.

« Cette nuit je brûlerai Rome. Cela éclairera le ciel, et le fleuve roulera des flots de feu

« Plus lard, je veux faire un plancher d'aloèssurlamer d'Italie, ettoutRome viendra y chanter. Lesvoiles seront de pourpre, j'aurai un lit de plumes d'aigles et j'y tiendrai dans mes bras, à la vue du monde entier, la plus belle femme de l'empire, et on applaudira de voir les jouissances d'un dieu. Alors la tempête grondera en vain sous moi; j'étoufferai sa colère sous mes pieds et le bruit de mes baisas apaisera celui des vagues.

« . . . . Eh quoi? Vindex se révolte, mes légions m'abandonnent, mes femmes fuient etTrayées dans les galeries? Tout pleure et se tait; le tonnerre seul fait entendre sa voix. Estce que je vais mourir?

LA MORT

A l'instant !

NÉRON

E il faudra abandonner mes nuits pleines de voluptés, mes jours remplis de festins, de délices, de spectacles, mes triomphes, mes chars et la foule?

Ll MORT.

Tout, tout!

SATAN

Hâte-toi, maître du monde ! On va venir, on va t'égorger. Que l'empereur sache mourir I

NÉRON

Mourir! A peine ai-je vécu ! Oh! comme j'accomplirais de grandes choses, à faire trembler l'Olympe ! Je finirais par combler l'Océan et me promènerais dessus en quadrige triomphal. J'ai encore envie de vivre, j'ai besoin encore de voir le soleil, le Tibre, les campagnes, le cirque au sable d'or ! Ah ! je veux vivre I

LA MORT

Je te donnerai un drap dans la tombe, un lit éternel plus doux et plus tranquille que tes coussins d'empereur.

LE CHANT DE lA MOUT. 279

NÉRON

Oui, je suis bien lent à mourir!

LA MORT

Eh bien, meurs!

El elle l'emporte dans les plis de son lincenl qu'elle secoue sur la 'terre.

SMARH

SMARH

Ce fragment est tiré du prologue. Satan, après avoir été terrassé sous les pieds de l'archange Michel, se relève vainqueur et jette des cris de triomphe.

Merci, vous tous qui m'avez secondé! Honneur à la vanité qui s'appelle grandeur et qui m'a livré les poètes, les femmes, les rois.

Honneur à la colère ivre qui casse et qui tue. Honneur à la jalousie, à la ruse, à la luxure qui s'appelle amour, à la chair qui s'appelle âme. Honneur à celte belle chose qui tient un homme par ses organes et le fait pâmer d'aise ! Grandeur humaine!

Vive l'enfer! A moi le monde jusqu'à sa dernière heure. Je l'ai élevé, j'ai été sa nourrice et sa mère, et je l'ai bercé dans ses jeunes ans. Comme il m'a aimé! comme il m'a prisl

284 SMARH.

Et moi, de quel ardent amour je lui ai imposé mes baisers de feu!

Je veillerai jusqu'à sa dernière heure sur ses jours. Je lui fermerai les yeux ; je me pencherai sur sa bouche pour recueillir son dernier râle et pour voir si sa dernière pensée te bénira, Créateur.

Le soir. — En Orient. — Dans l'Asie Mineure. — Un vallon avec une cabane d'ermite. — Non loin une petite chapelle.

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