‹ Par les champs et par les grèvesChapitre 14 sur 15 · UN ERMITE · texte numérisé non relu

UN ERMITE

Allez, mes chers enfants, rentrez chez vous avec la paix du Seigneur. L'homme de Dieu vient de vous bénir et de vous purifier. Puisse ba bénédiction être éternelle et sa purification ne jamais s'effacer! Allez, ne m'oubliez pas dans vos prières, je penserai à vous dans les miennes.

{Apy^ès avoir congédié ses fidèles.)

Je les aime tous ces hommes et mon cœur s'épanouit quand je leur parle de Dieu. Ces

SMARH. 28a

femmes me semblent des sœurs, des anges. Et ces petits enfants, comme je les embrasse avec plaisir!

0 merci, mon Dieu, de m'avoir fait une âme si douce comme la vôtre et capable d'aimer I Heureux ceux qui aiment.

Quand j'ai jeûné longtemps, quand j'ai orné de fleurs cueillies sur les vallées ton autel, quand j'ai longtemps prié à genoux, longtemps regardé le ciel en pensant au paradis, que j'ai consolé ceux qui viennent, moi il me semble que mon cœur est large, que cet amour est une force et qu'il créerait quelque chose.

Je suis content dans cette retraite, j'aime à voir la rivière serpenter au bas de la vallée, à voir l'oiseau étendre ses ailes et le soleil se coucher lentement avec ses teintes roses.

Cette nuit sera belle, les étoiles sont de diamant, la lune resplendit sur l'azur. J'admire cela avec amour et quand je pense aux biens de l'autre vie, mon âme se fond en extases et en rêveries.

2S6 SMARH.

La nuit. — La lune et les étoiles brillent. Silence des champs.

SMARH, seul.

(// sort de sa cellule et marche.''

Quelle est donc cette science qu'on m'a promise? oii la trouve-t-on? de qui la recevrai-je? par quels chemins mène-t-elle et où mène-t-elle, et, au terme de la route, oii est-on? Tout cela, hélas! est un chaos pour moi, et je n'y vois rien que des ténèbres.

Oii irai-je? Je ne sais, mais j'ai un désir d'apprendre, d'aller, de voir. Tout ce que je sais me semble petit et mesquin; des besoins inaccoutumés s'élèvent dans mon cœur. Si j'allais apprendre l'infini, si j'allais vous connaître, ô monde sur lequel je marche; si j'allais vous voir,, ô Dieu que j'adore !

Qu'est-ce donc? ma pensée se perd dans cet abîme.

Est-ce que je n'étais pas heureux à vivre ainsi saintement, à prier Dieu, à secourir les hommes? Pourquoi me faut-il quelque chose de plus ?

SMARH. 287

L'homme est donc fait pour apprendre, puisqu'il en a le désir?

* Je n'ai que faire de ce que tous les hommes savent, je méprise leurs livres, témoignage de leurs erreurs.

C'est une science divine qu'il me faut, quelque chose qui m'élève au-dessus des hommes et me rapproche de Dieu.

Oh ! mon cœur se gonfle, mon âme s'ouvre, ma tête se perd ; je sens que je vais changer ; je vais peut-être mourir, c'est peut-être là le commencement d'éternité bienheureuse promise aux saints.

Un siècle s'est écoulé depuis que je pense, et déjà depuis que cet inconnu m'a parlé, je me sens plus grand; mon âme s'élargit peu à peu comme l'horizon quand on marche, je sens que la création entière peut y entrer.

Oii est donc l'être inconnu qui m'a bouleversé rame?

288 SMARH.

SATAN, SMARH.

SATAN

Me voilà, j'avais promis de revenir et je reviens.

SMARH.

Pourquoi faire?

SATAN

Pour vous, mon maître.

SMARH.

Pour moi? et que voulez- vous faire de moi?

SATAN

Ne vouliez-vous pas connaître la science?

SMARH.

Quelle science?

SATAN

Mais il n'y en a qu'une, c'est la science, la vraie science.

SMARH.

Comment l'appelle-t-on donc ?

SATAN

C'est la science.

SMARH.

Je ne la connais pas; où la trouve-t-on?

SATAN

Dans l'infini.

SMARQ 2S9

SMARH

L'iiiljni, c'est donc elle?

SATAiN.

El celui qui connaît, sait tout

SMARH.

Mais il n'y a que Dieu.

SATAN

Dieu? qu'est-ce?

SMARH.

Dieu, c'est Dieu.

SATAN

Non, Dieu c'est cet infini, c'est cette science

SMARH.

Dieu, c'est donc tout?

SATAN

Arrête, tu déraisonnes, ton esprit encore borné le peut monter plus haut; tu es comme les lutres hommes, le monde est plus haut que ton ntelligence ; c'est ton front trop élevé pour ton )ras d'enfant. Tu te tueraisen voulant l'atteindre.

l te faut quelqu'un qui te monte à la hauteur

e toutes ces choses. Ce sera moi.

SMARH.

Et que m'enseigneras-lu donc?

200 SMAUH.

SATAN

Tout.

SMARH.

Viens donc.

{Dans les airs).

SATAN ET SMARH.

{Planant dans l'infitii.)

SxMARH. ]

Depuis longtemps nous montons, ma tète tourne, il me semble que je vais tomber.

SATAN

Tu as donc peur?

SMARH.

Aucun homme n'arriva jamais si haut; mon corps n'en peut plus. Le vertige méprend, soutiens-moi.

SATAN

Rapproche-toi plus près de moi, viens, cramponne-toi à mes pieds, si tu as peur.

SMARH.

Etrange spectacle, voilà le globe qui est là devant moi et je l'embrasse d'un coup d'œil; la

SMARn. 201

terre mo semble entourée d'une auréole bleue et les étoiles fixées sur un fond noir.

SMARH.

Oh ! grâce, grâce ! assez, assez, je tremble, j'ai peur; il me semble que cette voûte va s'écrouler sur moi, que l'infini va me manger, que je vais m'anéantir aussitôt.

Les oiseaux des nuits. Des vautours, des mouettes sortent des rochers ot viennent planer à î'entour; de temps en temps ils s'abattent sur le rivage en troupe et vont tirer des varechs ou des débris dans la mer. Les vagues bondissent et leur bruit retentit dans les cavernes.

L'écume saute sur les rochers à fleur d'eau, et quand le (lot s'est retiré, un silence se fait. L'on n'entend plus que le clapotement toujours diminuant des derniers battements de la vague entre les grosses pierres, puis au loin un bruit sourd. — Les oiseaux de proie redoublent leurs cris déchirants.

SMARH.

M 0 puissance de Dieu, que vous êtes grande!

202 SMARII.

Oui, la nature fait peur.

Mais je Youdrais voir le nionde, car je ne sais rien de la vie.

SATAX.

Il est facile de tout apprendre. Je vais t'y conduire.

(// appelle : Yuk, Yuk.] ( Yuk parait.)

YUK.

Quoi?

SATAN

On te demande ce que c'est que la vie.

YUK.

Qui cela? qui fait une pareille question?

[Satan lui désigne Smarh.)

Vraiment

i^Riant.)

r.a vie ! Ah ! par Dieu ou par le diable, c'est fort drôle, fort amusant, fort réjouissant, fort

SMARII. 203

vrai. La farce est bonne, mais la comédie est longue. La vie, c'est un biscuit taché de vin, c'est une orgie où chacun se soûle, chante et a des nausées; c'est un verre brisé, c'est un tonneau de vin acre, et celui qui le remue trop avant y trouve souvent bien de la lie et de la boue.

Eh 1 bien, oui, nous allons gravir sur quelque hauteur d'oia nous aurons un beau coup d'œil. Je puis, par Dieu, vous accompagner, car le Dieu du grotesque est un bon interprète pour expliquer le monde.

Smarh, Satan et Yiik, parcourent le monde. Ils rencontrent un malheureux. Satan l'excite à tuer Yuk pour s'emparer de son riche pourpoint. Le pauvre fasciné se rue sur Yuk qui tombe à terre percé de coups.

SATAN

Holà, la police! un homme d'assassiné; orends-moi ce gueux-là.

Mais Yuk se relève.

YUK

Vous croyiez vraiment que j'étais mort? Oh !

20* SMARH.

par Dieu, il n'y aurait plus de monde ni de création le jour où je cesserais de vivre. Moi, mourir! ce serait drôle! Est-ce que je ne suis pis aussi éternel que l'éternité ?

Moi, mourir! mais je renais de la mort même; je renais avec la vie, car je vis même dans les tombeaux, dans les poussières.

Celui qui dira que je ne suis plus, mentira.

Comment concevez-vous l'idée d'un monde sans moi, sans que j'ci occupe les trois quarts, sans que je ne les fasse vivre en entier?

[Les gens du guet prennent le pauvî'e.)

SATAN

Tant mieux, ce drôle-là m'assommait; mais, au reste, il serait fâcheux de le faire mourir si- j tôt. 11 faudra qu'il brûle sa prison, viole six religieuses et massacre une trentaine de personnes avant de rendre l'âme

Ds reprirent leur route et ils allèrent, par la nuit obscure, si loin qu'ils changèrent de monde el

SMARn. -iO".

qu'ils arrivèrent au bord d'un beau fleuve. On entendait le bruit de l'eau dans les bambous dont les tctes ployaient sous le souffle du vent Les ondes bleues roulaient éclairées par la lune qui se reflétait sur elles. Au ciel, les nuages l'entouraient et roulaient emportés en se déployant, et les eaux du fleuve aussi s'en allaient lentement entre des prairies toutes pleines de silence, de fleurs. Les flots étaient si calmes qu'on eût pris le courant pour quelque serpent monstrueux qui s'allongeait lentement sur les herbes pour aller mordre au loin l'Océan.

Cependant on voyait glisser dessus les ombres scintillantes dos étoiles et les masses noires des nuages. Souvent aussi levs deux ailes blanches des cygnes disparaissaient dans les joncs verts.

La nuit était chaude, limpide, toute vaporeuse, tout humide; elle était transparente et bleue comme si un grand feu d'étoile l'eût éclairée; c'était un horizon large et grand qui baisait au loin le ciel d'un baiser d'amour et de volupté.

Smarh se sentit revivre. Je ne sais quelle perception jusque-là inconnue de la nature entra dans son âme comme une faculté nouvelle, comme une jouissance intime et transparente au dedans de laquelle il voyait se mouvoir confusément des pensées riantes, des images tendres, vagues, indécises

[Suivent de nombreuses apparitions de femmes. Smarh les repousse. Puis il est tenté par des tables chargées des mets les plus exquis, par des

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palais, des royaumes, la richesse, la jouissance sous toutes ses formes. Puis il veut du sang et prend part à de gigantesques combats. Enfin, las de tout, il arrive au bout du monde, au bord de l'Océan.

SiMÂBH.

Qu'est-ce que le monde? Qu'il est petit 1 J'y étouffe ! Élargis-moi cette terre, étends ces océans, agrandis-moi l'atmosphère où je vis. Est-ce là tout? Est-ce que la vie se borne là? J ai dévoré le monde, je veux autre chose, l'éternité ! l'éternité !

Et il tâcha de faire un grand tas de toute lï

poussière qu'il avait faite. Il éleva une pyramidl de têtes de morts séchées par les vents ; il balaya avec des drapeaux déchirés le sang versé, et il U mit dans une fosse, et il répétait : Gloire ! gloire Mais tout croula vite. La poussière même s'envola, les ossements s'engloutirent; la terre but 1( sang, et il sentit une voix qui disait derrière lui

LA MORT

L'éternité, la gloire, l'immortalité! c'est moi

Mais se leva lentement , et comme une ombn qui sort d'un tomlicau, un Ions linceul toutpourr

SMAfUl. 207

qui enveloppait un squelette avec des lambeaux de chair aussi verts que l'herbe des cimetières. 11 avait une tête toute jaunie avec un vieux sourire froid de courtisane. — Son bâton était un sceptre doré qui portait un soc de charrue. Plein de colère, il s'écria :

Qui ose dire qu'il y a de riminortalité!

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