‹ Par les champs et par les grèvesChapitre 5 sur 15 · BUFFON · texte numérisé non relu

BUFFON

Ainsi l'Art, ayant sa propre raison en luimême, ne doit pas être considéré comme un moyen. Malgré tout le génie que l'on mettra dans le développement de telle fable prise pour exemple, une autre fable pourra servir de preuve contraire; car les dénoiiments nesont point des conclusions; d'un cas particulier il ne faut rien induire de général; — et les gens qui se croient par là progressifs vont à l'enconlre de la science moderne, laquelle exige qu'on amasse beaucoup de faits avant d'établir une loi. Aussi Bouilliet se gardait-il de V art prêcheur qui veut

enseigner, corriger, moraliser. Il estimait encore moins Vart joujou qui cherche à distraire comme les cartes, ou à émouvoir comme la cour d'assises ; et il n'a point fait de Cart démocratique, convaincu que la forme, pour être accessible à tous, doit descendre très bas, et qu'aux époques civiUsées on devient niais lors-^ qu'on essaye d'être naïf. Quant à Vart officiel, il en a repoussé les avantages, parce qu'il aurait fallu défendre des causes qui ne sont pas éternelles.

Fuyant les paradoxes, les nosographies, les curiosités, tous les petits chemins, il prenait la grande route, c'est-à-dire les sentiments généraux, les côtés immuables de l'âme humaine, et, comme « les idées forment le fond du style » , il tâchait de bien penser, afin de bien écrire.

Jamais il n'a dit :

Le mélodrame est bon, si Margot a pleuré.

lui qui a fait des drames oii l'on a pleuré, ne croyant pas que l'émotion pût remplacer l'artifice.

Il détestait cette maxime nouvelle qu' « il faut écrire comme on parle ». En effet, le soin donné

à lin ouvrage, les longues recherches, le temps, les peines, ce qui autrefois était une recommandation est devenu un ridicule — tant on est supérieur à tout cela, tant on regorge de génie et de facilité !

Il n'en manquait pas, cependant : ses acteurs l'ont vu faire au milieu d'eux des retouches considérables. « L'inspiration, disait-il, doit être amenée et non subie. »

La plastique étant la qualité première do l'Art, il donnait à ses conceptions le plus de relief possible, suivant le même Buffon qui con seille d'exprimer chaque idée par une image. Mais les bourgeois trouvent, dans leur spiritualisme, que la couleur est une chose trop matérielle pour rendre le sentiment; — et puis le bon sens français, d'aplomb sur son paisible bidet, tremble d'être emporté dans les cieux, et crie à chaque minute : «Trop de métaphores! » comme s'il en avait à revendre.

Peu d'auteurs ont autant pris garde au clioix des mots, à la variété des tournures, aux transitions — et il n'accordait pas le titre d'écrivain à celui qui ne possède qm certaines parties du style. Combien des plus vantés seraient inca-

pables de faire une narration, de joindre bout à bout une analyse, un portrait et un dialogue !

11 s'enivrait du rhythme des vers et de la cadence de la prose qui doit, comme eux, pouvoir être lue tout haut. Les phrases mal écrites ne résistent pas à cette épreuve ; elles oppressent la poitrine, gênent les battements du cœur, et se trouvent ainsi en dehors des conditions do la vie.

Son libéralisme lui faisait admettre toutes les écoles; Shakespeare et Boileau se coudoyaient sur sa table.

Ce qu'il préférait chez les Grecs, c'était VOdtjssée d'abord, puis l'immense Aristophane, et parmi les latins, non pas les auteurs du temps d'Auguste (excepté Virgile), mais les autres qui ont quelque chose de plus roide et de plus ronflant, comme Tacite et Juvénal. 11 avait beaucoup étudié Apulée.

Il lisait Rabelais continuellement, aimait Corneille et Lafontaine — et tout son romantisme ne l'empêchait pas d'exalter Voltaire.

Mais il haïssait les discours d'académie, les apostrophes à Dieu, les conseils au peuple, ce qui sent Tégout, ce qui pue la vanille, la poésie

de bouzingot, et la littérature talon-rouge, le genre pontifical et le genre chemisier.

Beaucoup d'élégances lui étaient absolument étrangères, telles que l'idolâtrie du xvii" siècle, l'admiration du style de Calvin, le gémissement continu sur la décadence des arts. 11 respectait fort peu M. de Maistre. Il n'était pas ébloui par Proud'hon.

Les esprits sobres, selon lui, n'étaient rien que des esprits pauvres ; et il avait en horreur le faux bon goût, plus exécrable que le mauvais, toutes les discussions sur le Beau, le caquetage de la critique. Il se serait pendu plutôt que d'écrire une préface. Voici qui en dira plus long; c'est une page d'un calepin ayant pour titre Notes et projets — Projets !

« Ce siècle est essentiellement pédadogue. Il n'y a pas de grimaud qui ne débile sa harangue, cas de livre si piètre qui ne s'érige en chaire à prêcher ! Quant à la forme, on la proscrit. S'il vous arrive de bien écrire, on vous accuse de n'avoir pas d'idées. Pas d'idées, bon Dieu ! 11 faut être bien sot, en effet, pour s'en passer au nrix qu'elles coûtent. La recette est simple ; avec

deux ou trois mots : « avenir, progrès, société, » fussiez-vous Topinambou, vous êtes poète! Tâche commode qui encourage les imbéciles et console les envieux. 0 médiocratie fétide, poésie utilitaire, littérature de pions, bavardages esthétiques, vomissements économiques, produils scrofuleux d'une nation épuisée, je vous exècre de toutes les puissances de mon âme! Vous n'êtes pas la gangrène, vous êtes l'atrophie ! Vous n'êtes pas le phlegmon rouge et chaud des époques fiévreuses, mais l'abcès froid aux bords pâles, qui descend, comme d'une source, cle quelque carie profonde! »

Au lendemain de sa mort, Théophile Gau tier écrivait : « Il portait haut la vieille bannière déchirée en tant de combats, on peut s'y roule comme dans un linceul. La valeureuse bande d'Hernani a vécu. »

Gela est vrai. Ce fut une existence complètement dévouée à l'idéal, un des rares desservants de la littérature pour elle-même, derniers fanatiques d'une religion près de s'éteindre — ou éteinte.

« Génie de second ordre, » dira-t-on. Mais

ceux du qualricmo ne soat pas maintenant si communs! Regardez comme le désert s'élargit! un souffle de bêtise, une trombe de vulgarité, nous enveloppe prêt à recouvrir toute élévation, toute délicatesse. On se sent heureux de ne plus respecter les grands hommes, et peutêtre allons-nous perdre avec la tradition littéraire ce je ne sais quoi d'aérien qui mettait dans la vie quelque chose de plus haut qu'elle. Pour faire des œuvres durables, il ne faut pas rire de la gloire. Un peu d'esprit se gagne par la culture de rimagination et beaucoup de noblesse dans le spectacle des belles choses.

Et puisqu'on demande à propos de tout une moralité, voici la mienne :

Y a-t-il quelque part deux jeunes gens qui passent leurs dimanches à lire ensemble les poètes, à se communiquer ce qu'ils ont fait, les plans des ouvrages qu'ils voudraient écrire, les comparaisons qui leur sont venues, une phrase, un mot, — et, bien que dédaigneux du reste, cachant cette passion avec une pudeur de vierge?Je leur donne un conseil :

Allez côte à côte dans les bois, en déclamant

des vers, mêlant votre âme à' la sève des arbres et à l'éternité des chefs-d'œuvre, perdez-vous dans les rêveries de l'hisloire, dans les stupéfactions du sublime! Usez votre jeunesse aux bras de la Muse! Son amour console des autres, et les remplace.

Enfin, si les accidents du monde, dès qu'ils sont perçus, vous apparaissent transposés comme pour l'emploi d'une illusion à décrire, tellement que toutes les choses, y compris votre existence, ne vous sembleront pas avoir d'autre utilité, et que vous soyez résolus à toutes les avanies, prêts à tous les sacrifices, cuirassés à toute épreuve, lancez-vous, publiez!

Alors, quoi qu'il advienne, vous verrez les misères de vos rivaux sans indignation et leur gloire sans envie; car le moins favorisé se consolera par le succès du plus heureux ; celui dont les nerfs sont robustes soutiendra le compagnon qui se décourage; chacun apportera dans la communauté ses acquisitions particulières; et ce contrôle réciproque empêchera l'orgueil et ajournera la décadence.

Puis, quand l'un sera mort — car la vie était trop belle — que l'autre garde précieusement

sa mémoiio pour lui l'aire un rempart contre les bassesses, un recours dans les défaillances, ou plutôt comme un oratoire domestique où il ira murmurer ses chagrins et détendre son cœur. Que de fois, la nuit, jetant les yeux dans les ^ténèbres, derrière celte lampe qui éclairait leurs deux fronts, il cherchera vaguement une ombre prêt à l'interroger : « Est-ce ainsi? que dois-je faire? réponds-moi! m — Et si ce souvenir est l'éternel aliment de son désespoir, ce sera, du moins, une compagnie dans sa solitude.

Gustave Flaubert.

20 Juin 1870.

Page 1