‹ Par les champs et par les grèvesChapitre 15 sur 15 · LA 'VOIX · texte numérisé non relu

LA 'VOIX

Sais-tu qui je suis? Vois donc mes pieds tout pleins de la poussière des empires, et la frange do mon manteau toute mouillée par les larmes des générations.

{// secoua son linceul et il en tomba de la poussière rouge.)

C'est l'histoire (ajouta le spectre).

Ose dire qu'il y a immortalité sans moil

YTJK.

Four moi.

LA MORT

Qui donc cs-tu?

YUK.

El loi?

29^ SMÂRH.

LA MORT

La Mort... Et toi?

TUK.

Vois donc, ma tête va jusqu'aux nues, mes pieds remuent la cendre des tombeaux ; quand je parle, c'est le monde qui dit quelque chose, c'est le créateur qui crée, c'est la créature qui agit. Je suis le passé, le présent, le futur, le monde et l'éternité, cette vie et l'autre, le corps et l'âme. Tu peux abattre des pyramides et faire mourir des insectes, mais tu ne m'arraclieras pas la moindre parcelle de quelque chose. Je me moque

de tes jours de sépulcre, je me ris de ta faux

Les fleurs, le sang, les sanglots, tout ce magnifique cortège dont tu te fais gloire; les ruines, le passé, l'histoire, tous ces grains de sable qui forment ton trône, le monde qui estla roue sur qui tu tournes dans le temps, tout cela te dis-je, depuis les océans les plus larges jusqu'aux larmes d'un chien, depuis un trône jusqu'à un brin d'herbe, tout cela, ton domaine, la gloire, ton royaume, que sais-je, enfin, tout ce que fu manges, tout ce que tu dévores, tout ce qui vit et qui meurt, tout ce qui est, commence pour finir, tout cela me fait pitié, tout cela me fait rire

SMARIl 2Î19

moi, et d'un rire plus fort que le bruit de ton pied quand il broie le monde d'un seul coup.

LA MORT

Qui donc es-tu?

YUK.

Eh quoi, ne m'as-tu donc jamais vu? Aux funérailles des empereurs, n'était-ce pas moi qui étais couché sur le drap noir, qui conduisais les chevaux? n'est-ce pas moi qui ai creusé les fosses, qui ai fait pourrir ensemble les cadavres des héros dans leurs mausolées de marbre, et les charognes de loups sur les feuilles des bois? ....

N'as-tu pas vu quelque chose de plus fort que le temps, quelque chose qui le mène, qui le pousse, le remplit et l'enivre? N'as-tu pas vu une autre éternité dans l'éternité? Tu crois donc que tout est fini quand tu as passé

LA MORT

Qui donc es-tu? parle, parle.

TUK.

Je suis le vrai, je suis l'éternel, je suis le bouffon, le grotesque, le laid, te dis-je. Je suis ce qui est, ce qui a été, ce qui sera. Je suis toute l'éler-

300 SMARH.

nitéàmoiseul. Pardieu, tu me connais bien, plus d'une fois je t'ai baisée au visage et j'ai mordu tes os. Nous avons eu de bonnes nuits enveloppés tous deux dans ton linceul troué.

LA MORT

C'est vrai, je t'avais oublié, ou du moins je voulais l'oublier, car tu me gênes, tu me tirailles, lu m'épuises, tu m'accables, tu veux avoir à toi seul tout ce que j'ai, et je crois qu'il ne me resterait plus qu'un seul fil de mon manteau, que tu me J'arracherais.

YUK.

C'est vrai, je suis un époux quelque peu tyrannique, mais je t'apporte chaque jour tant de choses que tu ne devrais pas te plaindre.

LA MORT

C'est vrai, faisons bon ménage, car nous ne pouvons vivre l'un sans l'autre. Après tout, tu manges encore les miettes qui tombent de ma bouche et la poussière que font mes pieds.

Sinarh finit par être précipité dans le néant. Satan verse une larme, mais y uk se met à rire en se précipitant sur une femme qu'il étouffe sous son étreinte.

V Jamais nom ne fut plus généralement cité que celui de Rabelais, et jamais peut-être avec plus d'injustice et d'ignorance. Ainsi, aux uns il apparaît comme un moine ivre et cynique, esprit désordonné et fantaslique, aussi obscène qu'ingénieux, dangereux par l'idée, révoltant par l'expression. Pour les autres, c'est toute une philosophie pratique, douce, modérée, sceptique il est vrai, mais qui conduit après tout à bien vivre et à être honnête homme. Tour à tour il a donc été aimé, méprisé, méconnu, réhabilité; et depuis que son prodigieux génie a jeté à la face du monde sa satire mordante et universelle qui s'échappe si franchement par le rire colossal de ses géants, chaque siècle a tourné sous tous les sens, interprété de mille façons cette longue énigme si triviale, si grossière, si joyeuse,

maïs au lond peut-être si profonde et si vraie.

Son œuvre est un fait historique ; elle a par elle-même une telle importance qu'elle se lie à chaque âge et en explique la pensée. Ainsi, d'abord au xvi* siècle, lorsqu'elle apparaît, c'est une révolte ouverte, c'est un pamphlet moral. Elle a toute l'importance de l'actualité, elle est dans le sens du mouvement, elle le dirige. Rabelais alors est un Luther dans son genre. Sa sphère, c'est le rire. Mais il le pousse si fort. qu'avec ce rire il démolit tout autant de chose que la colère du bonhomme de Wittemberg. il le manie si bien, il le cisèle tellement dans sa vaste épopée, que ce rite-là est devenu terrible. C'est la statue du grotesque. Elle est éternelle comme le monde.

Au XVII* siècle, Rabelais est le père de cette littérature naïve et franche de Molière et de Lafontaine. Tous trois immortels et bons génies, les plus vraiment français que nous ayons, jetant sur la pauvre nature humaine un demi-sourire de bonhomie et d'analyse, francs, libres, dégagés d'allures, hommes s'il en fut dans tout le sens du mot, tous trois insouciants des philosophes, des sectes, des religions, ils sont de la religion

RABELAIS. :jn.;

de l'hommo, et celle-là, ils la connaissent. Us l'ont retournée et analysée, disséquée, l'un dans des romans, avec de grosses obscénités, des rires, des blasphèmes; l'autre au théâtre, dans ce dialogue si habilement coupé, si savamment vrai, si naïvement sublime, plus philosophe avec son simple rire de Mascarille, avec le bon sens de Philinle ou la bile d'Aleeste, que tous les philosophes depuis qu'il y en a ; et l'autre, enfin, avec ses fables pour les enfants, sa morale pour les hommes, avec son vers tout bonhomme et qui retombe sur l'autre vers, avec son mot, sa phrase, ce je ne sais quoi qui est le sublime, avec son sonnet cristallin, avec toutes ces perles de poésie qui lui font un si large etsi resplendissant collier. Mais déjà Rabelais est devenu le sujet d'étude, l'auteur favori de quelques rares esprits en dehors du mouvement général. Outre ceux que nous avons cités, La Bruyère le goûte et l'apprécie avec impartialité. Il n'est pas assez correct pour le goût scrupuleux de Boileau, pour la réserve et la pureté de Racine. Ce siècle prude, gouverné parM^'MeMaintenon et si bien représenté dans l'anguleux et plat jardin de Versailles, avait déià honte de cette littérature dé-

braillée, bruyante, nue. Ce géant-là lui faisait peur. Il sentait bien qu'il se trouvait entre deux choses terribles pour lui : le xvi^ siècle, qui avait donné Luther et Rabelais, et la Révolution, qui devait donner Mirabeau et Robespierre. Les démolisseurs de croyances avant, les démolisseurs de têtes après, deux abîmes au milieu desquels il se tenait guindé dans l'adoration de luimême.

Au xviii^ siècle c'est encore pis. Les philosophes sont de bon ton et ils ne veulent pas de Rabelais. Le pauvre curé de Meudon se serait trouvé déplacé dans le salon des marquises belles esprits et dans les bureaux d'esprit de M""* du Deffant ou de M"" GeolTrin. On ne comprenait pas celte verve de saillies, cetentrain, ce tourbillon, celte veine poétique palpitante d'inventions, d'aventures, de voyages, d'extravagances. Le petit goût musqué, réglé et froid du siècle avait horreur de ce qu'il nommait le dévergondage d'esprit. Il aimait mieux celui des mœurs. Voltaire, en effet, n'excuse Rabelais que parce qu'il s'est moqué de l'Eglise. Quant à son style, quant au roman, il ne l'entend guère, quoiqu'il prétende cependant en donner une clef. En résumé, il appelle son

livre : « Unamasdesplusgrossièresorduresqu'un moine ivre puisse vomir. »

11 devait en être ainsi. La gloire de Rabelais, sa valeur même, comme celle de tous les grands hommes, de tous les noms illustres, a été vivement et pondant longtemps disputée. Son génie est unique, exceptionnel, c'est peut-être le seul dans l'histoire des littératures du monde. Où lui trouverons-nous un rival? Et d'abord, dans l'antiquité, est-ce Pétrone, Apulée, avec leur art prémédité, mesuré, leurs contours purs, leur savante conception? Dans tout le moyen âge, sera-ce dans les cycles épiques d u xii* siècle, dans les sotties, les moralités, les farces ? Non, certes ! et quoique cependant toute la partie matériellement comique de Rabelais appartienne à l'élément grotesque du moyen âge, nous ne lui trouvons de prédécesseur dans aucun document littéraire; et dans les temps modernes son imiateurleplus exact, BéroalddeVerville, l'auteur de PArt de parvenir , en est si loin, qu'on ne peut le comparer à son modèle. Sterne a voulu le reproduire, mais l'affectation qui perce si souvent et la sensibilité raffinée détruisent tout parallèle.

Non, Rabelais est unique parce qu'il est à lui

seul l'expression d'un siècle, d'une époque. Il a tout à la fois la signification littéraire, politique, morale et religieuse. Ces génies-là qui créent des littératures ou qui en ferment de vieilles, apparaissent de loin en loin, ils disent chacun leur mot, le mot de leur temps et puis s'en vont. Homère chante la vie guerrière, la jeunesse vaillante et belliqueuse du monde, la verte saison où les arbres poussent. A Virgilo îa civilisation est déjà vieille; il est plein de larmes, de nuances, de sentiment, de délicatesses. Dante est sombre et rayonnant tout à la fois; c'est le poète chrétien, le poète de la mort et de l'enfer, plein de mélancolie et d'espérances. Ailleurs, dans les sociétés vieillies, quand la satiété est venue à tous, que le doute a gagné tous les cœurs et que toutes les belles choses rêvées, toutes les illusions, toutes les utopies sont tombées feuille à feuille, arrachées par la réalité, la science, le raisonnement, l'analyse, que fait le poète? 11 se recueille en lui-même; il a de sublimes élans d'orgueil et des moments de poignant désespoir; il chante toutes les agonies du cœur et tous les néants de la pensée. Alors, toutes les douleurs qui l'entourent, tous

les sanglots qui éclatent, toutes les malédictions qui hurlent résonnent dans son âme que Dieu a faite vaste, sonore, immense, et en sortent par la voix du génie pour marquer éternellement dans l'histoire la place d'une société, d'une époque, pour écrire ses larmes, pour ciseler la mémoire de ses infortunes (de nos jours c'est Byron). C'est pour cela que le vrai poétique est plus vrai que le vrai historique et que les poètes enfin mentent moins que les historiens. Les grands écrivains sont donc dans le cercle des idées comme les capitales dans les royaumes. Ils reçoivent l'esprit de chaque province, de chaque individualité, y mêlent ce qui leur est personnel, original; ils l'amalgament, ils l'arrangent, puis ils la rendent transformée dans l'art.

Quand Rabelais vint à naître, c'était l'année' 1483, l'année de la mort de Louis XI. Luther allait venir. Le roi avait abattu la féodalité, le moine allait abattre la papauté, c'est-à-dire tout le moyen âge, le guerrier et le prêtre. Mais le peuple lassé de l'un et de l'autre n'en voulait plus. Il s'était aperçu que l'homme d'armes !e mangeait, que le prêtre l'exploitait et le trom-

pait de son côté. Longtemps il s'était contenté d'inscrire ses railleries sur la pierre des cathédrales , de faire des chansons contre le seigneur, de lâcher, comme dans le Boman de la Rose, quelque mot mordant sur le pouvoir ou la noblesse. Mais il fallait quelque chose de plus : une révolte, une réforme. Le symbole était vieux, et même dans le symbole le mystère, la poésie; et c'était un besoin général de sortir des entraves, d'entrer dans une autre voie. Besoin de la science, même besoin dans la poésie, dans la philosophie. Dès 1473, une caricature représentant l'Eglise avec un corps de femme, des jambes de poule, des griffes de vautour, une queue de serpent, avait couru l'Europe entière. C'était l'époque de Commines, de Machiavel, de l'Arétin. La papauté avait eu Alexandre VI, elle avait Léon X qui ne valait guère mieux. L'orgie intellectuelle allait venir. Elle sera longue et finira avec du sang. Au xvni" siècle elle s'est renouvelée et a fini de même.

C'était donc au milieu de tels événements, dans une telle époque que vivait Rabelais. Ne nous étonnons plus alors si en présence de cette société toute chancelante sur ses bases, toute

RAnELAlS. 311

haletante de ses débauches, devant tant de choses démolies et devant tant de ruines, il se soit élevé un immense sarcasme sur ce passé hideux du moyen âge qui palpitait encore au xvi° siècle, et dont le xvi° siècle avait horreur lui-même.

Ceux qui ont prétendu donner de Uabelais des clefs, voire des allégories à chaque mot, et traduire chaque lazzi, n'ont point, selon moi, compris le livre. La satire est générale, universelle, et non point personnelle ni locale. Une attention suivie dément vite cette vaine tentative.

Citerai-je tout ce que le xvi* siècle a fait dans ce sens-là et toute la boue qu'il a jetée sur le moyen âge dont il était sorti ? Ainsi, sans même parler de l'Arioste, Falstalî, Sancho, Gargantua ne forment-il pas une trilogie grotesque qui couronne amèrement la vieille société?

Falstalî est à lui seul l'homme de TAngleterre, Je John Bull bouffi de bière forte et de jambon, gros, sensuel, se relevant d'entre les cadavres, tirant de sa gibecière un flacon de vieux vin d'Espagne. Ce n'est point le grotesque terrible

d'iago, ni l'immoralité raisonnée du Maure Hassan de Schiller. Sa seule passion c'est de s'aimer. 11 la porte au plus haut degré ; elle est sublime. C'est l'égoïsme personnifié avec un certain fonds d'analyse et de scepticisme qu'il fait tourner à son profit.

Quant au pacifique Sancho Pança, monté sur son baudet, avec sa figure basanée et paresseuse, soufflant la nuit, dormant le jour, l'homme poltron, l'homme qui ne conçoit pas l'héroïsme, l'homme des proverbes, l'homme prosaïque par excellence, n'est-ce pas la raison criant de toutes ses forces à don Quichotte d'arrêter et de ne pas courir après les moulins à vent qu'il prend pour des géants? Le gentilhomme y court, mais il s'y casse le bras, s'y meurtrit la tête. Son casque est un plat à barbe, son cheval. Rossinante. Et l'âne du laboureur se met à braire devant son blason.

Placée entre ces deux figures, celle de Gargantua est plus vague, moins précise. Les formes en sont plus amples, plus lâchées, plus grandioses. Gargantua est moins glouton, moins sensuel que FalstalT, moins paresseux que Sancho, mais il est plus buveur, plus rieur, plus

criard. Il est terrible et nionstrueux dans sa gaieté.

Une dernière réflexion qui termine. Rabelais n'a sondé que la société telle qu'elle pouvait être de son temps. Il a dénoncé des abus, des ridicules, des crimes, et, que sais-je, entrevu peutêtre UQ monde politique meilleur, une société tout autre. Ce qui existait lui faisait pitié, et, pour employer une expression triviale, le monde était farce. Et il l'a tourné en farce.

Depuis lui, qu'est-ce qu'on a fait? Tout est changé. La réforme est venue. Indépendance de la pensée. La Révolution est venue. Indépendance matérielle.

Et encore?

Mille questions ont été retoupnées, sciences, arts, philosophies, théories, que de choses seulement depuis vingt ans ! Quel tourbillon ! Où nous mènera-t-il?

Voyez donc : oia êtes-vous ? Est-ce le crépuscule? est-ce l'aurore? Vous n'avez plus de christianisme. Qu'avez -vous donc ? des chemins de fer, des fabriques, des chimistes, des" mathématiciens. Oui, le corps est mieux, la chair souffre

moins, mais le cœur saigne toujours. L'âme, l'âme, la sentez-vous se déchirer, quoique l'enveloppe qui la renferme soit calme et bienheureuse? Voyez comme elle s'abîme dans le scepticisme universel, dans cet ennui morne qui a pris notre race au berceau, tandis que la politique bégaye, que les poètes à peine ont le temps de cadencer leur pensée et qu'ils la jettent à demi écrite sur une feuille éphémère, et que la balle homicide éclate dans chaque grenier ou dans chaque palais qu'habitent la misère, l'orgueil, la satiété!

Les questions matérielles sont résolues. Les : autres le sont-elles? Je vous le demande. Ditesle moi. Et tant que vous n'aurez pas comblé cet éternel gouffre béant que l'homme a en lui, je me moque de vos efforts, et je ris à mon aise de vos misérables sciences qui ne valent pas un brin i d'herbe.

Vienne donc maintenant un homme comme Rabelais ! Qu'il puisse se dépouiller de toute , colère, de toute haine, de toute douleur! De quoi rira-t-il? Ce sera ni des rois, il n'y en a plus; ni de Dieu, quoi qu'on n'y croie pas, cela fait peur; ni des jésuites, c'est déjà vieux.

Mais de quoi donc?

Le monde matériel est pour le mieux, ou du moins il est sur la voie.

Mais l'autre? 11 aurait beau jeu. Etsi le poète pouvait cacher ses larmes et se mettre à rire, je vous assure que son livre serait le plus terrible et le plus sublime qu'on ait fait.

Maxime Du Camp passe une partie de la nuit à écrire des lettres. Bouilliet dort sur sa peau d'ours noir. Le matin, je le reconduis au chemin de fer de Rouen. Nous nous embrassons, pâles. Il me quitte. Je tourne les talons. Dieu soit loué ! c'est fini ! Plus de séparation avec personne. J'ai le cœur soulagé d'un grand poids.

11 y à encombrement chez Maxime. On déménage ses meubles. Ses amis viennent lui dire adieu. Cormenin, assis sur une table, est noyé de larmes.

J'intercale les quelques pages que j'ai écrites sur le Nil, à bord de notre Cange. J'avais l'intention d'écrire ainsi mon voyage par paragraphes, en forme de petits chapitres, au fur et à mesure, quandj'aurais le temps. C'était inexé-

cutable. Il a fallu y renoncer, dès que le Khamsin s'est passé et que nous avons pu mettre le nez dehors. J'avais intitulé cela : « La Cange. »

6 Février 1830. « A bord de la Cange. »

C'était, je crois, le 12 novembre de l'année 1840. J'avais dix-huit ans. Je revenais de la Corse (mon premier voyage). La narration écrite en était achevée, et je considérais, sans les voir, tout étalées sur ma table, quarante-cinq feuilles de papier dont je ne savais plus que faire. Autant qu'il m'en souvient, c'était du papier à lettres, à teinte bleue, et encore tout divisé par cahiers pour pouvoir tenir dans les ficelles de mon portefeuille de voyage.

Ils avaient été achetés à Toulon, par un de ces matins d'appétit littéraire où il semble que l'on a les dents assez longues pour écrire démesurément sur n'importe quoi. J'ai jeté sur les pages noircies un long regard d'adieu ; puis, les repoussant, j'ai reculé ma chaise de ma table et je me suis levé. Alors j'ai marché de long en large dans ma chambre, les mains dans les po-

ches, le cou dans les épaules, les pieds dans mes chaussons, le cœur dans ma tristesse.

C'était fini. J'étais sorti du collège. Qu'allaisje faire? J'avais beaucoup de plans, beaucoup de projets, cent espérances, mille dégoûts déjà. J'avais envie d'apprendre le grec. Je regrettais de n'être pas corsaire. J'éprouvais des tentations de me faire renégat, muletier ou camaldule. Je voulais sortir de chez moi, de mon moi, aller n'importe où, partout, avec la fumée de ma cheminée et les feuilles de mon acacia.

Enfin, poussant un long soupir, je me suis rassis à ma table. J'ai enfermé sous un quadruple cachet les cahiers de papier blanc, j'ai écrit dessus, avecla date du jour: « papier réservé pour mon prochain voyagea, suivi d'un large point d'interrogation, j'ai poussé cela dans mon tiroir et j'ai tourné la clef.

Dors en paix, sous la couverture, pauvre papier blanc qui devais contenir les débordements d'enthousiasme et les cris de joie de la fantaisie libre. Ton format était trop petit et ta couleur trop tendre. Mes mains plus vieilles rompront un jour tes cachets poudreux. Mais qu'écrirai-je sur toi ?

Il y a déjà dix ans de cela. Aujourd'hui je suis sur le Nil et nous venons de dépasser Memphis.

Nous sommes partis du vieux Caire par un bon vent de Nord. Nos deux voiles entre-croisant leurs angles, se gonflaient dans toute leur largeur, la Gange allait penchée, sa carène fendait l'eau. Je l'entends maintenant qui coule plus doucement, A l'avant, notre raiz Ibrahim, accroupi à la turque, regardait devant lui, et sans se détourner, de temps en temps, criait la manœuvre à ses matelots. Debout sur la dunelte qui fait le toit de notre chambre, le second tenait la barre tout en fumant son chibouk de bois noir. Il y avait beaucoup de soleil, le ciel était bleu. Avec nos lorgnettes nous avons vu, de loin en loin, sur la rive, des hérons ou des cigognes.

L'eau du Nil est toute jaune, elle roule beaucoup de terre ; elle semble comme fatiguée de tous les pays qu'elle a traversés et murmurer toujours la plainte monotone de je ne sais quelle lassitude de voyage. Si le Niger et le Nil ne | sont qu'un môme fleuve, d'où viennent ce

flots? Qu'ont-ils VU? Ce fleuve-là, tout comme rOcéan, laisse remonter la pensée jusqu'à des distances presque incalculables; et puis, ajoutez par là-dessus l'éternelle rêverie de Cleopâtre et comme un grand reflet de soleil, le soleil doré des Pharaons. A la tombée du jour le ciel est devenu tout rouge à droite et tout rose à gauche. Les pyramides de Sakkara tranchaient en gris dans le fond vermeil de l'hori zon. C'était une incandescence qui tenait tout ce côté-là du ciel et le trempait d'une lumière d'or. Sur l'autre rive, à gauche, c'était une teinte rose; plus c'était rapproché de terre, plus c'était rose. Le rose allait montant et s'affaiblissani, il devenait jaune, puis un peu vert; le vert pâlissait et, par un blanc insensible, gagnait le bleu qui faisait la voûte de nos tètes, où se fondait la transition (brusque) des deux

grandes couleurs.

Là-bas, sur un fleuve plus doux, moins antique, j'ai quelque part une maison blanche dont les volets sont fermés, maintenant que je

n'y suis plus. Les peupliers sans feuilles frémissent dans le brouillard froid, et les monceaux de glace que charrie la rivière viennent se heurter aux rives durcies. Les vaches sont à l'étable, les paillassons sur les espaliers, la fumée de la ferme monte lentement dans le ciel gris.

J'ai laissé la longue terrasse Louis XIV, bordée de tilleuls, oia, l'été, je me promène en peignoir blanc. Dans six semaines on verra leurs bourgeons. Chaque branche alors aura des boutons rouges; puis viendront les primevères, qui sont jaunes, vertes, roses, iris. Elles garnissent rherbe des cours. 0 primevères, mes petites, ne perdez pas vos graines, que je vous revoie à l'autre printemps.

J'ai laissé le grand mur tapissé de roses et le pavillon au bord de l'eau. Une touffe de chèvrefeuille pousse en dehors sur le balcon de fer. A une heure du matin, en juillet, par le clair de lune, il y fait bon venir voir pêcher les caluyots.

Vous raconter ce qu'on éprouve, à l'instant du départ, et comme votre cœur se brise à la

rupture subite de ses plus tend tes habitudes, ce Isorait trop long-, je saute tout cela. . . .

Entre nous deux, dans le coupé, se tenait, sans mot dire, une dame d'une cinquantaine d'années, la figure emmiloudée de voiles, le corps enveloppé dans une pelisse de soie. Une jeune femme et un iMonsieur l'avaient conduite jusqu'au bureau . Quand on a tourné la borne de la rue Saint-Ilonoré, elle a pleuré. Elle allait en Bourgogne, elle devait s'arrêter le soir ou dans a nuit. Son voyage finissait dans quelques heures et elle pleurait. Mais je ne pleurais pas, moi, qui allais plus loin et qui sans doute quittais plus. Pourquoi m'a-t-elle indigné? Pourquoi m'a-t-ellc fait pitié? Pourquoi avais-jc envie de lui dire des injures à cette bonne femme? Serait-ce que notre joie est la seule joie légitime, notre amour, le seul amour vrai, notre douleur, la seule douleur?

A ma droite éta it un monsieur maigre, en chapaii blanc ; à ma gauche, deux conducteurs de diligencequi, par-dessusleuur veste, avaietqassé leur blouse bleue. Le premier, marqué de pe-

tite vérole et portant pour toute barbe une large «Mazagran» noire, était notre conducteur à nous. Son compagnon, gros gaillard à figure réjouie, venait depuis quelques jours de donner sa démission et s'en allait à Lyon faire un voyage d'agrément et se livrer à l'exercice de la chasse. Quel mélange d'idées plaisantes ne s'offre-t-il pas à l'esprit dans la personne du conducteur? N'y retrouvez-vous pas, comme moi, le souvenir chéri de la joie bruyante des vacances, le vagabondage de la dix-septième année, la rêverie au grand air, avec cinq chevaux qui galopent devant vous sur une belle route et des paysages à l'horizon, la senteur des foins, du vent sur votre front, et les conversations faciles, les rêves tout haut, les interminables pipes que l'on rebourre et qu'on rallume, tout ce que comporte en soi la fraternité du petit verre, sans oublier non plus ces mystérieuses bourriches inattendues qui entrent chez vous, vers le jour de < l'an, dans votre salle à manger chauffée le matin, vers dix. heures, pendant que vous êtes à déjeuner? L'avez-vous jamais talonné de questions sur la longueur de la route, cet homme patient qui vous écoulait toujours? Dans le coin

de votre mémoire, n'y a-t-il pas le souvenir encore ému d'une montée quelconque dominant un pays désiré?

J'ai souvenir, pendant la première nuit, d'une côte que nous avons montée. C'était au milieu des -bois. La lune, par places, donnait sur la route. A gauche, il devait y avoir une grande vallée. La lanterne qui est sur le siège du postillon éclairait la croupe des deux premiers chevaux. Ma voisine, endormie, la bouche ouverte, ronflait sur mon épaule. Nous ne disions rien; on roulait.

Le soir, vers dix heures, on s'est arrêté à Nangis-le-Franc pour dîner; les hommes ont fumé dans la cuisine autour de la grande cheminée. Dos voyageurs pour le commerce ont causé entre eux. L'un deux prétendait en reconnaître un autre, ce que cet autre niait. Pourtant il se souvenait de l'avoir vu chez Goyer à Clermont. 11 y avait bien de cela dix-huit bonnes années, et

même ii laisait un fameux tapage parce qu'onluî avait donné un lit trop court. — Ah ! comme vous étiez en colère. — Oui, pardieu, vous criiez joliment. — C'est possible, Monsieur, je ne nie pas, il se peut, mais je n'ai point souvenance. »

Parmi les passagers du bateau de la Saône^ nous avons regardé avec attention une jeune et svelte créature qui portait sur sa capote de paille d'Italie un long voile veTt

Quant à moi, tourmenté par ma bosse de la causalité, je me promenais dejong en large sur le pont du bateau, cherchant en mon intellect dans quelle catégorie sociale faire rentrer ces gens, et, de temps à autre, pour secourir mon diagnostic, jetant un coup d'œil à la dérobée, sur les adresses des caisses, cartons et étuis entassés pêle-mêle au pied de la cheminée Car j'ai celle manie de bâtir de suite des livres sur les figures que je rencontre. Une invincible curiosité me

fait me demander, malgré moi, quelle peut être la vie du passant que je croise. Je voudrais savoir son métier, son pays, son nom, ce qui l'occupe à cette heure, ce qu'il regrette, ce qu'il espère, amours oubliés, rêves d'à présent, tout, jusqu'à la bordure de ses gilets de llanelleetla mine qu'il a quand il se pui'ge. Et si c'est une femme (d'âge moyen surtoul)alorsla démangeaison devient cuisante. Comme on voudrait tout de suite la voir nue, avouez-le, et nuejusqu'aucœur. Comme on cherche à connaître d'où elle vient, où elle va, pourquoi ellesetrouveicietpasaUleurs.Touten promenant vos yeux sur elle, vous lui faites des aventures. Vous lui supposez des sentiments. On pense à la chambre qu'elle doit avoir, à mille choses encore, et que sais-je? aux pantouflles rabattues dans lesquelles elle passe son pied en descendant du lit.

Une diligence de hazard se trouvait là. Nous engloutissons un méchant diner, nous sautons dans la guimbarde et un quart d'heure après nous roulons sur la roule de Marseille.

On sent déjà que l'on a quitté le Nord, les montagnes au coucher du soleil ont des teintes bleuâtres. La route va toute droite entre des bor-

dures d'oliviers. L'air est plus transparent et pénétré d'une lumière claire.

La première fois que je suis arrivé à Marseille, c'était par un malin de Novembre. Le soleil brillait sur la mer, elle était plate comme un miroir, tDut azurée, étincelantc. Nous étions au haut de la côte qui domine la ville du côté d'Aix, Je venais de me réveiller. Je suis descendu de voiture pour respirerplus à l'aise et me dégourdir les jambes. Je marchais. C'était une volupté virile comme je n'en ai plus retrouvé depuis. Comme je me suis senti pris d'amour pour cette mer antique dont j'avais tant rêvé! J'admirais la voilure des tartanes, les larges culottes des marins grecs, les bas couleur tabac d'Espagne des femmes du peuple. L'air chaud qui circulait dans les rues jj sombres entre les hautes maisons m'apportait au cœur les mollesses Orientales et les grands pavés de la Canebière qui chauffaient la semelle de mes escarpins, me faisaient tendre le jarret à l'idée ; des plages brûlantes où j'aurais voulu marcher. »

Un soir j'ai été tout seul à l'école de natation de Lansac, du côté de la baie des Oursins, où il y a de grandes madragues pour la pêche du thon, qui sont tendues au fond de l'eau.

J'ai nage dans l'onde bleue, au-dessous de moi, jevoyais les cailloux à Iraverset le fond de lu mer tapissé d'herbes minces. Avec un calme plein de joie, j'étendais mon corps dans la caresse fluide de laNaïade qui passaitsur moi. Il n'y avait pas de vagues, mais seulement une large ondulation qui vous berçait avec un murmure.

Pour rejoindre l'iiôlel, je suis revenu dans une espèce de cabriolet à quatre places, avec le directeur des bains et une jeune personne blonde, dont les cheveux mouillés étaient relevés en tressessousson chapeau. EUetenailsurlcsgenoux un petit carlin de là Havane, auquel elle avait fait prendre un bain avec elle. La bète grelottait. Elle la frottait dans ses mains pour la réchauffer. Le conducteur de la voiture était assis sur le brancard et avait un grand chapeau de feutre gris.

Gomme il y a longtemps de cela, mon Dieu!

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